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Dialogues dans le rêve

Création mondiale, mise en scène Josef Nadj – chorégraphie Josef Nadj et Ivan Fatjo – musiques de John Cage – création des masques Anaëlle Impe – espace Kiasma, Castelnau-Le-Lez (34) – dans le cadre du Festival Montpellier Danse.

© Laurent Philippe

Après deux chorégraphies qui mettaient en jeu des danseurs africains dans leur belle énergie – Omma en 2021 et Full Moon en 2025 * Josef Nadj revient à l’intimité dans un duo complice avec Ivan Fatjo avec qui il collabore épisodiquement depuis plus d’une vingtaine d’années. Né à Kanizsa, en ex-Yougoslavie et formé aux Beaux-Arts de Budapest, Josef Nadj développe son parcours chorégraphique en France où il a notamment dirigé le Centre chorégraphique national d’Orléans de 1995 à 2016, présentant ses spectacles dans le monde entier. Ivan Fatjo se forme au conservatoire national des arts du Costa Rica puis au Centre national de développement chorégraphique d’Angers, il rencontre Josef Nadj en 2007 et participe à certains de ses spectacles dont Paysage inconnu en 2014. Il collabore avec différentes compagnies de manière multiforme et monte ses propres projets.

Avec Dialogues dans le rêve, on est à l’opposé des spectacles précédents, dans une tout autre vision, tout aussi intéressante et en recherche, où l’art du détail est au cœur du sujet. Pour que chaque spectacle puisse éclore, le chorégraphe dit fouiller dans sa mémoire. Il s’inspire ici de la culture japonaise et du bouddhisme, du kabuki et de la danse Butô qu’il avait apprise et pratiquée, et dédie le spectacle à Hijikata Tatsumi, créateur de ce mouvement de danse mais aussi passionné d’Artaud et de Genet, et disparu à l’âge de cinquante-sept ans, en 1986. Il rend aussi hommage à Etienne Decroux, ami des Frères Prévert, acteur, mime corporel dramatique et chorégraphe, brillant pédagogue, son maître dans les années 80, qui après une carrière plus classique dédia sa pratique à l’art du mouvement qu’il continua d’expérimenter et enseigna avec virtuosité.

Au-delà de la danse, Josef Nadj s’intéresse au corps-marionnette, à toutes les gestuelles et mouvances, à la peinture, aux masques, à la recherche de motifs nouveaux, il ne s’enferme dans aucun alphabet ni système. Son parcours s’inscrit dans une multiplicité d’expériences atypiques, entre le réel et l’onirique, dans ses recherches sur la théâtralité et il ne craint pas de remettre sur le métier l’ouvrage.

Pour ces Dialogues dans le rêve dont il emprunte le titre à Musō Soseki auteur du XIIIème siècle et moine bouddhiste Zen de l’école Rinzai – qui équilibre la pratique entre le zazen/la méditation, l’étude des kôan/bref échange énigmatique entre un maître et son disciple, et le samu/travail physique dans les monastères – la musique le guide. Il choisit John Cage, compositeur et philosophe de la musique qui pratiquait lui-même le bouddhisme Zen, disant de la musique occidentale qu’elle manquait de rythme, et s’appuie sur le mime et la pantomime. Dans ce duo extravagant et hors du temps chaque geste est sculpté avec minutie et chacun se répond en écho, ondule en parallèle ou réagit à la proposition de l’autre. Les mains sont papillons, les têtes s’inclinent, les jambes parlent, les expressions dansent. La complicité entre Josef Nadj et Ivan Fatjo oscille entre gémellité malicieuse – à l’instar des Frères Janicki, Waclaw et Leslaw, les deux sosies singuliers des spectacles du célèbre metteur en scène polonais Tadeusz Kantor – et sérieux, à la manière appliquée des pince-sans-rire entre mouvements de balanciers et provocations douces.

© Laurent Philippe

Sur une page blanche Josef Nadj et Ivan Fatjo dessinent les vibrations du temps, entre présent et éternité. Le noir du chapeau et des costumes et le blanc des masques, des pieds et des mains, sont la couleur du rêve chez Nadj, les masques, superbement réalisés par Anaëlle Impe, les rend plus énigmatiques encore et les métamorphosent en mannequins, figures animées autant qu’inanimées. Ils montrent la direction, côte à côte, se désynchronisent, se font face ou se tournent le dos, sortent des trésors de leur poche intérieure comme un mètre pliant à l’ancienne qui devient sémaphore ou bois de renne et mesure la précision, par segments de vingt centimètres. On est dans l’épure et le micro-détail, lignes brisées ou lignes courbes, bascules, cerf-volant, tous les langages se croisent poétiquement et musicalement. Le papier calque devient l’écran d’un théâtre d’ombres où ils racontent une nouvelle histoire. Ils deviennent homme sandwich et racine d’arbre, sortent à reculons avec talent et rapportent deux grandes valises avec lesquelles ils dansent en accélération et créent un numéro de prestidigitation. Pas de Josef Nadj sans valise !

Entre expressionisme par la déformation de la ligne, mobilité soudaine et travestissement perruqué comme dans le Nô, les deux compères dessinent des boutons, un col, une esquisse de personnages sur les valises. Nadj puise aussi son inspiration dans les écrits du poète surréaliste hongrois Dezső Tandori, écrivain fécond passionné des oiseaux qu’il élève chez lui et sur lesquels, entre autres, il écrit.

Ces Dialogues dans le rêve, rendez-vous entre les deux artistes dans la vision de Josef Nadj et le dépouillement esthétique du bouddhisme zen, en complicité avec Ivan Fatjo, sont pure réussite. Et comme l’écrivait Musō Soseki dont s’inspire le chorégraphe : « J’ai perdu cette petite chose qu’on appelle moi et je suis devenu le monde immense… » un beau voyage pour celui qui regarde et une talentueuse invitation à méditation.

Brigitte Rémer le 9 juillet 2026

*Voir nos articles Ubiquité-Culture(s) des 6 novembre 2021 (Omma) et 18 mai 2025 (Full Moon). Régie générale et plateau Nicolas Sochas en alternance avec Samuel Dosiere – administration : Laura Petit – production et diffusion Platô Séverine Péan – production déléguée Atelier 3 + 1 – avec le soutien de la Fondation BNP Paribas pour l’accueil en résidence à l’Agora.  Spectacle en hommage à Hijikata Tatsumi – Musiques : Living Room Music : I. To Begin, Cage : The Choral Works, Vol. 1, Gert Sorensen & Tamas Veto, John Cage ; Living Room Music : IV. End, Cage : The Choral Works, Vol. 1, Gert Sorensen, Tamas Veto & Ars Nova, John Cage ; First Interlude, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Sonata No. 5, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Sonata No. 3, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage ; Three Dances for two prepared pianos : II, John Cage : Works for Piano & Prepared Piano Vol. II (1944-1958), Joshua Pierce, Dorothy Jonas, John Cage ; Sonata No. 2, John Cage : Sonatas & Interludes for Prepared Piano, Joshua Pierce, John Cage (50s) – En tournée : du 4 au 7 février 2027 à la MC93 Bobigny.

Les jeudi 2 et vendredi 3 juillet 2026, espace Kiasma, Castelnau-Le-Lez (34) – dans le cadre du Festival Montpellier Danse – Agora-Cité Internationale de la Danse – Site :  www.agora-citeinternationaledeladanse.com – tél. : 04 67 60 83 60