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Femme de Meydan

Ta’zieh de femmes, présenté par la compagnie Fanous, de Téhéran (Iran) – mise en scène Neda Shahrokhi – texte Enayat Khadem Bashiri – dramaturgie Yassaman Khajehi – vu le 2 juin 2026 à Anis Gras, Le lieu de L’Autre – spectacle en farsi, surtitré en français.

Graphiste Mona Moghadam

Un appel musical invite le public à se rassembler dans la cour autour des acteurs et musiciens, qui dansent en cercle. Il est ensuite convié à les suivre et s’installe dans la salle.

Ils sont une dizaine de la compagnie Fanous qui ont réussi à franchir les frontières pour arriver en France et donner leur spectacle, après un long chemin en bus et un vol de Turquie. Ils arrivent de Téhéran, leur présence ici tient de l’improbable.

La troupe s’est emparée de l’histoire d’Antigone qui constitue la trame du spectacle, la représentation s’inscrit dans un programme de recherche mené par l’Université de Franche-Comté depuis 2023. Le travail s’appuie à la fois sur des recherches de terrain menées en Iran et en Grèce et sur plusieurs phases d’expérimentation artistique autour des formes rituelles performatives.

© Brigitte Rémer

C’est un work in progress réalisé à partir d’une forme particulière de théâtre dit religieux, le Ta’zieh, qui commémore chaque année le martyre de l’imam Hussein – petit-fils du prophète Mahomet – mort en 680 à la bataille de Kerbala. Traditionnellement cérémonie de deuil, elle est aussi un art dramatique rituel qui met en scène des événements religieux, des récits historiques et mythiques et des contes populaires où se mêlent poésie, musique, chants et chorégraphie. L’Unesco a inscrit le Ta’zieh, sur la Liste du Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité, en 2010. Le Festival d’Automne avait présenté une version du Ta’zieh à Paris et pour la première fois en Europe en 2000 et le grand réalisateur iranien Abbas Kiarostami en avait réalisé une installation vidéo-scénique en 2007, Looking at Ta’zieh.

Habituellement exclusivement interprété par des hommes, l’intitulé du spectacle, Ta’zieh de femmesFemme de Meydan rebat ici les cartes et la troupe est mixte. Meydan est ce lieu public où se tiennent discussions et discours, une agora en quelque sorte, et le mot existe en turc, arabe et ukrainien. En rapport à l’Ukraine on peut aussi penser à la révolution de Maïdan en février 2014, qui avait mené à la destitution par le Parlement du président Ianoukovitch.

Un écran est en fond de scène, des images prennent en relais les acteurs présents et portant d’élégants costumes noirs, robes et toges cousues de plis. Certains portent un casque dans lequel sont piquées deux longues plumes de couleurs, les hommes ont une couronne dans les cheveux. Tout est codifié. Des chaises sur lesquelles acteurs et chanteurs prennent place sont disposées de chaque côté du plateau. Le Ta’zieh est chanté autant que dialogué et la représentation ouvre sur Antigone essayant de convaincre Ismène sa sœur, de l’aider à ensevelir leur frère Polynice. « Je suis la bougie et le papillon, le déshonneur de mon siècle, je suis la folle… » chante-t-elle, reprise par le chœur.

© Anis Gras

Et elle parle de son oncle (Créon) objet de ses cauchemars. Les mondes de la Grèce classique et de l’Iran contemporain se croisent. Même détresse sur scène et sur l’écran. Même scandale familial et même hypocrisie sur la manière de s’habiller, de se coiffer… L’homme tourne en rond et sur lui-même au son du daf et dénonce les libertés prises par sa nièce. Le ton monte. Foulard rouge dans les cheveux, cape noire, il éructe comme un pur-sang. « Bats le tambour ! » ordonne-t-il confirmant l’interdiction d’ensevelir Polynice.

Un messager vient annoncer que l’ordre donné a pourtant été bravé, la colère monte. À la fureur de Créon répond la douceur d’Antigone. Le récit d’une jeune femme sur écran raconte le déclin, puis la mort de son père, écrivain, qui était comme son guide. Sur scène, Antigone désignée comme coupable est capturée et traînée devant Créon qu’elle provoque. Elle lui répond par un chant magnifique, elle est loin déjà. Ligotée, on voit sa fin arriver malgré la supplique d’Hémon, fils du tyran et amoureux d’Antigone, et malgré la demande en grâce d’Ismène. « Es-tu audacieux au point de me menacer ? » demande le père au fils.

La sagesse de Tirésias fait ensuite place à la colère de Créon. Le devin le met en garde, énonce ses présages et prédictions, donne des recommandations. Tirésias chante, Créon s’emporte : « Je suis le maître de ce pays ! » hurle-t-il.

Quand monte la musique, le destin d’Antigone est scellé. « Je ressemble à ma propre solitude » dit-elle passant le nœud d’une corde autour de son cou. Craignant le châtiment des dieux, Créon soudain décide de faire volte-face et de revenir sur l’exécution programmée, mais sa décision est tardive et le processus de mort est en place. Le chœur entoure Antigone et quand survient Hémon, à la vue de son amoureuse sans vie il se donne la mort à son tour, donnant à ce moment son côté encore plus solennel. Sa couronne est rapportée à Créon pour preuve, par une messagère qui fait récit des noces funèbres d’Antigone et d’Hémon, contant la mort du fils de son épée plongée dans le cœur. Créon s’écroule et reconnaît sa culpabilité : « C’est moi, par ma folie… J’ai vu mourir mon âme. » Il retire sa ceinture, se démet de ses apparats et de son pouvoir et ordonne : « Tuez-moi ! »

Parallèlement, sur écran, une jeune femme cuisine et raconte la mort de sa mère, se questionnant sur les notions du juste et de l’injuste, sur la guerre et la mort. En écho à la jeune femme et à son chagrin, la scène répond. Un chant en duo exécuté au micro ferme la représentation. Une actrice  vêtue de noir tourne comme une derviche. Un rituel de mort éclaire la scène à la lueur des bougies, le târ et les percussions accompagnent la scène.

© Anis Gras

Pendant toute la représentation deux musiciens de la Maison Persane assis côté jardin ponctuent l’action de leurs instruments, du lamento au commentaire et à la rébellion. Le Târ, joué par Alireza Fakhrizadeh Esfahani, un instrument à cordes de la fin du XVIIIe dont la caisse se compose de deux blocs de bois de mûrier évidés parfaitement symétriques qui confèrent à l’instrument sa forme très spéciale de deux coeurs de différentes tailles se rejoignant par la pointe. Le kamântcheh, sorte de vièle à pique à cordes frottées et les percussions jouées par Fardin Mortazavi : le dāyereh au cadre en bois en forme de cercle ; le daf, un grand tambour sur cadre dont le frottement des anneaux donne l’impression du sable qui coule et le tombak, instrument de forme cylindrique  fait d’une seule pièce de bois et recouvert d’une peau en sa partie la plus large.

Ta’zieh de Jong e ‘ashura, Falavarjan – Iran, 2023 © Mona Moghadam‎

La troupe Fanous de Téhéran s’est constituée dès 2005 autour de Neda Shahrokhi et Mortza Yuneszadeh, rejoints un an après par Yassaman Khajehi. Elle a débuté en présentant quelques spectacles dans des festivals étudiants et des théâtres indépendants, en Iran. En 2013 a été créé l’Institut d’art Fanous qui possède une école de théâtre et une salle de théâtre, un cinéma, des studios, et qui s’occupe de production et de distribution d’œuvres audiovisuelles. Ses représentants se trouvent en Iran et en France ce qui permet une certaine flexibilité dans le montage de projets.

Avec Femme de Meydan, Neda Shahrokhi propose une relecture contemporaine d’Antigone en résonance avec le contexte iranien contemporain, dans un mouvement de va et vient entre la scène et les images à l’écran. La proposition est judicieuse car le Ta’zieh repose sur quatre piliers philosophiques qui sont la résistance, la liberté, la justice et le courage, toutes valeurs dont le peuple iranien a particulièrement besoin en ce moment de déroute mondiale. Le professionnalisme des acteurs/actrices et chanteurs/chanteuses, ainsi que de tous les langages et signes de la représentation, costumes, images, musique, traduction et surtitrage, est remarquable et ne peut que susciter l’admiration.

Femme de Meydan est présenté à la fin de deux journées d’études organisées par le Centre d’Etudes et de Recherche Moyen-Orient, Méditerranée/CERMOM (Julie Duvigneau), en partenariat avec L’Agence nationale de la Recherche Theta (Yassaman Khajehi), l’Inalco, l’Université Clermont Auvergne, l’Institut Universitaire de France, sur le thème Ta’zieh, Passions en partage. Au-delà du théâtre religieux, repenser l’événement rituel performatif. Un moment convivial a suivi la représentation par le partage d’un repas comme le veut la tradition, un geste rare d’hospitalité.

Brigitte Rémer, le 20 juillet 2026

Avec les actrices et acteurs : Seyedeh Anahita Dorri, Morteza Youneszadeh, Emil Amirian, Niusha Arablou, Sayna Mirsamiei, Amirali Shaker, Bardia Roustaeifar, Samaneh Ershadifar, Masoumeh Karimzadeh- Hafshejani, Mah Taban Youneszadeh – Avec les musiciens : Alireza Fakhrizadeh Esfahani (târ) et Fardin Mortazavi (tombak, daf et kamancheh) – texte Enayat Khadem Bashiri – mise en scène Neda Shahrokhi – dramaturgie Yassaman Khajehi – assistantes Rayehe Pasha, Sarina Kian, Elnour Torabi – compositeur, Enayat Khadem Bashiri – coach vocale Hasmic Karapetian – graphiste et vidéo-artiste Mona Moghadan , caméraman Amirmansour Monfared.

Spectacle présenté le 2 juin 2026, à 19h30, à Anis Gras, Le lieu de L’Autre, 55 avenue Laplace, 94110. Arcueil – 01 49 12 03 29 – site : www.lelieudelautre.com