Archives par étiquette : Domaine d’O à Montpellier

Sept larmes pour Elisabeth

Création mondiale à partir de l’œuvre de John Dowland – scénographie et mise en scène Aurélien Bory, compagnie 111 – avec Thibaut Garcia et Aure Wachter – au Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, Montpellier – dans le cadre de Montpellier-Danse, avec le Nouveau Festival Radio France Occitanie.

© Aglae Bory

Sept larmes pour Elisabeth est né de la rencontre entre Aurélien Bory, metteur en scène développant son travail avec des artistes de différentes disciplines ; Thibaut Garcia, l’un des guitaristes classiques les plus doués de sa génération, aux origines espagnoles ; Aure Wachter, danseuse auprès de nombreux chorégraphes et tête chercheuse vers une expression artistique totale faisant le lien entre les pratiques vocales et le mouvement.

Très vite Seaven teares de John Dowland, maître du luth, s’est imposé à eux. L’œuvre date de 1600, et a connu au fil des ans de nombreuses déclinaisons. Thibaut Garcia avait interprété il y a quelques années avec Philippe Jaroussky ces pavanes pour un quintette de violes et luth qui en forment le noyau, chacune étant basée sur la chanson Flow My Tears / Coulez mes larmes.

© Aglae Bory

L’équipe s’est emparée de ce motif du chagrin et de la mélancolie souvent traité par la littérature : « Coulez mes larmes, tombez de vos sources ! Exilé à jamais : laissez-moi me plaindre. Là où l’oiseau noir de la nuit chante sa triste infamie, laissez-moi vivre dans la solitude » dit Seaven teares dans un mouvement de superbe descente chromatique. À l’âge baroque, le paratexte des traités de mélancolie exprime la rhétorique qui accompagne l’édition médicale. Tirso de Molina publie en 1611 une pièce intitulée El Melancólico dont le personnage principal, confronté à un amour impossible, lance : « Je suis à ce point pris d’amour que je ne sais si je vis en moi-même. » Robert Burton en 1621 écrit L’Anatomie de la mélancolie, recueil informel d’essais observant le mal-être humain et les divers remèdes proposés, tels que la prière, l’art et l’engagement social. Plus tard, à la fin du XIXème siècle, Le spleen baudelairien désignera une profonde mélancolie née du mal de vivre qu’exprime Baudelaire dans son recueil Les Fleurs du mal.

Avec Sept larmes pour Elisabeth côté ciel un magnétophone haut perché monte, descend, et conduit le chant. Côté terre une immense étoffe marine élégamment plissée s’étend et recouvre le sol avant de devenir vêtement princier pour la danseuse en majesté, comme une toge ou peut-être la robe d’apparat d’Elisabeth 1er qui signait la fin de la dynastie des Tudors. Aure Wachter s’enroule dans cette tenture-sculpture dans laquelle elle inclut Thibaut Garcia et devient comme la figure de proue d’un navire, avant de se fondre dans le rideau de fond de scène qui paraît comme la voile d’une felouque sur le Nil, avant de tomber. Dans ces plis comme des « coulées de l’arrière-ban des souffrances » dirait Henri Michaux ; ou vers « le pli qui va à l’infini, le trait du Baroque » complèterait Gilles Deleuze, on rencontre les plis de l’âme et ceux du cerveau, faits de circonvolutions et sillons, l’espace de la pensée.

© Aglae Bory

On entre dans une pièce singulière, fragile et belle comme une enluminure où s’échangent les disciplines, où le geste est lent, où la scénographie, la musique et le mouvement fusionnent, où le sens et la référence de l’époque passent par un signe théâtral, comme la fraise, cette collerette elle aussi formée de plis dont se pare la danseuse qui en superpose plusieurs lui donnant une possibilité de jeu et une écriture stylistique comme un cygne, la coiffe d’une religieuse, le soleil et la lune. Le guitariste danse, loin de ses partitions, la danseuse chante, la rencontre se scelle autour de la guitare et d’un nouveau vocabulaire qui décale les frontières de l’espace et de la lumière, du geste et de la dramaturgie, du mouvement. La mélancolie coule dans la danse et le rythme, dans les étoffes et les rideaux blancs qui se mettent à onduler. Dos au public, Thibaut Garcia, porte, lui aussi, une fraise autour du cou. L’atmosphère rougit. Puis la guitare arrive au cœur de la danse, inversant la gravité et accélérant le mouvement, entre rotations de plus en plus rapides, suspensions et fausses chutes. Une superposition de sons traverse l’atmosphère, comme un tonnerre en écho.

Le final accélère la cadence et se perd dans le tourbillon de la vie et de la folie. Le son de la guitare parvient de la coulisse. Des vêtements noirs sont accrochés sur la toile blanche comme autant de dépouilles. Le metteur en scène déplie l’espace, la danseuse paraît, drapée dans une cape noire à capuche, l’image d’Elisabeth, deuxième fille d’Henri VII d’Angleterre et d’Élisabeth d’York, vient hanter la scène. Elle danse et se met à tourner de plus en plus vite d’une manière effrénée, la cape s’enroule autour d’elle et s’envole. Le mouvement musical s’accélère. Elle est l’aigle impérial et la reine. Le plateau se modifie et dresse comme un mur qui clôture l’espace. Thibaut Garcia seul au centre joue un morceau sublime et virtuose tandis qu’Aure Wachter revient et chante. Le magnétophone redescend, la danseuse monte à l’échelle et se place au sommet du mur comme une funambule, tout ralentit puis tout s’arrête. Belle image finale.

Dans Sept larmes pour Elisabeth, œuvre construite au carrefour de trois disciplines et des interactions qui se tissent entre elles, la musique devient danse et la danse est musique. La dramaturgie qu’élabore Aurélien Bory à travers la mélancolie de l’œuvre – « ce bonheur d’être triste » comme le disait Hugo – appelle la singularité, comme l’était son dernier spectacle, Invisibili, créé en octobre 2023 à Palerme à partir d’une fresque murale monumentale liée à la ville italienne, Le Triomphe de la mort ( * cf. notre article publié le 3 février 2024 dans Ubiquité-Culrures). Beauté et profondeur accompagnent ce motif des larmes en un mouvement lancinant où les artistes s’interrogent et nous questionnent sur le lien entre mélancolie et acte de création.

Et Mention spéciale au festival Montpellier Danse dans le parcours d’excellence de cette 46ème édition – qui se referme sur ces Sept larmes pour Elisabeth, création mondiale à nouveau – première édition de la direction collégiale de l’Agora-Cité internationale de la Danse qui fédère désormais le Centre chorégraphique national Montpellier Occitanie et Montpellier Danse, Agora codirigée par Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter que nous félicitons.

Brigitte Rémer le 10 juillet 2026

© Aglae Bory

Avec Thibaut Garcia et Aure Wachter – scénographie et mise en scène Aurélien Bory – direction musicale Thibaut Garcia – chorégraphie Aure Wachter, spectacle accueilli en partenariat avec Écriture chorégraphique – création lumière Arno Veyrat – conception technique décor Pierre Dequivre et Pierre Pailles – collaborateur artistique et technique Stéphane Chipeaux-Dardé – construction du décor Pierre Pailles, Pierre Dequivre, Steve Duprez et Stéphane Chipeaux-Dardé – costumes Gwendoline Bouget – régie générale et plateau Thomas Dupeyron – régie plateau Julien Launay – régie lumière Arno Veyrat – régie son Adrien Maury – directrice des productions Marie Reculon – production Compagnie 111/Aurélien Bory.

Vendredi 3 et samedi 4 juillet 2026 à 20h, Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, dans le cadre de Montpellier Danse, avec le Nouveau Festival Radio France Occitanie – En tournée : les 19 et 20 novembre 2026, Philharmonie de Paris – les 24 et 25 novembre, Scène nationale d’Orléans.

Europa

D’après Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad – mise en scène de Krzysztof Warlikowski – adaptation Piotr Gruszczyński et Krzysztof Warlikowski – traduction Jacek Poniedziałek – spectacle en polonais surtitré en français – Théâtre Jean-Claude Carrière / Cité européenne du Théâtre / Domaine d’O, dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Magda Hueckel

Europa est un étrange objet dans lequel se retrouver tient du labyrinthe de Knossos. Quelques clés se trouvent dans l’introduction du texte de Wajdi Mouawad parlant d’un matériau brut composé de rushes, tel que présenté aux acteurs. « Lorsque nous avons commencé à filer des séquences de plus en plus longues, il est apparu que le seul élément qui m’importait dans ce texte était la brutalité de la mémoire. La brutalité des actes. La brutalité des meurtres et la brutalité des massacres. » L’auteur invente un pays, le Hafezstan, des dates, des événements et des personnages, charge au public de se repérer dans le dédale de ce théâtre de la brutalité. La mystification employée est troublante et ressemble étrangement à la réalité, à la manière d’un documentaire le ferait.

© Magda Hueckel

Le spectacle commence par une première partie de quarante-cinq minutes au cours de laquelle Wajdi Mouawad est en scène en solo et reprend une partie de sa leçon inaugurale prononcée au Collège de France et intitulée L’ombre en soi qui écrit. On l’écoute attentivement, le discours est grandiose. Comme le maître d’école il remplit l’immense tableau noir qui se trouve derrière lui et commence par dessiner un épais cercle blanc pour évoquer les trous noirs. Il rappelle Novalis « Les humains vont leurs multiples chemins » et se raconte, lui qui arrive à Paris à l’âge de dix ans en France et qu’on catalogue comme le légume ou l’amorphe. Il parle de deuil et du lieu déshérité de l’enfance, de la mort de la mère, de la folie du frère puis du père, de la visite nocturne du malheur, de territoire interdit et de prédestination, des variations entre le vrai et le réel, de la malédiction.

« Dans l’ombre du savoir se trouvent les mythes et les récits » et pour lui, écrire, c’était « oser l’effraction. » Il parle de son piano cassé aux cordes disloquées et devenu aphone, et de la cruauté qui passe par Prométhée éviscéré. De là en un pas de côté il nous ramène dans son Liban natal parle de la Phalange chrétienne, des civils palestiniens, de la culture kalash. Il parle de sacrifice. Une infirmière arrive sur scène lui faire une prise de sang il se barbouille de ce sang, la chemise blanche se teinte de rouge. Il évoque la mémoire des victimes et reste convaincu que par l’écriture, acte de solidarité, existe une croisée des chemins où l’on peut rencontrer l’autre.

© Magda Hueckel

Le Serment d’Europe débute par le monologue d’Assia, enquêtrice de l’Organisation des Nations-Unies, assise devant une caméra et qui se filme, parlant de la nécessité de raconter. La première partie s’intitule Ombres et met en scène Europe, vieille femme de quatre-vingt-trois ans – sur scène manteau de fourrure et foulard noir, personnage magnifiquement interprété par Andrzej Chyra – s’adressant à la jeune Europe âgée de huit ans et qui tente de se cacher. Entrent Mégara, « la femme d’Héraclès dont il a égorgé les trois enfants » s’exprimant à certains moments dans sa langue, le grec, Jovette aimée de Zeus et Wediaa s’adressant à Europe en français ou en anglais, Europe s’exprimant en anglais, multilinguisme toujours promu par l’auteur.

© Magda Hueckel

Ces trois figures, chacune dans un excès différent, découvriront qu’Europe – dans sa singularité et son extravagance – est leur mère, elle qui fut témoin à huit ans d’un massacre, trois-quarts de siècle avant – celui de dix-huit enfants dévorés par des chiens – massacre sur lequel Assia enquête. Wajdi Mouawad en fait le récit sans ménagement dans la seconde partie, intitulée Paroles. Wadiaa, elle-même mère de Zacharie, se trouve au tribunal témoigner pour son fils âgé de trente-cinq ans, accusé du féminicide de sa compagne, Wanina et qui, à la fin du spectacle, passe aux aveux. La troisième partie s’intitule Amour et se termine sur une rencontre entre Europe et Zacharie et sur ce procès. Entre la grand-mère et le petit-fils il est question de magie noire. « Donne-moi ta main. Je viens te voir dans ton rêve. Mais ce rêve n’est pas qu’un rêve. C’est un rituel ancien qui vient du lieu de ton sang… Regarde-moi. C’est une sorcière qui te parle. La plus noire que tu puisses imaginer… Ton meurtre est petit-fils du massacre de ta grand-mère…C’est un pacte entre toi et moi : je raconte le massacre dont j’ai été complice, tu racontes ton meurtre. J’avais huit ans. Nous arrivâmes, nous brûlâmes, nous tuâmes et nous nous en allâmes. » Une quatrième partie de quelques lignes s’intitulant Maman met en présence Europe reconnaissant ses trois filles et leur offrant une splendide paire d’escarpins à talons Louboutin ultra-chics en disant « Le talon cassé de l’Histoire il faut bien le réparer. »

Dans ce texte de barbarie Atride où Wajdi Mouawad n’épargne rien, l’écriture métaphorique est de sang et croise la mythologie, son Québec d’adolescent et son Liban natal. Eschyle, Sophocle et Euripide se mêlent sur le tableau noir et ferment le spectacle avec Assia se filmant, retour à la case départ.

Krzysztof Warlikowski, metteur en scène polonais bien connu à l’international s’empare du texte de Wajdi Mouawad. Il connaît l’auteur avec qui il a collaboré à plusieurs reprises notamment dans Un Tramway, retraduit d’après la pièce de Tennessee Williams, Un Tramway nommé Désir, Contes africains qui réunissaient Othello, Le Marchand de Venise et Le Roi Lear pour parler de marginalité, et Phèdre(s)qu’il co-signait avec Sarah Kane et J.M. Coetzee.

© Magda Hueckel

Créé au Théâtre antique d’Épidaure en août 2025 Europa s’inscrit dans les codes de la tragédie grecque et parle de transmission entre générations, du poids du silence et de mémoire traumatique, de responsabilité individuelle et collective, de reproduction et du théâtre comme surface de réparation. L’univers de Krzysztof Warlikowski – qui échappe aux conventions – s’emboîte avec habileté à celui de Wajdi Mouawad, dans un environnement esthétique sobre et sophistiqué. Les acteur/actrices qu’il dirige magnifiquement développent une belle énergie de cour à jardin et se suspendent, par moments comme aux aguets, ils deviennent aussi spectateurs. Dans ce témoignage meurtrier où des images reprennent les visages en gros plan, le plateau est une sorte de no man’s land mental où règne une grande tension, perceptible côté scène comme côté salle, dans l’obscurité de la pièce où se mêlent l’intime et le politique, et dans la flamboyance de la mise en scène.

Brigitte Rémer le 13 juin 2026

Avec : Claude Bardouil, Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Bartosz Gelner, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Maja Ostaszewska, Magdalena Popławska  – Prologue avec : Wajdi Mouawad et Charlotte Lengaigne (infirmière) – décors et costumes: Małgorzata Szczęśniak – lumières Felice Ross – dramaturgie Piotr Gruszczyński Anna Lewandowska Carolin Losch – musique Paweł Mykietyn – chorégraphie Claude Bardouil – vidéo Kamil Polak – maquillages : Monika Kaleta  – Production Nowy Teatr, Varsovie – coproduction Théâtre de Liège – spectacle en tournée. Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad est publié aux éditions Leméac/ Actes Sud-Papiers)

Vendredi 29 mai à 19h, samedi 30 mai à 17h, Théâtre Jean-Claude Carrière, Cité européenne du théâtre / Domaine d’O, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67 – sites : www. printempsdescomédiens.com et www.nowyteatr.org (durée 3h30)

Décrochez-moi ça

Spectacle de cirque poétique avec Laurent Cabrol, Elsa De Witte, Simon Rosant, Thomas Barrière, compagnie Bêtes de foire – Le Printemps des Comédiens au Domaine d’O de Montpellier.

© Vincent Muteau

C’est un charmant chapiteau, intime et chaleureux, comme l’accueil qui nous est réservé. Sa petite piste centrale faite de quartiers de bois brun, auburn et bordeaux est d’emblée bien sympathique. Le public entoure la piste et essaie de se faire petit, l’espace est réduit et encombré de vêtements hétéroclites suspendus à toutes les hauteurs et jusqu’au moindre interstice. On se fraye un chemin à travers les empilements de chapeaux, gibus, vestes et manteaux.

Deux personnages, un homme, Laurent Cabrol et une femme, Elsa De Witte, époux à la ville et fondateurs de la Compagnie Bêtes de foire mettent en place dans la bonne humeur et la gaieté, un petit jeu de superposition de vestes. Ils se les arrachent à qui mieux mieux et concourent, les mettent en couches successives les unes sur les autres jusqu’à ne plus pouvoir bouger tellement ils sont engoncés. Les cintres montent et descendent en une chorégraphie drôle, par la drisse qu’actionne un des acteurs, comme on sonnait les cloches à l’église, jadis. Les vestes repassent ensuite à l’envers, en guirlandes et font fonction de personnages.

© Vincent Muteau

Bandonéon, violon et caisse claire attendent leur(s) musicien(s). Le petit jeu fripier continue en musique, monsieur Tambourine man (Thomas Barrière, compositeur de la musique avec Bastien Pelenc) arrive transistor en bandoulière, lampe de mineur sur le front. Le métronome se met en marche, le plateau tourne. Simon Rosant, constructeur-régisseur chargé de la régie à vue accompagne les acteurs. Des lancers de chapeau sur un poteau aimanté apportent ensuite leur drôlerie poétique et un humour pince-sans-rire. Laurent travaille du chapeau en surdoué tandis qu’Elsa, installée devant un grand miroir au centre du plateau, passe une robe élégante qui lui tombe du ciel, puis un manteau de couleur vive et se pomponne. Armée de son sac à mains elle s’élance et marche à contre sens du plateau qui tourne dans le sens des aiguilles d’une montre. Une course s’engage avec l’acteur qui lui court après mais ne la rattrape pas. Elle le sème, le plaque et le nargue. Belle présence d’actrice et d’acteur.

Une succession de séquences apportent leur lot de surprise et la même poésie, au fil du spectacle. Laurent disparaît et réapparaît, portant une veste à brandebourgs de dompteur. Ses sabots claquent. Une guirlande de chapeaux melons tombe du ciel, il en fait un numéro de jonglerie plein d’humour et d’habileté. Après les chapeaux c’est avec les balles qu’il jongle, dans un superbe numéro où elles rebondissent sur et sous la table installée au centre, moment rythmé et plein d’humour. Le musicien revient, harmonica, banjo, harmonium dans le dos, qu’il joue sportivement, avec enthousiasme et fantaisie. Elsa s’installe à la croisée des chemins et son archet posé sur une scie musicale fait voler les nostalgies.

© Vincent Muteau

Derrière le rideau d’autres vêtements tombent des cintres. Un escabeau vient encombrer l’espace. Laurent se transforme en géant sans tête. Elsa étreint le vide, vidant les cintres de tous les vêtements. Le musicien taquine la guitare à l’archet. Un chien passe et fait gentiment quelques tours de piste, retirant avec délicatesse les manches des vestes et joue avec une balle. Elsa réapparaît portant sur le visage le masque d’une vieille femme chargée d’un ballot, avant de revenir dans la danse en habit de fête, veste rouge pailletée. Laurent et Simon érigent une muraille de bois autour de la piste qu’ils recouvrent de miroirs où se reflète le public. Le bandonéon appelle, l’homme fait musique de tout et le plateau se met à tourner de plus en plus vite, l’homme et la femme n’ont pas le mal de mer, on les aperçoit virevolter à travers les portes entrebâillées. Puis Elsa soudain semble grandir aussi vite qu’Alice rapetisse dans son pays des merveilles, elle devient immense et pourrait toucher le ciel.

Décrochez-moi ça, est un spectacle plein de trouvailles et d’ingéniosité. La trame dramaturgique qui se dessine nous emmène du quotidien à l’absurde, à travers un travail patient et artisan, autant qu’artistique. Pas d’esbrouffe au pays de leurs rêves où le ludique est roi, où les techniques circassiennes sont pointues et les mouvements savants et rythmés, comme ceux d’une boîte à musique. C’est un spectacle plein et charme et de poésie.

La Compagnie Bêtes de Foire est né de la rencontre entre Laurent Cabrol – circassien formé auprès d’Annie Fratellini et de Lan N’Guyen, ancien artiste du Cirque National du Vietnam – et Elsa De Witte, costumière-comédienne issue des compagnies de théâtre de rue, passionnée d’histoires simples et populaires et des matériaux recyclés qu’elle réinterprète. Leur premier spectacle présenté en 2013 s’intitulait « Bêtes de foire-petit théâtre de gestes » et avait obtenu le Prix SACD des Arts du Cirque. Les situations ludiques et fantaisistes qu’ils savent inventer valent d’être vues !

Brigitte Rémer le 5 juillet 2025

Avec : Laurent Cabrol, Elsa De Witte, Simon Rosant, Thomas Barrière – avec la complicité de Solenne Capmas (costumes) – Luna Berardino (aide couture) – Steffie Bayer (masques) – Lucas Lefèvre (metal) – création musicale Thomas Barrière, Bastien Pelenc – construction piste Laurent Desflèches, Chantal Viannay, avec l’aide de Sylvain Ohl, Éric Noël – création son Francis Lopez – création lumières Tom Bourreau. Production et Diffusion : Association Z’Alegria / Bêtes de foire – administration Les Thérèses.

Vendredi 30 mai au dimanche 8 juin à 20h45, relâche le lundi 2 juin – Printemps des Comédiens, Domaine d’O/Pinède, 178 rue de la Carriérasse. 34090. Montpellier. Tél. : 04 67 63 66 67 – site de la Compagnie : www.betesdefoire.com

Faustus in Africa !

Mise en scène William Kentridge, avec la Handspring Puppet Company, dans le cadre du Printemps des Comédiens – Première en France, à l’Opéra de Montpellier En anglais, surtitré en français. Reprise au Théâtre de la Ville/Paris en septembre.

© Fiona MacPherson

Goethe a écrit deux Faust, l’un en 1808, le second en 1832, il a travaillé une partie de sa vie sur le sujet, s’inspirant d’une part d’un alchimiste allemand du XVIème siècle déjà héros d’un conte populaire, d’autre part de La Tragique histoire du docteur Faust écrite par Christopher Marlowe en 1604. Le mythe est bien ancré dans la tradition d’une partie de l’Europe du Nord. William Kentridge s’en inspire, en 1995 en présentant au Kunstenfestivaldesarts Faustus in Africa ! transposant l’œuvre dans le cadre de la colonisation et de l’apartheid qu’il combat depuis toujours.

Trente ans plus tard, William Kentridge ressuscite ce Faustus in Africa! en le recréant avec les mêmes extraordinaires marionnettes conçues et dirigées par Adrian Kohler, Basil Jones et leur troupe, la Handspring Puppet Company. Le nouveau scénario entremêle le récit de Goethe aux extraits pleins d’ironie du poète sud-africain Lesego Rampolokeng, et c’est une équipe nouvelle de comédiens qui se glisse dans la re-création des personnages. La musique de James Phillips et Warrick Sony, amplifie les dessins de William Kentridge qui ont valeur de didascalies, commentaires et accentuation et qui s’enchaînent sur écran tout au long du spectacle. Faustus est un peu une sorte de matrice pour le travail théâtral de l’artiste, internationalement reconnu tant dans le domaine des arts visuels que dans celui des arts du spectacle.

© Fiona MacPherson

Une immense horloge, de marque « Lucifer », barre la scène. Il est sept heures cinq. On est dans une bibliothèque à l’ancienne, les employés vont bientôt arriver. Un standard à fiches téléphone-télégraphe se trouve côté jardin. Un crâne posé sur un meuble rappelle notre humaine condition. L’horloge se met à tourner, un léger brouhaha se répand et marque l’entrée des acteurs/actrices-employé(e)s. C’est le prologue, on est au Paradis…

Faust seul au centre, donne un discours sur l’origine du monde et, dans sa démonstration, engage un dialogue avec l’au-delà. L’horloge fait place à l’écran. Les marionnettes à tiges – portées comme des reines par des acteurs de la Handspring Puppet Company forment une fanfare qui passe. On est Hôtel Polonia, chambre 407. Deux acteurs-manipulateurs tournent avec Faust les pages d’un ouvrage : « Dans les livres tout semble beau… Je ne crains rien du ciel ni de l’enfer… »

Mais Méphisto, prince des ténèbres, veille et prépare le Pacte qu’il entend bien faire signer à Faust. « Le diable est un égoïste » se vante-t-il, tandis que Faust paraphe. Dans la taverne de Dar-es-Salam, entre un militaire et le Pacte, Faust comprend vite qu’il a été floué et n’a d’autre issue que de devenir la voix de son maître. Il est pris de tremblements.

© Fiona MacPherson

Dans un laboratoire de type colonial où s’affaire une infirmière black, Marguerite, Faust redevenu jeune tombe sous le charme. Il se démasque en lui offrant un bijou. Le voici bientôt fusil au corps, en safari, ses cibles sont des dessins. Le rapport aux coloniaux – qui tuent hommes et bêtes y compris les espèces protégées sans trop de discernement et vivent entre pistolet et machine à écrire – habite le spectacle. Au bureau, côté cour, Méphisto tire les ficelles et épuise Faust. Dans cette mise en scène inventive, on fait chanter les verres d’eau. Faust demande grâce. Les aiguilles du cadran commencent à s’affoler, l’écran se couvre des chiffres de la bourse, Méphisto ne pense que gain et libéralisme et congédie tout le monde. La fanfare-marionnettes donne le tempo.

Au Palais, dans la salle du trône qui ressemble à un tribunal siègent les technocrates : un chef militaire aux allures de Khadafi, un pasteur dans un double mouvement, prêt à jurer en même temps qu’adjurer sur la bible qu’il tient serrée contre lui. Faust se plaint : « On a besoin d’or, trouvez-en. » Les lingots de Méphisto – en forme d’église et autre – sont le veau d’or du moment. La vente aux enchères d’une collection d’art africain appartenant à Faust est un moment fort et vibrant de racisme. Une fronde mène à la mort du Général après une bagarre au couteau dans laquelle Faust, armé par Méphisto, est impliqué. Helena, sa veuve – qui n’est pas sans rappeler l’Hélène de Troie – préside un banquet dans la Résidence impériale évoquant la colonisation du Zaïre, entre chacal et vautour, quel choix, demande-t-elle ? Le Pasteur y va de son couplet, sur l’âme. Le spectacle monte en puissance.

Dans la Nuit des Walpurgies Faust court derrière Helena qui lui échappe et affiche sa haine pour Méphisto. Tout ce qu’il entreprend dysfonctionne. Il dénonce le racisme, scandant une longue liste de noms effacés dans les cimetières : numéro du corps : sans, lieu : non. Il rappelle cet étrange fruit, le corps d’un noir pendu à un arbre après lynchage, sort qu’on réservait aux Afro-américains et que Billie Holiday a chanté en 1939. La musique prend son temps et accompagne la mémoire, un piano lent et solennel. Faust vieillit, il est entouré de deux infirmières, noire d’un côté, blanche de l’autre. Un chant spirituals accompagne les dessins et la pendule redevient objet central de la scène. On se perd pourtant dans les paradoxes des discours politiques et le libéralisme redouble. Faust et Méphisto jouent aux cartes quand soudain Méphisto lance son couperet : « Ton séjour est terminé, Faust, l’accord est rompu ! Partz… » Le bruit d’un avion qui plane au-dessus de leurs têtes marque la fin du parcours, la fin de la partie et du spectacle.

© Fiona MacPherson

Dans Faustus in Africa ! William Kentridge fait le tour de nombreux sujets qui lui sont chers dont la violence du colonialisme et l’apartheid, les compromissions pour le pouvoir, la destruction de l’environnement et le dérèglement du climat. Nous sommes chez Marlowe et chez Goethe, mais aussi dans le temps présent. Par sa lecture à travers le bien et le mal, le metteur en scène nous mène d’illusion en désillusion et tord la perception de la réalité. Il fait figure de magicien à travers l’œuvre qu’il a faite sienne et parle du monde d’aujourd’hui. La puissance de son travail artistique et son immense talent traduisent les inégalités et injustices morales, raciales, économiques, sociales et environnementales. Portées par les acteurs qui leur prêtent vie avec beaucoup d’habileté et d’empathie, les figurines de la Handspring Puppet Company – sculptures de toute beauté et expressivité – se fondent magnifiquement dans l’univers visuels des dessins de Kentridge aux propositions multiples. Faustus in Africa! est un manifeste artistique de tout premier ordre.

Brigitte Rémer, le 30 juin 2025

Avec : Eben Genis – Atandwa Kani – Mongi Mthombeni – Wessel Pretorius – Asanda Rilityana – Buhle Stefane – Jennifer Steyn. Mise en scène William Kentridge – collaboration artistique à la mise en scène Lara Foot – conception et direction des marionnettes Adrian Kohler, Basil Jones (Handspring Puppet Company) – direction associée des marionnettes et des répétition Enrico Dau Yang Wey – scénographie Adrian Kohler, William Kentridge – animation William Kentridge – construction marionnettes Adrian Kohler, Tau Qwelane – costumes marionnettes Hazel Maree, Hiltrud von Seidlitz, Phyllis Midlane – effets spéciaux Simon Dunckley – conception décor Adrian Kohler – construction décors Dean Pitman, pour Ukululama Projects – peinture et habillage des décors Nadine Minnaar pour Scene Visual Productions – traduction Robert David Macdonald – texte additionnel Lesego Rampolokeng – musique James Phillips, Warrick Sony, conception sonore Simon Kohler – éclairagiste et régisseur de production  Wesley France – régisseuse plateau et opératrice vidéo Thunyelwa Rachwene – régisseur son Tebogo Laaka – contrôleuse vidéo Kim Gunning – régisseuse plateau Lucile Quinton.

Production Reprise 2025 : Quaternaire/Paris en coproduction avec le Théâtre de la Ville/Paris – Festival d’Automne à Paris. Coproduction The Baxter Theatre Centre at the University of Cape Town (Cape Town) – Fondazione Campania des Festival, Campania Teatro Festival (Naples) – Centre d’art Battat (Montréal) – Printemps des Comédiens / Cité européenne du théâtre, Domaine d’O, Montpellier – Grec Festival (Barcelone) – Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles) – Thalia Theater (Hambourg)

Vu au Printemps des Comédiens, du 5 au 7 juin 2025, à l’Opéra de Montpellier, place de la Comédie, Montpellier. En tournée :  20/23 août 2025, Festival d’Edinburgh, (Royaume-Uni) – 28 / 30 août, Zürcher Theater Spektakel Zurich (Suisse) – 7 septembre, Kunstfest, Weimar (Allemagne) – 11 au 19 septembre, Théâtre de la Ville-Sarah-Bernhardt, Paris (France) – 29 octobre/ 1er novembre, Comédie de Genève, (Suisse).

Prochaines représentations, du 11 au 19 septembre à 20 h, le samedi à 15 h et 20 h au Théâtre de la Ville Sarah-Bernhardt, Grande salle. 2 place du Châtelet. 75001. Paris. www.theatredelaville-paris.com