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Extra Moenia

Texte et mise en scène, costumes et scénographie Emma Dante – en italien et en palermitain, surtitré en français – à l’Amphithéâtre d’O du Domaine d’O / Cité européenne du Théâtre – dans le cadre du Printemps des Comédiens. Première en France.

© Rosellina Garbo

Quatorze acteurs et actrices dont certains font partie de l’univers d’Emma Dante depuis plusieurs années pour avoir travaillé avec elle dans d’autres spectacles investissent l’Amphithéâtre d’O, à Montpellier. On est Hors des murs de la ville – traduction du latin pour Extra Moenia – leurs personnages tentent de faire face à la réalité de la vie quotidienne qui distille l’imprévisible, la violence et la solitude, à la manière d’une tarentelle et dans son énergie.

Des cintres pendent des vêtements toutes couleurs comme autant de dépouilles, manteaux, vestes, robes, pantalons, on dirait une installation de la plasticienne Annette Messager. À l’avant-scène les acteurs alignés dorment, traversés de ronflements, de rêves ou de cauchemars. Leur réveille-matin s’appelle Bella Ciao, ce puissant chant de révolte italien. Quand le soleil se lève apparaît une journée bien ordinaire pleine de bruit et de fureur. Ils nous invitent à les suivre.

© Rosellina Garbo

Le spectacle est construit en séquences comme des micro-scénarios qui se développent en crescendo au fil de la journée et la rue prend différents visages. On y voit entre autres des militaires, des footballeurs de Palerme, une famille religieuse, une femme iranienne, le marché, une exilée ukrainienne vivant au rythme de la guerre, un migrant africain débarquant du Congo, deux amoureux incertains, une femme agressée et victime d’un viol collectif. Dans la rue, il est question du masque social que chacun décline et des limites qui se dessinent entre tous, et cela m’évoque les recherches du sociologue Erving Goffman parlant des comportements mineurs autour de La mise en scène de la vie quotidienne et des Rites d’interaction où il observe nos manières d’affronter le monde, entre conversation, préoccupation, supposition, imagination, protection et provocation.

Extra Moenia avance par petites touches, dans un rythme syncopé et néanmoins coloré même si la vie ordinaire est loin d’être sublissime. « Danziamo, danziamo… altrimenti siamo perduti / Dansons, dansons… sinon nous sommes perdus ». Ces mots de Pina Bausch sont l’emblème du spectacle d’Emma Dante pour affronter la tension de la rue et l’agressivité du monde sous forme de résistance poétique. Passe un ballon à la fenêtre, une pin-up dans un coin de rue, un cheval engageant et un fouet menaçant, des chansons et des baluchons. Chez Emma Dante on passe de l’exil et de l’épuisement à la fête et à la danse, du travestissement à la commedia dell’arte, des cris de la ville au trauma, du mariage à la décharge. Ses personnages marchent et se rencontrent dans un train, sur une place, dans un bar ou une église et terminent la journée dans une marée noire et de plastique dans laquelle ils se laissent dériver.

© Rosellina Garbo

Avec Re Chicchinella/Le Roi Poule, et La Scortecata /L’Écorchée, spectacles inspirés du Conte des contes de l’auteur napolitain Giambattista Basile, la metteuse en scène explorait les récits oraux du sud de l’Italie, son parler et ses cultures populaires (cf. notre article du 21 juin 2023). Avec Extra Moenia Emma Dante travaille sur le corps et le mouvement. Tension, extension, rotation, dans ce point fixe de l’espace, la rue, sur laquelle elle zoome sans concession. Entre splendeurs et misères elle projette ses personnages aux prises avec le chaos du monde, dans l’espace public. Son style est ici très chorégraphié et élégant malgré le poids de certaines situations exécutées en dessin soustractif.

Dramaturge et metteuse en scène de théâtre, d’opéra et de cinéma née à Palerme, Emma Dante a créé dans sa ville en 1999 la compagnie Sud Costa Occidentale et monté de nombreux spectacles présentés dans le monde. Extra Moenia est pour elle « une balade allégorique qui montre les atrocités de notre temps ». La mosaïque exubérante qu’elle construit avec une équipe d’acteurs pleine d’allant explore les régions obscures de l’humain, entre distance et intimité, lumière et ombre. « Anne, ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ? dirait Charles Perrault. « Je vois le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie… » lui serait-il répondu, ne reconnaissant pas le danger. « La vie c’est sur le fil… » comme le précise Goffman et comme l’illustre si bien Emma Dante dans son expression artistique.

Brigitte Rémer, le 21 juin 2026

© Rosellina Garbo

Avec : Verdy Antsiou, Alis Bianca, Roberto Burgio, Italia Carroccio, Adriano Di Carlo, Angelica Di Pace, Silvia Giuffrè, Gabriele Greco, Francesca Laviosa, David Leone, Giuditta Perriera, Ivano Picciallo, Leonarda Saffi et Daniele Savarino. Lumières Luigi Biondi – assistant de mouvement Davide Celona – assistante de production Daniela Gusmano – Production Teatro Biondo Palermo – coproducteurs Atto Unico, Carnezzeria – collaboration avec Sud Costa Occidentale – Coordination et distribution Aldo Miguel Grompone, Roma.

Vendredi 5 et samedi 6 juin 2026, à 22h – Amphithéâtre d’O / Domaine d’O – Cité européenne du Théâtre – au Printemps des Comédiens, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67 – site : www. printempsdescomédiens.com

“Pupo di zucchero” et “La Scortecata”

© Christophe Raynaud De Lage – Pupo di zucchero

Diptyque issus du Pentamerone de Giambattista Basile – conception, adaptation et mise en scène Emma Dante, spectacles en napolitain et autres langages, surtitrés en françaisà La Colline/Théâtre National.

Pupo di zucchero – La festa dei morti / La statuette de sucre – spectacle créé en 2021 au festival d’Avignon est librement adapté par Emma Dante à partir du Conte des contes (appelé aussi Pentamerone), de Giambattista Basile (1583-1632), cinquante contes répartis en cinq journées, d’un style tantôt trivial, tantôt précieux. On est en Sicile le 2 novembre, fête des morts. Un vieil homme resté seul prépare une statuette de sucre pour tous les disparus de la famille, comme le veut la tradition du sud de l’Italie. Il parle le napolitain des XVIe et XVIIe siècles et différentes langues cohabitent dans le spectacle. Il surveille sa pâte qui ne lève pas, mille voix et petites clochettes de son enfance lui reviennent à la mémoire, on revit avec lui les chroniques familiales, moments joyeux ou plus sombres. Il revoit avec tendresse ses trois sœurs dont l’une prie, l’autre chante, la troisième danse et qui sont parties très jeunes, frappées par le typhus. Il revoit sa mère, chagrin, guettant tous les jours au port le retour du père et l’enfant qu’elle avait adopté, Pascalino qui lui jouait des tours et vidait les frigos malgré les portes qu’elle fermait à clé, et la clé qu’elle perdait toujours. Il pense à sa tante Rita, battue à mort par son pseudo-amoureux. Il se revoit en jeune homme plein d’énergie. Les âmes mortes re-surgissent comme autant de doubles, Emma Dante les fait virevolter et nous fait passer de la couleur au noir.

© Christophe Raynaud De Lage – Pupo di zucchero

La chambre se meuble du souvenir des absents : table, fauteuils, chaises, bouquet, lit ; elle s’emplit des voix parlées, chantées, et polyphoniques qui ont accompagné sa vie et qui transforment la festa dei morti en danse des morts à la mexicaine, avec humour et tendresse. Le vieil homme célèbre la vie par les scènes qui lui reviennent en même temps qu’il célèbre la mort. Après ce temps de mémoire, peuplé de petits bonheurs et de drames familiaux, il retourne à sa solitude, entouré de ses fantômes. L’image finale est forte et poétique. Chaque personne de la famille qui, le temps de la célébration était bien vivante sur la scène, porte son double et sa réplique, en mannequin. Chaque mannequin de grande expressivité, sculpté par Cesare Inzerillo, artiste de Palerme, est remisé au placard, tous alignés face à nous, ils nous regardent. Le vieil homme se place sous la croix, au centre du dispositif, après avoir allumé une bougie pour chacun. Pupo di zucchero est un spectacle plein de vie et de nostalgie, comme une réunion de famille où on a plaisir à se revoir. La musique passe des flonflons au piano le plus doux qui éteint ce spectacle escarpé, entre joie de vivre, fantaisie baroque et art de la mémoire.

© Maria Laura Antonelli – La Scortecata

Le second spectacle présenté par Emma Dante, La Scortecata/L’écorchée, est issu du même recueil de contes de Giambattista Basile ; elle l’a librement adapté de Les Deux Vieilles et créé en juillet 2017 au Festival di Spoleto 60, en Italie. Deux sœurs semblent s’arracher les faveurs du roi mais l’une est en pole position. Sa voix ravit le roi. Sauf que ces jeunes filles sont âgées d’une centaine d’années et que si le roi demande à rencontrer l’élue de son cœur, il faudra ruser. Les deux vieilles dames complotent et il y a une montée dramatique vertigineuse avec le basculement des rôles, car l’une des deux sœurs devient le roi. C’est vertigineux dans le jeu et ce corps à corps entre deux comédiens (Salvatore D’Onofrio et Carmine Maringola,) interprétant le premier Rusinella, le second, Carolina, les deux sœurs – rôles tenus par des hommes comme il se devait à l’époque – et les ébats qu’elles semblent préparer. Leurs gestes sont répétitifs, presque obsessionnels, passant de la gaieté à la gravité, de l’imagination débridée à la frustration, par la variation des rythmes. Leur jeu de haute volée puise dans la farce, le clown et la bouffonnerie en même temps que la commedia dell’arte et la tragédie. Le château a la taille d’une maison de poupée, le rêve de séduction s’éloigne, même si se construit le simulacre de la rencontre. On ira même jusqu’au sacrifice, quand l’une demande à l’autre de lui retendre la peau – miroir aux alouettes de la jeunesse – et qu’elle finira comme une écorchée. La Scortecata est un conte cruel où deux acteurs brillantissimes renversent des montagnes. On pense au théâtre populaire et de tréteaux de Dario Fo et Franca Rame qui avaient, eux aussi, plus d’un tour dans leur sac.

© Maria Laura Antonelli – La Scortecata

Cinéaste, comédienne et metteure en scène, Emma Dante a fondé la compagnie Sud Costa Occidentale à Palerme en 1999 après avoir appartenu au Groupe 63 qui cherchait du côté de l’avant-garde théâtrale, puis joué comme actrice dans d’importantes compagnies italiennes. Elle a mis en scène plus d’une vingtaine de spectacles – son travail a souvent été primé – et depuis 2014, travaille avec le Théâtre Biondo de Palerme, grand Théâtre où elle a créé une école. Importante figure de la scène internationale, Emma Dante met à nu les tensions et folies, le rêve et le cauchemar et déploie la force de l’imagination. C’est aussi le résumé des deux spectacles qu’elle présente avec talent à La Colline.

Brigitte Rémer, le 20 juin 2023

Textes, mises en scène et costumes Emma Dante – collaboration artistique Daniela Gusmano –  lumières Cristian Zucaro – traduction du texte en français Juliane Régler – surtitrage Franco Vena – coordination et diffusion Aldo Miguel Grompone – Pupo di zucchero, du 8 au 28 juin 2023, avec Tiebeu Marc-Henry Brissy Ghadout, Sandro Maria Campagna, Martina Caracappa, Federica Greco, Giuseppe Lino, Carmine Maringola, Valter Sarzi Sartori, Maria Sgro, Stéphanie Taillandier et Nancy Trabona – sculptures Cesare Inzerillo – assistanat aux costumes Italia Carroccio – La Scortecata, du 17 au 28 juin 2023, avec Salvatore D’Onofrio, Rusinella – Carmine Maringola Carolina – assistanat à la mise en scène Manuel Capraro.

La Colline-Théâtre National, 15 rue Malte-Brun, Paris 20e – métro Gambetta – site :  www.colline.fr – tél. : 01 44 62 52 52.