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Tragédie Démocratie

Écriture collective – mise en scène de Lara Marcou et Marc Vittecoq, Le Groupe O, au Théâtre des Treize Vents – co-accueil Cité Européenne du théâtre, Montpellier/Printemps des Comédiens.

© Marie Clauzade

Il harangue les spectateurs sur la démocratie au moment où ils entrent dans la salle, avant de déclarer dans son oraison funèbre à l’adresse du grand stratège Périclès, « La liberté est notre règle. » On est en Grèce, berceau de la démocratie, au Vème siècle avant J.-C. Le sens du mot s’est usé à travers les âges et quelque peu vidé de sa substance. L’écriture s’est faite au plateau.

Pour parler d’aujourd’hui la troupe plonge dans l’époque grecque classique, quand Sparte est avec Athènes, la cité la plus puissante de Grèce et que les deux rivales s’affrontent. Sur le plateau un grand silence avant de s’asseoir et de participer à l’Agora où la domination athénienne est remise en question. Un maître du jeu guide l’Assemblée des citoyens, l’Ecclésia, s’exprimant sur le juste et l’utile, le fait de rester en paix, le maître et l’esclave, les signes de faiblesse et de puissance, l’importance de céder ou d’agir. On se questionne sur l’espérance.

© Marie Clauzade

Le Chœur, miroir du peuple et le représentant entre, accompagné de musique et de chant. Il est appelé à s’exprimer sur la Pnyx, cette colline où se votent les lois à quelques pas de l’Agora. On le hèle sur le brouillard mental qui s’est abattu sur les citoyens athéniens. Une certaine parodie s’installe autour de la référence d’Aristophane, auteur entre autres de La Paix, cinglante pièce antimilitariste et de L’Assemblée des femmes qui tourne en dérision l’utopie sociale et politique du pouvoir des femmes.

Chaque acteur tient plusieurs rôles et chacun prend la parole, le cordonnier comme l’éleveur de chèvres ou le soldat. L’esprit est plutôt bon enfant. Le Prince arbitre l’ensemble, parlant du danger de la Sicile qu’il vaut mieux dominer avant de se faire dominer, des conflits sociaux opposant les Siciliens aux populations locales de Grèce, dans les villes. Le téléphone passe par un grand coquillage. Dans un temple la déesse chante et danse au son du tambourin.

En filigrane d’Athènes apparaît aussi le théâtre dans le théâtre. On appelle les comédiens pour la répétition et le metteur en scène demande au technicien le soleil, c’est-à-dire le projecteur, dans un matin de brume. La répétition va commencer, le Chœur se place dans l’Orchestra que l’architecture lui dédie. Chrysothémis, fille d’Agamemnon et de Clytemnestre de Mycènes, faisant partie de la famille des Atrides, sœur d’Iphigénie dans l’Iliade, d’Électre, d’Iphigénie et d’Oreste chez Sophocle et Euripide, distribue les rôles aux gens de la ville.

On entre alors chez Électre, traumatisée par l’assassinat de son père Agamemnon par sa mère Clytemnestre, qui accompagnée de son frère Oreste, se venge et la tue à son tour, logique implacable d’une machinerie macabre chez les Atrides. Dans la tragédie on ne pleure pas, on se venge. Le spectacle mêle les grands auteurs de l’époque et nous fait voyager entre tous. Il n’oublie pas Eschyle et donne la parole à Sophocle qui interroge : « Vous ne faites plus confiance en la justice ? » Il est dit que Sophocle pète les plombs mais se rebiffe, qu’Eschyle s’oppose mais que le théâtre vient réconcilier le peuple.

© Marie Clauzade

On attend des nouvelles du front en Sicile et de la tactique de Syracuse, et on prépare la représentation d’Épidaure en répétant Les Nuées d’Aristophane. « On reprend, tous en scène ! » appelle le metteur en scène. Aristote, Socrate et Platon défilent sous l’admiration ou les critiques. On devise sur les notions de juste et d’injuste, sur la vertu. On questionne « Qu’est-ce que t’en penses toi, de la démocratie ? » citant Périclès au générique du plus grand démocrate. On évoque Aspasie, l’une de ces femmes érudites et grande philosophe qui aurait été l’enseignante en rhétorique et en philosophie de Socrate et Périclès, soigneusement oubliée par l’Histoire. On parle de l’éloquence des grands orateurs.

Une messagère fait le récit de l’échec de Syracuse où douze mille soldats athéniens ont perdu la vie. Un banni d’Athènes portant une étole turquoise descend de la salle et raconte. Il défend les plus vulnérables. Pour épitaphe il demande de graver : « la démesure du peuple athénien… » Le spectacle se ferme sur une discussion entre un père et son fils montrant leurs divergences, le père se demandant ce qu’il avait raté dans sa compréhension de l’univers du fils. C’est une reprise du thème des Nuées, une critique de la philosophie, où Aristophane fait éclater un conflit générationnel entre le vieil Athénien Strepsiadès et son fils Phidippidès.

Dans Tragédie Démocratie mis en scène par Lara Marcou et Marc Vittecoq dans une écriture collective, trois actrices et trois acteurs mènent la danse dans l’Athènes du Ve siècle avant J.-C. Entre moeurs antiques et maux contemporains, ils nous conduisent dans un labyrinthe où valeur personnelle et classes sociales cherchent le consensus en vue de conserver la paix. On les suit dans cette Agora où la parodie le dispute à la provocation et à la harangue, dans ce spectacle sympathique et sans doute salutaire qui nous oblige à nous interroger sur nos démocraties d’aujourd’hui. Ils allument les feux de détresse, à quelques mois des élections présidentielles sur ce qui nous guette dans des lendemains qui ne chanteront plus, si nous perdons vigilance et mémoire.

Brigitte Rémer, le 11 juin 2026

Avec : Noémie Develay-Ressiguier, Matthias Hejnar, Arthur Igual, Lilla Sarosdi, Agnès Serri Fabre, Renaud Triffault – scénographie et costumes Noa Gimenez – accessoires Alice Godefroid – coiffure et maquillage Florie Bouvenot – lumière Johanna Moaligou – création sonore Florent Dupuis – travail vocal Stéphanie Joire – régie générale Nours, construction scénographie Atelier du Théâtre des 13 vents / Christophe Corsini assisté de Liam Ruppert et Charlène Dubreton.

Le samedi 30 mai à 20h30 et dimanche 31 mai à 14h et 20h30, au Théâtre des 13 vents, dans le cadre du Printemps des Comédiens / Cité européenne du Théâtre, Domaine d’O, Montpellier – site : www.printempsdescomédiens.com – email : info@domainedo.frEn tournée : 13 novembre 2026, Le ScenOgraph, à Saint Céré – 14 et 15 janvier 2027, Théâtre de Vanves – 2 février 2027, Théâtre Albarède de Ganges – 9 février 2027, L’Arc, Le Creusot – 20 avril au 2 mai 2027, Théâtre Silvia Monfort, Paris.

On fera mieux la prochaine fois

Petit traîté sur l’art de jouer – Conception, scénographie, images et mise en scène de Nicolas Heredia, La Vaste Entreprise / La Bulle bleue, au Théâtre d’O / Domaine d’O, Montpellier dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Nicolas Heredia

Autour d’une grande table, cinq acteurs questionnent les artistes mythiques de nos grands films On est comme dans un studio d’enregistrement, des micros posés sur la table et les acteurs portant des casques. Tantôt intervieweurs tantôt interviewés ils apparaissent sur le grand écran placé derrière eux, filmés par deux cadreurs qui se trouvent en bordure de plateau.

Nicolas Heredia signe la scénographie en même temps que la conception du spectacle et sa mise en scène, ce dispositif efficace et vivant fait partie intégrante du propos : une mise en jeu, dans tous les sens du terme et un questionnement sur le théâtre, intelligent, sensible et d’une grande justesse. Une mise en abyme à partir d’interviews de stars de cinéma dans un mouvement de va et vient entre l’imaginaire des acteurs-actrices présents sur le plateau, leur regard sur le métier, eux-mêmes et leur double s’affichant en gros plan sur l’écran.

© Nicolas Heredia

C’est un spectacle en train de se faire, où émerge la problématique du théâtre dans le théâtre et du croisement entre les disciplines, théâtre et cinéma, dans un geste artistique puissant entre vidéos de répétition, performance live et documentaire. En fait, les stars sont sur le plateau – Mélaine Blot, Mireille Dejean, Arnaud Gélis, Mickaël Sicret, Auriane Vivien – ils parlent de leur métier d’acteur-actrice avec humour, profondeur et vérité. Ils et elles font vivre Romy Schneider, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Patrick Dewaere, Emmanuelle Béart, Isabelle Adjani, Jean-Paul Belmondo, Jean-Louis Trintignant, Delphine Seyrig, Marcelo Mastroianni, Jeanne Moreau, Brigitte Bardot, François Truffaut qui se livrent à des confidences. Un jeu espiègle et frais à partir de quelques-uns de nos grands mythes, et sur scène quelques vérités bien pensées sur le fait d’être acteur, une superbe leçon de théâtre.

À la question « qu’est-ce qu’être actrice ? » Isabelle Huppert répond : « c’est le plaisir de devenir soi-même tout en devenant une autre… et au théâtre le personnage devient moi. » Actrice d’instinct, Catherine Deneuve dit avec simplicité que par le jeu « on se sent aimé » et qu’en tournage elle donne tout dès les premières prises, ayant horreur de la répétition. Patrick Dewaere reconnaît qu’il n’a jamais été à l’aise dans son métier d’acteur mais que, dans sa famille d’artistes, on devait de toute évidence l’être. « J’ai commencé au Café de la Gare, j’ai cherché à me comprendre, puis à me trouver, comme acteur. Il me fallait répéter, comme l’acrobate. » Pour lui le spectacle est une traversée. « Je me laisse traverser par les acteurs et actrices qu’on entend. La respiration, cette douceur… »

© Nicolas Heredia

Jean-Louis Trintignant a l’honnêteté de parler de l’échec, du bide qu’il a fait avec Hamlet et suggère de se méfier de la facilité, et des moments où tout semble bien marcher. Il évoque l’intermittence et le drame de l’acteur quand il ne joue pas, le côté ingrat des auditions, la frustration due à l’absence de reconnaissance et de prix. Pour lui « le talent c’est le public qui le reconnaît. » « On voudrait vous voir plus… » entend fréquemment Delphine Seyrig, actrice singulière et pudique promue par L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais, en 1961, c’est l’autisme qui fait ça, la mémoire… » Marcello Mastroianni dit ne faire que son métier et n’y voit rien d’héroïque. Il reconnaît avoir parfois tourné des films dits alimentaires, non diffusés à l’international. « Je suis très solitaire à la base » livre-t-il. Romy Schneider dont l’image de Sissi colle à la peau ne renie rien, elle a débuté à quatorze ans et convient de sa fragilité. « Sissi était juste » répond-elle quand on lui demande si elle se sent bonne comédienne et le film Les Choses de la vie de Claude Sautet a marqué un virage. « On n’est pas toujours un grand acteur, c’est un peu comme une pépite dans le désert » dit-elle avec modestie. Et survient la référence à Puck, personnage du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare avec ces quelques mots repris dans le titre du spectacle : « On fera mieux la prochaine fois…» Jean-Paul Belmondo reconnaît que le théâtre lui fait peur et Isabelle Adjani parle d’angoisse au théâtre, tandis que Brigitte Bardot trouve cette même peur évoquée, stimulante. Jeanne Moreau raconte la solitude et la manière dont la vie croise la fiction, Emmanuelle Béart met le public en avant et François Truffaut confirme adorer être devant comme derrière la caméra.

© Nicolas Heredia

Sur écran comme sur scène les acteurs parlent des trous de mémoire, du doute, du trac, de la souffrance et de la mort quand tout s’effondre. Ils évoquent la confiance en soi, la façon de se construire au quotidien, le droit de haïr et de tuer au théâtre et la notion d’imposture, leurs adorations et leurs déceptions.

Ce spectacle est une pépite, pour reprendre le mot de Romy Schneider, dans la prolifération des spectacles, les acteurs de la Bulle bleue nous regardent droit dans les yeux, jouant sans jouer ni se la jouer, et partageant leurs émotions qui deviennent les nôtres. On assiste à un spectacle en train de se faire dans l’inattendu et la vulnérabilité de chacun et de tous, l’acteur qui parle de son travail en interprétant les interviews d’acteurs et d’actrices mythiques, le public qui reçoit les vibrations et la fragilité du métier qui croise la fragilité de la vie, l’humour par rapport au champ médico-social dans lequel ils évoluent mais sans être « très impressionnants » comme le dit l’un des acteurs. On fera mieux la prochaine fois, ce « Petit traîté sur l’art de jouer » est un magnifique travail sur le processus de création d’un spectacle mené de mains de maître par Nicolas Heredia et La Vaste Entreprise – artiste associé au Parvis/scène nationale de Tarbes, et à Théâtre et Cinéma/ scène nationale de Narbonne – dans des théâtres, des centres d’art et en espace public, au croisement du spectacle vivant, des arts visuels et performatifs.

 Brigitte Rémer, le 10 juin 2026

© Nicolas Heredia

Créé avec et interprété par : Mélaine Blot, Mireille Dejean, Arnaud Gélis, Mickaël Sicret, Auriane Vivien – collaboration et assistanat à la direction d’acteurs, Sophie Lequenne – Regard, Marion Coutarel – assistanat images Jules Savoie – construction et régie Gaël Rigaud – création lumière Marie Robert – avec la collaboration des techniciens et techniciennes de La Bulle Bleue : Clément Potié, Thomas Ruzicka, Sylvie Salmeron, Sébastien Thiaumond – accompagnement des acteurs et actrices : Lucile Bohollo et Audrey Prolhac – coordination de production Bruno Jacob et Mathilde Lubac-Quittet,

Les 30 et 31 mai 2026, à 15h, au Théâtre d’O, Cité européenne du Théâtre, Domaine d’O, Montpellier, dans le cadre du Printemps des Comédiens – Sites : www. printempsdescomédiens.com – wwww.lavasteentreprise.org  – En tournée : le 13 octobre 2026 au Théâtre d’Arles – les 22 et 23 avril 2027, Le Sillon – scène conventionnée de Clermont-l’Hérault – du 27 au 30 avril et du 3 au 5 mai, au Théâtre Garonne / scène européenne et Théâtre de la Cité / CDN de Toulouse – le 19 mai 2027, au Théâtre de Choisy-le-Roi ( tournée en construction).