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En attendant Godot

Texte de Samuel Beckett – mise en scène Jacques Osinski, compagnie L’Aurore Boréale – avec Peter Bonke, Jacques Bonnaffé, Denis Lavant, Aurélien Recoing – au Théâtre de l’Athénée.

© Pierre Grosbois

Écrite en 1952 En attendant Godot a été créé un an après dans une mise en scène de Roger Blin au Théâtre de Babylone, petit théâtre parisien aujourd’hui disparu. La pièce est traduite dans de nombreuses langues et a été jouée dans beaucoup de pays. En France elle est fréquemment étudiée et présentée. Beckett lui-même l’avait remaniée pour donner plus de chair, comme il le disait, au travail entrepris par son ancien assistant, Walter Asmus au Schiller théâtre de Berlin en 1975.

C’est cette version plus incarnée et moins philosophique qu’a choisie Jacques Osinski, comme avant lui Alain Françon. Les deux clochards célestes, chacun de nature bien différente, essaient de faire passer le temps : l’un, Estragon, appelé affectueusement Gogo (Denis Lavant) est assis sur une pierre au bord du chemin et cherche à retirer ses vieilles godasses de marche qui lui font si mal aux pieds, l’autre, Vladimir, tendrement appelé Didi (Jacques Bonnaffé) au profil plus lunaire et apparemment plus rationnel l’écoute et le provoque amicalement. Un arbre aux branches sinueuses les regarde, sans feuilles. Les mots qu’ils échangent tournent en boucle. Tous deux disent attendre un certain Godot et leur conversation se perd entre le mal de pied, l’attente, la carotte dont Estragon cherche à se rassasier, leurs espoirs et leur vide. Le spectateur se demandera tout au long de la représentation, qui est ce Godot, personnage d’importance et tant attendu – peut-être God, le Dieu… comme une pirouette de l’auteur irlandais.

Soudain, dans un bruit volcanique, arrive un second couple dans un rapport hiérarchique évident, le tonitruant Pozzo au profil de propriétaire foncier, peu subtil et méprisant, fouet en main (Aurélien Recoing), tenant l’autre, Lucky (Peter Bonke), mutique, par une corde, ne l’aidant pas à se relever quand il tombe. On ne sait quels rapports lient ces deux personnages mais le déséquilibre est dévastateur, jusqu’au moment où Lucky prend le pouvoir dans un long soliloque monocorde, inaudible mais convaincant, relevant du déraillement et de l’incohérence. « Les mots sont des traîtres, disait Beckett mais ils sont ce qui reste. » Puis le couple maître-esclave passe sa route laissant à leur attente méditative Estragon et Vladimir, plus seuls que jamais après cette parenthèse.

Jacques Osinski nourrit sa mise en scène en représentant virtuellement un enfant en tunique blanche qu’il fait apparaitre dans une brume ensoleillée, à deux reprises, sur l’écran blanc du fond de scène. On dirait qu’il a fait un long chemin. Il porte un message à l’attention des deux vagabonds : « Monsieur Godot ne viendra pas ce soir… » Vladimir et Estragon décident de rester et de continuer à l’attendre, en quelque sorte à espérer.

© Pierre Grosbois

Le metteur en scène connaît bien l’univers de Beckett, Prix Nobel de littérature 1969, dont il a mis en scène plusieurs pièces dans son compagnonnage avec Denis Lavant. La première, Cap au pire, un des derniers textes de Beckett, parfaitement désespéré, a été présenté avec l’acteur, au Théâtre des Halles d’Avignon, en 2017. Il y eut La dernière bande, en 2019, pièce en un acte sur le souvenir, pour un personnage avec magnétophone. Il y eut aussi  L’Image, une longue et unique phrase de dix pages, sans virgules présentée avec trois autres textes de l’auteur, Un soir, Au loin un oiseau et Plafond, en 2021. Il y eut Fin de partie, en 2023. Autant dire que le duo Osinski / Lavant connaît bien l’univers sombre et énigmatique de Beckett.

Dans cet En attendant Godot présenté, la partition construite par le couple Denis Lavant-Estragon, Jacques Bonnaffé-Vladimir est un bijou. Le premier, Denis Lavant, se met dans les pas de Keaton-Chaplin, avec une fluidité et un talent fou, entre innocence et humour, en maitrisant parfaitement les limites de l’exercice, c’est un terrien ; le second, Jacques Bonnafé, plus métaphysique et lunaire, renvoie les balles avec précision et philosophie. On rit de leur partition minimaliste, mâtinée d’espièglerie et de provocation. De nature bien différente dans l’écriture, le second duo dessine avec Aurélien Recoing un Pozzo en force et avec Peter Bonke un Lucky asservi , tous deux difficiles à cerner dans leur surface de réparation.

Avec En attendant Godot Jacques Osinski déplie le temps beckettien de manière circulaire autant que linéaire et si le spectacle traine un peu en longueur, rien que de normal, Godot se fait attendre…

Brigitte Rémer le 30 avril 2026

Avec : Peter Bonke (Lucky), Jacques Bonnaffé (Vladimir), Denis Lavant (Estragon), Aurélien Recoing (Pozzo) et à l’écran, Léon Spoljaric-Poudade – scénographie Yann Chapotel – lumière Catherine Verheyde – costumes Sylvette Dequest – Le texte de Samuel Beckett est publié aux Éditions de Minuit.

Reprise du 25 mars au 3 mai 2026, à 21h au Théâtre de l’Atelier, 1 Place Charles Dullin, 75018 Paris. Métro Anvers. www.theatre-atelier.com

L’Amante anglaise

Texte de Marguerite Duras, mis en scène par Jacques Osinski – avec Sandrine Bonnaire, Frédéric Leidgens, Grégoire Oesterman – Compagnie L’Aurore Boréale, au Théâtre de l’Atelier.

© Pierre Grosbois

À la douceur du jardin dans lequel Claire Lannes regarde pousser la menthe anglaise, fait face une violence intérieure, celle du meurtre reconnu de sa cousine, vivant à demeure, tronçonnée, et dont la tête n’a pas été retrouvée.

La pièce de Marguerite Duras, qu’elle avait elle-même adaptée à partir de son roman homonyme écrit en 1967, double geste littéraire par rapport à un acte criminel, puise dans un fait réel datant de 1949 : le meurtre d’un mari tyrannique et le dépeçage de son cadavre par Amélie Rabilloud, qui en avait jeté les morceaux du dessus d’un viaduc dans différents trains.

© Pierre Grosbois

Marguerite Duras avait repris ce macabre événement une première fois dans sa pièce, Les Viaducs de la Seine-et-Oise, puis dans l’Amante anglaise, (avec un drôle de jeu de mot). Elle place l’intrigue dans une ville inventée, Viorne et installe un dialogue entre un Interrogateur anonyme dont on ne connaitra pas la fonction, et chaque personne d’un couple, Pierre et Claire Lannes, liée au crime perpétré puis au dépeçage et à la dispersion du corps. La disparue est la cousine de Claire Lannes, Marie-Thérèse Bousquet, jeune femme sourde-muette qui était chez eux à demeure et s’occupait du ménage, qui avait pu avoir une relation avec un homme de Cahors, mais qui n’était pas en mauvais terme avec eux.

Dans la mise en scène de Jacques Osinski, on assiste à l’interrogatoire d’abord de Pierre Lannes (Grégoire Oesterman), assis à l’avant-scène au centre du plateau, rideau de fer fermé. Face à lui, dissimulé au premier rang, dos au public, on ne le repère pas tout de suite, l’Interrogateur, (Frédéric Leidgens) sorte de médiateur entre l’homme et la femme, entre elle et le passage à l’acte. Plus tard, il montera sur scène, faisant peser ses questions sur leurs épaules. Noué, Pierre Lannes semble répondre en toute honnêteté aux questions relatives à son épouse, Claire, avec qui il vit depuis vingt-quatre ans et dont il avait été amoureux, épouse qui lui est devenue étrangère, inexpliquée, envahie d’une sorte de « folie tranquille » et répond aussi aux questions techniques notamment de leur mariage sous le régime de la « séparation de biens. » Sur Marie-Thérèse la disparue, cousine de sa femme, peu de choses, si ce n’est qu’il avait rêvé l’avoir étranglée. Il ne prête aucun mobile à sa femme qui puisse justifier d’un tel acte, ce que Claire Lannes confirmera elle-même ensuite.

© Pierre Grosbois

Claire (Sandrine Bonnaire, bouleversante, dans son retour au théâtre) est installée sur cette même chaise, rideau de fer levé, grand plateau désespérément vide derrière elle, une sorte d’absence magnétique, tant devant la justification de l’acte que dans le vide sidéral de sa vie, seulement peuplée de cette menthe anglaise qu’elle regarde pousser. Comme le confirmait Pierre, « elle ne s’est jamais accommodée de la vie » et leur relation s’était vidée de sa substance. En position d’accusée elle parle de l’enfance, de sa mère « femme de service à la communale » des marches de nuit qu’elle a toujours affectionnées, de la présence de Marie-Thérèse car « elle aidait et ça ne coûtait rien » ajoutant que la propreté tenait beaucoup de place à la maison, d’Alfonso de Cahors, l’obscur ami de sa cousine qui lui aurait menti un jour.

Face au crime, l’Interrogateur taraude de questions : « c’était Marie-Thérèse ou moi » dit-elle. « Pourquoi vous ? » reprend-il, et insistant : « Pourquoi n’êtes-vous pas partie ? » Beaucoup de questions restent sans réponse et Claire-Sandrine Bonnaire ressemble à une petite musique de nuit. « J’aime cette tristesse » avoue-t-elle face à cette fin d’un monde qui s’effeuille devant elle. « J’aurais aimé être intelligente… Je me sens folle, quelquefois… » ajoute-t-elle avant que la lumière ne baisse et que les personnages ne s’enfoncent dans leur nuit. Ne reste que le vertige et les hallucinations de l’âme.

© Pierre Grosbois

Il faut beaucoup d’habileté pour accompagner les acteurs, assis et comme pétrifiés face au public, sans autre planche de salut que les mots et l’expression du visage, vulnérables dans leur intériorité partagée. Jacques Osinski est de ces accompagnateurs virtuoses. Il fonde sa première compagnie à l’âge de vingt-trois ans, se passionne pour la littérature nordique, met en scène les grands auteurs comme Georg Büchner, August Strindberg, Odön von Horváth, Anton Tchekhov, Stig Dagerman, Shakespeare et Molière, dirige le Centre dramatique national des Alpes à Grenoble, de 2008 à 2013. Il est un homme des fidélités théâtrales et mène des opérations chirurgicales de haut niveau sur ses personnages : l’auteur Samuel Beckett en est une, l’acteur Denis Lavant en est une autre et il croise les deux. Il avait rencontré l’acteur dès 1995 autour de La Faim, de Knut Hamsun et l’a mis en scène dans plusieurs textes de Beckett qui font date, dont en 2017 Cap au pire, en 2019 La Dernière Bande, en 2022 L’Image, en 2023 Fin de partie qui s’est vu attribuer le prix Laurent Terzieff du Syndicat de la critique.

Le discours porté tant par Pierre Lannes que par Claire, son épouse, répondant à l’Interrogateur-sublime grand Inquisiteur, les rend envoûtants et nous envoûte. Et ils répondent aux questions lancinantes avec une grande justesse : Pierre Lannes, sans animosité et dans une certaine tendresse, Claire, femme brisée, dans le trouble de son identité et de son intégrité : a-t-elle vraiment tué, ou est-ce pour elle une façon d’en finir ? De grandes actrices ont porté le rôle, dont Madeleine Barrault et Suzanne Flon. À son tour, Sandrine Bonnaire se glisse dans le rôle de l’accusée avec une certaine lumière et gravité.

De cette Amante anglaise mise en scène par Jacques Osinski émerge un certain nombre de mots-clés, dont : énigmatique, simplicité, incandescence, profondeur. Les émotions des personnages, leur intériorité, et cette intensité à outrance, mènent le spectateur vers une certaine fascination, à la lisière de la vérité et du mensonge où se perdent ses références.

Brigitte Rémer, le 7 novembre 2024

Mise en scène Jacques Osinski – Avec Sandrine Bonnaire, Frédéric Leidgens, Grégoire Oesterman. Lumières Catherine Verheyde – costumes Hélène Kritikos – dramaturgie Marie Potonet. Le spectacle a été créé le 19 octobre 2024 au Théâtre de l’Atelier. Le texte est publié aux Éditions Gallimard.

Du 19 octobre au 31 décembre 2024 inclus, au Théâtre de l’Atelier, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 15h, 1 place Charles Dullin. 75018. Paris. Métro : Anvers, Pigalle ou Abbesses. Tél. : 01 46 06 49 24 – site : theatre-atelier.com – email : billetterie@theatre-atelier.comEn tournée : du 9 au 11 janvier 2025, Théâtre Montansier de Versaillesle 14 janvier 2025, Théâtre Auditorium de Poitiersles 16 et 17 janvier 2025, Châteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon le 8 février 2025, Les Franciscaines, Deauville.