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À ce stade de la nuit

Texte Maylis de Kerangal – mise en scène Antoine Oppenheim – Avec Sophie Cattani et Peshawa Mahmood, par le Collectif Ildi ! eldi, au Théâtre de Belleville.

© Guillaume Bosson

Le récit est porté par la comédienne, Sophie Cattani, seule en scène, assise au coin d’une table. La radio qu’elle écoute rapporte le naufrage d’un bateau d’exilés près de l’île de Lampedusa. Un sonagramme dessine la courbe de la reconnaissance des sons, ceux de la mer, lancinante, autant que ceux des voix enfouies et disparues (musique Pierre Aviat). Trois-cent-cinquante absents ce jour-là. Sitôt son cœur chavire au fil de la voix et de l’information et son esprit s’évade.

Lampedusa l’amène au souvenir du film emblématique de Luchino Visconti, Le Guépard, sorti en 1963, qu’elle avait vu dans un cinéma de quartier. Le film parle du vacillement de l’aristocratie sicilienne, le film est issu de l’unique roman du taciturne aristocrate Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, seul roman qu’il écrivit et qui fut publié en 1958 à titre posthume. Burt Lancaster y interprète don Fabrizio Corbera, prince de Salina, un aristocrate sicilien dans le tourbillon révolutionnaire du Risorgimento cette période de transition qui mène de l’ordre ancien au nouvel ordre et jusqu’à l’unité italienne, dans la seconde partie du XIXème siècle.

© Guillaume Bosson

L’image de Lancaster et des extraits du Guépard envahissent l’écran de fortune sur lequel la présence de la mer demeure obsédante ainsi que dans la bande-son. On assiste au bal, une séquence monumentale qui conclut le film et montre le prince de Salina spectateur du déclin de son monde face à la bourgeoisie montante. Le bal est un chant du cygne et comme un naufrage.

D’un Lancaster l’autre, le récit nous mène ensuite dans le film de Frank Perry The Swimmer/Le Plongeon où l’acteur à nouveau, dans un tout autre registre, envahit l’écran. En errance, il parcourt un certain chemin initiatique, à sa manière. Certains extraits nous sont aussi donnés à voir de cette critique intimiste et vertigineuse de la vanité du rêve américain.

Le mécanisme de l’écriture de Maylis de Kerangal ne nous fait pourtant pas perdre de vue Lampedusa et le drame des exilés qui risquent leur vie pour un peu de liberté et une vie décente. Son écriture est précise et transparente, superposant les idées et les visions. La liste des noms des pays d’où viennent les migrants est longue dans ces parcours sinistres de maltraitance, au départ pleins d’espoirs. Le geste littéraire de Maylis de Kerangal, ses récits, parlent des déplacements, dans tous les sens du terme – on se souvient entre autres de Réparer les vivants, qu’elle avait écrit en 2014, texte porteur d’une histoire de mort et de vie et d’une course contre la montre pour une transplantation cardiaque, magnifiquement adapté et mis en théâtre par Sylvain Maurice en 2017 (cf. notre article du 30 juin 2017).

© Guillaume Bosson

Dans la mise en scène d’Antoine Oppenheim, après cette incursion en images au pays du cinéma et du rêve, la réalité nous rattrape. Il nous place face à elle par la présence de l’artiste kurde irakien Peshawa Mahmood, peintre, illustrateur, calligraphe et performeur, entré sur le plateau avec discrétion et comme par effraction. Lui-même arrivé en Europe par moultes chemins labyrinthiques risqués et qui dessine à la peinture noire, sous nos yeux, trait par trait, une foule de gens exilés qui nous fait face et nous regarde. On peut regretter son arrivée un peu tardive, même si cela n’enlève rien à la densité du texte porté et habité par la comédienne d’une part, par le trait qu’il pose pour reconstituer une fresque sur ses compagnons de voyage et d’errance, d’autre part.

© Guillaume Bosson

À ce stade de la nuit parle de l’état du monde d’aujourd’hui à travers un récit, celui de Maylis de Kerangal, monde proche de l’écroulement comme Le Guépard l’était, une présence, celle de Peshawa Mahmood, emblématique de ceux qui remettent tout en jeu pour marcher vers une vie libre, et une interprétation, celle de Sophie Cattani qui porte avec densité le récit dans ce va et vient entre l’imaginaire de l’auteure et l’âpre réalité de l’artiste plasticien comme témoin.

Brigitte Rémer, le 11 septembre 2026

Texte Maylis de Kerangal – mise en scène Antoine Oppenheim – avec Sophie Cattani et Peshawa Mahmood – musique Pierre Aviat – scénographie et lumières Cyril Meroni – régie générale et son Guillaume Bosson – création vidéo Antoine Oppenheim et Cyril Meroni – administration de production Charlotte Laquille (Bureau les collectives) – production collectif ildi ! eldi.

Du dimanche 6 au mardi 29 septembre 2026, lundi à 21h15, mardi à 19h15, dimanche à 17h, au Théâtre de Belleville, 16 Passage Piver. 75011- métro : Belleville, ou Goncourt – site : www.theatredebelleville.com – En tournée, du 8 au 11 et du 15 au 18 octobre, Théâtre des Marronniers à Lyon.