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No Yogurt for the dead

Tiago Rodrigues et NTGent, au Grand-Palais – Texte et mise en scène de Tiago Rodrigues – Texte traduit du portugais (Portugal) par Thomas Resendes – dramaturgie Kaatje De Geest – musique in situ Hélder Gonçalves – Compagnie Mundo Perfeito.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Sous la majestueuse Nef du Grand-Palais, un espace scènique et des gradins ont été dressés. Tiago Rodrigues évoque son père, Rogério Rodrigues, né à Tras-os-Montes au nord-est du Portugal, journaliste depuis plus de quarante ans et mort à l’hôpital Amadora Sintra situé à plus de quatre cent dix-huit kilomètres de là. Il savait sa vie abrégée et fut emporté par une maladie dite de longue durée. Son dernier carnet fut retrouvé au fond du sac plastique où se trouvaient ses dernières affaires rendues à la famille par les infirmières qui l’avaient accompagné au cours de ses derniers jours.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Pas de yaourt pour les morts en était l’intitulé et Rogério Rodrigues déployait chaque jour une grande énergie pour le remplir. La stupeur du fils aîné, Tiago lui-même, fut grande quand il découvrit les derniers écrits de son père. Hormis le titre il n’y avait que des traits, rien de plus, « des traits, des gribouillis, des rayures. Des lignes incohérentes… des lignes tracées par une main fragile. Une main qui croyait écrire mais qui n’écrivait pas ». Il en ressort seize séquences, courtes scènes écrites par son fils et auteur de la pièce, Tiago Rodrigues, par ailleurs directeur du Festival d’Avignon, dans ce sixième volet de la série Histoire(s) du Théâtre initiée au NTGent par Milo Rau.

Le premier personnage à entrer en scène est La Pire Infirmière du Monde. C’est elle qui raconte. Lui succède une scène entre barbe courte, la représentation du fils et barbe longue celle du père. Il y est question de stylo noir et non pas de bleu, et les deux règlent leurs comptes à propos de cadeaux et d’oublis de cadeaux, « tu ne m’offres rien depuis longtemps… » Ils échangent sur le temps qu’il reste à vivre, « le médecin a dit peu de temps ». Dans le cycle des saisons au rythme des vendanges le père avait compris qu’il ne boirait pas le vin de l’année. Dans une distance narquoise, Tiago Rodrigues dessine un monde de fantômes où l’on meurt plusieurs fois « Je meurs toujours pendant les visites… Je meurs toujours trop tôt…» et où l’on renaît avant le départ final. « Quelle conscience avait-il de son état ? » s’interroge l’auteur.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

En haut d’une montagne reconstituée par la scénographie (signée Sammy Van den Heuvel) et qui à certains moments et sous certains éclairages ressemble à une montagne gelée, une âme errante dans un lit, c’est le guitariste qui accompagne le spectacle de bout en bout (Hélder Gonçalves) et interprète quelques chansons dont La Chanson des vieux amants de Brel. « Les soins sont une chaîne de montagnes » écrit l’auteur décrivant la répétition des gestes à l’hôpital – les repas et l’extinction des lumières très tôt, l’inversion des hiérarchies et des responsabilités entre parents et enfants -. Il évoque aussi le compagnon de chambre du père à l’hôpital, Pacheco, guitariste, dans ses longs gémissements musicaux. Puis Barbe longue, le père, rôle qu’interprète une comédienne, parle de sa rencontre avec Cheveux Lisses qui deviendra sa femme, sa traversée des frontières en temps de guerre, Paris, l’Espagne, la surveillance de la police politique, la faim, son frère tué en Angola.

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Apparaît alors la figure d’une actrice, de son nom de scène Teresa Torga qui, ayant des hallucinations perdit un jour les pédales et fit un strip-tease intégral dans la rue, moment capté par un photo-reporter. Internée à plusieurs reprises elle fut contrainte à s’éloigner du métier et chanta le fado dans les boîtes de nuit avant de devenir elle-même une chanson. En haut de la colline la pire Infirmière du Monde chante, accompagnée du guitariste. Et à la question que lui pose l’auteur : « Qu’est-ce que tu fais quand on meurt ? » « Je fume une cigarette » avait-t-elle répondu » évasive… « et quand la cigarette est finie je retourne à l’intérieur et je m’occupe des vivants. » Entre le père et le fils les choses ne sont pas très sereines surtout s’il s’agit de politique. Une discussion s’engage entre eux à partir de l’impossibilité de voter quand on est captif dans un hôpital et de la délégation à donner à l’un de ses enfants. « Qui a gagné les élections, ton parti ou le mien ? » s’enquiert le père…

Aux scènes où s’échangent de courts dialogues succèdent des scènes plus poétiques et de visions portées notamment par la pire Infirmière du Monde se substituant au malade. « Certains me disent de rester au pays des vivants. D’autres me demandent de les suivre au pays des morts. Je suis à la frontière et ils viennent tous me voir. Je ferme les yeux. J’ouvre les yeux. Je ferme les yeux. Je vois une silhouette en haut de la montagne gelée. Elle chante une chanson ». Puis apparaît le fantôme de la mère de Rogério Rodrigues suivie du fantôme de Teresa Torga qui rencontre le fils. La pièce se ferme sur l’enterrement du père et les remerciements à ceux qui ont pris le temps d’y assister.

Dans ce dialogue entre les vivants et les morts s’entrelacent des chansons portées par la guitare virtuose de Hélder Gonçalves donnant comme un air de comédie musicale à l’ensemble. Le texte et la mise en scène de Tiago Rodrigues oscillent entre réalisme et onirisme et nous perd sur les sentiers escarpés de la fin de vie dans ses extravagances, visions et hallucinations jusqu’à l’obscurité et au silence final. « Je me vois sortir de mon corps. Je regarde en arrière comme pour me dire adieu ». La lumière vacille et s’éteint laissant place à des feux de détresse, la guitare s’efface. La nuit est tombée sur le Grand Palais.

Brigitte Rémer, le 30 juin 2026

© Grand Palais Rmn, Simon Lerat

Avec : Beatriz Brás, Hélder Gonçalves, Lisah Adeaga, Manuela Azevedo – assistanat à la mise en scène André Pato – scénographie Sammy Van den Heuvel – costumes Ilse Vandenbussche – lumières Dennis Diels – son Frederik Vanslembrouck – musique Hélder Gonçalves – traduction néerlandaise Lut Caenen – production NTGent – coproduction Culturgest Lisboa, Piccolo Teatro Milano/Teatro d’Europa – Wiener Festwochen – Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs, il a été créé dans la mise en scène de l’auteur en août 2025, NTGent à Gand (Belgique).

Du 18 au 20 juin 2026 à 21h – au Grand-Palais, Accès 7 Avenue Winston Churchill, 75008 Paris, Nef / Entrée Gabrielle Chanel – métro : Champs-Elysées Clémenceau – site : www.grandpalais.fr

La Ronde

A.T. De Kaersmaeker, Boris Charmatz © Damien Meyer

Concept et chorégraphie de Boris Charmatz inspirée de La Ronde d’Arthur Schnitzler, présentée au Grand-Palais en partenariat avec la RMN – Réalisation Julien Condemine – Diffusion France 5.

Sous l’étonnante verrière du Grand-Palais, architecture de verre et de fer et avant sa fermeture pendant quatre ans de travaux, le danseur et chorégraphe Boris Charmatz a reçu carte blanche de la Réunion des Musées Nationaux pour la réalisation d’un événement de clôture.

Sa réflexion s’était engagée avant la pandémie, il avait pensé la grande nef – de deux cent quarante mètres de long – avec quatre cents performeurs. Le covid-19 étant passé par là, il a commencé à rêver autrement, prenant le contrepied de son projet initial. L’idée du duo, archétype de la danse s’il en est, s’est imposée à lui. Vingt duos avec vingt artistes issus de langages corporels divers allant de l’opéra au contemporain, principalement danseurs mais aussi acteurs et musiciens, se sont succédé comme en canon mais sur différents motifs, repris en boucle quatre fois. Présentée sans public le 16 janvier 2021 et filmée du petit matin à la nuit, la performance s’est étirée sur douze heures. Elle mêle l’intime au grandiose du lieu. « Ce que j’aime avec ce projet, c’est que les échos, les correspondances qui se créent entre passé et présent se transforment sans cesse » dit-il.

Le spectacle s’inspire de la pièce de l’auteur autrichien Arthur Schnitzler, La Ronde, constituée de dix brefs dialogues entre deux personnages, sur la sexualité et le plaisir. La règle fait que chaque personnage devient maillon d’une grande chaîne et se retrouve dans deux scènes successives avec changement de partenaires, à la manière des danses populaires. Boris Charmatz lance sur cette immense piste du Grand-Palais la ronde des duos dans une sorte de simultanéité-continuité en un jeu de miroirs. Écrite en 1897 et publiée en 1903, La Ronde répond au Grand-Palais, érigé à la même époque – en 1900, pour l’Exposition Universelle – et conçu de manière éphémère.

Pieds nus sur le béton les duos apparaissent des différents angles de l’édifice et s’enchaînent en fondu enchaîné, mêlant le geste chorégraphique au rythme du bâtiment. L’un des danseurs reste, un nouveau partenaire s’avance, l’autre s’en va. Les éblouissantes prises de vues vont chercher loin les danseurs, et captent des visages en gros plan au plus près du souffle. A d’autres moments elles donnent à voir des images prises en survol à partir de hautes grues qui suivent l’évolution de la lumière, du jour qui se lève puis décline jusqu’à la nuit, laissant passer par la verrière les réverbérations de Paris. Dans cette recherche d’une nouvelle écriture du lieu, Boris Charmatz utilise certaines citations de ses propres chorégraphies ainsi que celles d’autres chorégraphes qui viennent se fondre dans l’ensemble. Ainsi un extrait de sa pièce Herses créée en 1997, qu’il réinterprète en ouverture avec la performeuse berlinoise Johanna Elisa Lemke, corps à corps dénudé où « l’un est le sol de l’autre », sculptures en mouvement d’une grande intensité.

Suivent sans discontinuité, en flux et reflux, des duos de styles et compositions musicales libres et hybrides, formant un vaste puzzle. Ainsi deux femmes vêtues d’un pantalon or pour l’une, argent pour l’autre, prennent possession de l’espace qu’elles parcourent de leur belle énergie. De loin, un acteur de la compagnie L’Oiseau-mouche portant un tee-shirt jaune, observe. Une danseuse vient à sa rencontre et tous deux jouent de mimétisme, de recherche d’appui et d’équilibre tels des albatros aux ailes importunes. La complicité naît à travers un mouvement plein de gaieté. Deux acteurs (Florian Spiry et Clément Delliaux) s’avancent sur une psalmodie, traçant de vigoureux mouvements. Un duo énergétique s’en donne à cœur joie (Marlène Saldana, égérie de Christophe Honoré dans Les Idoles, et le danseur américain Franck Willens). Une citation de la pièce de Schnitzler ainsi qu’un passage du film Amour de Mickaël Haeneke (porté par deux acteurs flamands, Sigrid Vinks et Johan Leysen) sont esquissés, suivis d’un extrait du célèbre Café Müller de Pina Bausch (Sigrid Vinks et Axel Ibot). Danseur de l’Opéra de Paris, Axel Ibot danse un extrait du Don Quichotte de Rudolf Noureev avec Letizia Galloni, de l’Opéra de Paris aussi, avant d’évoquer ensemble, baskets aux pieds, l’univers de William Forsythe.

Succède à ce duo classique un duo de krump, une danse urbaine énervée (portée par Soa Ratsifandrihana et Djino Alolo Sabin). Un cornettiste en costume (Médéric Collignon) fait résonner son instrument dans la nef et réanime le danseur étendu au sol (Boris Charmatz). Suit un duo entre les deux où les corps se désarticulent. La voix et le cri se substituent au cornet pour le duo qui s’avance, avec le danseur Samuel Lefeuvre. Quelques lazzis parfois font contrepoints, ainsi cet arlequin jaune et mauve comme un oiseau des îles, sorte de fou dans la nef ou Nef des fous à la Jérôme Bosch. Les danseurs tournent sur eux-mêmes. Arlequin monte le grand escalier, le cornet sonne. François Chaignaud, performer singulier, glisse sur pointes et Salia Sanou, paraît dans un duo entre dérision et surréalisme. Soa Ratsifandrihana retrouve Anne Teresa De Keersmaeker, pour la reprise de sa chorégraphie Fase, créée en 1982 sur la musique de Steve Reich, une spirale qui n’en finit pas, qui accélère puis décélère.

Boris Charmatz et Anne Teresa De Kaersmaeker s’étaient rencontrés en 2011 au Festival d’Avignon, une rencontre forte autour des manières de penser les spectacles et l’espace. Elle, portant une combinaison noire, lui jean et tee shirt blanc, calligraphient de leurs corps, de leurs sauts et lancements de bras, les Suites de Bach, au violoncelle. Ils s’approchent puis s’éloignent, lui, marche sur son ombre, elle, le suit. Lui, tourne sur lui-même au sol, comme un cadran solaire, elle, pivote à la verticale. Puis Anne Teresa De Kaersmaeker sort et Emmanuelle Huynh s’avance pour un duo avec Boris Charmatz avec qui elle a souvent dansé. Un grand silence se fait avant que ne monte très doucement et venant de loin, le Boléro de Ravel, au début à peine perceptible. Tous deux rendent hommage à Odile Duboc en présentant un extrait de Trois Boléros qu’elle avait chorégraphiés en 1996. La musique les enveloppe, les submerge (son, Olivier Renouf). Quand Emmanuelle Huynh et Raphaëlle Delaunay se glissent dans la danse sociale africaine-américaine des années 1920 à Harlem, le poids de l’une pèse sur l’autre et vice versa. La pénombre permet les jeux d’ombre, les portes se projettent en découpe, comme une fine dentelle (lumières Yves Godin). Le chant de la flûte monte comme dans le silence du désert, l’étoile du berger les éclaire. Solitude, simplicité, méditation, onirisme, magie, toutes ces émotions, de l’autre côté de l’écran, nous traversent. L’une porte l’autre et monte les escaliers. Puis tout s’éteint. Pour le final, les artistes se regroupent dans la nef et applaudissent.

Cette méditation pour architecture de fer et de verre, duos et ronde, est un moment exceptionnel qui témoigne de la créativité du maître d’œuvre, Boris Charmatz. Formé à l’école de danse de l’Opéra de Paris puis au Conservatoire de Lyon, ex-directeur du Centre national chorégraphique de Rennes, qu’il baptise Musée de la Danse, il vit à Bruxelles et travaille notamment avec Charleroi Danse. Charmatz aime les lieux improbables dont les places publiques des grands musées (Louvre, Tate Modern de Londres, Moma de New-York) et les aventures singulières. Artiste associé du Festival d’Avignon 2011, il avait créé dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes Enfant, une pièce pour vingt-six enfants et neuf danseurs, puis en 2017, la pièce 10 000 gestes sur un concept de gestes uniques dont le principe est de ne jamais se répéter.

En 2018, Boris Charmatz fonde une nouvelle entité, [terrain], associée à plusieurs structures des Hauts-de-France : Opéra de Lille, Phénix de Valenciennes, maison de la Culture d’Amiens. Il s’inscrit dans ce qu’on appelle la non-danse et s’en explique en plaçant le débat du côté de la philosophie, défendant une danse qui pose des questions. Danser est pour lui une forme de résistance et la danse « une fenêtre grande ouverte. » A la question : « qu’est-ce qu’on met à l’intérieur du mouvement ? » sa réponse vient aussitôt : « la danse c’est un espace mental, un duo infini. »

La Ronde de Boris Charmatz fut filmée le 16 janvier 2021 à huis clos pour raison de pandémie, suite à des temps de travail qui imposaient aux artistes un test covid-19 quotidien. « La distanciation physique c’est l’inverse de la danse, comme le dit le chorégraphe. La crise touche à l’essence de ce qui fait la danse, le contact. » Tous ici ont accepté l’aventure collective et éphémère où énergie, enivrements, ludique, intensité, accélération et suspension, forment la trame du dialogue avec un Grand-Palais en majesté. Le défi était de taille dans la diversité des styles et l’hétérogénéité des artistes. C’est un pari gagné. La danse est forte, sensuelle, et les courses folles s’harmonisent à la dimension du lieu.

Par la caméra virtuose de Julien Condemine une formidable méditation sur les temps que nous traversons, est offerte, dans un bâtiment lui-même traversé par le temps. Juste avant la retransmission du spectacle, ce 12 mars, France 5 diffusait le film documentaire de Claire Duguet et Sophie Kovess-Brun, Boris Charmatz face au Grand-Palais montrant de manière tout aussi intéressante les étapes de la conception du spectacle. Une soirée d’une grande intensité par écran interposé, pour public orphelin.

Brigitte Rémer, le 8 mai 2021

Johanna Elisa Lemke, Boris Charmatz © Laurent Philippe

Letizia Galloni, Axel Ibot © Damien Meyer

 

 

 

 

 

 

Interprétation : Djino Alolo Sabin – François Chaignaud – Boris Charmatz – Médéric Collignon – Anne Teresa De Keersmaeker – Raphaëlle Delaunay – Clément Delliaux/Compagnie de L’Oiseau-Mouche – Letizia Galloni/danseuse du Ballet de l’Opéra National de Paris – Emmanuelle Huynh – Axel Ibot/ danseur du Ballet de l’Opéra National de Paris – Samuel Lefeuvre – Johan Leysen – Johanna Elisa Lemke – Soa Ratsifandrihana – Marlène Saldana – Salia Sanou – Florian Spiry/ Compagnie de L’Oiseau-Mouche – Asha Thomas – Sigrid Vinks – Frank Willens

Conception, Boris Charmatz – Assistante chorégraphique, Magali Caillet-Gajan  – Lumières, Yves Godin – Son, Olivier Renouf – Directeur technique, Erik Houllier – Régie générale, Fabrice Le Fur assisté de François Aubry – Régie son, Perig Menez – Régie lumières, Nicolas Marc – Événement filmé le 16 janvier 2021 – Diffusion France 5/émission Passage des arts/ Claire Chazal, le 12 mars 2021- Coproduction RMN Grand Palais, Festival d’Automne à Paris, le Phénix scène nationale pôle européen de création et NEXT Festival, la Compagnie de L’Oiseau-Mouche. Action financée par la Région Île-de-France et soutenue par le ministère de la Culture.

 

 

Paris Photo 2017

© Man Ray “Portemanteau, 1920, exposé par Bruce Silverstein

Cent cinquante galeries et trente et un éditeurs au rendez-vous de la 21ème édition de Paris Photo, parrainée par Karl Lagersfeld – Grand-Palais, Paris.

Ce rendez-vous international mêle les nouveautés du secteur photographique aux séries vintage, les géographies de tous les continents, les formats, techniques et réflexions. C’est un marché, des prix circulent, des alliances et projets se forment. Un Comité réuni autour de Florence Bourgeois, directrice de Paris Photo et de Christophe Wiesner directeur artistique a sélectionné les exposants : plus de cent cinquante galeries et trente et un éditeurs de tous les pays, dont les trois-quarts viennent d’Europe – 31% de France, 14% d’Allemagne et 6% du Royaume-Uni – 17% des Etats-Unis, une poignée de galeries d’Asie, d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Amérique du Sud. 40% d’entre elles sont exclusivement dédiées à la photographie, 60% sont des galeries généralistes. La photo documentaire est largement représentée : « Beaucoup d’artistes se sont inspirés du processus documentaire ou pseudo-documentaire pour l’intégrer dans leur processus créatif » constate le directeur artistique. Et Mouna Mekouar, auteur indépendante, précise, lors d’un entretien avec Art Press : « Les artistes qui s’emparent dans leur travail de la complexité du médium témoignent de la manière dont ils explorent le réel et l’imaginaire, l’invention et la restitution, le documentaire et la fiction ; toutes ces notions qui, au gré de leurs travaux, se recoupent ou s’opposent sans parvenir à définir le statut de la photographie. »

Côté vintage, la galerie Bruce Silverstein présente des œuvres de Man Ray dont L’étoile de mer datant de 1928, Masque peint de 1941 et le célèbre Portemanteau de 1920 ; Henri Cartier Bresson avec Dimanche sur les bords de la Marne trace les moments d’insouciance des premiers congés payés, en 1936 ; la Galerie Françoise Paviot présente entre autre une reproduction par déguerréotypie de 1850 de Charles Negre : L’inauguration, asile impérial de Vincennes et des clichés-verre, tirages anciens sur papier albuminé de Camille Corot datant des années 1850. Les archives de Hank O’Neal témoignent de la vie rurale aux Etats-Unis entre 1935 et 1944 avec les photos de Walker Evans, Dorothea Lange, Russell Lee, John Vachon et d’autres, prises pour la Farm Security Administration, organisme d’Etat créé au plus fort de la Dépression. Movement study de Rudolf Koppitz, sorte d’image biblique présentée par la galerie Johannes Faber de Vienne, date de 1925. La Galerie Bene Taschen propose des vintages cibachromes d’Arlette Gottfried dont Summer afternoon, de 1985.

Côté solo-show, Gilles Caron qui a couvert différentes manifestations en 1968, comme le Printemps de Prague, fait parler l’Histoire, avec des clichés de sa série Chorégraphie de la révolte. Door opening de Ferenc Ficzek, une série de douze photos en noir et blanc de 1975, à la lumière très travaillée, est présentée par la galerie ACB. Alex Webb montre sa vision du Mexique avec Tehuantepec/Mexico, 1985, de la Robert Klein Gallery : une architecture rose et des enfants au ballon et tee-shirt bleus. Issey Miyake, de William Klein, 1987, est présenté par Le Réverbère de Lyon qui expose aussi des photos de Denis Roche et Bernard Plossu. Alfred Seiland, australien, est porté par la galerie Johannes Faber de Vienne, avec Ulf Merbold, Titusville Floride, 1997. La Yossi Milo Gallery montre douze photographies en noir et blanc de Mark Ruwedel, Furnaces, prises entre 1996 et 2008, sortes de phares ou de cheminées faussement identiques version nouvelle objectivité. Jalal Sepehr avec Red Zone est présenté par la Silk Road Gallery qui promeut également Ebrahim Noroozi et sa série Lake undecided, 2014, une barque fantôme dans un paysage lunaire, méditation en couleurs sur fond de nuages et reflets, avec un personnage, petit point rouge à la pagaie en équilibre, géométrique, simple et intense. La Silk Road Gallery présente aussi l’univers onirique de Babak Kazemi avec une série mélangeant noir et blanc, et couleur, Exit of shirin & Farhad, 2012. Mutations/Düsseldorf, Primary Demonstration de Klaus Rinke montre le corps en action. La Gallery Taik Persons propose le travail d’Anna Reivilä, d’Helsinki From the series Bond réalisé en 2016/2017 : pierres et branches ligotées et abandonnées dans la nature, dans l’eau ou la neige et celui de Riitta Päiväläinen qui joue de reflets et de compositions dans la nature avec From the series River Notes ; Massimo Vitaly sorte de regard à la Martin Parr D0017 Carcavelos Pier, Portugal 2016 fait partie de la Benrubi Gallery. Payram, Iranien exilé, montre, avec Syrie 55, 2002/2010 de la Galerie Maubert, des paysages et des bâtiments, entre lumière crue et noir profond. Mo Yi avec Notice fait un journal-montage de cinquante-deux photos sur les politiques en action avec saluts militaires et foules rassemblées, et avec la présence de Mao Tsé Toung. D’autres leaders politiques sont à l’affiche comme Fidel Castro et Che Guevara, avec des photographies non signées. Guy Tillim joue des couleurs : rose, vert, jaune, rouge, bleu, blanc, en montrant la ville africaine, la rue et ses habitants. Andrès Serrano avec Untitled V (Torture) réalisé en 2015 est présenté par la Galerie Nathalia Obadia ; Ernest Pignon-Ernest Pasolini assassiné Si je reviens Roma 3, 2015, est promu par la Galerie Lelong and Co. La Galerie Paris-Beijing présente Time immemorial de Yang Yongliang, un vaste paysage nocturne et les lumières de la ville, Sohei Nishino, un diorama Map Berlin, 2012 avec Michaël Hoppen Gallery. La mutinerie de Freeman Field, d’Omar Victor Diop, 1945, en 2017, est portée par la Galerie Magnin.

Dans la diversification des propositions, quatorze projets mis en exergue dans le secteur Prismes, créé en 2015, sont présentés dans le Salon d’Honneur  du Grand-Palais : des performances, des séries avec entre autre les créations inédites de Jungjin Leea, Unnamed road et Tim Rautert, Deutsche in uniform série de vingt-huit images, des installations comme Stop the bomb de Henry Chalfant ou Finding bones de Grey Crawford, une sélection de photographies de la collection Helga de Alvear, galeriste et collectionneuse d’Estrémadure dont le commissariat est assuré par Marta Gili, directrice du Jeu de Paume, sous le titre Les Larmes des choses.

Pour la première fois, une section film/vidéo est proposée, en partenariat avec le réseau MK2, Marin Karmitz étant un fin collectionneur de photographies et le producteur distributeur qu’on connaît. Trois séances quotidiennes et des films d’artistes présentés par les galeries de Paris Photo comme Vers la lumière de Naomi Kawase et Vingt-quatre frames d’Abbas Kiarostami, mais aussi Comédie, de et avec Samuel Beckett, film tourné par Karmitz. Par ailleurs une Carte blanche Etudiants est donnée à quatre jeunes d’écoles européennes, sélectionnés par jury pour présenter leur travail à Paris Photo, et Gare du Nord et une Plateforme conversation offre chaque jour des rencontres-dialogues animées par des personnalités autour de trois axes : La question de la couleur, ce qu’elle représente d’un point de vue esthétique, social et technique pour la photographie – La photographie trompe et montre qu’elle trompe – De l’enregistrement du réel, des pionniers à la méta-réalité, de l’univers numérique.

Karl Lagersfeld, directeur artistique des maisons Chanel, Fendi et Karl Lagerfeld, directeur de publication et éditeur, parrain de la manifestation, partage ses coups de cœur, sa signature en atteste. Et le public, autour de 60 000 visiteurs professionnels ou amateurs, butine, dans une ambiance de découverte, pour achat ou pour le plaisir, ou les deux.

Brigitte Rémer, le 29 novembre 2017

Du 9 au 12 novembre 2017 – Paris Photo – Grand Palais, avenue Winston Churchill. 75008. Métro : Alma Marceau – Site : www.parisphoto.com

Sites éternels – De Bâmiyân à Palmyre

Visuel de l’exposition

Exposition présentée par la Réunion des Musées Nationaux et le Musée du Louvre, en collaboration avec la société Iconem, au Grand Palais.

On pénètre dans un long espace bordé de quatre murs d’images en mouvement qui témoignent de la richesse du passé mise en miroir avec le présent. Alep est en train de tomber et l’actualité est dévastatrice, pour les hommes comme pour les édifices. La tête tourne avec les images, l’émotion submerge.

Sites éternels – De Bâmiyân à Palmyre propose une immersion virtuelle au cœur de quatre grands sites archéologiques du Patrimoine mondial de l’humanité, menacés ou partiellement détruits : l’ancienne capitale du roi Sargon à Khorsabad en Irak, le site de Palmyre et le Krak des Chevaliers en Syrie ainsi que la Grande Mosquée des Omeyyades à Damas. La société Iconem a rapporté des prises de vues photogrammétriques en 3D prises par drones et réalisé ce traitement d’images, complété par des documents placés sur les murs ou sur des consoles tels que plans, moulages, maquettes et photos. Chaque site est également symbolisé par une colonne signalétique et trois œuvres, emblématiques, ont été prêtées par le musée du Louvre et modélisées. Ainsi pour Palmyre, le Relief funéraire de Taimé et de la femme Hadir, en calcaire, datant de la première moitié du IIIe siècle après J.-C ; pour Khorsabad, un bronze représentant un Lion couché rugissant datant de 700 av. J.-C ; pour le Krak des chevaliers, le Bassin du sultan al-Adil II Ahmad ibn Umar al-Dhaki al-Mawsili du XIIème siècle, bel exemple du travail des dinandiers syriens, dans un décor d’une grande finesse avec des incrustations de fils d’argent.

Au bout de cette grande galerie, une pièce intimiste fait fonction de laboratoire. On y voit le minutieux travail de relevés en 3D réalisé par Iconem, drones à l’appui ainsi que les différents supports et techniques utilisés par les scientifiques. Au-delà de l’aspect scientifique, quatre jeunes artistes sont interviewés, montrant qu’au-delà de l’architecture et des sciences, le patrimoine est aussi une aventure humaine et de culture : Brigitte Findakly, dessinatrice de bandes dessinées – qui a entre autre publié Coquelicots d’Irak – née à Mossoul d’une mère française et d’un père irakien, venue en France avec sa famille en 1973 à l’âge de quatorze ans, parle avec nostalgie de sa jeunesse autour du Lion ailé de Nemrod. Mithkal Alzghair, danseur et chorégraphe syrien très attaché à sa terre et à sa culture – qui a signé une chorégraphie intitulée Déplacements et réfléchit à son héritage et à ce qui a construit son corps – analyse cette nouvelle étape hors de son pays, qui se superpose à son autre vie. La troisième interview donne la parole à un Libanais travaillant dans le domaine des musées et reconnaissant que le tissu même de notre mémoire, est en danger. Il parle de conservation radicale à travers l’exemple d’objets précieux enterrés pendant la guerre qui ont contribué à les sauver et reconnaît que tout ce qui nous entoure peut disparaître. Abbas Fahdel, réalisateur franco-irakien – qui a tourné Retour à Babylone et Homeland Irak année zéro – est né à Babylone, à cent kilomètres au sud de Bagdad. Venu en France à l’âge de dix-huit ans pour des études de cinéma, il y est resté. Il parle de la fragilité de Babylone et de l’oubli de la mémoire collective.

Le Président-directeur du musée du Louvre, Jean-Luc Martinez, assisté de deux de ses directrices – Marielle Pic pour le Département des Antiquités orientales et Yannick Lintz pour le Département des Arts de l’Islam – partie prenante pour la sauvegarde de la mémoire collective a particulièrement travaillé, à la demande du Président de la République, à la réflexion et à la conception de cette exposition dont il est le commissaire général. La Directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, sous le haut patronage de laquelle se réalise l’exposition, a déclaré : « Le patrimoine, avant d’être un bâtiment, est une prise de position et une prise de conscience. Lorsque l’extrémisme s’attaque à la culture, à la diversité culturelle, il faut répondre aussi par la culture, et par l’éducation, la transmission, expliquer la signification des sites et partager des connaissances, afin de porter ce message de tolérance d’ouverture et d’humanité dont le patrimoine est porteur… En nous unissant pour le patrimoine, nous commençons déjà à construire la paix. »

On sort sonné et méditatif de cette traversée qui ré-affirme que la culture et le patrimoine, expressions de notre identité, servent le pluralisme culturel et participent de la défense du droit humanitaire international. Une initiative forte et pleine de sens.

Brigitte Rémer, le 2 janvier 2017

Documentation scientifique Thomas Sagory, chef du service du développement numérique du Musée d’Archéologie nationale – Domaine national de Saint-Germain-en-Laye et responsable de la collection Grands sites archéologiques – Scénographie Sylvain Roca, Nicolas Groult – Réalisation audiovisuelle Olivier Brunet – Exposition réalisée grâce au soutien de Google Arts & Culture, Leon Levy Foundation, Bank of America, LVMH / Moët Hennessy. Louis Vuitton, Fondation d’entreprise Total, Caisse des Dépôts, Fonds Khéops pour l’Archéologie et les American Friends of the Louvre.

14 Décembre 2016 au 9 Janvier 2017, Grand Palais, Galerie sud-est – Métro : Champs-Elysées-Clémenceau – Tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 20h et en nocturne jusqu’à 22h le mercredi – Entrée libre.