Texte William Shakespeare, traduction Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent – Mise en scène Cédric Gourmelon, Comédie de Béthune/CDN Hauts-de-France – au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes.
Étrangement, c’est une pièce de Shakespeare oubliée, inédite, écrite vers 1593, que présente Cédric Gourmelon, première mise en scène pour ce texte qui ne revient peut-être pas intégralement à son auteur. Elle dessine l’histoire d’Édouard III, roi d’Angleterre, mêlant l’amour et la guerre. Christopher Marlowe avait écrit Édouard II, inscrite dans le registre des libraires la même année, en 1593. La Comédie de Béthune fait troupe, les acteurs alignés en fond de scène, costumes de ville au départ, la racontent avec simplicité et dans son style tragicomique, à l’adresse du public. On la suit comme un livre d’images, entre l’épique, l’intime et l’ironique.
Édouard III (1312-1377), fils d’Isabelle de France et d’Édouard II Plantagenêt, aurait dû être couronné roi de France selon les lois successorales habituelles, mais à la mort du roi Charles IV, dernier des fils de Philippe Le Bel, la lignée des Capétiens n’a pas de descendant masculin. Seulement une fille, Isabelle. Mais la loi interdit le pouvoir aux femmes, elle ne peut être reine. C’est donc le cousin du dernier Roi, Philippe VI, qui est couronné et ouvre sur la dynastie des Valois. Quand Édouard III, devenu Roi d’Angleterre à 14 ans après l’assassinat de son père, l’apprend, il demande qu’on lui restitue le pouvoir. Dans un face à face sanglant, les Plantagenêts et les Valois s’affrontent, ce sera le début de la Guerre de Cent Ans.
La pièce retrace la vie d’Édouard III à partir de son adolescence (rôle tenu par l’excellent Vincent Guédon) et s’appuie sur des événements historiques marquants de son règne, dont les premières grandes batailles de la Guerre de Cent Ans. Les acteurs quittent leurs vêtements de ville et se changent à vue, apportant au fur et à mesure des éléments qui connotent l’époque (costumes Sabine Siegwalt). On débute par la romance amoureuse du roi d’Angleterre avec la Comtesse de Salisbury (Fanny Kervarec) qui apparaît en haut d’un mur en bois mobile, sorte de palissade qui fait fonction de mur d’enceinte et de tour (scénographie Mathieu Lorry-Dupuy, lumières Marie-Christine Soma). Il en tombe fou amoureux et se déclare par une lettre doucereuse qu’il fait écrire à son chambellan et qu’il confirme, lors d’un rendez-vous avec elle. Il essaie même de soudoyer le père de la jeune femme qui fléchit ou fait semblant, elle, ne fléchit pas. La scène est assez cocasse quand elle l’éconduit, parlant de son époux parti combattre pour l’Angleterre et qu’elle entend lui rester fidèle. Fou de rage et rouge de colère, Édouard III se comporte comme un gamin capricieux, le metteur en scène appuie sur le côté ridicule de ses trépignements et fantasmes, et sur ses songes.
Suit la bataille de Crécy relatée par Shakespeare, où Édouard III venu sur les terres de France fait face à Philippe VI de Valois, arrogant et sûr de lui (Vladislav Botnaru), il le somme d’abdiquer. La palissade s’est ouverte, on a vue sur le champ de bataille, dans un bel espace dégagé sur lequel les troupes entrent en silence. Les ennemis s’affrontent et le combat conclut à la victoire écrasante de l’armée anglaise, pourtant en infériorité numérique. Allié d’Edouard III, le roi de Bohême, Jean Ier, aveugle, est tué au cours de la bataille (Guillaume Cantillon).
Edouard III prépare un nouveau débarquement pour sa guerre de conquête, réunit mille deux cents navires et quatorze mille hommes, s’empare de la Normandie où les Français sont terrorisés. Sur son chemin, il croise un groupe de vagabonds et leur apporte de l’aide. Le Prince Édouard dit le Prince Noir, (Zachary Bairi) fils d’Édouard III et de Philippa de Hainaut (Manon Guilly) qui saura prendre sa place en l’absence du roi parti au combat, est fait récemment chevalier et placé à la tête d’un bataillon où il sera un maillon essentiel de la bataille de Poitiers. Plus tard il rapporte la liste des tués. « Vivre ou mourir me sera indifférent » ajoute-t-il. Une suite de messagers livre aussi le bilan des batailles. Bilan pour la bataille de Poitiers où le roi de France Jean le Bon est fait prisonnier par le fils d’Édouard III. Bilan pour le siège de Calais où apparaitront les bourgeois de la ville, enchaînés et où le roi d’Angleterre obtient la pleine souveraineté. Le va-et-vient des récits construit la dramaturgie des premières batailles de la Guerre de Cent Ans et l’on suit les géographies des troupes et les victoires anglaises qui discréditent la chevalerie française. La fin surprend, avec l’annonce de la mort du Prince Noir, fils du roi d’Angleterre, par Salisbury soi-même, époux de l’amoureuse d’Edouard III, au début de la pièce, puis, coup de théâtre, avec son retour, accompagné du roi Jean de France et de son fils, tous deux captifs. On est en plein cafouillis dans une séquence pleine d’absurde et de comique.
Cédric Gourmelon construit le spectacle autour des combats, des chevauchés et des récits qui nous sont rapportés avec une belle énergie, sans emphase ni didactisme. C’est très bien réalisé, on est sur le champ de bataille, avec les soldats, quand sonne la trompe de la retraite et la mise en scène apporte une certaine finesse en même temps que le plaisir du jeu. La troupe est parfaitement guidée, chacun assurant plusieurs rôles, le décor bien planté, entre bannières et armoiries qui aident à se repérer, et avec les éléments de costumes qui apparaissent et nous guident quand de besoin.
Formé à l’école du Théâtre National de Bretagne comme comédien, Cédric Gourmelon s’est rapidement aiguillé vers la mise en scène. Il adapte les textes contemporains et se passionne pour l’œuvre de Jean Genet dont il a monté plusieurs pièces tout autant qu’il s’intéresse aux textes classiques. Il a mis en scène Édouard II de Marlowe, en 2008, on pourrait dire qu’il assure aujourd’hui la continuité de l’histoire.
Brigitte Rémer, le 7 février 2026
Avec : Zakary Bairi, Laurent Barbot, Jessim Belfar, Marc Bertin, Vladislav Botnaru, Guillaume Cantillon, Victor Hugo Dos Santos Pereira, Vincent Guédon, Manon Guilluy, Fanny Kervarec. Assistanat à la mise en scène Louis Berthélémy – scénographie Mathieu Lorry-Dupuy – son Julien Lamorille – lumières Marie-Christine Soma – costumes Sabine Siegwalt – travail sur le corps Isabelle Kürzi – coach vocal François Gardeil – collaboration à la dramaturgie Lucas Samain – construction décors Les Ateliers du Théâtre du Nord. La pièce a été créée en octobre 2025 à la Comédie de Béthune – CDN Hauts-de-France
Du 22 janvier au 22 février 2026, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h (durée 3h10), au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre. 75012. Métro : Château de Vincennes, puis bus ou navette – site : www.la-tempete.fr – tél. : 01 43 28 36 36.



