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In Satie et The Rite of Spring,

Chorégraphies de Xie Xin, d’après les oeuvres d’Erik Satie et Igor Stravinsky, adaptation musicale Fu Yifei – par le Xiexin Dance Theatre, de Shanghai  (Chine) –  au Théâtre Les Gémeaux, scène nationale de Sceaux.

In Satie © Hu Yifan

Le Xiexin Dance Theatre présente deux nouvelles créations au cours de sa tournée européenne et célèbre son dixième anniversaire : In Satie, sur les œuvres bien connues que sont les Gymnopédies et les Gnossiennes du compositeur Éric Satie et The Rite of Spring / Le Sacre du Printemps, qu’Igor Stravinsky avait sous-titré Tableaux de la Russie païenne en deux parties.

Fondé en 2014 à Shanghai par la danseuse et chorégraphe Xie Xin, qui œuvre activement à la reconnaissance de la danse contemporaine en Chine depuis plus d’une dizaine d’années, c’est au théâtre Les Gémeaux, à Sceaux, qu’elle avaitnprésenté son précédent spectacle en 2024, From In, pièce qui utilisait la calligraphie comme métaphore de la rencontre. Elle avait auparavant créé pour le Ballet de l’Opéra de Paris, Horizon, en 2023, une ode à la nature dans laquelle elle travaillait les mouvements circulaires et lignes courbes, traduisant les reliefs de montagnes et de brumes, les cycles du jour et de la nuit. En tant que danseuse elle a été interprète dans la compagnie Sidi Larbi Cherkaoui. Directrice artistique du Xiexin Dance Theatre, à Shanghai, elle y a aussi fondé le One Art Center et, à Shenzhen, au sud de la Chine, le Great Bay Area Dance Festival. Elle est artiste associée du Shanghai International Dance Center Theatre.

The Rite of Spring © Hu Yifan

Cette soirée, juxtaposant deux chorégraphies et deux grands compositeurs, est pour le Xiexin Dance Theatre une sorte de renaissance après un épisode douloureux où, en décembre 2023, les locaux de la compagnie avaient pris feu. La chorégraphe et les danseurs ont transformé les traces de cette séquence éprouvante en énergie positive.

Le spectacle est emmené au gré des trois Gymnopédies d’Éric Satie (1866-1925), publiées à Paris en 1888 et inspirées de Salammbô, de Gustave Flaubert, autour de l’héroïne éponyme, fille du grand magistrat Hamilcar et servante de la déesse Tanit, de Carthage ; et par Les Gnossiennes, composées par Satie entre juillet 1889 et janvier 1897. Le piano solo obsessionnel des deux oeuvres est ici arrangé pour piano et vibraphone, entrainant la première partie du spectacle, In Satie, du côté des danses rituelles de la Grèce antique.

In Satie © Hu Yifan

Onze danseurs et danseuses glissent sur le sol comme des patineurs, avec une rare élégance, passant du solo au duo, du trio au quatuor et mouvements d’ensemble, se cherchant, se retrouvant avec des portés aériens, des rotations sur soi, des figures au sol et enchaînements parfaitement exécutés et fluides. Le rythme répétitif d’une valse lente et impressionniste dans des costumes, tous proches mais différents (conception des costumes, Li Kun), ouvre sur la rêverie et le mystère. Langueur et mélancolie se dessinent dans des entrées et sorties de scène aériennes et réglées au cordeau qui se succèdent dans une grande maîtrise métronomique où l’esthétique rejoint la mystique et la grâce. Les tempos lents de ces musiques de l’âme, les couleurs pastel, les invocations à la nature et une grande harmonie impriment à l’ensemble un côté méditatif et hypnotique chargé de densité poétique.

The Rite of Spring © Hu Yifan

Dans la seconde partie, The Rite of Spring / Le Sacre du Printemps, pourtant souvent présenté – tous les grands chorégraphes s’y sont intéressés, de Maurice Béjart en 1959 à Sasha Waltz en 2013, en passant par Pina Bausch en 1975 – les danseurs et danseuses déploient une fabuleuse énergie au rythme de Stravinsky. Une force de vie en émane. Vêtus de noir, ils et elles montrent une même maîtrise lancinante et magique dans les différents mouvements. Comme un rite de passage, la chorégraphie se construit au fil des appels des instruments de musique tels que clarinettes, cuivres, percussions, cordes, basson et au gré des mélodies populaires. Une montée frénétique entraîne l’élue, du premier tableau, L’Adoration de la Terre, au second, Le Sacrifice, dessinant le cycle éternel de la vie jusqu’à l’explosion et la renaissance. L’œuvre de Stravinsky est pleine de contraste. Xie Xin nous mène de la douceur à la puissance, des images rythmiques en crescendo aux formules harmoniques répétitives, avec le talent des danseurs qu’elle accompagne.

Rondes printanières et processions, danses sacrées et danse de la terre, dissonances et changements de mesure entraînent les danseurs dans des tensions abstraites et minimalistes, où se croisent un certain mysticisme oriental et un romantisme plus européen, dans une écriture scénique d’une grande précision et beauté organique.

Brigitte Rémer, le 18 janvier 2026

Avec : Xie Xin, Ma Siyuan, Wang Shaoyu, Chen Yalin, Hu Haiqing, Xu Junkai, Li Yu, Zhang Yan, Zhang Geyu, Liu Yuqi, Huang Yongjing. D’après les œuvres d’Erik Satie et Igor Stravinsky – direction artistique et chorégraphie, Xie Xin – adaptation musicale, Fu Yifei – musiciens sur la bande-son enregistrée : Li Cong (piano), Guan Jun (piano), Lyu Zhengdao (timpani), Mo Hanyin (percussion) – direction technique et lumières, Gao Jie – curatrice, Peggy Xu – scénographie, Hu Yanjun – assistants à la scénographie, Li Haiyi, Wang Wei – conception des costumes, Li Kun – assistants à la conception des costumes, Yang Ruanci, Huang Qian, Liu Yuqi – production des costumes, Yue Songshan – coproducteurs, Liu He et Peggy Xu – directeur de projet, Liu Zhonglei – administration Dai Qingxin, Liu Xingyu.

Du jeudi 8 au samedi 10 janvier, jeudi et vendredi à 20h30, samedi à 18h, Théâtre Les Gémeaux, 49 avenue Georges Clémenceau, 92330. Sceaux – site : www.lesgemeaux.com – tél. : 01 46 61 26 67 – En tournée : In Satie & The Rite of Spring à Épinal les 13 et 14 janvier 2026 – La tournée se poursuit en Europe avec le programme From IN, présenté pour la première fois en France en 2019 au festival Paris l’Été.

Relâche

© Sophie Crépy / Musée d’Orsay

Conception et scénographie Francis Picabia (1924), musique Erik Satie, chorégraphie Jean Börlin, costumes Jacques Doucet et Francis Picabia, film Entr’acte de René Clair – Reprise en 2014 dans une chorégraphie et recherche historique de Petter Jacobsson et Thomas Caley, avec le Ballet de Lorraine/Centre chorégraphique national de Lorraine et l’Ensemble musical Contraste – Dans la Nef du musée d’Orsay.

Entrée au répertoire de l’Opéra national de Lorraine en 2014, la pièce, Relâche, convoque quatorze danseurs du Ballet de Lorraine qui font reculer le temps, d’un siècle. Ils sont ici accompagnés par l’Ensemble musical Contraste, placé sur un podium côté jardin, derrière quelques sculptures. Sous la grande et magnifique horloge du Musée d’Orsay une scène a été dressée – sur laquelle la scénographie de Francis Picabia a pris place, des rangées de réflecteurs dirigés vers la salle – surmontée d’un écran où le film de René Clair, Entracte, sera projeté. Satie pour la musique, Picabia pour le concept et la scénographie, Börlin pour la chorégraphie, René Clair pour les images, un beau générique ! C’est la première intervention du cinéma dans un spectacle de danse et l’un des premiers exemples de synchronisation de la musique avec un film.

© Sophie Crépy / Musée d’Orsay

Un grand-père paternel cubain qui a émigré à New-York puis à Madrid, un grand-père maternel chimiste et photographe, une mère qui meurt quand il a sept ans mais dont l’héritage lui assure de confortables revenus, un père qui soutient très tôt son talent, Picabia (1879-1953), peintre et poète, rencontre d’abord l’impressionnisme – notamment par Sisley et Pissarro – avant de se sentir proche dès 1913, du dadaïsme, puis plus tard du surréalisme. « L’artiste, c’est un homme qui peut avaler du feu » disait-il en 1951 à Georges Charbonnier lors d’une interview : « Tout ce qui est immobile est mort. »

C’est à l’automne 1924 que Picabia présente au Théâtre des Champs-Elysées ce qu’il appelle un Ballet instantanéiste suédois, dont la chorégraphie est signée de Jean Börlin, – danseur et chorégraphe formé au Ballet Royal Suédois, qui a notamment travaillé avec Michel Fokine – Relâche, dans lequel s’inclut le film de René Clair. La même année, il fonde à Barcelone la revue d’avant-garde, 391 à laquelle participent Marcel Duchamp et Man Ray, qu’on verra dans le film jouant aux échecs sur les toits de Paris. Les quatre œuvres s’enchevêtrent les unes dans les autres dans leur folie burlesque : chorégraphie, scénographie et concept général, musique et film.

© Sophie Crépy / Musée d’Orsay

Satie (1866 1925) côtoie à partir de 1919 Tristan Tzara qui le met en contact avec Picabia, Duchamp, et Man Ray. C’est ainsi que naît leur collaboration pour Relâche, malgré le différend qui rapidement opposera le chef de file des surréalistes, André Breton aux défenseurs de Tzara auxquels Satie se rallie, au sujet de la nature de l’art d’avant-garde. C’est dans ce contexte électrique qu’est créé Relâche, avec, pour référence les films burlesques de l’époque et la farce dadaïste : une femme élégante transporte des tenues de soirée avec une brouette, des spectateurs furieux surgissent et envahissent la scène mais se révèlent être des danseurs, un film est projeté au milieu de la représentation…  Ironie du sort, il y eut ajournement de la première représentation, au dernier moment, compte-tenu de l’état de santé du danseur-chorégraphe. Le titre du film de René Clair, Relâche, avait donc d’autant mieux sa place.

© Sophie Crépy / Musée d’Orsay

Ce film fait référence à l’univers de la fête foraine, aux spectacles de rue et au monde du cirque, très en vogue à l’époque. On y voit au début, au-dessus d’un immeuble, au ralenti, la charge d’un canon par Satie et Picabia, la partie d’échecs entre Duchamps et Man Ray, un enterrement spectaculaire où le corbillard est tiré par un chameau et où de fil en aiguille, le mort ressuscite en pleine gloire. Certaines images montrent, vu de dessous, une danseuse qui tourne, tissu et tutus s’envolant et s’enroulant au fil de la partition musicale.

Les films sont encore muets. Entre musique savante et musique populaire Satie compose sa partition selon le rythme des images entre effets spéciaux, ralentis et séquences en temps inversé ; ainsi la fin du film montrant une séquence rembobinée en marche arrière, pour que le mot Fin réapparaisse.

Le Musée d’Orsay présente cette soirée parallèlement à l’exposition qu’elle clôture, Enfin le cinéma ! Arts, images et spectacles en France, 1833-1907. Les spectateurs sont guidés jusqu’à des chaises improvisées placées de guingois dans la grande Nef, entre les majestueuses sculptures du Musée où passent des personnages en redingotes noires et hauts-de-forme, maquillés de blanc. Les interprètes arriveront du fond du musée pour un spectacle à la fois improvisé et précis ; collants et justaucorps plus tard deviendront blanc ; gestuelle pantomimique ; on pense au Pierrot des Enfants du Paradis, avec Deburau (1829-1873) le mime le plus célèbre du XIXe siècle, incarné plus tard par Jean-Louis Barrault dans le film de Marcel Carné ; des infirmières portent sur une civière la superbe diva lamée d’argent.

© Sophie Crépy / Musée d’Orsay

Danseuses et danseurs du Ballet de Lorraine se prêtent magnifiquement à cette plongée dans le temps, avec légèreté et adresse, dégageant une ambiance de gaîté et de pur dépaysement. Petter Jacobsson a succédé à Didier Deschamps à la direction du Centre Chorégraphique, en 2011. Basé à Nancy il a fait du Ballet de Lorraine, avec le danseur et chorégraphe Thomas Caley, un lieu d’exploration, traçant en permanence de nouvelles perspectives dans la recherche chorégraphique. Il a remis au répertoire en 2014 le ballet Relâche. Sa collaboration avec l’Ensemble musical Contraste, implanté dans les Hauts-de-France et sillonnant le monde dans l’hétérogénéité de ses propositions, permet, sous la direction artistique d’Arnaud Thorette, alto et la direction musicale de Johan Farjot, piano et arrangements, ce retour sur images extrêmement fructueux et festif. Dans la grande Nef du musée d’Orsay les instruments sonnent magnifiquement.

Ces multi-partenariats élaborés dans une féconde collaboration avec le Musée d’Orsay – qui a ouvert grand ses portes et sa Nef majestueuse – sont un pur joyau quant à la présentation d’une partie de l’histoire de l’Art du début du XXème, tant dans le domaine des arts visuels et audiovisuels que dans celui des arts de la scène. Une initiative très heureuse !

Brigitte Rémer, le 14 janvier 2022

Présenté le mardi 11 janvier 2022 à 19h00 et 21h00, dans la Nef du musée d’Orsay, en lien avec l’exposition Enfin le Cinéma ! (Commissaire Dominique Païni).

Reprise en 2014 dans une chorégraphie et recherche historique de Petter Jacobsson et Thomas Caley, scénographie Annie Tolleter, lumières Eric Wurtz, recherches histiriques sur les années 20 Carole Boulbès, drmaturgie et recherche historique Christophe Wavelet, costumes Ateliers costumes du CCN/Ballet de Lorraine, avec la participation des élèves de la section broderie du lycée Lapie de Lunéville – Avec les danseuses et danseurs du CCN/Ballet de Lorraine : une femme, Céline Schoefs – un homme, Jonathan Archambault – l’autre homme Willem-Jan Sas – le pompier Tristan Ihne – les hommes Alexis Bourbeau, Charles Dalerci, Nathan Gracia, Matéo Lagkère, Afonso Massano, Rémi Richaud, Jean Soubirou, Luc Verbitzky – les infirmières Valérie Ferrando, Laure Lescoffy.

Ensemble Contraste : Arnaud Thorette, alto et direction artistique – Johann Farjot, piano, arrangements et direction musicale – Béatrice Muthelet, alto – Pauline Buet, violoncelle – Alix Merckx, contrebasse – Jean-Luc Votano, clarinette – Frédéric Foucher, trompette.