Archives par étiquette : Grèce

My Fierce Ignorant Step

Mon pas féroce et ignorant – Concept et chorégraphie Christos Papadopoulos – Musique originale Kornilios Selamsis – au Théâtre de la Ville /Sarah Bernhardt, dans le cadre des Chantiers d’Europe (Grèce).

© Pinelopi Gerasimou pour Onassis Stegi

Christos Papadopoulos travaille au plus près du corps et cultive l’art du détail, donnant une dimension plastique à chaque geste qu’il conçoit de manière chorale et selon la personnalité de chacun des danseurs. Elles et ils sont dix, habillés de différentes manières tous dans des dégradés gris-bleu (costumes de Maria Panourgia). Ils marchent ensemble face au public, maintiennent une certaine distance entre eux, se frôlent sans se toucher, se voient sans se regarder.

Les fondamentaux du chorégraphe reposent sur une danse organique qu’il conçoit en symbiose avec la nature observée, comme les vols d’oiseaux et les bancs de poissons. Le rythme minimaliste et presque monotone d’une musique répétitive comme peuvent l’être les battements d’un cœur, musique (composée par Kornilios Selamsis),  en réalité pleine de reliefs et ruptures, de pulsations et vibrations, de tempos et signaux, qui témoigne du rythme de la vie dans ses métamorphoses.

© Pinelopi Gerasimou pour Onassis Stegi

My Fierce Ignorant Step célèbre le souffle et la vie, le rapport à l’espace et à l’environnement musical dans de micro-mouvements du corps qui tout au long de la chorégraphie prennent progressivement plus d’amplitude, entre balancements et tremblements, bercements, déhanchements et ballottements, va-et-vient et ondulations, oscillations. L’énergie est contenue, sous contrôle et va jusqu’à la transe, c’est vertigineux et hypnotique, vaporeux et obsédant.

Christos Papadopoulos a étudié la danse et la chorégraphie à la School for New Dance Development d’Amsterdam et le théâtre au National Theatre of Greece Drama School. Il est membre fondateur du groupe de danse Le Lion et le Loup. Ses premières créations ont été acclamées en Grèce et très vite repérées, entre autres à Amsterdam et à Paris et le Théâtre de la Ville a accueilli toutes ses pièces depuis 2016 : Elvedon, créé en 2015, Opus en 2016, Ion en 2018, Larsen C en 2021 (cf. notre article du 13 décembre 2021), Mellowing en 2024 pour l’Ensemble Dance On. Ses pièces sont saluées partout en Europe. Avec le Nederlands Dans Theater le chorégraphe a présenté au Théâtre de la Ville en 2024 Ties Unseen et avec l’Opéra national de Lyon Mycelium, la même année, expérimentant ce qui, du champignon, se trouve secrètement sous la terre. Il est artiste associé de la Maison de la danse, à Lyon et enseigne le mouvement et l’improvisation à l’école d’art dramatique du conservatoire d’Athènes. Christos Papadopoulos est aujourd’hui une voix leader de la chorégraphie contemporaine, ses spectacles sont programmés dans tous les grands festivals d’Europe et tournées internationales.

© Pinelopi Gerasimou pour Onassis Stegi

Dans sa proposition chorégraphique le rapport au temps et le regard se décalent au gré des vibrations sonores et des lumières en clair-obscur (crées par Stefanos Drousiotis). Il fouille dans sa mémoire pour recréer le moment où il découvrait l’extraordinaire œuvre musicale de son compatriote Mikis Theodorakis, qui a marqué le XXème siècle notamment avec Axion Esti, à partir du monument poétique de l’immense auteur Odysseas Elytis, Prix Nobel de littérature en 1979 et qui l’occupa pendant plus de sept ans.  « Belle mais étrange patrie que celle qui m’a été donnée. Elle jette les filets pour prendre des poissons et c’est des oiseaux qu’elle attrape… »

À partir de ces réminiscences en surimpression, à son tour Christos Papadopoulos habite poétiquement le monde et fait de ses danseurs une entité mouvante qui se fond en un corps collectif, dans la musicalité du geste et du souffle. Derrière ce mouvement lancinant et fédérateur plein de finesse et d’une grande précision, le chorégraphe nous convie à une riche expérience sensorielle qui nous fait voyager.

Brigitte Rémer, le 20 juillet 2026

© Pinelopi Gerasimou pour Onassis Stegi

Collaboration et interprétation : Themis Andreoulaki, Maria Bregianni, Amalia Kosma, Georgios Kotsifakis, Sotiria Koutsopetrou, Tasos Nikas, Spyros Ntogas, Ioanna Paraskevopoulou, Danae Pazirgiannidi, Adonis Vais. Conseil dramaturgie Alexandros Mistriotis – assistant à la composition musicale Jeph Vanger – scénographie Clio Boboti – costumes Maria Panourgia – lumières Stefanos Drousiotis – coach vocal Apostolis Psichramis – assistant à la chorégraphie Sevasti Zafeira – commande et coproduction Onassis Stegi – avec le soutien financier de Dance Reflections by Van Cleef & Arpels – avec l’aide de Onassis Stegi Outward Turn Cultural Export Program – ministère grec de la Culture.

Du 24 au 30 Mai 2026, 20h / samedi 15h, dimanche 17h – au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, 75004. Paris – site : www.theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77

Mami

Mise en scène et dramaturgie Mario Banushi – scénographie, costumes Sotiris Melanos – musique, son Jeph Vanger – lumière, dramaturge associé Stephanos Droussiotis – à l’Odéon-Théâtre de l’Europe / Ateliers Berthier.

© Christophe Raynaud de Lage

Mario Banushi tourne autour de sa biographie pour élaborer ses spectacles. C’est la mort qu’il évoquait dans Goodbye Lindita présenté dans ce même Odéon-Berthier quelques jours auparavant (cf. notre article du 31 mars 2026). Il parle aujourd’hui de la vie et de la figure des mères, avec ses mêmes outils, le silence, la lumière, le nu, l’inventivité artisane, la cloche qui sonne, l’eau qui coule, le poème.

Sa mère était sage-femme en Albanie, le spectacle débute sur une scène d’accouchement où les cris de la parturiente déchire l’atmosphère dans une petite maison de bois perdue dans la campagne, où seul un réverbère donne vie. C’est sa grand-mère qui l’a élevé jusqu’à l’âge de treize ans, elle cuisinait et était au centre de la vie domestique. Sa mère l’emmène ensuite à Athènes où il grandit au-dessus de la boulangerie où elle travaille, entouré de femmes de toutes générations. Mario Banushi rend hommage à ces figures féminines qui l’ont accompagné au cours de sa vie.

© Andreas Simopoulos for Onassis Stegi

Sur scène une vieille femme passe et se mélangent les générations, se construisent les rituels sociaux. Puis une jeune femme se déshabille au son de la clarinette, pénètre dans un tulle où un homme l’attend, épousailles bientôt troublées par un autre qui rôde et prend sa place. La jeune femme plonge la tête dans un bac rempli d’eau et reste plusieurs minutes en apnée, comme pour se supprimer. Elle répète trois fois son geste de plongée. La vieille dame la sèche, et plusieurs clairs de lune se succèdent. Le lait versé se mélange à l’eau et la trouble. Un chœur accompagne la séquence et emplit l’espace.

On ne peut qu’être contemplatifs face aux images qui se succèdent et au surnaturel qui plane. L’obscurité règne, les couples se font et se défont, deux hommes nus sont en lutte, l’un tente de noyer l’autre, la vieille femme le sauve et lui donne le sein. Un vélo passe. Des images de piéta se déclinent, entre Madonne et Mater dolorosa sur lumières rouges et au final bruits de tirs ou bien feux d’artifice.

@ Christophe Raynaud de Lage

Le langage scénique pluridisciplinaire que construit Mario Banushi nous fait traverser différents moments et sensations de sa vie. Il repose sur l’héritage émotionnel par les gestes et les visions qu’il fait émerger. Le récit qu’il fait de sa vie à travers les images proposées nous fait parvenir les couleurs et odeurs de la campagne albanaise, pauvre et sans artifice, en même temps qu’il est une porte ouverte sur l’intime et touche au rêve et au mystère. Comme une mélodie en sous-sol l’univers de Mario Banushi n’est pas sans rappeler le temps scellé d’Andreï Tarkovski, qui écrivait : « Si longtemps a-t-on essayé de me convaincre que mes films ne servaient à rien ni à personne, qu’ils étaient incompréhensibles, que ces aveux-là me réchauffaient le cœur, donnaient un sens à mon activité artistique, et confirmaient mon idée que le chemin emprunté ne l’avait pas été par hasard ni en vain… » L’image, chez Mario Banushi, sous-tend une portée philosophique profonde, comme chez Tarkovski. Au sujet de son film, Le Miroir, le réalisateur disait : « Ce film, il faut tout simplement le regarder… Il faut le regarder comme on regarde les étoiles, la mer, ou comme on admire un paysage. C’est que la logique mathématique n’y trouve pas sa place ; elle ne nous expliquera pas ce qu’est l’homme, et quel est le sens de la vie. »

© Andreas Simopoulos for Onassis Stegi

Mario Banushi explore l’invisible et superpose les temps de sa mémoire. Les âges s’effacent dans l’étrangeté des personnages qui arrivent et repartent comme des notes de musique sur une portée musicale, laissant leur empreinte dans une vision fragmentée du temps. Dans son travail l’image transgresse les limites du langage et tord le réel pour mener au plus profond du spirituel et de l’intime.

 Brigitte Rémer, le 21 avril 2026

Avec : Vasiliki Driva, Dimitris Lagos, Eftychia Stefanou, Angeliki Stellatou, Fotis Stratigos, Panagiota Υiagli – collaborateurs artistiques Aimilios Arapoglou, Thanasis Deligiannis – assistanat à la mise en scène Theodora Patiti – collaboration : Marietta Pavlaki, Kostas Chaidos, Sofia Theodorou, Nikoleta Anastasiadou

Du 9 au 16 avril 2026 à 20h sauf lundi, Odéon – Théâtre de l’Europe / Ateliers Berthier, 1, rue André Suarès. 75017. Paris – métro : Porte de Clichy – site : www.theatre-odeon.eu +33 1 44 85 40 40 – site : www.theatre-odeon.eu