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Onbashira Diptych – Skid/Thr(o)ugh

Skid © Gregory Batardon

Chorégraphie Damien Jalet, interprétation Ballet du Grand Théâtre de Genève – en partenariat avec Chaillot Théâtre National de la Danse, avec le soutien de Dance Reflections by Van Cleef & Arpels – Scénographie Jim Hodges, Carlos Marques da Cruz – au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt Paris.

C’est un spectacle remarquable en ses deux parties, de nature différente, où le sens et la beauté sont étroitement mêlés comme se mêlent l’idée du rituel et celle de la vie, la mise en danger et le dépassement de soi.

Skid © Gregory Batardon

Skid, la première partie – qui signifie glisser, déraper – place les danseurs sur un plan incliné à 34 degrés, translucide. Ils apparaissent un à un tels des insectes, du haut de ce Mont analogue, portant des collants type peau de serpent qui dans une première section de la chorégraphie, leur donnent l’allure d’un monde archaïque, ou aquatique. Apparaît un bras, une jambe, un danseur, un autre, qui glissent sur la pente, hommes et femmes chacun à sa manière, avant de s’abandonner et de chuter de l’autre côté, comme dans une fosse. Il y a quelque chose de cosmique dans cette pièce qui nous entraîne dans un autre monde où s’exécutent des gestes ritualisés : se laisser glisser, freiner, redémarrer, se chercher, se toucher, se trouver, et tomber. Le geste est minimum, il est plein, la gravité est mise en danger. Le chorégraphe, Damien Jalet, joue ici des notions d’apparition-disparition, répétition-contemplation. La musique électro acoustique de Christian Fennesz et Marihiko Hara s’inspire des symphonies de Mahler. Les lumières de Joakim Brink sont de contre-jour, intimes ou crues, les motifs du projecteur de découpe, complexes.

Une seconde section s’écrit dans Skid, s’enchaînant à la première sur cette même pente dangereuse où danseuses et danseurs vêtus d’élégants uniformes noirs aux liserés rouges exécutent d’impressionnantes figures d’ensemble. Tous alignés ils montent ce glacier infernal, plan devenu blanc guidé par deux soleils venus du dessous et dessinent de leurs corps et attitudes triangles et demi-cercles, idéogrammes et calligraphies. En haut ils se penchent dangereusement et se fondent dans le paysage, on ne voit plus même leur tête. La troisième section de Skid, cloue sur la pente un homme seul et attaché, protégé ou prisonnier. Quand il réussit à sortir de ses limbes, l’homme est nu et dialogue avec son ombre, son double, avant de s’échapper et lui aussi, de tomber dans la fosse d’orchestre depuis le haut du plan incliné, et de disparaître.

Thr(o)ugh © Gregory Batardon

L’entracte qui suit permet de voir la réalité du plateau, avec le changement de scénographie ouvrant sur la seconde chorégraphie, Thr(o)ugh. Le ballet des techniciens est impressionnant pour retirer le plan incliné, chacun dans le geste qu’il a à accomplir et pour faire apparaître la scénographie suivante, aussi forte que la première. C’est un énorme cylindre ressemblant à un tronc d’arbre évidé ou à un tombeau, placé sur une tournette. Le métal intérieur réfléchit la lumière, l’extérieur est émaillé d’une fresque abstraite dans laquelle on pourrait deviner un visage. Les danseurs en baskets, jeans et sweet-shirt interagissent avec ce tronc-tunnel et le mouvement est permanent, ils courent, se touchent, s’affolent, se cherchent, se croisent, comme si l’immobilité était signe de mort. Le costume évolue et se couvre de sang avant de se dénuder comme on retire des vêtements tâchés. La solidarité est présente, l’un cherche l’autre. Puis le lourd cylindre se positionne en fond de scène et roule du fond à l’avant-scène et de l’avant-scène au fond les danseurs agrippés comme des naufragés apparaissent et disparaissent, cherchant désespérément leur planche de salut. L’idée est forte et magnifiquement réalisée, porteuse de terreur et de lutte pour la vie. On est chez les morts-vivants. Le cylindre enfin est placé de manière à ce que le public n’en voit plus que l’intérieur dans lequel les danseurs sont alignés et comme définitivement piégés. Le premier de cordée donne le ton par son geste, les autres exécutent ce même geste en décalé, et tout se brouille avec accélérations et réverbérations, dans un courage et une énergie folle. Le compositeur, Christian Fennesz, crée un univers sonore qui traduit le chaos et les lumières de Jan Maertens en traduisent le climat.

Thr(o)ugh © Gregory Batardon

Damien Jalet dédie sa pièce, Thr(o)ugh, aux victimes de l’attentat terroriste des terrasses rue de Charonne, à Paris, le 13 novembre 2015, et à Joanna My Altegrim tuée le 22 mars 2015 lors de l’attentat de Bruxelles à la station de métro Maelbeek. Tout près de la rue de Charonne ce jour-là, il a lui-même échappé de très peu à la mort et transcrit dans la pièce le danger et l’angoisse d’une manière forte et métaphorique. Il propose en même temps un voyage dans le passé lointain et obscur du Japon, duquel il s’inspire dans ses deux chorégraphies, mêlant le présent au passé, avec la même inventivité et puissance.

L’idée du cylindre comme référence au tronc d’arbre vient en effet d’un rituel japonais réalisé tous les six ans à Nagano pour célébrer le renouveau : depuis les hauteurs escarpées, les participants au festival Onbashira tirent et chevauchent de gigantesques troncs d’arbres dévalant jusqu’au bas de la montagne pour arriver aux sanctuaires de Suwa-Taisha, les plus anciens du pays, fondés au VIe siècle. Ces troncs sont un symbole liés au shintoïsme de Suwa, pour assurer le soutien des fondations des quatre temples du lieu, et rendre protecteur les quatre piliers à renouveler, ainsi que pour obtenir protection.

Thr(o)ugh © Gregory Batardon

Les deux pièces proposées par le chorégraphe s’inscrivent dans ce même registre du rituel d’Onbashira, la première, Skid, avec sa verticalité, sa pente, montrant les dix-neuf danseurs dans la montagne, la seconde, Thr(o)ugh, reprenant l’idée des troncs d’arbre et le désespoir à travers onze danseurs, tous, dans les deux pièces, magnifiques de précision entre maîtrise et déséquilibre, concentration, chute et gravité. Jim Hodges et Carlos Marques da Cruz signent la réalisation scénographique éblouissante des deux parties, et Jean-Paul Lespagnard les superbes costumes. Les chorégraphies de Damien Jalet témoignent du pouvoir de la danse à se réinventer dans le dialogue avec d’autres disciplines et dans la recherche de sens. Chorégraphe et danseur indépendant il a croisé l’univers de nombreux créateurs. Actuellement artiste associé au Ballet du Grand Théâtre de Genève dirigé par Sidi Larbi Cherkaoui, son parcours s’inscrit entre les grandes collaborations à l’international et des projets plus personnels. Les deux pièces qu’il propose ici sont porteuses d’une grande émotion.

 Brigitte Rémer, le 5 mars 2026

Thr(o)ugh © Gregory Batardon

Onbashira Diptych – Skid/Thr(o)ugh, chorégraphie Damien Jalet, interprétation Ballet du Grand Théâtre de Genève – scénographie Jim Hodges, Carlos Marques da Cruz – conseil à la chorégraphie Aimilios Arapoglou – costumes Jean-Paul Lespagnard. Production Grand Théâtre de Genève – coréalisation Théâtre de la Ville/Paris – Chaillot-Théâtre national de la Danse.

Skid a été créé en 2017 pour la GöteborgsOperans Danskompani, avec 19 danseurs – lumières Joakim Brink – musique Christian Fennesz, Marihiko Hara – Thr(o)ugh a été créé en 2016 pour le Hessisches Staatsballet de Darmstadt, avec 11 danseurs – lumières Jan Maertens – musique Christian Fennesz.

Du 28 février au 8 mars 2026, 20h, dimanche 1er mars à 17h, dimanche 8 mars à 15h, avec entracte, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt – 2 Place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – site : www.theatredelaville-paris.com