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Bovary Madame

D’après Gustave Flaubert – texte, mise en scène Christophe Honoré – collaboration à la mise en scène Christèle Ortu – scénographie Thibaut Fack – au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt.

© Laurent Champoussin

La scénographie pourrait ressembler au cirque d’hiver avec une piste de terre en arc de cercle et des banquettes pour le public, étagées sur plusieurs niveaux. Une troupe de circassiens s’échauffe, entre agrès et numéros, sous l’autorité de Madame Loyale, maîtresse de la piste qui fait fonction de narratrice et présente les personnages : Charles Bovary, officier de santé (Jean-Charles Clichet), Emma, son épouse, (Ludivine Sagnier) née Rouault, fille d’un riche fermier et élevée dans un couvent, figée dans une robe immaculée évoquant une figurine pour carillon à musique. Son mariage avec Charles, le médecin de son père, fut pour elle comme une façon de quitter la campagne.

Perchée sur un trapèze, Emma se raconte : son lien à Charles, la nouvelle maison et la vie rapidement routinière, bientôt son mépris pour lui. Passionnée de lecture elle exprime son goût pour les romans à l’eau de rose qui nourrissent ses aspirations romantiques et son regard vers l’ailleurs. Le fil de l’histoire montre son parcours d’émancipation et d’espérances, depuis l’invitation au bal du marquis d’Andervilliers – qui lui transmet la folie des grandeurs – où l’on voit Charles, maladroit et en retrait, alors qu’Emma rêve de s’amuser, jusqu’aux amants de peu d’envergure et aux dettes qui s’accumuleront et qui la plongeront dans des états dépressifs.

© Laurent Champoussin

Pensant lui faire du bien, Charles décide de déménager de Tostes vers un bourg plus animé, Yonville où elle rencontre les personnalités locales. Par l’acuité de son regard, acerbe à souhait, Flaubert brosse un tableau bien affûté de la vie de province. Il excelle dans le descriptif des personnages et l’intensité du détail : Léon le beau notaire, qui disparaît puis réapparaît (Davide Rao) ; Rodolphe Boulanger, libertin, propriétaire du château de la Huchette (Harrison Arévalo – ici et sur le thème du cirque, le lanceur de couteaux) ; Monsieur Homais, apothicaire et petit bourgeois ambitieux (Julien Honoré) chez qui, à la demande d’Emma, Justin se fournira en arsenic (Nathan Prieur) ; Monsieur Lheureux, boutiquier (Stéphane Roger), mari de la nourrice de Berthe, fille d’Emma et Charles, personnages interprétés par le chœur des circassiens qui, dans la version de Christophe Honoré, commente l’action par le geste surtout, et la satire.

Des images s’inscrivent sur le mur du fond, renforçant le récit, certaines étant filmées dans la coulisse du cirque où se réfugient les personnages (collaboration à la vidéo Jad Makki). Un micro, un piano, des jeux peu innocents, une sérénade au balcon, la caméra qui les traque, Emma chante. Chez le boutiquier Lheureux, elle laisse libre cours à des dépenses compulsives et quand il lui faudra rembourser les sommes astronomiques dues, Rodolphe et Léon, ses amants, ainsi que Charles, seront absents au générique. Les biens de la famille Bovary seront saisis, Emma se suicidera et Charles en mourra de chagrin. Leur fille, Berthe dont elle s’est à peine occupée sera placée chez une tante qui, faute d’argent, l’enverra travailler.

© Laurent Champoussin

On assiste aux comices sur fond de Michel Sardou « Je vais t’aimer… » plus tard, Sylvie Vartan avec son tube « Par amour ou par pitié » et d’autres chanteurs de variétés. Le cercle des circassiens se transforme en fanfare. Charles est aux percussions et les vaches à l’écran. Emma est vêtue d’une magnifique robe prune (costumière Pascaline Chavanne, avec la participation de la Maison Yohji Yamamoto), une grande élégance. Puis on dérive vers l’intervention chirurgicale réalisée sur scène par Charles, plus charlatan que chirurgien, sur le pied-bot d’Hippolyte, garçon de salle à l’auberge du Lion d’or où Emma avait rencontré Léon qui y venait dîner. L’excès de la séquence avec fortes éclaboussures d’hémoglobine vire au grand guignol et à l’anomie la plus pure. Petit plaisir de metteur en scène mais rien d’indispensable.

© Laurent Champoussin

Le spectacle nous fait suivre les variations des espoirs et désespoirs, des caprices et sentiments d’Emma. La trompette sonne comme un glas pour elle qui court d’aventures tournant court en expérience de violence, comme avec Rodolphe, qui la malmène. Chansons et musiques ponctuent le spectacle de manière ironique, ou narrative (régie son Janyves Coïc). Quand les choses se dégradent pour Emma, apparaît le thème du théâtre dans le théâtre, sorte de fil rouge aussi dans le spectacle. « Je ne jouerai pas la scène du fiacre ! » lance-t-elle, avant d’être poussée à l’intérieur de la diligence comme une poupée inanimée, placée sous le regard de tous, comme au cinéma. « Je suis la copie de moi-même… Je suis une ratée… » dit-elle dans ce jeu de miroir, quand Lheureux lui demande de payer sa dette et que rien ne se négocie plus avec personne. L’un des circassiens reprend le récit de sa vie puis Madame Loyale l’invite à rejoindre la troupe. Emma disparaît, Charles restant seul et en sanglot devant les images du début qui reviennent en boucle.

Flaubert commence le roman en 1851 et y travaille pendant cinq ans, jusqu’en 1856. D’octobre à décembre, le texte est publié dans La Revue de Paris sous forme de feuilleton, ce qui peut expliquer la succession de tableaux parfois un peu artificielle. En février 1857, le gérant de la revue, l’imprimeur et Gustave Flaubert sont jugés pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Flaubert sera acquitté, compte tenu de son réseau dans les milieux artistique et politique. La même année on juge aussi Charles Baudelaire qui doit répondre de bonne moralité devant le tribunal, pour ses Fleurs du mal.

© Laurent Champoussin

Christophe Honoré aime le flamboyant et son parti-pris sur le cirque tient la route. Madame Loyale (Marlène Saldana), donne les règles de la maison avec brio et son équipe se déploie dans l’humour et la précision. La scénographie de Thibaut Fack est efficace et belle, elle permet la régulation des entrées et sorties et la gestion des déplacements, la loufoquerie du cirque et l’invention des espaces du village. Les lumières de Dominique Bruguière donnent du relief à l’ensemble. Les protagonistes, Emma Bovary (Ludivine Sagnier) et Charles Bovary (Jean-Charles Clichet) habitent leurs rôles avec talent, la première dans la dignité à travers les interdits d’une société patriarcale, le second dans celui, ingrat, du mari trompé. Chacun dessine les contours de son personnage, entre banalité et puissance émotionnelle.

Les images de Christophe Honoré, cinéaste ayant à son actif plus d’une dizaine de films empiètent parfois légèrement sur la scène qu’il connaît néanmoins bien pour avoir présenté Nouveau Roman en 2012, Les Idoles en 2018, Le côté de Guermantes de Marcel Proust en 2020, Le Ciel de Nantes en 2021, Les Doyens en 2023. Amoureux de littérature il est aussi écrivain et a beaucoup publié pour la jeunesse, s’intéresse au récit et excelle dans le romanesque. Bovary Madame en est une nouvelle preuve.

Brigitte Rémer, le 10 avril 2026

Avec : Harrison Arévalo, Rodolphe Boulanger – Jean-Charles Clichet, Charles Bovary – Julien Honoré, Monsieur Homais – Davide Rao Léon Dupuis – Stéphane Roger, Monsieur Lheureux – Ludivine Sagnier, Emma Bovary – Marlène Saldana Madame Loyale – pour les images filmées : Vincent Breton, L’aveugle – Nathan Prieur, Justin – Emilia Diacon, Emma Bovary enfant – Salomé Gaillard Berthe Bovary. Lumières Dominique Bruguière – costumière Pascaline Chavanne, avec la participation de la Maison Yohji Yamamoto – son Janyves Coïc et régie son avec Philippe de Rham, en alternance – collaboration à la vidéo Jad Makki – renfort tournage : Léolo Victor-Pujebet, Mathieu Morel, Augustin Losserand, Marc Vaudroz. Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.

Du 20 mars au 16 avril 2026, à 20h, le dimanche à 17h, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – site : www.theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77

Fin de l’histoire, d’après Witold Gombrowicz

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Texte et mise en scène de Christophe Honoré, au Théâtre National de la Colline, puis en tournée

Dans Nouveau Roman monté en 2012, Christophe Honoré travaillait déjà le fragment. Avec Fin de l’histoire, le réalisateur et metteur en scène continue à brasser la matière théâtrale à sa manière et la fait lever, de montage en digressions. Il part de la pièce inachevée de Witold Gombrowicz – d’origine lituanienne, né en 1904 à Kielce, au sud d’une Pologne occupée par les russes – mêle des extraits d’un écrit très polémique datant de 1947 Contre les poètes et de son célèbre Journal dont la première partie est éditée en 1957. « La messe poétique a lieu dans le vide le plus complet » conteste-t-il. Il y adjoint des textes philosophiques et politiques et notamment ceux du politologue américain, Francis Fukuyama, à partir de son ouvrage La Fin de l’histoire et le dernier homme. Ce concept de La fin de l’Histoire apparaît chez Hegel comme processus historique puis est repris par le philosophe français d’origine russe Alexandre Kojève et par Francis Fukuyama avant d’être contesté par Jacques Derrida suite à la chute du Mur de Berlin.

 A la veille de la guerre, en 1939, Gombrowicz plus que trentenaire embarque pour l’Argentine où il restera vingt-cinq ans. Son premier roman, Ferdydurke a été publié en 1937 et sa pièce, Yvonne princesse de Bourgogne, en 1938. L’auteur cultive un certain sens du paradoxe et joue avec l’absurde, balloté entre les traditions de son pays et un certain antinationalisme. C’est de ce matériau dont s’empare Christophe Honoré jouant sur l’immaturité telle que proposée dans l’ouvrage Mémoires du temps de l’immaturité que Gombrowicz publie dès 1933 et sur l’Histoire en cette période perturbée où s’illustrent Hitler, Mussolini, Staline, Edvard Beneš – président du gouvernement tchécoslovaque en exil à Londres en 1940 avant de permettre la mainmise des communistes, en 1948 – ; Józef Beck, militaire et homme politique polonais, ministre des Affaires étrangères au profil intransigeant qui, comme les autres officiels, s’enfuient du pays au moment de l’invasion allemande ; pour la France Edouard Daladier du Parti radical, livré aux Allemands au moment de l’invasion de la zone libre, interné puis libéré par les Américains.

Que fait le metteur en scène de tout ce matériau ? Il l’interprète avec distance et humour, quitte à le vider parfois de substance. Mais on est au théâtre non pas au cours d’histoire et il n’est pas le biographe de Gombrowicz. La scénographie ressemble à la salle d’attente d’une gare avec un escalier stalinien menant à des portes vitrées, ou encore à une entrée majestueuse de piscine version années 30. Il est zéro heure zéro cinq, l’été 1939. La famille Gombrowicz au grand complet accompagne Witold, âgé de dix-sept ans, en partance pour l’Argentine : ses deux frères, Jerzy et Janusz à mille milles de Witold, leur sœur Rena, sorte de mégère non apprivoisée, la mère pleine de gouaille qui écope de sarcasmes fort peu sympathiques de la part du père menant son monde à la baguette.

Witold, est fait d’étrangeté et d’homosexualité affichée et semble tombé d’une autre planète. « Mon petit chien bizarre…  Je ne sais pas où te mettre dans la famille… » dit la mère. L’amie de Witold venue l’accompagner et aussitôt délaissée subit un rite d’initiation par le questionnaire qui lui est infligé sur sa nationalité – allemande ou polonaise – allant jusqu’au viol par l’un des frères Gombrowicz. De cours de danse en vacheries et de purs délires en échappées solo, avec ou sans chaussures, le spectateur essaie de recoller les morceaux et l’image décentrée de l’écrivain présenté ici, du haut de ses dix-sept ans, comme une figure un peu pâle, certes singulier et différent mais dévoré par cette famille, et donc effacé.

Dans la seconde partie, les mêmes acteurs se transforment en figures politiques extrêmes – ceux qui ont mené et déstructuré le monde – et en philosophes qui refont le monde à leur manière, sous couvert des accords de Yalta en 1939 pour mettre fin à la 2nde guerre mondiale, traités ici comme une mascarade. Carte de l’Europe, valises, partage du monde, cela dégénère de beuverie en chansons paillardes, de manière plutôt parodique dans ces mondes qui se délitent. « On s’est livré à quel Staline ? A quel Hitler ? »  Staline – interprété ici par une femme – est pire qu’Hitler, nous dit-on. Et le dernier quatrain « Si y a pas la guerre… Si y a pas la bombe atomique… Si y a pas… etc.» Le final place le spectateur face aux bombardement, fumées et incendies dans la nuit, image très cinéma qui renvoie à la solitude et à la mort. « Le communisme… Le monde ne veut plus de moi, dit Witold. Quelque chose s’est dégradé entre moi et le monde. » Nous sommes entre réalité et fiction, entre histoire familiale et histoire sociale, dans de l’inachevé. Tous les acteurs servent le propos de cette fresque historico-littéraire réinterprétée par Christophe Honoré à l’ombre de Gombrowicz, avec sérieux et loufoquerie, dont une petite mention pour Annie Mercier, mère magnifique de gouaille et de maîtrise.

Brigitte Rémer

Avec Jean‑Charles Clichet – Sébastien Éveno – Julien Honoré – Erwan Ha Kyoon Larcher – Élise Lhomeau – Annie Mercier – Mathieu Saccucci – Marlène Saldana – scénographie Alban Ho Van – lumière Kelig Le Bars – création costumes Marie La Rocca – conception et fabrication des masques Fanny Gautreau – dramaturgie et assistanat à la mise en scène Sébastien Lévy.

Vu au Théâtre National de La Colline (3 au 28 novembre 2015) – En tournée : Théâtre National de Varsovie les 4 et 5 décembre 2015 – Théâtre national de Toulouse Midi-Pyrénées du 11 au 17 décembre 2015 – Comédie de Valence CDN Drôme Ardèche les 6 et 7 janvier 2016 – Le Grand T théâtre de Loire-Atlantique du 13 au 15 janvier 2016 – Maison des arts de Créteil du 28 au 30 janvier 2016 – Théâtre national de Nice du 25 au 27 février 2016.