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Société en chantier

© Jean-Louis Fernandez

Concept et mise en scène Stefan Kaegi – avec le Collectif Rimini Protokoll – au Grand-Palais Éphémère. Coréalisation Festival Paris L’Été, RMN-Grand Palais, La Villette.

Les spectateurs entrent dans cet immense espace du Grand-Palais Éphémère par groupes d’une quinzaine de spectateurs, après avoir mis un masque noir et enfilé une charlotte sur la tête. Ils sont dirigés dans un terrain délimité dit le chantier, où ils se répartissent selon différents thèmes : Main d’œuvre, Ressources humaines, Droit de la construction, Développement urbain, Investisseurs, Mumbai/Bombay, Transparency. Des éléments de travaux publics tels que grue, échafaudage, bâches, matériaux divers, algéco de chantier y forment l’environnement scénographique.

Mon groupe, les Entrepreneurs, est invité à mettre un casque de chantier qui fait fonction de casque audio, et à prendre place sur d’énormes sacs blancs contenant du sable, disposés en gradins. Le principe du casque vaut pour tous les spectateurs. Un expert est attaché à chaque groupe et le pilote, sorte de messager livrant sa réflexion et mettant le projecteur sur une facette de la problématique du BTP. Ce sont des témoins, experts en droit, maçonnerie, urbanisme, entreprenariat privé, finance qui parlent et décrivent la situation que le spectateur capte dans son casque. Les groupes tournent, au fil de la soirée et traversent tous les thèmes, toutes les étapes du chantier avant de se retrouver ensemble, au final. Un entomologiste compare la société des fourmis à celle des hommes et tel un professeur partage son observation sur leur remarquable organisation.

Quatre grands écrans placés en hauteur de cette nouvelle cathédrale témoignent du gâchis financier de la construction et donnent de multiples exemples de bâtiments publics, achevés ou non, et qui tournent en boucle. Sont annoncés : le projet, son coût total, son coût effectif – en général quatre ou cinq fois plus cher qu’au départ – le retard à la livraison, de 3 à 12 ans, parfois le nombre d’accidents ouvriers à la semaine. Ainsi défilent sous nos yeux les scandales financiers de nos sociétés d’aujourd’hui : Santiago de Compostela Ville de la Culture, West Kowloon District Culturel de Hong Kong, Philharmonie de Paris, Stades de football pour la Coupe du monde 2022 au Qatar, Stuttgard 21 projet ferroviaire et urbain d’envergure, Louvre Abu Dhabi etc.

Société en chantier raconte des histoires de corruption, comme celle du nouvel aéroport de Brandebourg, à Berlin, qui accuse dix ans de retard, et qui a licencié Alfredo di Maro chargé du système de désenfumage ainsi que le directeur technique. Accusé de ne pas avoir rempli son cahier des charges et d’avoir mis en péril la vie d’autrui, Di Maro avait été évincé du projet alors que les tests de contrôles de sécurité s’étaient avérés parfaitement corrects.

Que fait le spectateur ? Il est invité à déconstruire le sujet, à devenir témoin et à suivre son groupe. Ainsi dans l’espace Transparency, on se trouve à un poste d’observation surplombant le chantier, derrière un rideau. On nous montre la corruption, venant de Belgrade, de France – l’entreprise Lafarge opérant à Alep pendant la guerre en Syrie et versant des millions à l’État islamique pour continuer son business – ; d’Allemagne, avec les éclairages de Philippe Starck prévus pour une passerelle, devenus simples néons bon marché ; les pots de vin d’Alsthom pour le métro de Tunis ; la gabegie des pièces de la centrale de Flamanville fabriquées par Areva, récupérées par le groupe Bolloré puis revendues à Areva pour le double de leur prix, avec, derrière, le spectre des réseaux de type Opus Déi.

Que fait le spectateur ? Il devient parfois acteur, portant sa pierre à l’édifice (au sens physique et concret du terme), comme dans Main d’œuvre où il participe à la construction d’un mur ; dans le Droit de la construction il choisit son groupe, privé ou public et menace l’autre groupe esquissant des mouvements de karaté initiés par l’avocat-expert. Il se couche sur le sol où une travailleuse chinoise lui chuchote à l’oreille la beauté des paysages chinois devenus cauchemars de béton et l’invite à mimer les travaux : taper, visser etc. Dans la station Mumbai, mégapole de 20 millions d’habitants et ville de Bollywood il est invité à réfléchir à des propositions pour une vie meilleure, à les écrire et à les afficher. Dans la séquence Investisseurs qui se déroule à huis-clos à l’intérieur de l’algéco, autrement dit au Ritz Carlton de Genève, il entre dans un jeu de rôles pour la gestion des fonds. Entre monopoly et rendez-vous secret pour faire, si ce n’est tourner les tables, du moins tourner les têtes des hommes d’affaires, ou encore comme le jeu de la roulette au casino, il jongle entre investissements et fonds de pension menant à l’écroulement de la monnaie, et jusqu’au taux d’intérêt à 0% de la BCE.

Le Collectif Rimini Protokoll s’est constitué en 2000 scellant la rencontre entre Stefan Kaegi, Daniel Wetzel et Helgard Haug. Les trois artistes s’étaient rencontrés dix ans plus tôt au cours de leur formation à l’Institut des Sciences théâtrales appliquées de Giessen, en Allemagne. Cargo Sofia X sur le monde des camionneurs a fondé, en 2006, leurs principes de travail : témoigner du réel, en le décalant et faire porter leurs messages par un réseau d’experts qu’ils invitent à jouer leur propre rôle, mettant le spectateur au cœur du dispositif. Ils ont beaucoup produit, sur des sujets hétéroclites, beaucoup tourné. Par exemple, Breaking News en 2008 démontait la fabrication des journaux télévisés, et, la même année, Black Tie évoquait la problématique de l’adoption. Ou encore, un parcours audioguidé dans Berlin en 2011, 50 Aktenkilometer Berlin menait les spectateurs sur les traces de la Stasi et traitait du problème de la responsabilité collective.

Rimini Protokoll réalise des enquêtes approfondies et se transforme en journaliste d’investigation pour évoquer, sans filet, les tensions de nos sociétés. Il s’adresse au citoyen-spectateur et l’encercle d’abondantes informations touchant, sous un autre angle de vue, à une réalité en principe connue qu’on lui propose  d’approfondir. La préparation est un long temps de gestation. Ici, les différents scandales mis bout à bout, d’un côté de la planète à l’autre, interpellent et inquiètent. On est sur la ligne de crête de ce qu’on appelle spectacle, signé ici pour le concept et la mise en scène par Stefan Kaegi. Plutôt performance, voire agit-prop ; ni métaphore ni esthétique, le chantier est une copie de la réalité, à l’état brut, et toutes les technologies sont au service de l’entreprise, en termes de son, réseaux, images et dispositif.

Brigitte Rémer, le 29 juillet 2021

Avec – La conseillère en investissement : Mélanie Baxter-Jones (actrice) – L’avocat du droit de la construction : Geoffrey Dyson (acteur) – L’urbaniste : Matias Echanove (Urbz) – Le spécialiste des insectes bâtisseurs : Laurent Keller (UNIL) – La représentante de Transparency International : Viviane Pavillon (actrice) – L’ouvrier : Alvaro Rojas-Nieto – La travailleuse chinoise : Tianyu Gu – L’entrepreneur : Mathieu Ziegler (acteur) – Scénographie : Dominic Huber – Recherches : Viviane Pavillon – Création sonore : Stéphane Vecchione – Dramaturgie : Manuel Schipper – Assistanat à la mise en scène : Tomas Gonzalez – Régie générale : Stéphane Janvier – Régie lumière : Christophe Kehrli – Régie son : François Planson – Régie plateau : Mathieu Pegoraro et Sandra Schlatter – Régie vidéo : Marc Vaudroz.

Du vendredi 23 au lundi 26 juillet – Vendredi et lundi à 20h – Sam et dim à 16h et 21h, au Grand Palais Éphémère – Place Joffre/ Champ-de-Mars. 75007. Paris – Coréalisation La Réunion des musées nationaux – Grand Palais, le Festival Paris l’été et La Villette