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Les Bonnes

Pièce de Jean Genet – mise en scène Carme Portaceli, avec la troupe de la Comédie-Française : Anna Cervinka, Élissa Alloula, Edith Proust – création à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet.

© Agathe Poupeney, col. Comédie Française

Dans ce lieu théâtral hautement symbolique l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, la nouvelle création de l’œuvre magistrale écrite par Jean Genet en 1946, Les Bonnes, représentées par la troupe de la Comédie-Française, fait écho à la création de la pièce par Louis Jouvet dans ce même théâtre, en 1947. Cela évoque les liens qui ont uni le Cartel, auquel appartenait Jouvet, avec d’autres grandes personnalités théâtrales comme Baty, Copeau et Dullin, au Français.

La scénographie d’emblée éveille notre attention. La metteuse en scène Carme Portaceli a choisi de placer l’action non pas dans la chambre de Madame comme l’écrit Genet mais dans la salle de bains. Et cet écrin bleu pétrole de la salle de bains – angle ouvert décalé dans un quart de tour – comme Jouvet l’avait lui-même fait – est une belle trouvaille apportant une certaine proximité. Il permet des jeux d’eau et de miroir renforçant le thème du double et de l’identité, le trouble et la réverbération des rapports de force, de la vulnérabilité par l’eau, de la soumission et de l’intime.

© Agathe Poupeney, col. Comédie Française

La simulation passe par les actions d’habillage-déshabillage, de maquillage, de regards furtifs sur soi et sur les autres. On est au cœur du féminin. Deux vasques devant un grand miroir, une douche dans un coin, les toilettes côté jardin, la baignoire-reine comme autel du sacrifice côté cour, tout est millimétré (scénographie de Paco Azorín, lumières de David Picazo). La salle de bains devient prison où entre luxe et pauvreté se jouent et se déjouent la vie, le travail et la mort. La salle de bains comme un tombeau.

Des roses jetées en début de spectacles comme pour des funérailles envahissent l’espace. Les deux sœurs vaquent, l’une est gantée et nettoie la vitre de la douche, l’autre s’apprête à la métamorphose. On entre de plein fouet dans le jeu de rôle et la violence des échanges. Claire, la sœur cadette, (Edith Proust) lance l’offensive et la révolte face à Solange, l’aînée (Élissa Alloula) aussi remontée mais légèrement inquiète de voir sa sœur si excitée. Claire provoque aussi sa sœur aînée et voudrait se montrer forte et prendre la tête du tandem. Elle distribue les ordres avec force agressivité. « Évitez de me frôler ! Agraffez ! » Cette première scène démarre dans une grande violence, elle est d’ailleurs légèrement surjouée, perdant un peu de la poétique de Genet et du mystère, dans l’ambiguïté des sentiments et les rapports de force entre les sœurs. Solange passe la robe rouge à sa sœur Claire en un rituel savamment réglé entre mépris, moqueries et provocations à la manière de Madame. « Le moindre mot vous paraît une menace… » L’ombre de deux hommes plane aussi sur leur relation : le laitier, Mario, dont elles se seraient toutes deux amourachées, en cachette l’une de l’autre et l’incarcération de l’amant de Madame. Pour se venger de leur patronne, Claire a écrit une lettre de dénonciation, en complicité avec Solange. Et pour conserver l’ascendant sur sa sœur aînée elle se dit prête à l’action et propose de mettre du Gardénal dans la tisane de Madame.

© Agathe Poupeney, col. Comédie Française

Pour quelques instants, les deux servantes vont expulser leur haine, Claire dans le rôle de Madame, la maîtresse, somptueuse dans la robe rouge à trois étages qu’elle porte (costumes Silvia Delagneau) se glissant dans son rôle de dominante, « C’est grâce à moi que tu es ! J’aurai ma couronne … ! » Solange comme servante, soumise et bienveillante, dans son propre rôle, enveloppée dans son tablier gris anthracite. Cette dernière n’est pas en reste et parle de la révolte des bonnes qui monte. « Je vous hais ! » jette-t-elle à de nombreuses reprises, car chacune craint l’autre et se sent menacée.

Quand le téléphone retentit, informant que l’amant était remis en liberté provisoire et donnait rendez-vous à leur maîtresse, faisant vaciller leur projet de mise à mort de Madame, la panique s’installe dans l’idée de se faire démasquer : « Tout nous accuse ! » Puis tout s’accélère au rythme de la serpillère pour nettoyer la maison et ranger les robes avant l’arrivée de leur Maîtresse. Un vol de mouettes s’échappe, projection sur les murs. Le meurtre prend corps comme seule issue possible et se précise « Nous la porterons et la découperons en morceaux. »

© Agathe Poupeney, col. Comédie Française

Quand Madame est de retour (Anna Cervinka), brisée par l’incarcération de son amant, dans un premier temps elles se gardent bien de l’informer de sa libération. Madame prend un bain, son visage s’affiche en quelques selfies sur écran, le rituel de la servante reprend, serviette, vêtement, mots aigres-doux de la maîtresse en chagrin, tilleul servi. La relation floue teintée de perversité et d’érotisme, qui les lie sous couvert de cadeaux, vêtements et maquillage, généreusement distribuées dans le deuil de Monsieur : la robe rouge à Claire, les fourrures à Solange « car Madame est bonne… » Pourtant quelques objets oubliés dans la salle de bains resserrent l’étau sur les deux servantes qui se voient contraintes d’informer leur maîtresse du rendez-vous donné par son amant : le téléphone d’un côté, un réveil de l’autre. Madame alors renaît et se précipite pour se préparer et partir. Les servantes la pressent de boire son tilleul avant de héler un taxi, mais elle ne le boira pas et part, pimpante, dans une robe rose tyrien bien moulante et veste de fourrure.

Dans la scène finale, les murs de la maison s’ouvrent et se soulèvent, tous les repères s’écroulent. « Nous sommes maudites, il faut partir » dit Solange reprochant à sa sœur d’avoir laissé Madame filer. Comme deux lionnes, à nouveau elles s’entre-déchirent. « Partir où ? » lui demande Claire qui, sous le jet de la douche se sent vaincue, avant de reprendre le jeu de rôle et d’être à nouveau Madame portant robe blanche, dans une grande tirade : « Je hais les domestiques… Je suis l’égale de Madame et je marche la tête haute… » Elle se glisse alors dans la baignoire, éclairée par une poursuite, et demande son tilleul servi dans la tasse la plus précieuse de la maison. L’atmosphère est sépulcrale, Solange est prise de peur et voudrait stopper le jeu : « Claire, tu vas trop loin ! » Mais elle apporte à sa sœur le tilleul demandé. Le selfie à nouveau convoque quelques images sur écran, comme pour graver ce moment de la mort. Claire le boit d’une traite avant de s’enfoncer petit à petit dans la baignoire jusqu’à disparaitre, assassinant ainsi symboliquement sa maîtresse, présente en arrière-scène et qui assiste à la séquence.

© Agathe Poupeney, col. C. Française

Dans ce rituel de répétition et comme de possession, se consumant pour devenir une autre et changer de condition sociale, Claire et Solange montrent leur impossibilité d’en sortir. Dans ce jeu qui les oppose et l’expression de leur désarroi elles font monter les enchères un peu comme à la roulette russe pour exprimer leur haine et se venger des différences de classe et des humiliations reçues. À plusieurs reprises au cours du spectacle une petit musique accompagne l’action (conception sonore Jordi Collet).

Directrice du Théâtre national de Catalogne à Barcelone depuis 2020, Carme Portaceli est autrice, dramaturge et metteuse en scène, avec de nombreux spectacles à son actif. Elle s’intéresse aux figures féminines comme Bernarda Alba, Madame Bovary et Anna Karenine autour desquelles elle a travaillé et présenté des spectacles. Dans Les Bonnes, Claire et Solange appartiennent à la même génération que Madame, qu’elles envient autant qu’elles la haïssent et dans les messes noires qu’elles s’inventent, imitant les gestes de Madame et reprenant ses paroles, elles développent une réelle énergie négative, leur exutoire. On a souvent dit que Genet s’était inspiré du fait divers des sœurs Papin qui s’était déroulé une quinzaine d’années auparavant, en 1933, mais il l’a toujours nié. Dans sa Préface à la pièce, il affirmait aussi ne pas avoir écrit un plaidoyer pour la défense des domestiques. Quoiqu’il en soit, la pièce garde une force inouïe et la vision de Carme Portaceli pour les actrices de la Comédie-Française la sert magnifiquement.

Brigitte Rémer, le 22 septembre 2026

Mise en scène Carme Portaceli, avec la troupe de la Comédie-Française : Anna Cervinka, Élissa Alloula, Edith Proust – dramaturgie Inés Boza – scénographie Paco Azorín – costumes Silvia Delagneau – lumières David Picazo – conception sonore Jordi Collet – conception vidéo Yann Philippe – travail chorégraphique Ferran Carvajal – assistanat à la mise en scène Ruth Orthmann – Le décor et les costumes ont été réalisés dans les ateliers de la Comédie-Française – Production Comédie-Française, en coréalisation avec l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet-

Du 17 septembre au 27 octobre 2026 – à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h, 2/4 square de l’Opéra-Louis-Jouvet. 75009 Paris – métro : Auber ou Opéra – Sites : comedie-francaise.fr et athenee-theatre.com – Dans le cadre de la Saison culturelle France-Pologne, le spectacle partira en tournée à Varsovie au Théâtre Polski les 20 et 21 mars 2027. Il sera également présenté de janvier à mars 2027 en République Tchèque, en Suisse et en France.