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The other place, after Antigone

Texte et mise en scène Alexander Zeldin, en anglais surtitré en français, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, dans le cadre du Festival d’Automne.

© Martin Argyroglo for A Zeldin Company

Une grande maison récemment réaménagée dans laquelle habite une famille : Chris, le propriétaire (Nick Fletcher), sa compagne Erica (Alicia Charles) et son fils Léni (Tylan Grant) ; Issy, la nièce de Chris (Imogen Elliott) récemment revenue dans le giron familial et qui lance son entreprise de récupération de vêtements qu’elle réadapte avant de les vendre ; l’excentrique Tezz ami de la famille (Jerry Killick) qui tournicote autour d’Issy. Une urne déposée sur la table de la salle à manger, côté cour, la cuisine à l’opposé. Une grande baie vitrée donne sur le jardin.  PLusieurs portes et deux escaliers pour monter aux chambres. (Rosanna Vize signe la scénographie et les costumes, les lumières sont de James Farncombe). La maison est celle de l’enfance, elle appartenait à Adam, l’absent.

Issy surveille intensément son mobile qui reçoit des messages de manière répétée. Elle attend sa sœur, Annie (Ella Bruccoleri) en rupture familiale et qui n’est pas revenue depuis de nombreuses années, une personnalité visiblement fragile. Si la famille se réunit autour des cendres du père qui s’est suicidé dix ans auparavant, c’est pour les disperser enfin, et faire que chacun reparte dans la vie sur de nouvelles bases.

© Martin Argyroglo for A Zeldin Company

Arrive enfin Annie, grand sac à dos, plutôt renfrognée, à peine polie. On lui présente la (nouvelle) famille, entre autres Erica et son fils. Quand elle apprend que ce petit rassemblement a pour but de répandre les cendres de son père dans la nature, elle se suspend net et s’y oppose avec virulence. Plane un certain flou au sujet des sentiments des deux sœurs envers leur père, Annie semble avoir noué une relation particulière avec lui, on ne sait pas de quelle planète elle tombe ni ce qu’elle a fait au cours de ces dix ans écoulés, une certaine pathologie à la clé. Le ton monte. On transvase une partie des cendres, on pleure, on crie. Chris tourne les talons quelques instants, elle en profite pour vider l’urne et voler les cendres.

L’oncle ne s’est aperçu de rien, la famille part pour la cérémonie où les attendent quelques amis, fait mine de vider l’urne, tandis qu’Annie restée à la maison monte se coucher. Ce n’est pas dans la chambre de sa sœur qu’elle s’installe mais bel et bien dans le lit conjugal de l’oncle. De retour, tout bascule et Chris l’interroge au sujet des cendres. Fou de rage il vide son sac à dos, les trouve et la colle dehors malgré le froid. Changement radical de cap, Annie a passé les habits du père et se montre détachée, elle déclare maintenant qu’ils peuvent se séparer des cendres parce qu’elle « ne le sent plus » et que cela ne lui importe plus. Au passage, elle attrape son sac et une tente bleue qu’elle reconnaît, posée dans un coin, et la plante dans le jardin juste de l’autre côté de la baie vitrée. Issy pourtant demande à sa sœur de se réconcilier avec l’oncle. Le tête-à-tête avec lui met au jour ce que l’on nomme le secret des familles : Annie et Chris furent amants, les étreintes reprennent, de chaleureuses elles deviennent sauvages, quand paraît Erica, la compagne de Chris.

Le mal est fait mettant l’accent sur la culpabilité de l’oncle – qui reste pétrifié, comme le fut Créon face à la mort de son fils, Hémon, puis de sa femme Eurydice – et la blessure d’Erica, au bord de l’écroulement. Le dialogue entre Annie, qui se dévoile comme manipulatrice et Issy, découvrant cette sœur inconnue qui prétendait lui offrir en un petit carnet la liste de événements heureux qu’elles avaient traversés ensemble, et constatant tant de mensonges, tourne court. Issy la rejette avec mépris. La première sort, suivie de la seconde. Que se passe-t-il sous la tente ? Vraisemblablement un massacre, celui des sœurs. Le jeune Léni qui revient les mains pleines de sang est témoin du désastre. « Ne regarde pas. Ne regardez pas ! » chuchote Chris, défait.

© Martin Argyroglo for A Zeldin Company

Dans cette montée de la tragédie à partir d’un conflit latent et ancien, quelques lazzis de comédie nous sont donnés par la présence de Tezz, l’outsider, qui tombe toujours comme un cheveu sur la soupe et s’occupe des courses et de remplir les verres et qui, dans sa propre vie, semble tout aussi mal en point. « Il y a du mauvais sort dans l’air ! » dit-il… La lumière du spectacle est conçue entre la clinique – éclairage cru d’un grand carré de lumière comme surplombant une table chirurgicale et une tente phosphorescente légèrement fantomatique, comme si le père allait réapparaître au bout du chemin (lumières James Farncombe).

Alexander Zeldin – qui signe le texte et la mise en scène – a imaginé ce scénario sur les rapports de force intra-familiaux à partir d’Antigone de Sophocle et comme réponse à une commande du National Theatre of Great Britain, l’un des grands théâtres subventionnés de Londres. Les deux sœurs et l’autorité de l’oncle, une certaine souffrance chez tous, en trace les contours et exprime la douleur dans ses différentes variations. Depuis plusieurs années, l’auteur-metteur en scène interroge les rapports familiaux, dans le microcosme le plus archaïque de tous, où s’exercent dictature et violences de tous ordres. L’une de ses références est l’auteure et chercheuse universitaire germano-britannique Sophie Lewis à travers notamment son ouvrage Pour en finir avec la famille : abolir prendre soin, s’émanciper, publié en France en 2022. Il avait abordé le sujet déjà dans Confessions, programmé à l’Odéon en octobre 2023 et avait présenté au Théâtre de la Ville/Abbesses en juillet dernier Prendre soin, sur les fractures sociales (cf. nos articles Ubiquité-Cultures des 24 octobre 2023 et 15 juillet 2026).

L’observation quasi clinique qu’il livre des dysfonctionnements familiaux dans une montée vertigineuse de non-événements, génère un climat de plus en plus étouffant jusqu’à la déflagration finale, mystérieuse et inattendue. De nombreux chercheurs ont travaillé sur l’étude des pathologies familiales et de leur impact sur la santé mentale dont Gregory Bateson de l’École de Palo Alto dans une approche systémique, ou encore la psychiatre italienne Mara Selvini Palazzoli. « Le chaos c’est la famille » confirme l’un des personnages de la pièce.

Chez Sophocle, la contradiction se place dans l’incapacité à concilier les lois du sang et les lois de l’État, Antigone mettant la piété familiale et les lois divines au-dessus des décrets humains, le conflit détruit la famille. Le double mouvement que dessine la métaphore d’Alexander Zeldin dans The other place, after Antigone, entre l’autorité de l’oncle et la volonté de sa nièce, mène aussi jusqu’au drame, même résultat.

Brigitte Rémer, le 20 septembre 2026

© Martin Argyroglo for A Zeldin Company

Avec : Ella Bruccoleri, Alicia Charles, Imogen Elliott, Nick Fletcher, Tylan Grant, Jerry Killick – scénographe et costumes Rosanna Vize – lumières James Farncombe – composition musicale Yannis Philippakis – design sonore Josh Anio Grigg – travail gestuel Marcin Rudy – directeur de casting Jacob Sparrow – assistant metteur en scène Sammy J Glover – coordinatrices des scènes d’intimité Katharine Hardman pour EK Intimacy – chorégraphe des combats Sam Lyon-Behan – coach vocal Cathleen McCarron – dramaturgie Faye Merralls, Sasha Milavic Davies – Spectacle conseillé à partir de 15 ans.

Du 19 au 26 septembre 2026, à 20h, dimanche à 15h, samedi 26 septembre à 15h et 20h – Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – tél. : 01 42 74 22 77 – site : theatredeleville-paris.com

Femme de Meydan

Ta’zieh de femmes, présenté par la compagnie Fanous, de Téhéran (Iran) – mise en scène Neda Shahrokhi – texte Enayat Khadem Bashiri – dramaturgie Yassaman Khajehi – musique in situ Maison Persane – vu le 2 juin 2026 à Anis Gras, Le lieu de L’Autre – spectacle en farsi, surtitré en français.

© Anis Gras

Un appel musical invite le public à se rassembler dans la cour autour des acteurs et musiciens, qui dansent en cercle. Il est ensuite convié à les suivre et s’installe dans la salle.

Ils sont une dizaine de la compagnie Fanous qui ont réussi à franchir les frontières pour arriver en France et donner leur spectacle, après un long chemin en bus et un vol de Turquie. Ils arrivent de Téhéran, leur présence ici tient de l’improbable.

La troupe s’est emparée de l’histoire d’Antigone qui constitue la trame du spectacle, la représentation s’inscrit dans un programme de recherche mené par l’Université Clermont Auvergne depuis 2022. Le travail s’appuie à la fois sur des recherches de terrain menées en Iran et en Grèce et sur plusieurs phases d’expérimentation artistique autour des formes rituelles performatives.

© Anis Gras

C’est un work in progress réalisé à partir d’une forme particulière de théâtre dit religieux, le Ta’zieh, qui commémore chaque année le martyre de l’imam Hussein – petit-fils du prophète Mahomet – mort en 680 à la bataille de Kerbala. Traditionnellement cérémonie de deuil, elle est aussi un art dramatique rituel qui met en scène des événements religieux, des récits historiques et mythiques et des contes populaires où se mêlent poésie, musique, chants et chorégraphie. L’Unesco a inscrit le Ta’zieh, sur la Liste du Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité, en 2010. Le Festival d’Automne avait présenté une version du Ta’zieh à Paris et le grand réalisateur iranien Abbas Kiarostami en avait réalisé une installation vidéo-scénique en 2007, Looking at Ta’zieh.

Habituellement exclusivement interprété par des hommes, l’intitulé du spectacle, Ta’zieh de femmes – Femme de Meydan rebat ici les cartes et la troupe est mixte. Meydan est ce lieu public où se tiennent discussions et discours, une agora en quelque sorte, et le mot existe en turc, arabe et ukrainien. En rapport à l’Ukraine on peut aussi penser à la révolution de Maïdan en février 2014, qui avait mené à la destitution par le Parlement du président Ianoukovitch.

© Anis Gras

Un écran est en fond de scène, des images prennent en relais les acteurs présents et portant d’élégants costumes noirs, robes et toges cousues de plis. Certains portent un casque dans lequel sont piquées deux longues plumes de couleurs, les hommes ont une couronne dans les cheveux. Tout est codifié. Des chaises sur lesquelles acteurs et chanteurs prennent place sont disposées de chaque côté du plateau. Le Ta’zieh est chanté autant que dialogué et la représentation ouvre sur Antigone essayant de convaincre Ismène sa sœur, de l’aider à ensevelir leur frère Polynice. « Je suis la bougie et le papillon, le déshonneur de mon siècle, je suis la folle… » chante-t-elle, reprise par le chœur.

Et elle parle de son oncle (Créon) objet de ses cauchemars. Les mondes de la Grèce classique et de l’Iran contemporain se croisent. Même détresse sur scène et sur l’écran. Même scandale familial et même hypocrisie sur la manière de s’habiller, de se coiffer… L’homme tourne en rond et sur lui-même au son du daf et dénonce les libertés prises par sa nièce. Le ton monte. Foulard rouge dans les cheveux, cape noire, il éructe comme un pur-sang. « Bats le tambour ! » ordonne-t-il confirmant l’interdiction d’ensevelir Polynice.

© Anis Gras

Un messager vient annoncer que l’ordre donné a pourtant été bravé, la colère grandit. À la fureur de Créon répond la douceur d’Antigone. Le récit d’une jeune femme sur écran raconte le déclin, puis la mort de son père, écrivain, qui était comme son guide. Sur scène, Antigone désignée comme coupable est capturée et traînée devant Créon qu’elle provoque par un superbe chant. Elle est loin déjà. Ligotée, on voit sa fin arriver malgré la supplique d’Hémon, fils du tyran et amoureux d’elle, et malgré la demande en grâce d’Ismène. « Es-tu audacieux au point de me menacer ? » demande le père au fils.

La sagesse de Tirésias fait ensuite place à la colère de Créon. Le devin le met en garde, énonce ses présages et prédictions, donne des recommandations. Tirésias chante, Créon s’emporte : « Je suis le maître de ce pays ! » hurle-t-il. Quand monte la musique, le destin d’Antigone est scellé. « Je ressemble à ma propre solitude » dit-elle passant le nœud d’une corde autour de son cou. Craignant le châtiment des dieux, Créon soudain décide de faire volte-face et de revenir sur l’exécution programmée, mais sa décision est tardive et le processus de mort est en place. Le chœur entoure Antigone et quand survient Hémon, à la vue de son amoureuse sans vie il se donne la mort à son tour, conférant  à ce moment un côté encore plus solennel. Sa couronne est rapportée à Créon pour preuve, par une messagère qui fait récit des noces funèbres d’Antigone et d’Hémon, contant la mort du fils de son épée plongée dans le cœur. Créon s’écroule et reconnaît sa culpabilité : « C’est moi, par ma folie… J’ai vu mourir mon âme. » Il retire sa ceinture, se démet de ses apparats et de son pouvoir et ordonne : « Tuez-moi ! »

© Anis Gras

Parallèlement, sur écran, une jeune femme cuisine et raconte la mort de sa mère, se questionnant sur les notions du juste et de l’injuste, sur la guerre et la mort. En écho à cette jeune femme et à son chagrin, la scène répond. Un chant en duo exécuté au micro ferme la représentation. Une actrice  vêtue de noir tourne comme une derviche. Un rituel de mort éclaire la scène à la lueur des bougies, le târ et les percussions accompagnent la scène.

© Anis Gras

Pendant toute la représentation deux musiciens de la Maison Persane assis côté jardin ponctuent l’action de leurs instruments, du lamento au commentaire et à la rébellion. Le Târ, joué par Alireza Fakhrizadeh Esfahani, un instrument à cordes de la fin du XVIIIe dont la caisse se compose de deux blocs de bois de mûrier évidés parfaitement symétriques, qui confèrent à l’instrument sa forme très spéciale de deux coeurs de différentes tailles se rejoignant par la pointe. Le kamântcheh, sorte de vièle à pique à cordes frottées et les percussions jouées par Fardin Mortazavi : le dāyereh au cadre en bois en forme de cercle ; le daf, un grand tambour sur cadre dont le frottement des anneaux donne l’impression du sable qui coule et le tombak, instrument de forme cylindrique  fait d’une seule pièce de bois et recouvert d’une peau en sa partie la plus large.

La troupe Fanous de Téhéran s’est constituée dès 2005 autour de Neda Shahrokhi et Mortza Yuneszadeh, rejoints un an après par Yassaman Khajehi. Elle a débuté en présentant quelques spectacles dans des festivals étudiants et des théâtres indépendants, en Iran. En 2013 a été créé l’Institut d’art Fanous qui possède une école et une salle de théâtre, un cinéma, des studios, et qui s’occupe de production et de distribution d’œuvres audiovisuelles. Ses représentants se trouvent en Iran et en France ce qui permet une certaine flexibilité dans le montage de projets.

Avec Femme de Meydan, Neda Shahrokhi propose une relecture contemporaine d’Antigone en résonance avec le contexte iranien contemporain, dans un mouvement de va et vient entre la scène et les images à l’écran. La proposition est judicieuse car le Ta’zieh repose sur quatre piliers philosophiques qui sont la résistance, la liberté, la justice et le courage, toutes valeurs dont le peuple iranien a particulièrement besoin en ce moment de déroute mondiale. Le professionnalisme des acteurs/actrices et chanteurs/chanteuses, ainsi que de tous les langages et signes de la représentation, costumes, images, musique, traduction et surtitrage, est remarquable et ne peut que susciter l’admiration.

Femme de Meydan est un projet de l’Agence nationale de la Recherche / ANR Theta mené par Yassaman Khajehi à l’Université Clermont Auvergne. Le spectacle est présenté à la fin de deux journées d’études organisées par le Centre d’Etudes et de Recherche Moyen-Orient, Méditerranée/CERMOM (Julie Duvigneau) en collaboration avec l’Inalco, l’Institut Universitaire de France et l’Université Clermont Auvergne sur le thème Ta’zieh, Passions en partage. Au-delà du théâtre religieux, repenser l’événement rituel performatif. Un moment convivial a suivi la représentation par le partage d’un repas comme le veut la tradition, un geste rare d’hospitalité.

Brigitte Rémer, le 20 juillet 2026

© Anis Gras

Avec les actrices et acteurs : Seyedeh Anahita Dorri, Morteza Youneszadeh, Emil Amirian, Niusha Arablou, Sayna Mirsamiei, Amirali Shaker, Bardia Roustaeifar, Samaneh Ershadifar, Masoumeh Karimzadeh- Hafshejani, Mah Taban Youneszadeh – Avec les musiciens de la Maison Persane : Alireza Fakhrizadeh Esfahani (târ) et Fardin Mortazavi (tombak, daf et kamancheh) – texte Enayat Khadem Bashiri – mise en scène Neda Shahrokhi – dramaturgie Yassaman Khajehi – assistantes Rayehe Pasha, Sarina Kian, Elnour Torabi – compositeur, Enayat Khadem Bashiri – coach vocale Hasmic Karapetian – graphiste et vidéo-artiste Mona Moghadan , caméraman Amirmansour Monfared.

Spectacle présenté le 2 juin 2026, à 19h30, à Anis Gras, Le lieu de L’Autre, 55 avenue Laplace, 94110. Arcueil – 01 49 12 03 29 – site : www.lelieudelautre.com

Les Messagères

D’après Antigone de Sophocle – mise en scène Jean Bellorini, avec l’Afghan Girls Theater Group – spectacle en dari surtitré en français, au Théâtre des Bouffes du Nord.

© Christophe Raynaud De Lage

« Il faudra une mémoire pour que nous oubliions et pardonnions quand adviendra la paix entre nous et entre la gazelle et le loup. Il faudra une mémoire pour qu’à la fin nous choisissions Sophocle qui brisera le cercle… » écrivait le poète palestinien Mahmoud Darwish.

De Sophocle il est question dans le spectacle présenté par l’Afghan Girls Theater Group, composé de neuf jeunes comédiennes et d’un metteur en scène qui ont quitté le pays quand les talibans ont repris le pouvoir, en juillet 2021. Les Messagères sont une adaptation de l’Antigone de Sophocle, mise en scène par Jean Bellorini, qui les accueille au Théâtre National Populaire qu’il dirige, en partenariat avec Joris Mathieu, directeur du Théâtre Nouvelle Génération/CDN de Lyon.

© Christophe Raynaud De Lage

La scénographie se compose d’un grand plan d’eau qui occupe tout le plateau et donne une élégance à l’ensemble par les réverbérations et reflets. Les actrices s’y déplacent, les pieds dans l’eau, avec grâce et simplicité, portant le texte avec ferveur. Une lune immense est suspendue, comme un œil qui protège ou au contraire est aux aguets. D’emblée règne une vitalité impressionnante dans cette aire de jeu qui parle du refus d’obéir, exprimé frontalement par Antigone jusqu’à son emmurement et qui, de toute évidence se superpose à la place de la femme dans la société afghane, rayée, effacée, spoliée.

Le geste du metteur en scène inscrit le mouvement au cœur du spectacle, l’ensemble est chorégraphié et l’eau frissonne sur les murs et le plafond du théâtre. En introduction, les actrices tournoient dans l’eau avec insouciance et font groupe, sur le texte très poétique de Martine Delerm, Antigone peut-être. Une narratrice à l’avant-scène portant une robe noire et un collier d’argent parle des petites filles aux fenêtres, même si « depuis longtemps les fenêtres n’ont plus de vitres. » Une liste de prénoms féminins est égrenée. « Sait-on-jamais quand un regard s’éteint » poursuit-elle.

Puis les rôles se dessinent, Antigone et sa sœur Ismène portent des robes blanches et s’allongent dans l’eau au clair de lune pour parler de désobéissance et de généalogie négative – elles sont filles d’Œdipe et de Jocaste sa mère, engendrées de cette union. Le chœur se forme dans des variations de couleurs chaudes et chacune y a sa place, entrant et sortant de son rôle pour rejoindre le groupe, dans cette tension entre soi et les autres. Antigone dit que sa mort sera belle. « Moi j’ai choisi la mort, toi, la vie » confirme-t-elle à sa sœur. Entre Créon, jeune comédienne portant manteau d’or et couronne, il édicte ses lois jusqu’à ce qu’une messagère apporte la nouvelle de la transgression majeure : Polynice, frère d’Antigone – mort au cours d’un affrontement avec Étéocle, l’autre frère, remettant en jeu la gouvernance de Thèbes – interdit de sépulture, a été enterré. La coupable est nommée. La lune descendue sur Thèbes, ne scintillera plus, jusqu’à s’éteindre.

© Christophe Raynaud De Lage

Le sacrifice se met en marche, entre des citoyens silencieux et un chœur plein de sagesse, représentant des Thébains, essayant de faire fléchir Créon chez qui le doute finit par s’installer. La Cité lui fait face, toutes les actrices sont alignées face au public avec détermination, comme des guerrières. Une pluie fine tombe sur la scène au rythme d’un chant afghan. « Si tu perds le bonheur, tout ce que tu as n’est que fumée… Le désastre appelle le désastre… ». Derrière une rampe de feu qu’il allume, pourtant Créon ne lâche pas prise. Même Hémon, son fils, promis à Antigone et qui demande à son père raison et sagesse, n’est pas entendu. « Tu parles mais tu n’écoutes pas » lui dit-il. Créon s’obstine, malgré les prédictions de Tirésias, de honte et de malheur qui s’abattront sur lui, il ne fléchit pas. La fin sera tragique avec la mort d’Antigone entrainant celle d’Hémon qui se transperce d’un coup d’épée, leur tombeau pour chambre nuptiale. Eurydice, épouse de Créon, apprenant la mort de son fils se poignarde. Le roi de Thèbes en perd la raison.

© Christophe Raynaud De Lage

Le texte final est écrit par Atifa Azizpor interprétant Ismène, il est enregistré. « Les Antigone(s) ont été tuées, les Ismène(s) toujours vivantes sont en souffrance, elles espèrent revoir la liberté. Leurs paroles seront-elles entendues ? » Les actrices ont une belle présence, et jouent avec cet élément, l’eau, au début avec légèreté, ensuite avec gravité et sont porteuses des voix de tous les personnages qu’elles esquissent avec force et subtilité, transmettant tout ce qui est intransigeance et souffrance, en même temps qu’humanité.

Jean Bellorini, metteur en scène, est l’homme des expériences et du théâtre de création. Ses horizons sont larges et ouverts, son travail précis. Le choix d’Antigone dans cette version afghane transmet force et émotion, tant dans son contenu que dans son esthétique. Ses clairs-obscurs et les éléments qu’il met en mouvement sont chargés de sens et de toute beauté. « Les Messagères sont ces citoyennes afghanes qui veulent dire en Occident leur amour pour leur pays et en être les ambassadrices fortes et résilientes. Ce sont ces jeunes femmes du XXIe siècle qui résistent, se construisent et inventent leur destin, malgré tout » dit-il. Toutes sont à féliciter, chaleureusement.

                                                                                              Brigitte Rémer, le 7 avril 2025

© Christophe Raynaud De Lage

Du 4 avril 2025 au 13 avril 2025 au Théâtre des Bouffes du Nord – Du mardi au samedi à 20h, matinées les dimanches à 15h – 37 bis Bd de La Chapelle. 75010. Paris – métro : La Chapelle –  site www.bouffesdunord.com – tél. : 01 46 07 34 50.

Avec l’Afghan Girls Theater Group : Hussnia Ahmadi (le garde, chœur d’Antigone) – Freshta Akbari (Antigone, chœur d’Antigone) – Atifa Azizpor (Ismène, chœur d’Antigone) – Sediqa Hussaini (le coryphée, le messager, chœur d’Antigone) – Shakila Ibrahimi (Hémon, le coryphée, chœur d’Antigone) – Shegofa Ibrahimi (chœur d’Antigone) – Marzia Jafari (Tirésias, chœur d’Antigone) – Tahera Jafari (Eurydice, chœur d’Antigone) – Sohila Sakhizada (Créon).

© Christophe Raynaud De Lage

Collaboration artistique Hélène Patarot, Mina Rahnamaei, Naim Karimi – création lumière Jean Bellorini – création sonore Sébastien Trouvé – adaptation Mina Rahnamaei – traduction des surtitres Mina Rahnamaei et Florence Guinard – direction technique Karim Smaïli – construction des décors et confection des costumes Les ateliers du TNP – textes additionnels : le texte qui ouvre le spectacle est issu de l’album de Martine Delerm, Antigone peut-être, paru aux éditions Cipango. Le texte final est écrit par Atifa Azizpor, comédienne de l’Afghan Girls Theater Group – Le spectacle a été créé en juin 2023 au TNP de Villeurbanne.

Antigone, avec le Théâtre National Palestinien

@Nabil Boutros

Texte de Sophocle – texte arabe Abdel Rahman Badawi – texte français et mise en scène Adel Hakim – musiques Trio Joubran – Théâtre des Quartiers du monde/Théâtre des Quartiers d’Ivry-Centre dramatique national du Val-de-Marne, à la Manufacture des Œillets – Spectacle en arabe surtitré en français, avec les acteurs du Théâtre National Palestinien.

Le Théâtre des Quartiers du monde créé à Ivry par Adel Hakim il y a plusieurs années accueille à nouveau le Théâtre National Palestinien pour une série de représentations d’Antigone de Sophocle qu’il a mis en scène, suivi de la présentation d’un nouveau spectacle qu’il a écrit et monté, Des Roses et du Jasmin.

Antigone ouvre la série de représentations. Créée à Jérusalem le 28 mai 2011, le spectacle a d’abord tourné en Palestine – à Ramallah, Jénine, Naplouse, Haïfa, Hébron et Bethléem – avant d’être présenté au Théâtre des Quartiers d’Ivry/Studio Daniel Casanova, en mars 2012. Il a depuis été joué plus de cent trente fois en France et à l’étranger. Il inaugure aujourd’hui la Manufacture des Œillets, une ancienne usine acquise par la ville d’Ivry où le TQI, devenu Centre Dramatique National du Val-de-Marne, a pris ses nouveaux quartiers. Cette usine fut d’abord un atelier de fabrication de porte-plumes, de plumes et d’encriers à partir de 1836, puis au début du XXème une importante usine d’œillets métalliques destinés à l’industrie de la chaussure. Les bâtiments sont inscrits à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques depuis 1996.

Les politiques ont pris soin du théâtre à Ivry où le nom d’Antoine Vitez, venu avec sa Compagnie en 1972, reste gravé. Rachetée par la ville en 2009 pour y accueillir le Centre dramatique national du Val-de-Marne, l’usine en son projet architectural de réhabilitation – financé par l’Etat, la Région, le Département et la Ville d’Ivry – est confiée à Paul Ravaux, du cabinet RRC architectes. Le caractère ouvrier et l’authenticité du bâtiment ont été préservés avec les volumes, les structures métalliques, les surfaces vitrées, les passerelles et escaliers, l’aspect des murs, les puits de lumière. Elisabeth Chailloux et Adel Hakim, qui codirigent le Théâtre des Quartiers d’Ivry depuis 1992, se sont investis dans la conception, la philosophie et la réalisation du lieu, inauguré au mois de décembre dernier. Le résultat est superbe, le lieu a gardé son âme et son histoire.

Le public est accueilli dans une vaste halle sous verrière où se trouvent le bar et la librairie, un magnifique espace où pourront s’organiser des lectures, des cafés littéraires ou tous types de manifestations. Tout autour de cette halle court une mezzanine et l’entrée du Lanterneau, salle de répétition et de spectacle de quatre-vingts places dédiée aux nouvelles écritures, pour les metteurs en scène, les compagnies ou les collectifs émergents. La salle de quatre-cents places, La Fabrique, est entièrement modulable côté plateau et gradins, avec un gril situé à dix mètres courant sur toute la surface. Un espace dédié à la pratique théâtrale des amateurs et à la transmission, l’Atelier Théâtral, des loges et des bureaux complètent ce bel outil de travail, simple et chaleureux.

Antigone dans ce grand théâtre prend encore une autre dimension. Les acteurs du Théâtre National Palestinien viennent de Jérusalem Est où ils travaillent, leur combat passe par l’art. Ils sont tous à saluer. Antigone, qu’Adel Hakim, leur avait proposé de monter en 2011, est devenu emblématique et comme une métaphore de la situation vécue, les conflits d’aujourd’hui se superposant à la tragédie grecque. L’absence de démocratie et la difficulté de dialoguer, la tyrannie et la domination entre les hommes et les femmes sont les thèmes majeurs du texte de Sophocle, Antigone, avec distance et retenue, en exprime la complexité et pose la question de la malédiction. Interrogé sur les raisons du choix de cette pièce montée au Théâtre National Palestinien, Adel Hakim, qui signe le texte français et la mise en scène, répond : « Pourquoi une Antigone palestinienne? Parce que la pièce parle de la relation entre l’être humain et la terre, de l’amour que tout individu porte à sa terre natale, de l’attachement à la terre. Parce que Créon, aveuglé par ses peurs et son obstination, interdit qu’un mort soit enterré dans le sol qui l’a vu naître. Et parce qu’il condamne Antigone à être emmurée. Et parce que, après les prophéties de Tirésias et la mort de son propre fils, Créon comprend enfin son erreur et se résout à réparer l’injustice commise. »

La mort ouvre le spectacle sur les deux frères d’Antigone et d’Ismène – Polynice et Etéocle – étendus dans leurs linceuls blancs pour s’être entre-déchirés. Elle rôde tout au long de la pièce qui se termine dans un bain de sang – avec la mort d’Antigone par la volonté de Créon devenu roi, celle d’Hémon son fiancé fils de Créon, et celle de sa mère, épouse de Créon qui met fin à ses jours. La tragédie est complète. Le Chœur, conteur et commentateur, vêtu de gris, relate les combats, puis les conditions de la victoire dans une prosodie épique, le texte grec s’affiche ; un garde vient dénoncer celle qui a osé braver l’interdiction d’enterrer son frère Polynice, il a pour mission d’amener la coupable ; le devin Tirésias tente, mais en vain, de faire entendre raison à Créon. Les oiseaux ne chantent plus et Thèbes est en souffrance, la malédiction s’est abattue sur elle de génération en génération, l’image d’Œdipe et de Jocaste, père et mère de la fratrie d’Antigone, y restent à jamais gravée. La porte se referme sur l’ombre d’Antigone, vêtue de blanc et couverte d’un voile noir, image finale forte. L’espace sacré s’estompe et le mur creusé de meurtrières laissant filtrer la lumière, mur support des écritures, grecque, arabe, et française qui s’affichent sur la façade, retourne au néant.

Alors, la voix de Mahmoud Darwich retentit et le poème s’écrit, nous ramenant aux tragédies d’aujourd’hui : « Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie, la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans. » La musique composée par le Trio Joubran vient des profondeurs et la palette des couleurs – blanc, gris, noir – comme le soleil, décline.

Brigitte Rémer, le 12 janvier 2017

Avec Hussam Abu Eisheh – Alaa Abu Garbieh – Kamel Al Basha – Yasmin Hamaar – Mahmoud Awad – Shaden Salim – Daoud Toutah – direction artistique du Théâtre National Palestinien Amer Khalil – texte arabe Abdel Rahman Badawi – texte français Adel Hakim – poème Sur cette terre texte et voix Mahmoud Darwich – traduction Elias Sanbar – musiques Trio Joubran – scénographie et lumière Yves Collet – costumes Shaden Salim – construction décor Abd El Salam Abdo – vidéo Matthieu Mullot et Pietro Belloni – assistant lumière Léo Garnier.

Du 5 au 15 janvier 2017 – Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat – 94200 Ivry-sur-Seine – Métro : Mairie d’Ivry – www.theatre-quartiers-ivry.com – Tél. : 01 43 90 11 11 – En tournée du 21 au 23 février 2017 à la Comédie de Genève – A voir aussi, du 20 janvier au 5 février, Des Roses et du Jasmin, texte et mise en scène Adel Hakim, avec les acteurs du Théâtre National Palestinien.