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Trois chorégraphies du Mois Kreyol – Plateau partagé # 2

Trois chorégraphies, trois géographies : Remember Acte 02, de Kiswinsida Olivier Gansaore (Burkina Faso) – Djlo man gnin tché, de Bonaventure Sossou (Bénin) – L’Ombre du Baobab, de Alseye N’dao (Sénégal), dans le cadre du Festival Mois Kreyol, au Théâtre Dunois.

Le Festival Mois Kreyol que dirige Chantal Loïal a débuté le 22 septembre dernier et fête sa 10ème édition. Il s’étend dans toutes les régions de France et d’Outre-mer, ainsi qu’à Montréal et se termine le 6 décembre. Dans ce cadre, le théâtre Dunois a proposé du 12 au 23 octobre un cycle, mettant à l’honneur les cultures créoles, dans une riche programmation. Danse, musique et théâtre étaient au programme (cf. notre article du 19 octobre 2026). C’est une soirée de danse qui était programmée ce 21 octobre, avec trois chorégraphes d’Afrique de l’Ouest.

Remember Acte 02 © Diop Ibraghino Hans Peter 3

Le premier, Kiswinsida Olivier Gansaore, vient du Burkina Faso. Avec sa pièce, Remember Acte 02, il fait référence, avec subtilité, au charismatique Président Sankara, assassiné en 1987 à l’âge de trente-huit ans par son ancien frère d’armes, Blaise Compaoré. Par son engagement pour plus de démocratisation notamment de la culture, le passage de Sankara à la tête du pays, a laissé une forte empreinte. Il distribuait des livres dans les quartiers de Ougadougou, défendait la liberté des femmes, l’écologie et la santé, luttait contre la corruption. Il voyait dans l’art un puissant outil de transformation sociale, d’émancipation et de construction collective et voulait faire avancer le pays. En 1984, de Haute-Volta, Sankara le nomme Burkina Faso, le pays des hommes intègres. Le chorégraphe et l’interprète de Remember acte 02, Kiswinsida Olivier Gansaore, prend pour symbole le livre sur lequel et avec lequel il danse avec passion. Ce symbole Sankara, le livre, devient partenaire du danseur, félin, longiligne et empathique, il est corps, âme, île. Il caresse le savoir, le fait aussi circuler dans la salle, invitant les spectateurs à écrire un mot, un rêve. Kiswinsida Olivier Gansaore dit des bribes de textes métaphoriques – texte qu’il a écrit avec Douniwata Noël Minougou – qui évoque et suggère le partage de ce moment-là, un moment d’utopie, au Burkina Faso. C’est puissant et poétique, tant dans l’évocation qui expurge les mots que dans la gestuelle et la danse. Les mots rythment le propos et enflamment le geste. « Ce jour-là raconte-t-il, jeudi 15 octobre 1987, il était 15, ou bien 16h. Le ciel s’est assombri. L’esprit a vacillé. Est-ce que Dieu lui-même nous a tourné le dos ? » Il s’exprime dans sa langue et mêle les langues, comme foudroyé. « Tuer Sankara et des milliers de Sankara demain nous illuminerons. Souvenez-vous ! » Il sort de scène. Reste le livre.

Djlo man gnin tché © Festival Mois Kreyol

Le second chorégraphe du programme, Djlo man gnin tché, et qui l’interprète, Bonaventure Sossou, est Béninois. Il a tracé une diagonale au sol qui l’emmène vers l’inconnu. Il entre du fond de scène par un chemin de lumière, avec lenteur et monte à l’avant du plateau, comme une apparition. Une musique lancinante l’accompagne (signée Randolph Matthew et Pépé Oleka). Il nous regarde et livre son combat pour la vie. Sa main se tend. Il se ramasse au sol, se contorsionne, se débat. Sa survie est en jeu. Il semble brassé dans des rouleaux d’eau d’une mer qui risque de l’engloutir sur le chemin de l’exil, entre espoir et désespoir. Il tente de s’accrocher à une voile, au bord de l’épuisement, avance, retombe, se blesse. Quand il réussit à se lever, l’accueil autour de lui est mitigé pour ne pas dire agressif. Des boulettes de papier ont été distribuées aux spectateurs qui, quand ils reçoivent un signal, les lancent sur le danseur, signe vraisemblable de rejet dans la ville. Il finit par retirer le long scotch qui servait de frontière et le bourre dans sa bouche. Ce n’est pas très clair dans l’image ni l’intention si ce n’est une obligation à ne pas tout dire, ou à trop de silence gardé autour de l’exil. 

Le troisième chorégraphe et interprète de la soirée, Alseye N’dao, du Sénégal, raconte dans sa gestuelle ritualisée L’Ombre du Baobab. L’arbre est hautement symbolique en Afrique, il est arbre à palabres et lieu de rencontre au centre du village, incarne la vie, la force et la résilience, la longévité et la sagesse. Il est l’emblème national du Sénégal. Le danseur est assis sur un trône et porte pantalon rouge et chemise kaki. Un appel arrive de la forêt, il se met en marche et se dirige vers la calebasse posée au sol, la porte comme une offrande, se lave les mains à son eau. Il chante et rythme sa danse, avec énergie. Le rituel se précise. Il s’entoure d’un tissu aux oiseaux, cape et pagne, dessine des parcours autour de l’eau. Puis il accélère les mouvements avec vélocité sur une musique classique d’élégance.

© Brigitte Rémer *

Les couleurs des projecteurs volent comme des papillons. Il se roule au sol avec vitalité comme pour une cérémonie d’adieu. Alseye N’dao explore la mémoire et la transmission, le regard extérieur d’Omar Sene en vis-à-vis, pour construire le spectacle.

Dans ces trois propositions africaines, chacune dans son style, se mêlent la référence au passé, les symboles, coutumes, langues et rites dans le respect de la tradition dans laquelle s’entrecroise la modernité d’aujourd’hui. La danse traditionnelle africaine et la danse contemporaine à laquelle chaque interprète s’est formé, composant un nouveau langage chorégraphique.

Brigitte Rémer, le 30 octobre 2026

* De gauche à droite : Chantal Loïal, Alseye N’dao, Bonaventure Sossou, Kiswinsida Olivier Gansaore,

Vu le 21 octobre à 19h, au Théâtre Dunois, 7 rue Louise Weiss. 75013. Paris – métro Chevaleret – tél. : 01 45 84 72 00 – site : theatredunois.org – Le Festival Mois Kreyol se poursuit en Île-de-France et dans différentes régions de France, d’Outre-mer, ainsi qu’à Montréal, jusqu‘au 6 décembre 2026 – site : www.lemoiskreyol.fr