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Fanny et Alexandre 

© Brigitte Enguerand

Texte Ingmar Bergman, traduction Lucie Albertini, Carl Gustaf Bjurström – Mise en scène Julie Deliquet avec la troupe de la Comédie-Française – Captation La Compagnie des Indes, avec la participation de France Télévisions. Diffusion Culturebox, le 15 février 2021.

On est au début du XXème siècle, en Suède. C’est Noël et la famille Ekdahl se réunit pour la fête. Le ton est au badinage et à la grivoiserie, aux aimables provocations. On dresse la table. Oscar, acteur et metteur en scène (Denis Podalydès) introduit la famille et l’accueille, tous en ce jour sont les personnages de la crèche, de la Vierge Marie à l’agneau. Bougies, coupes de champagne, chants de l’enfance, farandole. Fils d’Helena Ekdahl, actrice (Dominique Blanc), Oscar a pris la relève de sa mère à la direction du théâtre et devise sur son art. « J’aime tous ceux qui travaillent dans ce petit monde, le théâtre. » La galerie de portraits est au complet, avec les extravagances de chacun : Émilie, actrice, épouse d’Oscar (Elsa Lepoivre), leurs deux enfants : Fanny (Rebecca Marder), Alexandre (Jean Chevalier) et Maj leur préceptrice (Julie Sicard) ; arrivent le premier frère, Carl (Laurent Stocker) et son épouse, Lydia (Véronique Vella) qu’il ne cesse de dégrader : « Pourquoi je te hais ? Parce que tu me renvoies un reflet » ; puis l’autre frère, Gustav Adolf (Hervé Pierre), prompt aux bons mots légèrement graveleux, avec son épouse, Alma (Florence Viala) accompagnée de son fils (Gaël Kamilindi). Isak Jacobi, antiquaire (Gilles David), les rejoint, suivi de son neveu, Aron (Noam Morgensztern) qui les regarde tous, éberlué et décalé. Il se met au piano et raconte : « Mes parents avaient un petit théâtre de magie. Un jour, un véritable spectre est arrivé sur scène… » Il évoque les fantômes, ces âmes errantes… les gens perdus, les anges et les diables… Il est habité d’un certain pouvoir d’exorcisme et de divination.

Dès le départ le spectateur flotte, d’illusion à réalité, entre la famille Ekdahl, qui fête Noël à sa façon, et le théâtre dans le théâtre illustré par Oscar qui, au centre de la scène, répète Hamlet et nous entraine dans ses visions. Fanny et Alexandre sont du spectacle comme ils le souhaitaient, ils apparaissent, costumés, avant de disparaître par la trappe située au centre du plateau. Les femmes se regroupent dans le rôle du souffleur.

En pleine répétition, Oscar meurt, subitement. Un monde bascule. « Il y a quelqu’un dans la salle ? » Reste la servante, petite lumière qui brille sur scène quand le théâtre est plongé dans le noir. On entre alors dans la seconde partie du spectacle où, de la salle, les acteurs qui font office de spectateurs, semblent s’éveiller d’un rêve étrange…

Quelque temps plus tard Émilie annonce son projet d’épouser l’évêque luthérien, Bishop Edvard Vergerus (Thierry Hancisse) dont elle est amoureuse, et s’éloigne du théâtre. On assiste à son arrivée chez lui, accompagnée des enfants. L’atmosphère y est austère et ascétique et les règles de bonne conduite dans la maison leur sont dictées par l’autoritaire Henrietta, sœur de l’évêque (Anne Kessler). On entre dans le monde de la simulation et de l’affabulation. Fanny retient ses larmes. Alexandre reçoit son premier sermon sur le mensonge. « L’imagination est un don de Dieu… » rend grâce l’évêque, imposant à tous la prière à genoux. Émilie est sous emprise, comme hypnotisée.

Pour décompenser, Fanny et Alexandre jouent au fantôme avec la servante, Justina (Anna Cervinka) qui se met à raconter l’histoire lugubre de la maison : la mère, enfermée avec ses deux filles, celles-ci cherchant à s’enfuir par la fenêtre et tombant dans les eaux noires et glacées de la rivière. La mère, qui tente de les sauver et sombre à son tour. Le calme, qui n’est jamais revenu dans la maison. Et Alexandre compose la suite de l’histoire : « Cet homme que ma mère a épousé… Un soir. Le soleil brille. Je vois l’une des petites filles dans l’encadrement de la porte. L’autre, la grande, arrive, s’arrête, me regarde et me fait signe de me retourner. La mère alors raconte. Je veux que tu connaisses notre secret. » Alexandre mime et raconte les scènes érotiques qu’il a aperçues, entre l’évêque et sa mère. Les deux jeunes se déchaînent : « Si on se concentre tous les deux pour que l’évêque meure, ça marchera… ! » 1, 2,3…. Meurs, salaud ! Mais l’évêque arrive avec sa sœur, ils ont eu le récit de la servante et demandent à Alexandre de jurer sur la Bible. Celui-ci s’y refuse. L’évêque cogne de toutes ses forces, sa violence est inouïe : « Déshabille-toi… Enlève ta chemise… Baisse ta culotte ! » Maltraitance, sévices, torture, tel est le langage de l’évêque à l’égard d’Alexandre qui a osé se rebeller. On est au comble de la perversité quand tombe l’annonce de les enfermer. Apparaît le fantôme du père qui dialogue avec son fils, Alexandre… Reproches du fils : « Tu faisais l’obligeant, papa. Tu ne disais jamais ce que tu pensais. On avait honte de toi. Et maintenant tu erres. Tu es mort, papa. Pourquoi tu ne vas pas voir Dieu pour lui dire de tuer l’évêque ? Va-t’en, je ne veux plus te voir ! »

Retour à la scène du début, la réunion de famille, même ambiance. On regarde l’album des photos de famille, en s’esclaffant. « La vie n’est qu’une succession de rôles, certains sont amusants, d’autres moins… » dit avec philosophie la doyenne, Helena Ekdahl. Fanny et Alexandre sont attendus et l’inquiétude grandit. Arrive Émilie, seule, qui réussit à donner l’alerte et dit attendre un enfant. « Je hais cet homme. » A son retour à l’évêché elle découvre l’état de son fils et se déchaîne contre l’évêque. « Je maudis l’enfant que je porte. » Lui, menace, ses imprécations sont des plus hypocrites : « Nous traversons une vallée de larmes… Nous l’enrichissons de forces vives. » Fanny sombre dans une quasi-folie, accrochée aux barreaux du lit. Alexandre est en sang.

Isak Jacobi et son neveu Aron arrivent à l’évêché et disent venir rendre visite à Edvard Vergerus, l’évêque. Ils se font éconduire par sa sœur. Isak alors invente un stratagème. « Votre frère a des soucis d’argent…» Et le mur se soulève pour libérer Fanny et Alexandre. Arrive l’évêque, suivi de la famille Ekdahl. « J’ai la supériorité morale… » se défend-il. « Les enfants ne reviendront pas » lâche Émilie. Une tirade truculente d’insultes est lâchée par Gustav-Adolf à son encontre. « Charogne » hurle-t-il ! Émilie craque et dit vouloir rester. Elle prépare en fait sa vengeance et verse du poison dans le bol de l’évêque, qui se délite. Aron, en messager, raconte la mort de Vergerus, qu’il met en scène, en s’illuminant. Helena la Sage déclare à l’adresse d’Émilie : « Il ne faut pas hésiter au chemin final. Je suis ton ange gardien… » Émilie lui offre Le Songe de Strindberg en lui proposant un rôle. « Tout peut arriver. Temps et espace n’existent plus. L’auteur laisse libre cours à son imagination. » Gustav Adolf a le dernier mot en apostrophant le public. Épilogue. « Ben voilà… Cher public, merci d’être venu si nombreux… Voici la joie revenue dans nos cœurs. Soyons gentils et généreux…» Tous les acteurs sont à l’avant-scène.

Ce parallèle entre famille et théâtre, famille et troupe comme celle de la Comédie-Française, avec apostrophe au public, ce trouble entre réel et imaginaire, sont au cœur du sujet. La complexité de l’univers psychanalytique bergmanien l’est aussi : culpabilité, repentance, soumission à l’autorité, interdit, perversion, révolte, amour, rupture, enfance, famille et mort. Et le surnaturel est présent, comme un épais brouillard, du spectre shakespearien de la première partie, au retour du père rendant visite au fils, dans la seconde. La captation en restitue l’atmosphère avec virtuosité.

Dans sa lecture de Fanny et Alexandre, Julie Deliquet s’est appuyée non seulement sur le film d’Ingmar Bergman, tourné en 1982 – son dernier film, considéré comme œuvre testamentaire – mais aussi du roman de Bergman qui avait précédé, ainsi que de la série télévisée qu’il avait réalisée avant le film. Tous les acteurs habitent leur rôle et donnent vie à l’impensable, avec talent. La metteure en scène n’en est pas à son coup d’essai avec la Comédie Française elle avait monté Vania, d’après Oncle Vania d’Anton Tchekhov, avec les acteurs de la Troupe, au Vieux Colombier, en 2016. Auparavant, elle avait fondé sa compagnie, In Vitro, et présenté sa première pièce, Derniers remords avant l’oubli, de Jean-Luc Lagarce, en 2009. Elle a été nommée directrice du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis en mars 2020, au début de la pandémie et de la fermeture des théâtres.

Brigitte Rémer , le 23 février 2021

Avec la troupe de la Comédie-Française : Dominique Blanc, Cécile Brune, Anna Cervinka, Jean Chevalier, Gilles David, Thierry Hancisse, Gaël Kamilindi, Anne Kessler, Elsa Lepoivre, Rebecca Marder, Noam Morgensztern, Hervé Pierre, Denis Podalydès, Julie Sicard, Laurent Stocker, Véronique Vella, Florence Viala et les comédiennes de la promotion 2018-2019 de l’académie de la Comédie-Française, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer – Version scénique Florence Seyvos, Julie Deliquet, Julie André – scénographie Éric Ruf, Julie Deliquet – costumes Julie Scobeltzine – lumière pour le théâtre Vyara Stefanova – musique originale Mathieu Boccaren – collaboration artistique Julie André – assistanat à la scénographie Zoé Pautet.

Spectacle créé Salle Richelieu et entré au Répertoire de la Comédie-Française en février 2019. Captation en mai 2019 – Réalisation Corentin Leconte. Une coproduction Comédie-Française, La Compagnie des Indes avec la participation de France Télévisions – La traduction est éditée par Gallimard – Prochaine diffusion au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, à une date indéterminée.

Électre / Oreste

© Jan Versweyveld

Texte Euripide – traduction Marie Delcourt-Curvers – version scénique Bart Van den Eynde et Ivo van Hove – mise en scène Ivo van Hove – Avec la troupe de la Comédie-Française, nouvelle production, entrée au Répertoire – Salle Richelieu.

Ivo van Hove a réuni deux pièces d’Euripide : Électre, écrite en 413 avant JC et Oreste, écrite cinq ans plus tard, en 408 avant JC, pour en faire un spectacle. Sept ans ont passé depuis le meurtre d’Agamemnon de la main de son épouse, Clytemnestre, assisté d’Égiste son amant, usurpateur du trône. Oreste et Électre, frère et sœur, ont été mis à l’écart par leur mère du centre névralgique du pouvoir : banni d’Argos, Oreste, digne héritier du trône, envoyé en exil à la cour de Phokis, exil doré où il se sent pourtant exclu et déclassé, attend la vengeance ; Électre, orpheline d’un père qu’elle adorait, donnée à un paysan bienveillant qui, face à sa noble origine, ne consomme pas le mariage et qui vit à la lisière de la ville, dans un extrême dénuement. Combative, elle s’installe dans la provocation et la rébellion, portée par le Chœur, s’insurge contre l’injustice des dieux, et espère désespérément le retour de son frère. Théâtralement, son humiliation est marquée par des vêtements déchirés, des cheveux très courts coupe habituellement réservée aux esclaves et une mer de boue autour d’elle.

Le spectacle commence là, dans le lieu de vie d’Électre dans lequel on pénètre par une étroite passerelle qui semble flotter dans les airs. La scénographie de Jan Versweyveld, qui est aussi créateur des lumières, conduit dans un premier paysage, ce sol recouvert de boue ; derrière, l’humble maison d’Électre, symbolisée par une porte noire et massive qui plus tard fera office de palais, sur lequel elle se hissera avec Oreste et Pylade, avant qu’il ne s’embrase, à l’arrivée d’Apollon ; un troisième espace, l’espace musical avec de superbes timbales placées côté cour et côté jardin, ainsi que divers gongs et percussions, guitares électriques et tuyaux harmoniques avec lesquels quatre musiciens ponctuent l’action et nourrissent le récit, tout au long du spectacle (Trio Xenakis). Les timbales ont une présence forte qui impriment à l’ensemble une noblesse certaine et une chaude tonalité de rituel. La musique originale et le concept sonore, mêlant instrumentation acoustique et électronique, sont signés Eric Sleichim.

Autour d’Électre, puissamment interprétée par Suliane Brahim et sa force sauvage, dès l’entrée du spectacle, le chœur protecteur, chorégraphié jusqu’à la transe, par Wim Vandekeybus, se déploie moitié bacchantes moitié suppliantes. Il reviendra de manière récurrente en une chorégraphie légèrement décalée, un peu obligée. Arrive un inconnu, porteur de nouvelles au sujet d’Oreste, il est accueilli selon les lois de l’hospitalité par Électre et son laboureur mycénien, joliment interprété par Benjamin Lavernhe. C’est Oreste en personne qui se présente (Christophe Montenez) mais frère et sœur ne se reconnaissent pas, elle, couverte de boue, lui qu’elle n’a pas vu grandir. Il est accompagné de Pylade son éminence grise (Loïc Corbery), prince héritier empreint de discrétion et sans mission très définie. Quand Oreste et Électre se reconnaissent enfin, avec l’aide du vieil homme mycénien qui jadis les vit naître (Bruno Raffaelli), qu’ils expriment ensemble ressentiments et haine, des plans se mettent en place et les mécanismes de la vengeance se dessinent. L’usurpateur du trône, Égiste, est exécuté en premier (Peio Berterretche), moment de grande violence. Accusations et insultes d’Électre, imprécations du Choeur, émasculation. Mais la rage est telle qu’elle demande à son frère la tête de Clytemnestre et confie entre ses mains leur destin : « Si, vaincu dans la lutte, tu venais à tomber, je mourrais, moi aussi. Ne crains pas que je te survive. Une épée aiguë me frapperait au coeur. Je vais rentrer et la tenir à portée de ma main. Si donc il vient de toi une heureuse nouvelle, tout le logis se remplira de cris de joie, et de cris de deuil si tu meurs. J’ai tout dit. »

L’étreinte de serpent comme baiser de Judas, entre la mère (Elsa Lepoivre, superbe Clytemnestre) tentant de se disculper et qui trébuche, et sa fille, n’y change rien. La robe bleu électrique se tâche, le somptueux collier se détache, le piège se referme et ne laisse à Clytemnestre aucune chance. Oreste, remplit la mission malgré ses hésitations, le besoin de destruction est sans appel, « dernier désastre pour cette maison. »

Le sacrifice de la mère consommé, Oreste s’enfonce dans la culpabilité jusqu’au délire. Face au Palais d’Argos il semble comme avalé par la terre, loin de lui-même et « ne se nourrit plus. » Avec Électre il attend le verdict des habitants. La mort par lapidation est prononcée. Leur espoir se tourne alors vers Ménélas leur oncle (Denis Podalydès), de retour à Argos en compagnie de sa femme Hélène – sosie de Clytemnestre, interprétée par la même actrice, Elsa Lepoivre, toujours superbe – à qui ils demandent de plaider leur cause auprès des citoyens de la ville. De loi justement, il est question par la bouche de Tyndare, roi légendaire de Sparte (Didier Sandre), qui s’oppose à Ménélas sur le sort à réserver à Électre et Oreste. Pour faire pression davantage encore, Hélène sera exécutée et on prépare le sacrifice d’Hermione, leur fille (Rebecca Marder). Tout se radicalise à l’extrême et le palais s’enflamme. Au final paraît le dieu, Apollon, placide et tout puissant (Gaël Kamilindi) : « Mettez fin à vos querelles… » lance-t-il, ironiquement.

La difficulté de monter la tragédie grecque, archaïque et moderne, se retrouve ici et Ivo Van Hove opte pour l’excès et le côté démonstratif. On est parfois à la frange du grand spectacle, un peu Ben Hur un peu Dix commandements avec les visages couverts de sang et de terre et de plus en plus au fil de l’action, l’émasculation d’Égiste limite ridicule, la transe extravertie du Chœur, le déchaînement des émotions. Des trois grands tragédiens grecs, presque contemporains, – les deux autres étant Eschyle et Sophocle – Euripide est celui qui se penche davantage sur le côté psychologique des personnages et traite de ceux que l’on exclut et qui n’ont que la violence pour se faire entendre. Il se serait lui-même retiré du monde à la fin de sa vie dans une grotte de Salamine, et serait mort en Macédoine en 406 avant JC. Dans le choix de l’œuvre, Ivo Van Hove met en avant le processus de radicalisation d’Électre et d’Oreste comme noeud central de la mise en scène, et le lie aux problématiques d’aujourd’hui. La violence y est extrême et insistante et les contrastes soulignés. Même si la symbolique de la terre et de la boue, signes de la faillite familiale qu’on retrouve dans la scénographie et dans les costumes bruns intemporels d’Électre et du Chœur, font penser à la Medea de Pasolini, le bleu-roi électrique des costumes coupe moderne portés par Oreste et Pylade, et les robes du Palais, celles de Clytemnestre, d’Hélène et de leur fille Hermione, références au Palais, tranchent assez brutalement.

Ivo Van Hove avait monté Les Damnés d’après Visconti, avec les acteurs de la Comédie Française en 2017, une grande fresque très réussie. Il connaît la maison. Dans Électre / Oreste il table sur la force d’Électre, la fragilité d’Oreste, l’arbitrage de Pylade et, dans le sillage d’Euripide, conduit les personnages du crime à la vengeance et de la vengeance au crime. Les acteurs, tous à leur personnage dans la spirale de leur destin, sont d’une grande justesse dans le parti-pris de mise en scène, à commencer par Électre à l’état sauvage qui donne furieusement le tempo. Fin de partie avec Apollon. Les dieux veillent, retour au calme.

Brigitte Rémer, le 3 mai 2019

Avec la troupe de la Comédie-Française : Claude Mathieu, Cécile Brune, Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Loïc Corbery, Suliane Brahim, Benjamin Lavernhe, Didier Sandre, Christophe Montenez, Rebecca Marder, Gaël Kamilindi – Avec les comédiens de l’Académie de la Comédie-Française : Peio Berterretche,  Pauline Chabrol, Olivier Lugo, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer – Percussions Trio Xenakis, en alternance : Adélaïde Ferrière, Emmanuel Jacquet, Rodolphe Théry, Othman Louati, Romain Maisonnasse, Benoît Maurin. Traduction Marie Delcourt-Curvers – version scénique Bart Van den Eynde et Ivo van Hove – scénographie et lumières Jan Versweyveld – costumes An D’Huys – musique originale et concept sonore Eric Sleichim – travail chorégraphique Wim Vandekeybus – dramaturgie Bart Van den Eynde – assistanat à la mise en scène Laurent Delvert – assistanat à la scénographie Roel Van Berckelaer – assistanat aux costumes Sylvie Lombart – assistanat aux lumières François Thouret – assistanat au son Pierre Routin – assistanat au travail chorégraphique Laura Aris.

Du 27 avril au 3 juillet 2019, en alternance, matinées à 14h, soirées à 20h30 – Comédie Française, salle Richelieu, Place Colette. 75001. Paris – Site : www.comedie-francaise.fr – Tél. : 01 44 58 15 15 – Au cinéma Pathé Live, spectacle diffusé en direct dans plus de trois cents salles de cinéma en France et à l’étranger, Jeudi 23 mai 2019 à 20h15. Reprises au cinéma le 16 juin à 17h, les 17 et 18 juin à 20h – En tournée internationale : Festival d’Athènes et d’Épidaure, au Théâtre antique d’Épidaure (Grèce), les 26 et 27 juillet 2019.

Le Testament de Marie

© Ruth Walz

Création en coproduction Comédie-Française, Odéon-Théâtre de l’Europe. Texte de Colm Tóibín – mise en scène Deborah Warner – avec Dominique Blanc, de la Comédie-Française

C’est une image de paradis terrestre où se consument de nombreuses bougies, qui saisit le spectateur entrant dans le théâtre. Invité à monter sur le plateau avant le début du spectacle, il peut constater le miracle de l’apparition. Car l’apparition est, en la personne de l’actrice Dominique Blanc incarnant une image de la Vierge Marie digne des plus pures représentations saint-sulpiciennes et jouant avec les codes. Dans une magnifique robe rouge sang, elle divague dans cette scénographie, belle et baroque. Puis elle se place dans une structure de verre, met un voile bleu et prend la pause. Les spectateurs vont et viennent autour d’elle, comme s’ils se promenaient dans une exposition. Un olivier déraciné et suspendu dans les cintres le long d’un arbre mort, élancé et privé de ses branches qui ressemble à un mât, est signe d’inquiétude. Dans ce prologue magnétique se trouvent aussi un oiseleur et son rapace, quelques objets du quotidien, un robinet d’eau.

Le cliché de Marie s’arrête là, ce qui suit est le contraire d’une théâtralisation sophistiquée : le récit de la Passion nous est fait, porté par une femme humble et ordinaire en jean et tee-shirt, qui accomplit dans la maison les travaux de tous les jours et souffre dans sa chair, comme toute mère parlant de ses enfants. Dominique Blanc, éblouissante et modeste, livre ses confidences avec justesse et précision, comme des évidences. Elle s’appelle Marie. Elle est fragile et forte. Elle a vu son fils mourir, supplicié sur la croix, puis ressusciter. Les mots de l’auteur Irlandais Colm Tóibín sont simples, ils parlent d’humanité et de vérité. Auteur de neuf romans et de deux recueils de nouvelles, son œuvre est traduite dans une trentaine de langues, dont en français. Ce texte, Le Testament de Marie, fut nommé en 2013 aux Tony Awards dans la catégorie Meilleure pièce.

La metteuse en scène Deborah Warner adapte son style aux textes qu’elle monte et passe du spectacle shakespearien à l’opéra ou au solo, avec la même intelligence et la même précision. Elle a créé à l’Odéon King Lear de Shakespeare en 1990 et Une Maison de poupée d’Henrik Ibsen en 1997 où Dominique Blanc interprétait magnifiquement le rôle de Nora. Elle présenta en 2013 à Broadway, puis au Barbican de Londres Le Testament de Marie, avec l’actrice Fiona Shaw. Dans sa simplicité, le spectacle reste théâtral, à la lisière de la technicité du conteur et de l’apostrophe au public. Le spectateur reconstitue le puzzle du récit et s’enfonce dans l’histoire ré-écoutée, petit à petit. Marie refait le parcours à l’envers et veut comprendre ce qui a mené son fils à cette mise en croix, avant de ressusciter. Il s’entourait d’une drôle de bande, dit elle. Elle parle des miracles, de la résurrection de Lazare, du malade à qui l’on dit « lève-toi et marche », des noces de Cana. C’est une femme, une mère qui parle, avec l’extrême douleur des clous qu’on enfonce et qui déchirent son cœur, avec la souffrance d’un fils, humain trop humain, qui n’a rien de désincarné. Un moment théâtral dépouillé, de grande intensité.

Brigitte Rémer, le 12 mai 2017

Traduction française Anna Gibson – scénographie originale Tom Pyecollaboration à la scénographie Justin Nardella – lumière Jean Kalman costumes Chloé Obolensky  – musique, son Mel Mercier – assistante mise en scène Alison Hornus

Du 5 mai au 3 juin 2017 – Odéon-Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon. 75006, métro : Odéon. Tél. : 01 44 85 40 40 – Site : www.theatre-odeon.eu

 

 

 

Les Damnés

© Jan Verswevyeld

© Jan Verswevyeld

D’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco, Enrico Medioli – Mise en scène Ivo van Hove – avec la troupe de la Comédie Française.

Oscar du meilleur scénario en 1969 et premier film de la trilogie allemande de Visconti – avant Mort à Venise tourné en 1971 et Ludwig, en 1972 – les Damnés est un film emblématique. Pour ce travail avec la troupe de la Comédie Française, Ivo Van Hove part du scénario écrit par Visconti lui-même en collaboration avec Nicola Badalucco et Enrico Medioli. Familier de l’univers du cinéaste, il avait réalisé le même exercice d’adaptation et de mise en scène avec le scénario de Ludwig, en 2012. Le défi est ici majeur car le spectacle ouvrait le Festival d’Avignon, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, sur un immense plateau, avant d’être repris salle Richelieu avec une ouverture de scène nettement plus réduite.

Et le metteur en scène pousse les murs, ouvrant le cadre de scène au maximum pour libérer le plateau en créant plusieurs niveaux de jeu et différents espaces où se déroulent les rituels infernaux et les jeux de massacre – l’espace du dedans et celui du dehors -. Les acteurs se préparent à vue côté jardin où les maquilleuses opèrent et où se déroule une partie de l’action. D’un praticable, ils peuvent suivre les autres acteurs et restent en état de veille. On est alors entre l’acteur et le personnage. Bien pensée, la scénographie – signée de Jan Versweyveld, également créateur lumières –  donne de la liberté. Le sol orange est évocateur du feu : le Reichstag, l’Allemagne, une famille, l’industrie sidérurgique, flambent.

Au début du spectacle, en une sorte de prologue, tous les personnages de la tragédie remontent du fond de la scène et s’immobilisent face aux spectateurs, la salle reste allumée. Ce mouvement est repris plusieurs fois au cours du spectacle, semblable au flux et au reflux, celui de l’Histoire. Il y a de moins en moins de personnages au fil des marées – éliminés les uns après les autres, systématiquement -. Sur l’échiquier du pouvoir, économique et politique, un fou – Friedich Bruckman (Guillaume Gallienne) – et une reine – Sophie von Essenbeck ( Elsa Lepoivre) – font alliance.

L’action se passe en Allemagne, en 1933, au moment où les nazis prennent le pouvoir. Le spectacle débute par une fête familiale pour l’anniversaire du Baron Joachim, patriarche de la famille Von Essenbeck, à la tête d’un empire sidérurgique (Didier Sandre). Tout est prêt pour que la fête soit belle, les femmes sont élégantes, les petites filles chantent. Côté jardin, le jeune Martin von Essenbeck, petit fils du Patriarche, se travestit (Christophe Montenez). Dans les mains d’une mère, ambiguë et vénéneuse, Baronne Sophie von Essenbeck, il développe paranoïa, perversité et crises de régression infantile. Quand le politique s’invite dans la discussion entre frères et beaux-frères, très vite le ton et la tension montent, et la fête familiale tourne court. A l’annonce de l’incendie du Reichstag, chacun se dévoile et la famille vole en éclats. Le Patriarche annonce vouloir faire alliance avec les nazis, son neveu, Herbert Thallman, directeur adjoint des usines et contre le national-socialisme (Loïc Corbery), l’affronte, il fait également face à Konstantin von Essenbeck, second fils du Baron et membre des SA (Denis Podalydès). Herbert conserve son intégrité et défend ses idées, seul contre tous. Il démissionne et quitte la maison, après avoir fait ses adieux à sa femme, Elisabeth (Adeline d’Hermy) et à ses filles. Quand il reviendra, elles auront été exécutées, comme tant d’autres de la lignée. Le rouleau compresseur du pouvoir, de l’argent, de la puissance, de l’arrogance et de la destruction, est en marche.

La chute de la famille et de l’empire industriel commence par le meurtre du Patriarche. Après lui de nombreuses exécutions intra familiales déciment les Eissenbeck. Les cercueils s’aligneront côté cour, repris en gros plan sur écran par une caméra qui commente l’action (vidéo  Tal Yarden). Celle qui tire les ficelles n’est autre que la Baronne Sophie von Essenbeck qui détourne les biens de son fils et impose son amant, Friedrich Bruckman, à la tête de l’empire sidérurgique. Le couple sera de tous les complots, aussi machiavélique que le couple Macbeth shakespearien. Quand Martin reprend ses droits dans l’entreprise et pousse sa mère dans ses derniers retranchements, il se convertit au nazisme, ainsi d’ailleurs que son cousin Gunther qui, au début du spectacle, joue de la clarinette basse (Clément Hervieu-Léger) et qui cherche à venger son père tué par Konstantin. De manipulé qu’il fut – par sa mère – Martin devient manipulateur, et la situation se retourne contre les comploteurs. Sophie von Essenbeck et Friedrich Bruckman sont à leur tour exécutés. Dans l’ombre, deux anges noirs, délateurs et collaborateurs avec les nazis, tirent aussi les ficelles, Konstantin von Essenbeck et le très trouble Wolf von Aschenbach (Éric Génovèse).

Puissance, pouvoir, trahison, érotisme, cynisme, totalitarisme, haine et solitude, telle est la substance d’un spectacle magnifiquement porté par chaque acteur de la troupe, à travers la théâtralité de la mise en scène. Ivo van Hove synthétise le propos sur les Damnés, reprenant ce que Visconti lui-même disait : « Pour moi, c’est la célébration du Mal. » La mort rôde en permanence derrière les conventions sociales et l’intime se superpose à la dérive collective. En cela, l’Histoire récente – les années trente – croise celle d’aujourd’hui, avec d’autres totalitarismes. Une caméra capte les acteurs et pose sur l’écran les gros plans de leur intimité, ou parfois les images viennent d’archives comme celles de l’incendie du Reichstag, des autodafés et de Dachau, le lieu où périt la femme d’Herbert. La musique est tantôt baroque, tantôt issue de compositeurs ambigus ou collabos, tantôt pur métal allemand, en référence à la sidérurgie (musique originale et concept sonore Eric Sleichim). Herbert, à son retour, tous les crimes achevés, sera le seul porteur de la mémoire, familiale et collective.

Visconti s’était inspiré de la réalité de la famille Krupp, propriétaire d’aciéries dans la Ruhr, dont l’enjeu résidait dans les armes et les intérêts économiques. Le scénario s’inspirait de Buddenbrook de Thomas Mann, des Possédés de Fiodor Dostoïevski et de L’Homme sans qualité de Robert Musil. Dirk Bogarde était Friedrich Bruckmann et Ingrid Thulin Baronne Sophie von Essenbeck, le couple diabolique. Helmut Berger interprétait le rôle de Martin von Essenbeck. Directeur artistique du Toneelgroep d’Amsterdam, Ivo van Hove  travaille les différentes disciplines des arts de la scène et du cinéma, son répertoire est vaste, de Sophocle à Shakespeare, Molière, Koltès, Cassavetes, Arthur Miller… Il conduit aujourd’hui la troupe de la Comédie Française sur des sentiers dont on ne sort pas indemne. Le public, inclut dans le spectacle et tétanisé par l’Histoire, non plus.

Brigitte Rémer, 25 octobre 2016

Scénographie et lumières Jan Versweyveld – costumes An D’Huys – vidéo Tal Yarden – musique originale et concept sonore Eric Sleichim – dramaturgie Bart Van den Eynde – assistanat à la mise en scène Laurent Delvert – assistanat à la scénographie Roel Van Berckelaer – assistanat aux lumières François Thouret – assistanat au son Lucas Lelièvre.

Avec la Troupe de la Comédie Française : Sylvia Bergé la Gouvernante et la mère de Lisa (jusqu’au 7 novembre) – Éric Génovèse Wolf von Aschenbach – Denis Podalydès Baron Konstantin von Essenbeck – Alexandre Pavloff le Commissaire et le Recteur – Guillaume Gallienne Friedrich Bruckmann – Elsa Lepoivre Baronne Sophie von Essenbeck – Loïc Corbery Herbert Thallman – Adeline d’Hermy Elisabeth Thallman – Clément Hervieu-Léger Günther von Essenbeck – Jennifer Decker Olga – Didier Sandre Baron Joachim von Essenbeck – Christophe Montenez Martin von Essenbeck – Sébastien Baulain Janeck. Avec les comédiens de l’Académie de la Comédie-Française : Marina Cappe, la Gouvernante (à partir du 11 novembre) – Amaranta Kun, la Mère de Lisa (à partir du 11 novembre) – Tristan Cottin, Pierre Ostoya Magnin, Axel Mandron et Basile Alaïmalaïs, Thomas Gendronneau, Tom Wozniczka six hommes en noir…

24 septembre 2016 au 13 janvier 2017, Comédie Française, salle Richelieu, Place Colette. 75001. Métro : Palais-Royal – Tél. : 01 44 58 15 15 – Site : www.comedie-francaise.fr