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Bon voyage, Bob

© Mats Backer

Texte, mise en scène et chorégraphie de Alan Lucien Øyen avec le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch, à Chaillot/Théâtre national de la Danse, dans le cadre de la programmation hors-les-murs du Théâtre de la Ville.

Et si l’on parlait d’abord d’elle, Pina Bausch, l’absente, née en 1940, disparue en 2008 ? Elle qui donnait un rôle déterminant aux danseurs/danseuses pendant l’acte de création et dialoguait avec eux/elles pour bâtir ses chorégraphies. Elle qui commença sa formation à la Folkwang-Hochschule d’Essen, source de la danse-théâtre, auprès de Kurt Joos puis la poursuivit à la prestigieuse Juilliard School of Music de New-York, et auprès de chorégraphes comme José Limon et Antony Tudor. Elle qui fut soliste chez ce dernier et dans la Compagnie Paul Taylor, qui travailla avec Paul Sanasardo et Donya Feuer au sein de la Dance Company, puis au Metropolitan Opera de New-York et au New American Ballet. Elle qui revint danser en Allemagne comme soliste du Folkwang-Ballett en 1962 et travailler avec Kurt Joos auprès de qui elle fit très vite fonction d’assistante. Elle qui se produisit au Festival de Salzbourg en 1968 en compagnie du danseur chorégraphe Jean Cébron, puis qui devint directrice artistique de la section danse à la Folkwang-Hochschule d’Essen jusqu’en 1973 – avant de le re-devenir entre 1983 et 1989 -. Elle qui fut invitée par Arno Wüstenhöfer, directeur du centre artistique Wuppertaler Bühnen à donner des cours de danse moderne dès 1972, puis à rejoindre la troupe l’année suivante, lui laissant une grande marge de manœuvre pour faire venir de jeunes danseurs, ce qu’elle fit en invitant Dominique Mercy, rencontré aux États-Unis à qui elle confia les premiers rôles. Elle qui, en 1975, monta Orphée et Eurydice de Glück et l’emblématique Sacre du Printemps de Stravinsky auquel s’affrontent les plus grands chorégraphes. Elle qui donna son nom au Tanztheater Wuppertal Pina Bausch et qui prit la décision, en 1976, lors d’une soirée consacrée aux Sept péchés capitaux sur un texte de Bertolt Brecht et une musique de Kurt Weil, d’expérimenter d’autres langages artistiques en rompant avec les formes traditionnelles de la danse. Elle qui introduisit en Allemagne comme sur la scène internationale, le concept de danse-théâtre qu’elle développera tout au long de son travail et qui, au départ, fera face à de nombreuses critiques, avant qu’elles ne s’estompent jusqu’à l’inversion de la courbe et la manifestation d’une ferveur généralisée.

Dans ce contexte, le partenariat noué avec le Théâtre de la Ville dès 1978, fut une plateforme pour le Tanztheater Wuppertal qui lui donna, en France, une belle visibilité. La fidélité de son directeur, Gérard Violette, à l’égard des artistes, permit à la troupe de présenter à Paris plus d’une trentaine de spectacles, créations mondiales pour beaucoup d’entre eux dont les plus emblématiques comme Café Müller en 1981/82 et Kontakthof dans sa première version en 1986/87, dans une seconde version en 2000, avec des dames et messieurs de 65 ans et plus, recrutés par annonces, et dans une troisième version en 2008, avec des jeunes de plus de 14 ans pour laquelle elle acceptera, une fois n’est pas coutume, la présence d’une caméra qui suivra l’évolution des jeunes. * Invitée au Festival d’Avignon en 1983 avec Nelken/Les Œillets, elle débute une fructueuse collaboration avec le scénographe Peter Pabst dont l’originalité du langage s’emboîte merveilleusement à la sienne puis avec la créatrice de costumes Marion Cito. Avec la troupe, Pina Bausch est souvent sur les routes, en tournées dans différents pays, s’imprègne de l’esprit des lieux et y puise l’inspiration pour ses chorégraphies futures.

Emmanuel Demarcy-Mota, actuel directeur du Théâtre de la Ville, reprend le flambeau dans le cadre de la Pina Bausch Foundation et invite aujourd’hui le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch avec trois spectacles : Cristiana Morganti qui a travaillé pendant vingt-deux ans avec la chorégraphe, présente au Théâtre des Abbesses Moving with Pina ; le partenariat avec Chaillot-Théâtre National de la Danse et avec La Villette/Parc et Grande Halle permet de présenter dans le premier lieu, Bon voyage, Bob, chorégraphie de Alan Lucien Øyen et dans le second, Since She, chorégraphie de Dimitris Papaioannou. Une nouvelle étape pour la troupe qui, pour la première fois, fait appel à des chorégraphes extérieurs. Atelier, conférence, projections et présentation du livre Danser Pina* sont par ailleurs proposées.

Chorégraphe, écrivain et metteur en scène originaire de Bergen, en Norvège, artiste en résidence à l’Opéra de sa ville et dirigeant sa propre compagnie, Winter Guests, créée en 2004, Alan Lucien Øyen est un jeune artiste déjà très repéré. Il a approché les danseurs/danseuses du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch avec beaucoup de doigté pour entrer en connaissance, observer, écouter, faire raconter, découvrant que sa manière de travailler n’était pas si loin de celle de la chorégraphe allemande. Il a collecté les paroles et histoires venant des interprètes, amassé des matériaux, conçu le scénario et écrit le texte de Bon voyage, Bob. Le spectacle est théâtral et chorégraphique, avec un texte en bilingue français/anglais sur-titré dans l’une ou l’autre langue (traduction et sur-titrage Harold Manning). On y parle de deuil et de mort tout en étant dans l’exact esprit Pina, dans ses esthétiques : une longue soirée (trois heures) qui permet de développer un propos, des idées, la place de chaque danseur/danseuse dans la chorégraphie où se mêlent ceux/celles qui avaient travaillé avec elle ainsi que de nouveaux venus, des actions en solo et/ou collectives, l’importance de la scénographie – praticables qui, en une valse incessante, composent et décomposent les espaces de vie et de l’inconscient, comme le serait un défilé d’images projetées ouvrant sur des passages, des labyrinthes et des dédales, et comportant de nombreuses portes d’où surgissent les danseurs acteurs (scénographie Alex Eales ) – L’invention sobre et pleine de grâce des costumes (réalisés par Stine Sjøgren, assisté d’Anna Lena Dresia), la fluidité des corps.

Le spectacle s’est construit à la manière d’un montage de films ou de collages, séquence après séquence dans un entremêlement d’histoires pleines d’étrangeté, qui font voyager nos imaginaires. On pourrait être dans un studio de cinéma avant et pendant le tournage – il y a d’ailleurs à un moment, une caméra sur scène -. Les quinze danseurs/danseuses exécutent des gestes en apparence banals, dans une atmosphère à la Edward Hopper, avec le réalisme du quotidien et pourtant le mystère, avec un côté cinématographique et la capacité de suggestion, comme dans l’œuvre picturale. Derrière les praticables aux papiers à fleurs, qui s’encastrent et s’écartent parfois à peine, la scène se poursuit, on ne peut que l’imaginer. On est dans un temps décalé, arrêté, dans le dedans dehors, dans l’illusion et l’abandon, dans une atmosphère partagée entre vide et trop-plein, dans des rencontres, dans la poésie. Sous la houlette de Alan Lucien Øyen la troupe cultive la poésie et la théâtralité avec la même puissance d’évocation et comme elle l’a toujours fait, forte du passage de relais et de la transmission entre générations, par la force des images : les cheveux dans le vent (du ventilateur) ; le petit foulard qui se soulève ; le manteau de satin rose gonflé comme une montgolfière ; le cheval bais dans la cuisine, poétique à la Chagall ; un ange qui passe, sorti de nulle part ; une douche de sable. Il y a de la force et de la folie, de l’étrangeté et de l’onirisme.

Le voyage comme métaphore et la mort en écho forment la trame du spectacle, exorcisée par la parole, le geste et le dessin à la craie – disparition du frère, de la grand-mère, du père et jusqu’aux funérailles finales sous la neige, dignement orchestrées -. Tout parle de Pina, jusqu’au mouvement d’ensemble qui ferme le spectacle et célèbre la vie. Et comme une vague qui revient sur le sable, la scène dernière se superpose à la première comme le passé recouvre le présent. Il y a dans Bon voyage, Bob, l’énergie et la plénitude du geste dans un rapport musique/corps très réussi. Il y a de l’émotion et de la gravité. Quand tombe le rideau de fer, seule une chaise vide reste sur le devant de la scène, hautement symbolique.

Brigitte Rémer, le 5 juillet 2019

Avec :  Regina Advento, Pau Aran Gimeno, Emma Barrowman, Rainer Behr, Andrey Berezin, Çagdas Ermis, Jonathan Fredrickson, Nayoung Kim, Douglas Letheren, Nazareth Panadero, Helena Pikon, Julie Shanahan, Christopher Tandy, Stephanie Troyak, Aida Vainieri, Tsai-Chin Yu – scénographie Alex Eales – costumes Stine Sjøgren, assisté d’Anna Lena Dresia – collaborations artistiques Daniel Proietto, Andrew Wale – son Gunnar Innvær – lumières Martin Flack – traduction et surtitrage Harold Manning – direction de répétition Daphnis Kokkinos, assisté de Bénédicte Billiet.

Du 29 juin au 3 juillet 2019 –  Théâtre de Chaillot, place du Trocadéro. 75016 –  01 53 65 30 00 ou www.theatre-chaillot.fr – www.pinabausch.org – Du 8 au 11 juillet Since She, conçu et dirigé par Dimitris Papaioannou, à La Villette – Site : www.theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77.

*Les Rêves dansants – Sur les pas de Pina Bausch, film de Anne Linsel et Rainer Hoffmann, DVD édité en 2011, par Jour2fête (www.jour2fête.fr) – * Danser Pina, photos de Laurent Philippe, texte de Rosita Boisseau.

Le Lac des Cygnes

© Agathe Poupeney

Chorégraphie Radhouane El Meddeb – Musique Piotr Ilitch Tchaïkovski – Pièce pour 32 danseurs, Ballet de l’Opéra national du Rhin, Compagnie de Soi – Orchestre Philharmonique de Strasbourg, à Chaillot/Théâtre national de la Danse – en collaboration avec le Printemps de la danse arabe.

Reprenant le scénario de l’intemporel Lac des Cygnes, évocation purement romantique liée à la danse classique pendant de nombreuses années, il est intéressant de réentendre le conte pour en comprendre les adaptations : Venant de fêter sa majorité, le jeune prince Siegfried se voit contraint par sa mère de se choisir une épouse au cours d’un grand bal qu’elle organise. Mécontent, il erre la nuit dans la forêt et admire une passée de cygnes qu’il croise. Il s’apprête à tirer sur l’un d’eux mais apparaît devant lui, comme par magie, une belle jeune femme couverte de plumes blanches. Le coup de foudre est réciproque et Odette lui raconte l’histoire du sorcier von Rothbart qui lui a jeté un sort, la transformant en cygne le jour et lui permettant de redevenir femme la nuit. Le lac est fait des larmes de ses parents, morts au même moment. Siegfried, fou amoureux voudrait récupérer la belle et élucubre des plans. Le jour du bal, se présentent le sorcier et sa fille Odile, tous deux métamorphosés. Odile est le sosie d’Odette et Siegfried tombe dans le piège, promettant à celle qu’il prend pour son aimée, des noces prochaines. Au moment de la célébration apparaît Odette en majesté. Devant sa terrible erreur, Siegfried court vers le lac des cygnes. Plusieurs versions clôturent dans un climat de pur romantisme, douleur et mort à la clé.

Noureev fut la figure phare du Prince, il avait monté le ballet en 1984 à l’Opéra de Paris. Il expliquait sa vision du ballet en ces termes : « Le lac des cygnes est pour moi une longue rêverie du prince Siegfried… Celui-ci, nourri de lectures romantiques qui ont exalté son désir d’infini, refuse la réalité du pouvoir et du mariage que lui imposent son précepteur et sa mère…  C’est lui qui, pour échapper au destin qu’on lui prépare, fait entrer dans sa vie la vision du lac, cet « ailleurs » auquel il aspire. Un amour idéalisé naît dans sa tête avec l’interdit qu’il représente. Le cygne blanc est la femme intouchable, le cygne noir en est le miroir inversé. Aussi, quand le rêve s’évanouit, la raison du prince ne saurait y survivre. »

Une toute autre vision, non moins romantique et d’une grande beauté est proposée aujourd’hui, celle de Radhouane El Meddeb qui créé ce Lac des Cygnes avec le Ballet de l’Opéra national du Rhin dirigé par Bruno Bouché. Il déconstruit le mythe et les actes tels qu’écrits, y ajoute l’humour et la liberté, tout en rappelant la tradition : derrière un voile, un lustre imposant tombe en fond de scène côté jardin et un tutu géant est suspendu côté cour. Des portants de chaque côté du plateau sur lesquels sont accrochés des tutus blancs, font aussi référence au ballet classique et à ses conventions (scénographie de Annie Tolleter). Les trente-deux danseurs sont quasiment présents sur scène pendant tout le ballet. « Je fais du Lac un réservoir d’espoir, un lieu de renouvellement contre la perte et l’oubli » dit le chorégraphe. Les costumes (de Celestina Agostino) sont sublimes et parlent aussi de tradition par la noblesse des tissus, les broderies et dentelles, ils sont en même temps d’une grande invention et contemporanéité, donnant une impression de fragilité et d’unité dans leur diversité.

En s’attaquant à ce monument, Radhouane El Meddeb, homme de théâtre avant d’être chorégraphe, travaillant entre la Tunisie et la France, en fait une lecture fine et pertinente qui l’éclaire, dans une interprétation personnelle et singulière. Il s’approprie le mythe et parle d’altérité. Ici pas de solistes, tous les danseurs sont à un moment le prince, et les danseuses Odette, les protagonistes se démultiplient. Même si la dramaturgie ne privilégie pas la relation entre Odette et le Prince, on remarque le charisme de Riku Ota, prince du début avant de redevenir cygne et le magnétisme de Céline Nuningé en Odette. La question du genre est aussi posée par le chorégraphe se donnant toute liberté d’inverser le féminin et le masculin. Ainsi les solos et variations se répartissent entre les danseurs et danseuses, dont l’excellence est à saluer.

Dans sa réinterprétation chorégraphique du Lac des cygnes, Radhouane El Meddeb croise l’imaginaire et invite la grâce de manière hybride et loufoque, dépouillée et harmonieuse. Le symbolique y est en action dans un mouvement de balancier entre forme classique et liberté d’invention. Ainsi, le geste, individuel d’abord, puis collectif, de délacer les chaussons et les pointes, et de les jeter dans un coin du plateau, peut être compris comme un clin d’œil à l’abandon du langage académique. Ainsi le dernier tableau comme un retour au mythe, par la mort de Siegfried après la disparition de sa bien-aimée, le cygne blanc.

Les lumières d’Éric Wurtz irisent le délicat rideau de fond. Une grande expressivité et une puissante Intensité émotionnelle habitent le spectacle.

Brigitte Rémer, le 2 avril 2019

Avec les danseurs du Ballet de l’Opéra national du Rhin : Monica Barbotte, Érika Bouvard, Susie Buisson, Marin Delavaud, Pierre Doncq, Ana-Karina Enriquez-Gonzalez, Hector Ferrer, Brett Fukuda, Eureka Fukuoka, Thomas Hinterberger, Misako Kato, Pierre-Émile Lemieux-Venne, Renjie Ma, Stéphanie Madec-Van Hoorde, Francesca Masutti, Céline Nunigé, Riku Ota, Alice Pernão, Maria-Sara Richter, Marwik Schmitt, Wendy Tadrous, Alexandre Van Hoorde, Hénoc Waysenson, Dongting Xing. Scénographie Annie Tolleter – lumières Eric Wurtz – costumes Celestina Agostino – direction artistique Bruno Bouché – maîtres de ballet Claude Agrafeil, Adrien Boissinnet – direction technique Jérôme Duvauchelle – régie générale Boyd Lau – pianiste Maxime Georges – machinerie Jérôme Neff – régie lumières Aymeric-Cottereau – accessoires Régis Mayot – habillement Kali Fortin – régie son David Schweitzer.

Du 27 au 30 mars 2019, à Chaillot-Théâtre national de la Danse, Place du Trocadéro, 75016 – métro : Trocadéro – tél. : 01 53 65 30 00 – site : www.theatre-chaillot.fr

Gravité

© Jean-Claude Carbonne

Chorégraphie Angelin Preljocaj, à Chaillot-Théâtre national de la danse.

« La gravitation est l’une des quatre forces fondamentales qui régissent l’univers. Elle désigne l’attraction de deux masses. Elle est invisible, impalpable, immanente. C’est pourtant elle qui crée ce qu’on appelle la pesanteur. Depuis des années, les notions de poids, d’espace, de vitesse et de masse ont traversé de façon intuitive ma recherche chorégraphique » dit Angelin Preljocaj qui inscrit son travail dans un mouvement de balancier. Tantôt il l’oriente vers le narratif, comme ses chorégraphies Blanche-Neige, Roméo et Juliette ou Le Parc, créé pour l’Opéra de Paris, en témoignent, tantôt il plonge dans des recherches fondamentales pour élaborer une écriture-matériau « comme on le fait avec la glaise » et se nourrit du narratif.

Gravité, un concept abstrait en même temps que concret pour le chorégraphe, fait partie de ses recherches laboratoires pour un langage chorégraphique nouveau. La pièce est construite en chapitres musicaux thématiques, mis en relation avec des oeuvres musicales de différents styles qui donnent à la chorégraphie et au public différentes saveurs : Johann Sebastian Bach, Maurice Ravel, Iannis Xenakis, Dimitri Chostakovitch, Daft Punk, Philip Glass, 79D. Le tout s’articule en un geste chorégraphique fort.

L’ouverture de Gravité se danse en relation avec le sol, on se croirait au centre de la terre : une douzaine de danseuses et danseurs, jambes nues et justaucorps noirs se déplacent en rampant et se mêlent en un flux et un reflux continus. Les jambes blanches attirent le regard qui suit les figures-hiéroglyphes. Le courant et l’impulsion musicale, comme par temps de grand vent, les incitent à se redresser. Chaque séquence repousse les limites du corps et travaille sur des tonalités de gravités. Les danseurs cherchent à se libérer de la pesanteur, par suspension ou par pulsions, et de l’idéal de la danse classique, en résistant à l’élévation. Le chorégraphe pourtant se promène avec virtuosité dans un vocabulaire néo-classique où la gravité est un poids qui redescend vers le sol, et les danseurs en solos, duos, trios ou mouvements collectifs en matérialisent les lois de l’attraction avec une grâce infinie.

La dernière partie du spectacle réserve une belle surprise et ouvre sur les premières notes du Boléro de Ravel qu’Angelin Preljocaj amène avec subtilité et naturel. Et le spectateur se laisse glisser dans ce trou noir musical, black hole au sens où Stephen Hawking – qui applique les lois de la physique quantique à la cosmologie – dont on entend quelques mots de l’aventure spatiale juste avant, l’entend. « L’idée du trou noir que l’on peut définir comme l’objet cosmologique le plus dense et qui engloutit tout ce qui l’approche » à l’origine de la quête du chorégraphe impose sa circularité, développe la notion de gravité où tout tourne autour d’un centre et mène à la transe. Partant de cette idée philosophique, le Boléro s’est imposé à Angelin Preljocaj comme texture idéale servant son propos. Avec les danseurs il s’est engouffré dans ce pari risqué de le danser, et c’est une pure merveille. Après Béjart il fallait oser. Cette masse blanche formée par les danseurs comme un magma ondulant puis bouillonnant est d’une force et d’une beauté sidérante. Et le solo final de la danseuse (Isabel Garcia Lopez) alors que tous sont au sol et ont rejoint le trou noir, offre, par sa majestueuse lenteur, une intense densité.

Né en France de parents albanais, Angelin Preljocaj s’est formé en France et aux États-Unis, a créé sa compagnie le Ballet Preljocaj en 1984, a chorégraphié une cinquantaine de pièces, du solo aux grandes formes. Preljocaj est ceinture noire de judo et reconnaît l’influence des arts martiaux dans sa démarche, par la connaissance de l’autre corps que cela lui a donnée, les portés, le contact. Depuis octobre 2006, il est directeur artistique du Pavillon Noir à Aix-en-Provence, centre chorégraphique national construit par Rudy Ricciotti, où il travaille avec les vingt-quatre danseurs permanents du Ballet. Il aime à créer des synergies avec d’autres artistes et s’ouvre à différentes disciplines comme la musique, les arts plastiques, le design, la mode et la littérature. Ses créations sont reprises au répertoire de nombreuses compagnies comme La Scala de Milan, le New York City Ballet et le Ballet de l’Opéra national de Paris. Il s’intéresse aussi au cinéma et a réalisé plusieurs films.

La puissance et la facture de ses ballets reposent aussi sur l’art de s’entourer. Les costumes d’Igor Chapurin, styliste de haut vol né en Russie, tombé dans la mode par hérédité, et qui tout jeune y a développé son imaginaire et ses talents de jeune créateur, sont pour Gravité de toute beauté et d’une grande simplicité. De l’ouverture en noir profond au dernier fragment blanc éclatant, ce collaborateur du Bolchoï, joue des transparences, plissés, cœurs croisés et lignes de fuite avec majesté. Éric Soyer, créateur lumières et d’espaces lumineux, a, dans sa palette, une belle expérience et une diversification des arts. Il conçoit des éclairages dans les domaines des arts de la rue, de la musique, de l’opéra, du théâtre et de la danse, en France et en Europe. Il accompagne subtilement le spectacle, créant des environnements lumières en dialogue avec le plateau, danseurs, costumes et musiques réunis.

C’est un grand plaisir de suivre le voyage en Gravité proposé par Angelin Preljocaj, à la recherche perpétuelle de l’épure et du Beau. Il fait bouger ses danseurs à l’unisson, dans des mouvements partagés, une même énergie et une respiration commune. Il crée ici un langage chorégraphique de la gravité et une grammaire des formes dans laquelle l’effet kaléidoscope enrichit le danser ensemble.  « J’aime la virtuosité dit-il, c’est pourtant très critiqué. » La virtuosité est artisanale et le fruit d’un long et magnifique travail.

 Brigitte Rémer, le 13 février 2019

Avec les danseurs : Baptiste Coissieu, Leonardo Cremaschi, Marius Delcourt, Mirea Delogu, Léa De Natale, Antoine Dubois, Isabel Garcia Lopez, Véronique Giasson, Florette Jager, Laurent Le Gall, Théa Martin, Victor Martinez Caliz, Nuriya Nagimova – chorégraphie Angelin Preljocaj – costumes Igor Chapurin – lumières Éric Soyer – assistant, adjoint à la direction artistique Youri Aharon Van den Bosch – assistante répétitrice Cécile Médour – choréologue Dany Lévêque – Gravité fut présenté dans le cadre de la Biennale de la danse de Lyon, en  2018.

Du 7 au 22 février 2019, à Chaillot-Théâtre National de la Danse, 1 place du Trocadéro – 75116 Paris – Tél. : 01 53 65 30 00 – Site : www.theatre-chaillot.fr

Wonderful One

© Jeanne Garraud

Chorégraphie Abou Lagraa, Compagnie La Baraka, à Chaillot-Théâtre national de la danse.

Deux parties composent le spectacle et s’enchaînent après une courte pause lumière. La première met en vis-à-vis un duo de danseurs, l’un grand et charpenté, l’autre plus petit et étroit. Une construction en pierre, blanche, de type cabane dimension jeux d’enfants ou semblable par son carré parfait à un socle évidé pour statue, défini le territoire que les deux hommes s’arrachent, comme deux fauves, dans une vive tension, une certaine ruse et un grand paroxysme. Combat autant que danse, la pièce construit ce dialogue entre désirs et contradictions, violences et provocations, en plusieurs phases.

Musique et chorégraphie s’interpénètrent sur l’œuvre de Claudio Monteverdi, Le Combat de Tancrède et Clorinde, dont la première représentation eut lieu lors du carnaval de Venise de 1624 et dans laquelle « Tancrède, prenant Clorinde pour un homme, veut se mesurer avec elle dans l’épreuve des armes » dit le livret. Le narrateur raconte le combat de Tancrède, preux chevalier, contre Clorinde, belle musulmane déguisée en soldat, dont il est amoureux. Seule connexion à l’histoire, ici, la différence de morphologie des danseurs qui appelle ce féminin-masculin. « Toi, qui mets tant d’ardeur à me poursuivre, que veux-tu ? » demande Clorinde. « La guerre et la mort » répond Tancrède. L’œuvre est théâtrale et les danseurs, Ludovic Collura et Pascal Beugré-Tellier, l’habitent, en toute liberté, dans un duo-duel de belle intensité. La notation chorégraphique suit de près la notation musicale, dans un travail de haute précision qui, à de courts moments, se glisse dans le mélodrame.

La fin du duo est marquée par l’entrée d’une femme qui prend place auprès des danseurs immobilisés, faisant le lien avec la seconde partie. Suspension quelques minutes, le temps de la mise en place d’éléments scénographiques : trois grands praticables, mobiles et en métal, représentation de moucharabiehs qui ont pour fonction de cloisonner les espaces et les mondes (scénographie Quentin Lugnier, créateur lumière Marco Giusti). Deux danseuses de l’autre côté, et un danseur, tracent leurs chemins à travers les interdits (Sandra Savin, Antonia Vitti et Ludovic Collura). Les femmes marchent, avec détermination. Jeux de séduction, regards, ressassement, observation, jalousies, réconciliation, déplacements des praticables qui enferment, changements de direction. Différentes couleurs musicales, toutes issues du Moyen-Orient, accompagnent ces rencontres et ruptures, provocations, incitations, excitations : le chant byzantin de Sœur Marie Keyrouz la Libanaise, les mélopées classiques de L’Astre d’Orient, l’Égyptienne Oum Kalthoum accompagnée de son grand orchestre, les Percussions de Fez qui entraînent les danseurs dans une transe finale fermant le spectacle.

Depuis ses premières pièces avec sa compagnie La Baraka qu’il a fondée en 1997, Abou Lagraa, chorégraphe et danseur, dialogue avec les artistes qui l’entourent et creuse son sillon. Il monte depuis plusieurs années des projets avec l’Algérie, revenant à la source, crée le Ballet contemporain d’Alger en 2010. Il y présente Nya, une première pièce et y puise son inspiration pour El Djoudour/Les Racines, spectacle montré pour l’ouverture de Marseille-Provence 2013, Capitale Européenne de la Culture, puis à Chaillot. Artiste associé dans plusieurs centres chorégraphiques, Abou Lagraa et sa compagnie habitent un nouvel espace dédié à la création, la Chapelle Sainte-Marie, à Annonay. Avec Wonderful One/Un Merveilleux, danseuses et danseurs passent de l’état guerrier à l’état amoureux avec beaucoup de flexibilité et de virtuosité, se croisant sur le thème du masculin-féminin.   

  Brigitte Rémer, le 20 janvier 2019

Avec Pascal Beugré-Tellier, Ludovic Collura, Sandra Savin, Antonia Vitti – scénographie Quentin Lugnier – lumières Marco Giusti – costumes Maïté Chantrel – crédits musicaux : Le Combat de Tancrède et Clorinde de Claudio Monteverdi, Sœur Marie Keyrouz, Oum Kalthoum, Percussions de Fez – Musique additionnelle et arrangements musicaux Olivier Innocenti.

16 au 24 janvier 2019, à Chaillot-Théâtre national de la danse, 1 Place du Trocadéro, Paris – Tél. : 01 53 65 30 00 – Site www.theatre-chaillot.fr

The Idiot

© Abe Akihito

De et avec Saburo Teshigawara et Rihoko Sato, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris et de  Japonismes 2018, à Chaillot/Théâtre National de la Danse.

A la base de l’inspiration pour cette pièce dansée intitulée The Idiot, le roman de Dostoïevski, dans un lointain arrière-plan. Nous ne sommes pas dans la vision du tableau du peintre Hans Holbein le Jeune qui avait tant ému l’auteur russe, Saburo Teshigawara chorégraphe et danseur, créateur lumières et costumes, concepteur du montage musical, donne son interprétation du prince Mychkine. Il est accompagné de la danseuse Rihoko Sato dans le personnage de Nastassia Filippovna, sa fiancée. Seuls liens visibles au texte, les crises d’épilepsie du Prince ainsi que la mort de Nastassia, dans le roman, assassinée par Rogojine. « Je savais qu’il était impossible de créer une chorégraphie tirée d’un tel roman, mais cette impossibilité a été la clef pour approcher et créer quelque chose de complètement neuf. Une danse qui existe seulement dans l’instant présent » dit le chorégraphe.

Dans la vision très personnelle du chorégraphe, tout est danse, mouvement, grâce et maîtrise. Il crée le trouble dès le début du spectacle dans un travail plasticien, accrochant sur écran en fond de scène, un astre blafard mi-lune, mi-soleil au coucher. La lumière qu’il compose vacille pendant toute la pièce, comme l’esprit du Prince et les duos succèdent aux solos, créant l’ambigüité du double. Troublant cette belle harmonie à un moment donné et comme un cauchemar du Prince, une silhouette au masque de rat traverse subrepticement le plateau.

Le travail du corps et la gestuelle chez Saburo Teshigawara sont éblouissants, ses mains sont volubiles comme des papillons, il sculpte l’air et décline tous les registres, de la danse au butō, de l’esquisse au mimodrame. Rihoko Sato, sa complice depuis plus d’une vingtaine d’années, apparaît et disparaît dans un tourbillon de la vie, vêtue de robes noires de toute beauté, voile, satin et coton ajusté, qu’il a réalisées. Rihoko Sato dégage une grâce dans ses déplacements arabesques, ses bras ondulent et cisèlent l’espace. Tous deux forment une sorte de Janus, jouent des équilibres et dialoguent avec sensibilité. « Nous sommes comme deux miroirs qui se renvoient la lumière » dit-il en parlant de leur collaboration. Et « chaque mouvement a sa raison d’être » ajoute le chorégraphe.

Peintre et sculpteur, Saburo Teshigawara a fondé sa compagnie, Karas – qui signifie Corbeau –  en 1985 et s’inscrit dans le mouvement de la danse contemporaine de manière forte et singulière. Sa danse est incandescente et hypnotique même si l’assemblage des musiques enregistrées faisant alterner voix, musique classique et rythmes contemporains manque ici de couleur et sature, malgré la valse n°2 de Chostakovitch. Ses œuvres précédentes, Flexible Silence avec l’Ensemble Intercontemporain, Glass Tooth ou Miroku, témoignaient déjà de sa créativité. Le Festival d’Automne l’invite cette année et Chaillot-Théâtre National de la Danse l’accueille, dans le cadre de Japonismes 2018. Saburo Teshigawara a créé plusieurs pièces pour le Nederlands Dans Theater, le Ballet de l’Opéra de Paris, le Ballet de Frankfurt à l’invitation de William Forsythe et bien d’autres. Il nous introduit ici dans son Empire des signes, chargé de signifiants à décoder, notamment dans son rapport à Dostoievski.

Brigitte Rémer, le 6 octobre 2018

Avec Saburo Teshigawara et Rihoko Sato – direction, lumières, costumes, collage musical, Saburo Teshigawara – collaboration artistique Rihoko Sato – coordination technique, assistant lumières Sergio Pessanha – assistant lumières Hiroki Shimizu – habilleuse Mie Kawamura.

Du 27 septembre au 5 octobre 2018, à Chaillot/Théâtre National de la Danse, 1 place du Trocadéro. 75116 Paris – Tél. : 01 53 65 30 00 – www.theatre-chaillot.fr

 

The Keeper

© Antoine Repesse

Chorégraphie de Samar Haddad King et Amir Nizar Zuabi – répétitions ouvertes dans le cadre du dispositif la Fabrique Chaillot et du Printemps de la Danse Arabe de l’Institut du Monde Arabe.

La chorégraphe américano-palestinienne Samar Haddad King, poursuit son travail de recherche sur The Keeper/Le Gardien, travail engagé en collaboration avec le dramaturge Amir Nizar Zauabi. Elle présente le résultat de ce work in progress après un mois de résidence avec son équipe, dans le cadre de la Fabrique Chaillot. Sa réflexion touche aux relations qu’entretiennent tout homme et toute femme, à leur terre, à la notion d’identité et d’appartenance.

Quand on entre dans le Studio Maurice Béjart de la salle Firmin Gémier, l’ambiance est au travail : danseurs et acteurs s’échauffent. Deux trois fleurs blanches dans des pots, une armoire, un lit. Samar Haddad King et Amir Nizar Zuabi présentent le contexte de leur travail où deux disciplines se mêlent, la danse et le théâtre, deux mondes et processus différents.

Le spectacle s’ouvre sur un couple perdu dans une ville pleine de bruit et de fureur, au rythme d’un battement de cœur. Tout est affolé, les voitures, les travaux, il y a quelque chose de mécanique et de déshumanisé dans ce chaos. Ils arrivent dans une chambre où l’homme est contraint de s’étendre, souffrant. On est transporté dans le contexte d’un d’hôpital où le mot incurable est énoncé, où le couple se sépare. Il la remercie, elle est anéantie. Apparaît l’équipe médicale qui prend en charge le patient et le teste. Il résiste. On est dans le jeu et le geste contrasté, entre mobilité et immobilité – mobilité des gens du ménage et de leur phobie du propre, immobilité de l’homme et de la femme au charriot, comme pétrifiés. On ne sait ce qui est du fantasme ou de la réalité. Déformation, agitation, accélération, décélération se succèdent. Des fleurs blanches arrivent dans la chambre. Le symbole de la terre se met en marche.

La terre se renverse, à partir des fleurs d’abord, puis se déverse et se brise sous le lit comme une vague. L’un se couche et se recouvre de terre, s’enfouit, signe d’une mort annoncée. Imaginaire, visions, mirages, illusions ? Quatre personnes rampent comme des vers de terre. Lui, se recroqueville et s’efface, dans sa camisole chimique. Solos, duos et mouvements de groupe se succèdent dans ce contexte hospitalier fantasmé, entre fusion et dévoration. Dans le dialogue, celui qui écoute est comme possédé, celui qui s’adresse voudrait garder la maitrise. L’un parle, l’autre danse. L’élue, devenue autre, s’approche de lui en une danse érotique. Il reste sans réaction. Elle le recouvre de terre avec rage. Il se dégage.

S’ensuit une dernière séquence, celle de la mort. Des fleurs blanches se mêlent à la terre qui recouvre presque tout le plateau. Il se relève, prend une pelle sous son matelas et tient le rôle du fossoyeur. Il creuse sa tombe et raconte l’histoire de sa grand-mère : « On a enterré ma grand-mère j’avais quinze ans. Elle avait dix-sept ans de plus que moi… » Le texte arabe, sous-titré en anglais, s’inscrit en fond de scène. L’une des danseuses l’incarne et danse, comme désarticulée. Il jette sur elle de grandes pelletées de terre, comme il l’a fait peut-être sur la tombe de cette grand-mère bien aimée. Il la jette compulsivement et recouvre la danseuse, comme une emmurée vivante. Le geste est fort. Puis il agonise sur son lit, six personnes autour de lui, comme des âmes mortes. L’élue tente de le réanimer, prend son souffle au plus profond et respire longuement pour et avec lui, mais l’homme s’enfonce et disparaît, spectateur des derniers instants de sa vie.

Le jeu subtil qui se tisse entre danseurs et acteurs venant de tous les points du monde, dans ce travail encore en recherche, mène du réalisme à l’abstraction, du tragique au burlesque, du romantisme à l’excès. Très concentrés ils s’inscrivent dans ce mouvement perpétuel de la vie et de la mort où le geste parle et le mot divague, aux frontières de l’impuissance et de l’absurde. La terre est leur emblème en même temps qu’elle devient étrangère. « La terre nous est étroite » disait Mahmoud Darwich, « elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer. »

Danseuse et chorégraphe, Samar Haddad King fonde et dirige la compagnie Yaa Samar ! Danse Theatre (YSDT), basée entre New York et la Palestine, depuis 2005. Diplômée en chorégraphie du programme Ailey/Fordham Bachelor of Fine Arts de New York, sous la tutelle de Kazuko Hirabayashi elle s’est produite dans de nombreux lieux prestigieux aux États-Unis en même temps qu’elle travaille au Moyen-Orient. Elle a notamment présenté Catching the Butterflies pour Zakharif in Motion en Jordanie en 2010, et travaille en Palestine depuis 2012 où elle a présenté au Festival International de Danse Contemporaine de Ramallah From Dust, puis Bound en 2014, Playground pour le Festival international d’art vidéo et performance si:n en 2013 ; not/tob pour la Biennale Qalandiya Internationale de Palestine, en 2014. Elle développe des programmes d’éducation à la danse en Palestine et soutient le travail de jeunes danseurs palestiniens. Sa démarche à travers les pièces qu’elle présente est transdisciplinaire et trans-nationale elle se tisse étroitement au contexte social dans lequel elle vit. Sa collaboration avec Amir Nizar Zuabi, se développe depuis plusieurs années. Lui est auteur, dramaturge, metteur en scène et directeur du ShiberHur Theater Company. Il travaille entre autres au Young Vic et à la Royal Shakespeare Company de Londres, a présenté ses mises en scène au Festival d’Edimbourg et à Paris au Théâtre des Bouffes du Nord. Il est engagé dans les réseaux européens de théâtre dont United Theaters Europe for artistic achievement.

La Fabrique Chaillot est un dispositif qui offre aux artistes un espace de recherche et un temps de réflexion, un nouveau programme, une belle initiative. Samar Haddad King et Amir Nizar Zuabi s’en sont emparés pour développer un projet ambitieux et explorer un langage qui, entre théâtre et danse, pousse les limites du fond et de la forme pour porter leurs messages. L’Institut du Monde Arabe et sa première édition du Printemps Arabe de la Danse s’inscrit à point nommé comme partenaire.

    Brigitte Rémer, le 20 juin 2018

Chorégraphie : Samar Haddad et Amir Nizar Zuabi
- Avec Khalifa Natour, Samaa Wakeem, Mohammad Smahneh, Fadi Zmorrod, Ayman Safieh, Zoe Rabinowitz, Yukari Osaka

14 et 22 juin 2018, à la Fabrique Chaillot, Chaillot/Théâtre National de la Danse, 1 Place du Trocadéro. 75016. Paris – Métro : Trocadéro. Tél. : 01 53 65 31 00 – Site : www.theatre-chaillot.fr

 

Le Printemps de la danse arabe # 0

© Caroline Tabet

Faire-part de naissance à l’Institut du Monde Arabe, avec le lancement le 18 avril d’une première Biennale de la Danse voulue par son Président Jack Lang, en partenariat avec plusieurs institutions culturelles prestigieuses : Chaillot-Théâtre national de la Danse, l’Atelier de Paris-Centre de développement chorégraphique/Festival June Events, le CentQuatre, le Centre national de la Danse.

En ouverture sont projetés des extraits de comédies musicales égyptiennes des années 50, comme une invitation à entrer dans la danse. Des stars comme Samia Gamal, Fifi Abdou ou Taheya Carioca y sont à l’honneur, séduisantes et sensuelles sous les broderies et voiles, brocarts, lamés, damas brochés et batistes de lin moirés,  dans des palais des mille et une nuits. L’orchestre domine, figure principale, masculine, placé sur un podium. C’est kitch à souhait.

La performance-déambulation du danseur chorégraphe libanais Alexandre Paulikevitch, Tajwal, donne ensuite la liberté de ton. Dans ses voiles rouges incandescents, tantôt vestale et derviche, tantôt éclair et incendie, tantôt momie s’enroulant dans le vocabulaire de l’interdit, il théâtralise avec impertinence le paradoxe de sa vie « entre exaltation et frustration ». Né à Beyrouth, il étudie la danse à Paris – danse folklorique et traditionnelle, ballet classique, danse orientale – et travaille dans la capitale libanaise depuis une douzaine d’années autour de la danse Baladi appelée communément danse du ventre, un fait rare pour un homme du Proche-Orient.

Le programme de ce Printemps de la danse arabe mélange les genres. Wild Cat présenté le 20 avril dans une chorégraphie de Saïdo Lehlouh, travaille un des styles fondateurs de la danse hip hop, le bboying. Quatre hommes, et une femme bondissent avec la détente des félins, s’observent, échangent des signaux et cherchent leurs points d’appui avec une précision d’horlogerie, tout en légèreté et dans la virtuosité de figures acrobatiques. Ils construisent une chorégraphie en contact avec le sol qu’ils frôlent de leurs agilités, se passent le relais et tracent leurs territoires dansés de façon chorale.

Danseur et chorégraphe tunisien, Imed Jemaa fête ses trente ans de danse avec Omda Show, retrace sa carrière et se remémore, sous forme de mimodrame. De l’écoute d’Oum Kalthoum, bien calé dans un fauteuil, à la lecture de son manifeste sur les relations entre l’art et le prince, il joue de zapping et nous emmène dans ses univers-labyrinthes. Les images qu’il propose défilent à toute allure et digressent sur les sentiers de ses interrogations et de son esthétique. Il est une synthèse entre les arts martiaux et la danse contemporaine et profère, par le corps, ses postures appliquées et théâtralisées. Il est entouré d’accessoires et manie l’humour autant que la dérision, la marche sur place comme les entrechats, la bande son cinéma et les écrans de publicité dans lesquels il déborde du cadre.

Dans ce Printemps de la danse arabe, l’IMA annonce aussi pour le 22 avril deux chorégraphies : La première, Heroes, prélude, de Radhouane El Meddeb, artiste associé au CentQuatre jusqu’en 2017, qui s’inspire de l’observation des danseurs s’entraînant librement dans ces espaces ouverts. Il propose une danse sous haute tension, rythmée par les vagues répétitives de la musique de Ravi Shankar et Philip Glass. La seconde, Mother Tongue, premier spectacle solo de Pierre Geagea, danseur et chorégraphe libanais, sur le monde des malentendants. Le 19 juin, sera présenté dans le cadre du Festival June Events, Al-Hakoumou Attakathourou/Fausse couche, qui tend un miroir de la société tunisienne en transition.

Ce premier Printemps de la Danse permet la réflexion sur la place du corps dans les sociétés du Proche et du Moyen-Orient et témoigne de l’actualité artistique dans le monde arabe, de manière ouverte et citoyenne. La manifestation allie différents lieux et institutions emblématiques de la danse à Paris qui s’engagent auprès de l’Institut du Monde Arabe et se fait la chambre d’écho de l’actualité du monde dans lequel nous vivons. Une belle idée qui se construit collectivement, révèle un état d’esprit convivial et exigeant, et des esthétiques très prometteuses à découvrir.

 Brigitte Rémer, le 25 avril 2018

Du 18 avril au 23 juin 2018 : Institut du Monde Arabe, 1, rue des Fossés-Saint-Bernard. 75005. Métro : Jussieu – Toutes informations sur le site : www.imarabe.org

Vu les 18 et 21 avril : Tajwal – chorégraphie et mise en scène Alexandre Paulikevitch – musique Jawad Nawfal – voix Yasmine Hamdan – costumes Krikor Jabotian – lumière Riccardo Clementi  – Wild Cat – chorégraphie Saïdo Lehlouh / Cie Black Sheep, avec Ilyess Benali, Evan Greenaway, Samir el Fatoumi, Timothée Lejolivet, Hugo de Vathaire – création musicale Awir Léon – Omda show – chorégraphie, mise en scène, danse Imed Jemaa – texte Monique akkari – scénographie Souad Ostarcevic – régie plateau et assistant Fethi Ferah – régie et création vidéo Houssem Bitri – régie lumière Sabri Atrous – régie son Walid Walid – A voir :  le 22 avril, à l’IMA Heroes, prélude, conception et chorégraphie Radhouane El Meddeb
-  Mother Tong, chorégraphie Pierre Geagea – le 19 juin, dans le cadre du Festival June Events/ Atelier de Paris-CDCN, Al-Hakoumou Attakathourou/ Fausse couche.

Et aussi, soirée cinéma le 20 avril, à l’IMA : Le feu au cœur de Danielle Arbid – Manta de Valérie Urréa, dans une chorégraphie de Héla Fattoumi et Éric Lamoureux – Electro  Chaâbi de Hind Meddeb – Tables rondes : le 19 avril à 20h30, La danse comme geste citoyen, suivi du film Unstoppable, de Yara Al Hasbani, à l’IMA – le 22 avril à 17h, Le corps libre et entravé, à l’IMA, suivi du film d’Alexandre Roccoli, Hadra  – le 12 juin, 19h, La création chorégraphique dans le monde arabe, au Centre National de la Danse, suivi du film de Blandine Delcroix, Je danserai malgré tout !