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De rêver encore

Exposition des oeuvres du photographe-vidéaste Youssef Nabil, au Musée d’Orsay – Commissariat d’exposition Sylvain Amic (†) et Nicolas Gausserand,  – à l’occasion de la Saison Méditerranée et dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie 2026/2027.

Annick Lemoine et Youssef Nabil © Brigitte Rémer (1)

Conservatrice générale du patrimoine de la Ville de Paris et docteure en histoire de l’art, anciennement directrice du Petit Palais et conceptrice d’expositions emblématiques, Annick Lemoine est depuis quelques mois la nouvelle présidente-directrice de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie.

Elle accueille le photographe-vidéaste Youssef Nabil avec élégance et attention et annonce poursuivre la dynamique engagée par son prédécesseur, Sylvain Amic, grand défenseur de la démocratisation culturelle brutalement disparu l’été dernier, à qui elle rend hommage.

Self-portrait © Youssef Nabil (2)

De rêver encore est un magnifique exercice funambule permettant une plongée dans le patrimoine commun que sont les collections du musée d’Orsay couvrant la période 1848 à 1914, dialoguant avec l’art d’aujourd’hui à travers les chemins buissonniers et l’œuvre de Youssef Nabil. Le dialogue engagé entre l’artiste et l’équipe du musée – les conservateurs chargés de la Photographie d’une part, de l’Orientalisme d’autre part – sous le regard de Nicolas Gausserand, conseiller du président, conservateur en charge des affaires internationales et des programmes contemporains qui signe le commissariat de l’exposition, est passionnant. Il permet d’ouvrir davantage encore le musée d’Orsay au grand public et de permettre de repositionner dans le monde contemporain les messages des grands artistes du passé.

Depuis les années 1990, le photographe-vidéaste franco-égyptien Youssef Nabil, construit une œuvre à l’identité visuelle forte, à laquelle le musée d’Orsay a contribué sans le savoir. Ce fut sa première confrontation avec l’art en arrivant en France, une rencontre profonde et définitive. Son émotion du premier jour et sa perception rhizoment et imprègnent son œuvre. Il est le premier artiste contemporain à investir les salles consacrées à la peinture orientaliste du musée d’Orsay, l’accrochage suit son parcours chronologique, en cinq étapes.

Anonyme Égypte-Badrechein entre 1890 et 1915 (3)

Dans la première salle – Observations en Orient et inspirations orientalistes – sont accrochées les photographies extraites des collections du musée et choisies par l’artiste, présentant une Égypte intemporelle : celles de Maxime Du Camp, écrivain polygraphe et photographe français, membre de l’Académie française, ami de Gustave Flaubert et qui a voyagé avec lui en Égypte, Nubie, Palestine et Syrie dans les années 1849 à 1951 ; celles de John Beasley Greene, photographe et archéologue orientaliste américain qui a photographié le Nil et ses cataractes dans les années 1853 à 1955 et engagé des fouilles au temple de Ramsès III, à Thèbes. Par leur précision, ces photographies ont valeur d’outils scientifiques. Un Autoportrait de Youssef Nabil, visage couleur pierre se détachant dans un rais de lumière sur un mur de granit recouvert des symboles pharaoniques et idéogrammes sculptés, se mêle aux clichés du XIXème. Il est l’homme de l’ombre en costume noir dans le projecteur naturel du soleil égyptien, en marche dans la lumière oblique.

Memory of a Happy Place © Youssef Nabil (4)

Dans la seconde salle en enfilade de la galerie intitulée L’Enfance de l’Art, Youssef Nabil nous ramène à l’enfance, au double, au trouble, à l’observation, aux ondulations des décisions. Il fait récit du passé en référence à son départ du pays, qu’il choisit de quitter à l’âge de dix-neuf ans. Memory of a Happy Place, place le regard grave de l’enfant au centre de la photographie et le superpose aux paysages fragmentés d’eaux, de ciels et de soleils couchants. Le regard est interrogatif, empreint de sérieux et d’une certaine mélancolie. Dans Say Goodbye, Self-Portrait, Alexandria 2009, il nous mène dans le quartier de Bahari lié à la pêche à Alexandrie devant une mer remplie des barques tout-couleurs des pêcheurs. Il est de dos et prend le large, dans une barque, car cet homme en djellaba blanche qui rame et quitte le rivage, c’est lui, Youssef Nabil, en marche sur son chemin de Damas. Au loin, de l’autre côté de la corniche, paraît l’Alexandrie moderne autour de la Bibliotheca Alexandrina, comme un mirage. Un autre récit, autre série en quatre temps et quatre grands clichés, I Will Go To Paradise, Self-Portrait, Hyères 2008 raconte l’effacement progressif d’un homme pénétrant dans la mer, jusqu’à disparaître. Même djellaba blanche, jeux de couleurs entre ciels au couchant, mer dont le bleu s’éteint et reflets des dernières clartés sur le sable. L’homme s’éloigne et devient un petit point avant de disparaitre dans un paysage crépusculaire ocre, organsin, brun et orangé.

Onirique par le traitement de la couleur – Youssef Nabil a élaboré sa technique picturale auprès des derniers retoucheurs arméniens et égyptiens de son pays et colorise en peinture des tirages argentiques en noir et blanc qu’il capture à la chambre noire. L’atmosphère chromatique ainsi créée et devenue sa marque de fabrique et sa signature, ouvre sur le rêve. Depuis qu’il a quitté sa terre natale, en 2003, Youssef Nabil se met en scène dans des paysages de solitude.

The Dream, self-portrait © Youssef Nabil (5)

De rêve il est question tout au long de l’exposition, c’est un thème emblématique pour l’artiste et ses références, la troisième salle de l’exposition intitulée Symboles et Paraboles en témoigne. The Dream qu’il présente, réalisé en 2021 juste après le confinement, fait écho à la peinture de Pierre Puvis de Chavannes, Le Rêve, réalisée en 1883 et qu’il a rencontrée lors de son premier voyage en France, en 1992, il avait dix-neuf ans. Cette peinture l’a hanté, il en donne sa lecture, et en revisite le symbolisme. Ainsi trois nymphes ou trois anges, comme dans le tableau, apportent à ce bel endormi, lui-même, Youssef Nabil, l’élixir d’amour, de gloire et de richesse. Pour lui le rêve « ni vie ni mort, est ce moment, où l’on s’échappe de la vie. » Le peintre, dessinateur et graveur Odilon Redon l’inspire aussi beaucoup, dans sa manière de rendre l’invisible visible. Sa peinture, Le Sommeil de Caliban devient pour lui une référence. Odilon Redon était revenu à plusieurs reprises sur ce personnage issu de La Tempête de Shakespeare, par la réalisation de trois fusains avant d’en exécuter une peinture sur bois. Être hybride, habitant noir d’une île déserte sur laquelle Prospero duc de Milan s’est exilé, il a fait de Caliban son esclave. Ce duc règne grâce à l’esprit de l’air, Ariel, qu’il a libéré d’une malédiction et dont il a fait son serviteur. Le tableau d’Odilon Redon montre Caliban endormi au pied d’un arbre, entre un tapis de coquelicots et le ciel turquoise.

Self-portrait with Roots © Youssef Nabil (6)

De curieux visages flottent autour de lui dont celui d’Ariel maître de la magie, chargé de le surveiller. L’acte III scène 2 de La Tempête de William Shakespeare en est l’illustration. Youssef Nabil le cite en référence : « N’aie pas peur : l’île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois des milliers d’instruments tintent confusément autour de mes oreilles ; quelquefois ce sont des voix telles que, si je m’éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient dormir encore ; et quelquefois en rêvant, il m’a semblé voir les nuées s’ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur moi ; en sorte que lorsque je m’éveillais, je pleurais d’envie de rêver encore. »

I Saved My Belly Dancer # XX, 2015 © Youssef Nabil (7)

La dernière salle fait référence à la tradition cinématographique égyptienne en son âge d’or dont s’est imprégné Youssef Nabil pour avoir vu nombre de ces films et comédies musicales au Caire pendant l’enfance. De même qu’en photographie on peut aussi penser à l’œuvre très picturale de Rudolf Lehnert et Ernst Landrock dans leurs mises en scène de l’Égypte et jeux de lumière, rares, à cette époque. Deux films vidéo d’une dizaine de minutes sont projetés : I Saved My Belly Dancer, réalisé en 2015 où il met en scène l’actrice mexicaine Salma Hayek, en danseuse du ventre, et l’acteur franco-algérien Tahar Rahim dans une épopée amoureuse qui les mène des rives d’Égypte au Far West américain en une sorte d’opéra. À cette recherche esthétique élaborée et raffinée ouvrant sur une atmosphère magnétique, les tons pastel d’une beauté à outrance, fruit d’une colorisation de l’image à la main font référence à l’art de l’affiche en Égypte. L’artiste interroge aussi son pays d’origine sur son avenir et évoque la perception du corps des femmes dans l’Égypte d’aujourd’hui.

Le second film, The Room, se situe à l’opposé du premier, dans le fond comme dans la forme. Il s’agit du passage de l’autre côté du miroir, un voyage au pays de la mort qui n’est pas sans faire penser à la barque solaire pharaonique. Youssef Nabil s’y met en scène avec l’artiste performeuse Marina Abramovic qu’il avait rencontrée en 2000 et qui ne craint ni la provocation ni la mise en danger. Elle, sorte de sphinge vêtue de blanc, lui dans les limbes de l’avant ou de l’après de la vie, dans un univers où la lumière agresse l’âme et où le cerveau s’éteint. Marina Abramovic tient le rôle de l’ange qui le transporte jusqu’à ce lieu inconnu qu’on appelle la mort.

© Courtesy Y. Nabil and M. Ibrahim.

Par la colorisation manuelle Youssef Nabil dessine un Orient libre et sans interdit, à travers un imaginaire poétique où se mêlent fiction et autobiographie. Un certain nombre de ses photos ont été acquise par Bernard Pinault et figurent dans sa collection, elles ont été présentées pour la première fois en 2020 à l’occasion de l’exposition monographique consacrée à l’artiste sous le titre Once Upon A Dream au Palazzo Grassi, à Venise.

Le spectre de l’œuvre de Youssef Nabil est large, et son regard traverse le rêve et la mélancolie, la nostalgie, le désir, la légèreté et la profondeur, l’exil, l’identité et le sentiment d’appartenance. Il écrit lui-même ses cartels et joue des correspondances faisant dialoguer les époques, les espaces, les langues, les supports et les esthétiques. Quand il parle du Bouddha d’Odilon Redon, ou de son Grand tapis de prières, exposés avant de pénétrer dans les galeries où il est lui-même en majesté accueillant le visiteur, il commente l’œuvre au regard de sa perception. En cela l’exposition proposée par le Musée d’Orsay est passionnante et permet un fructueux dialogue entre artistes distants de centaines d’années, entre l’ici et l’ailleurs. Youssef Nabil dans ce cadre offre un bel espace de méditation en même temps qu’il se reconnaît dans un symbolisme libre et ouvert, ses œuvres deviennent des métaphores dans lesquelles chacun peut se perdre et se retrouver. Son exposition, De rêver encore, est une magnifique invitation au voyage … « Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur D’aller là-bas vivre ensemble ! Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté » dit le poète…

 Brigitte Rémer, le 29 mai 2026

Visuels – (1)  Annick Lemoine présidente-directrice de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie et Youssef Nabil – (2) Youssef Nabil (1972) Self-portrait next to the Wall # II, Luxor, 2014 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (3) Anonyme Égypte-Badrechein : paysage, rivière, palmiers, entre 1890 et 1915 Épreuve argentique H. 20,0 ; L. 27,8 cm. Collection Musée d’Orsay Achat, 1993 © Photo : Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt – (4) Youssef Nabil, Memory of a Happy Place, 2021 – tirage argentique coloré à la main • 26 × 39 cm Coll. particulière, © Youssef Nabil – (5) Youssef Nabil (1972) The Dream, self-portrait, 2021 Tirage argentique coloré à la main, 26 x 39 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (6) Youssef Nabil (1972) Self-portrait with Roots, Los Angeles, 2008 Tirage argentique gélatino-bromure coloré à la main, tiré en 2014, 115 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil – (7) Youssef Nabil (1972) I Saved My Belly Dancer # XX, 2015 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (8) Youssef Nabil, The Wedding, New York, 2025. Courtesy of the artist and Mariane Ibrahim – (9) Youssef Nabil (1972) Say Goodbye, self-portrait Alexandria, 2009 Tirage argentique gélatino-bromure coloré à la main, tiré en 2013, 50 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil

Say Goodbye self-portrait Alexandria © Youssef Nabil (9)

Commissariat d’exposition : Sylvain Amic (†) Président de l’Établissement Public du musée d’Orsay et du musée de l’Orangerie, Valéry Giscard d’Estaing du 24 avril 2024 au 31 août 2025 – Nicolas Gausserand, Conseiller du Président, en charge des questions internationales et contemporaines – Exposition organisée à l’occasion de la Saison Méditerranée et dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie 2026/2027 – Avec la collaboration de la Galerie Nathalie Obadia – Partenariats médias – Les Inrockuptibles, Fishey – Avec le généreux soutien de  American Friends Musées d’Orsay et de l’Orangerie

De rêver encore, exposition du 19 mai au 13 septembre 2026, au Musée d’Orsay, de 9h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h45 (fermé le lundi) – Esplanade Valéry Giscard d’Estaing. 75007. Paris – métro : Solférino – site : musee-orsay.fr

Hommage à Basile Behna

Basile Behna a déserté Alexandrie et la vie, le 2 mai 2024. Famille, amis et amoureux du cinéma lui ont rendu hommage en septembre dernier, à l’Institut du Monde arabe, à Paris.

© Samuli Schielke

Au programme de ce moment ardent et chaleureux, des témoignages, des chants lyriques de sa fille, la soprano Dounia Behna, accompagnée par Agnès Bonjean au piano – Ravel, Mozart, Bizet et Kurt Weill, la projection de films d’animation des Frères Frenkel, des films de Gaëtan Trovato, des extraits filmés d’un ciné-concert de 1959 autour du Voyage sur la lune de Hamada Abdel Wahab, la projection du film La Chanson du cœur (Ounshoudat al Fouad) de Mario Volpe.

Basile Behna est plutôt un homme de l’ombre qui a œuvré toute sa vie à la préservation et la valorisation du patrimoine cinématographique égyptien, un taciturne dont le visage s’éclairait quand il parlait des arts, notamment visuels et audiovisuels, ainsi que de la musique. Il appartient à une famille emblématique de l’âge d’or du cinéma égyptien. Né à Alexandrie en 1955, sa mère est libanaise, son père d’origine syrienne, arrivé en Égypte à l’âge de trois ans, Basile baigne dès l’enfance dans le milieu du cinéma. L’entreprise familiale florissante de production cinématographique, Sélections Behna Films, développée à partir de la fortune familiale constituée par l’oncle Rachid le patriarche, dans le commerce du tabac. Créée par son père et son oncle, Georges et Michael Behna, pour allier réussite matérielle et réussite sociale, elle est l’un des principaux acteurs du cinéma, de 1930 à 1950,

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L’histoire de la famille Behna est une belle histoire d’Alexandrie mêlée à l’histoire du cinéma, qui a débuté en 1896 par la projection du film des Frères Lumière, L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, à la Bourse Toussoun Pacha. Ce fut la première projection d’un film en Égypte et signe précurseur de l’inauguration, un an plus tard, de la première salle de cinéma du pays, nommée le Cinématographe Lumière. Magda Wassef, qui fut directrice du Département Cinéma à l’IMA le raconte magnifiquement dans son ouvrage, Égypte, cent ans de cinéma.

C’est dans une Alexandrie cosmopolite et moderne que les frères Behna se lancent dans l’industrie cinématographique, dans les années 1920, d’abord en important des films de Charlie Chaplin et Laurel et Hardy qu’ils sous-titrent ou doublent, puis des films de France et de divers pays. En 1932, ils coproduisent et distribuent avec les frères Nahas le premier film musical égyptien, Ounshoudat Al-Fouad (La Chanson du cœur) – qui sera projeté au cours de la soirée – et deviennent l’un des principaux distributeurs de films égyptiens dans le monde arabe et en France. « Ma famille était composée de marchands d’Alep, originaires de Mossoul en Irak, et est arrivée en Égypte aux alentours du début du XXe siècle », déclarait-il dans un entretien avec Rowan el Shimi, pour Al-Ahram on line, le 30 janvier 2013. Ils avaient fait fortune dans le commerce du tabac mais avaient très vite choisi d’investir dans le cinéma. Après l’importation des premiers films, ils produisent des courts métrages – comme Awlad Akef, Siwa, Fantasia Arabia et ont été les premiers à produire un film d’animation des Frères Frenkel. Ils créent une société de production et de distribution cinématographique, Behna Film Company, et produisent l’un des tout premiers films parlants, Ounshoudat Al-Fouad, La Chanson du coeur.

Image du film “La Chanson du coeur” de Mario Volpe

Le film ne remporta pas le succès escompté mais ouvrit la voie aux nombreux films musicaux qui seront réalisés par la suite et jusque dans les années 60, un genre en soi. Les frères Behna abandonnèrent alors la production pour fonder la première société de distribution de leurs films en Orient, Sélection Behna Films. Ils la développèrent au fil des années et ouvrirent avec succès des bureaux à Khartoum, Bagdad, Beyrouth, Damas et partout au Moyen-Orient. Ils aimaient à  s’entourer de nombreux artistes comme le compositeur et chanteur Mohamed Fawzy et l’actrice Madiha Youssry, le célèbre acteur Ismail Yassin, le réalisateur-phare et producteur Togo Misrahi, réalisateur entre autres de Sallama avec Oum Kalthoum. Les Frères Behna ont marqué de leur empreinte le cinéma égyptien.

En 1961 pourtant leur activité se suspend, Sélections Behna Films étant nationalisée par la politique socialiste du Président Gamal Abdel Nasser et soumise au régime de la séquestration. La famille Behna quitte l’Égypte pour le Liban, en 1964 mais fait de nombreux allers-retours à Alexandrie. Basile, parfaitement francophone et francophile, fait des études en sciences économiques à Paris à partir de 1976, vit un temps en Afrique, mais, amoureux de sa ville, s’installe définitivement à Alexandrie, en 1997. Il se consacre alors, avec sa sœur Marie-Claude – qui fut déléguée adjointe de la Biennale des cinémas arabes à l’IMA – à la restitution légale du patrimoine familial. Ils finiront par obtenir gain de cause dans les années 2010 et récupèrent les archives cinématographiques de la famille, abandonnées et en mauvais état, ainsi que les droits de la société ; ils décident de restaurer le siège de Behna Film.

« Dans la famille, les soirs de télévision étaient une fête » disait Basile. Sa famille le raconte, dans l’ambiance d’Alexandrie avec petits et grands écrans, sa sœur, Marie-Claude Behna, Dounia, sa fille et Cléa Behna, architecte. « Basile avait l’âme et la passion d’un collectionneur, l’âme d’un passeur » disent-elles. « Il aimait les artistes, les écrivains, les marginaux et se plaisait à transmettre. » Son appartement d’Alexandrie était un vrai musée.

Au fil de cette soirée hommage à Basile Behna et au cinéma égyptien, s’entremêlent divers extraits et projections, entre autres deux films publicitaires des Frères Frenkel, Mafish Fayda, (1936) et Le Secret du bonheur, (1947). Pionniers du cinéma d’animation en Égypte, les Frenkel créent le très populaire personnage de Mish Mish Effendi, apparu dès 1936 sur un écran cairote ; des films documentaires de Gaëtan Trovato, jeune réalisateur diplômé de l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence qui a rencontré Basile Behna  – Avant que j’oublie, (2016) Les Sels d’argent, et Tu me diras ce que tu as vu, de 2022 ; des extraits filmés d’un ciné-concert autour de Voyage sur la lune de Hamada Abdel Wahab datant de 1959, créé par le pianiste et compositeur Emmanuel Denis, accompagné à la batterie par David Guil, filmé par Camille Berthelin.

© Mehdi Drissi – Wekalet Behna

Un reportage sur le lieu qu’a créé Basile Behna après récupération de Behna Film, lieu historique de Manshiya, au cœur d’Alexandrie, pour en faire un lieu dédié aux arts visuels et aux cinéastes indépendants. Wekalet Behna a réouvert en janvier 2013, après plusieurs mois de restauration avec l’aide de bénévoles locaux et internationaux, sous la supervision et vigilance d’Aliaa El-Gready, artiste plasticienne et cofondatrice de Gudran, association qui œuvre dans l’espace public d’Alexandrie depuis plus d’une vingtaine d’année. Omayma Abdel Shafy, entrepreneuse culturelle le gère, on y trouve les archives liées aux films produits et gérés par Sélections Behna Films, dont de nombreux documents iconographiques, des publicités, des affiches et beaucoup d’autres imprimés.

© Mehdi Drissi – Wekalet Behna

La projection du long métrage de Mario Volpe, ferme cette longue et belle soirée, Chanson du cœur (Ounshoudat al Fouad / أونشودات الفؤاد, tourné en 1932 sur pellicule en nitrate de cellulose, pour une partie aux studios Éclair de Paris, et retrouvé avec difficulté par Basile et Marie-Claude Behna, les a menés à la Cinémathèque française. Une copie du film y avait été sauvegardée et la Cinémathèque a restauré numériquement le film, en son et en image, en 2012. Ce film se trouve au carrefour du cinéma muet et du cinéma parlant, avec les plans silencieux et cartons explicatifs du premier, les scènes parlées et chantées du second, dans une distribution lumineuse : la célèbre chanteuse Nadra, le grand chanteur et compositeur Zakaria Ahmed qui en signe la bande-son, et des acteurs-vedettes issus du théâtre, comme Georges Abiad, Dawlat Abiad, Abdel Rahman Roshdi.

Basile Behna, était un amateur d’art raffiné et convaincu que la culture est la clé d’un véritable changement social. Généreux, il savait ouvrir sa porte pour prêter des bribes de cette mémoire individuelle et la transformer en mémoire collective. Ainsi l’Institut Français d’Alexandrie où je me trouvais en tant que directrice adjointe avait pu présenter en 2007 une belle exposition à partir des documents, photographies et affiches prêtées par Basile. Un grand moment qui affichait sur les murs de la splendide villa italienne qu’est l’Institut les Portraits des Pionnières du Cinéma Égyptien – Badia Massabni, Aziza Amir, Assia Dagher, Amina Rizk, Laïla Mourad, Mary Queeny, Madiha Yousri…  une longue liste de ces divas qui ont été les merveilleuses actrices des années 1930 à 1950, également souvent réalisatrices et productrices. Nos remerciements pour le partage, à Basile Behna et longue vie à Wekalet Behna.

Brigitte Rémer, le 3 janvier 2026

Hommage à Basile Behna rendu le 26 septembre à 19h, à l’Institut du Monde Arabe de Paris, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, Place Mohammed V. 75005. Paris – métro Jussieu et Cardinal Leùoine – site : imarabe.org – tél. : +33 (0) 1 40 5138 38.

Edouard Al-Kharrat, l’Alexandrin

© Nabil Boutros

© Nabil Boutros

Romancier, nouvelliste, poète, traducteur, critique littéraire et critique d’art, Edouard Al-Kharrat s’est éteint au Caire le 1er décembre 2015, à l’âge de 89 ans. Jovial, engagé dans le champ culturel de son pays et le milieu littéraire, il a soutenu sans relâche les jeunes écrivains et jeunes poètes, à l’écoute des formes nouvelles et montrant la voie. Il a gardé l’empreinte d’Alexandrie où il est né, et marqué Le Caire où il fut un écrivain majeur de sa génération.

Né en 1926 dans une famille copte de Haute Egypte, Edouard Al-Kharrat était titulaire d’une licence en droit de l’Université d’Alexandrie. Défenseur de la cause des peuples d’Afrique et d’Asie, il s’est investi pendant vingt-cinq ans – de 1959 à 1983 – dans l’Organisation des écrivains africains et asiatiques, avant de se consacrer exclusivement à l’écriture. Il a publié une cinquantaine de textes de différentes formes – récits littéraires, traductions et critiques, entre autre -. Il a notamment traduit du français en langue arabe le livre d’Aimé Azar, La peinture moderne en Egypte, mettant en exergue les photographes, peintres et sculpteurs dont Adam Henein le plus célèbre du pays, créateur du symposium d’Assouan qui réunit chaque année pendant un mois de jeunes sculpteurs du monde entier venant travailler le granit. Il a participé à la création de magazines culturels d’avant-garde comme Lotus ou Galerie 68 et a reçu de nombreux prix – en 1999, le Prix du mérite de l’Etat et le Prix Naguib Mahfouz décerné par l’Université américaine du Caire, et en 2008 le Prix de la création romanesque décerné par le Conseil suprême de la Culture -.

Amoureux de sa ville natale, Al-Kharrat s’en est imprégné et a longuement écrit pour lui rendre hommage, à travers notamment deux de ses célèbres romans : Alexandrie terre de safran publié en 1986 et édité en France en 1990 ; et Belles d’Alexandrie, publié en Egypte en 1990 et en France en 1997. A travers des lambeaux de mémoires et de rêves, Alexandrie terre de safran donne une vision de la ville sous forme de tableaux, de bribes et d’images où le narrateur se superpose à l’enfant et à l’adolescent du roman. Ses souvenirs d’enfance, finement ciselés autour de paysages et d’objets, témoignent du quotidien de la ville dans les années trente-quarante et s’inscrivent dans un mouvement de va-et-vient, sans véritable chronologie. Métaphore de la Méditerranée, Belles d’Alexandrie, est une suite de brefs récits tissés de ses amours, des scènes de la vie quotidienne, de dialogues et de souvenirs d’adolescence dans l’Egypte des années quarante. La figure féminine comme archétype de l’énigme du monde, l’inspire.

Son ouvrage, Les pierres de Bobello, est ensuite édité en France en 1999. Al-Kharrat y parle d’un jeune adolescent qui, à partir de l’occupation anglaise, rêve de poésie, d’amour et de révolution. Les ruines de Bobello, le cimetière des Coptes, l’ancien temple d’Apollon en sont la toile de fond. L’écrivain appelle la mémoire et rejoint la patrie des morts, de l’autre côté du Nil, redonnant vie aux figures pétrifiées. La même année est publiée en France La danse des passions, une suite de nouvelles où le monde se suspend et regarde le champ social où se superposent le rêve et la réalité, l’amour et la mort, le monde extérieur et l’introspection.

« Ce rivage méditerranéen est long, étiré, fragile, de se trouver entre le plein et le vide, lieu agité d’une vie intense entre la mer et le désert libyque, comme une taille étroite et mince, dont on craint qu’elle ne se brise à tout instant » écrit-il parlant de La Méditerranée égyptienne, ouvrage écrit à quatre mains avec l’historien Mohamed Afifi où il parle d’un espace multi-ethnique et multi-culturel. La diversité culturelle de la région l’intéresse. Et dans la Préface qu’il écrit en 2008 pour l’ouvrage Les Coptes du Nil, sur les photographies de Nabil Boutros, Al-Kharrat définit l’Egypte comme « un creuset où se fondent des minerais divers en une entité singulière, à la fois harmonieuse et multiple. » Copte lui-même, il en montre les singularités : « Habité d’un sens instinctif de l’éternité, le Peuple copte vit un christianisme enraciné dans la tradition étonnement présente des Pères du désert : Antoine, Macaire, Pacôme… Un temps tissé du rythme des liturgies, des fêtes, des mystères et des sacrements mais qui n’empêche pas la vie de sourdre, joyeuse et nourricière. Comme l’eau du Nil. »

Virtuose en poésie, Al-Kharrat a décliné une vaste gamme de couleurs, d’impressions et de sentiments, redisant son amour de l’Egypte dans de nombreux poèmes en prose : « La terre est aride et désolée, telle que je l’ai toujours connue, ou toujours haïe, et souffle des vents de douleurs oubliées jamais disparues… » Il dépose ses interrogations sur la vie et l’amour, sur l’exil intérieur : « Tout le monde est oublié et passe. Pour quelle raison je cours après le rêve ? Après les chimères ? Pourquoi allumer des lampes qui s’éteindront alimentées de l’huile de mon coeur ? Pourquoi chanter quand mon chant est tissé par le vent ? Pourquoi écrire sur le sable aux bords de l’eau ? Pourquoi donner toute mon âme en encens de ton âtre ? Tout, tout est vain et dans la poigne du vent. Tout le monde est oublié et passe. »

Il laisse un vide en Egypte, un blanc sur la page, ses mots gravés sur le mur aux écritures de la Bibliotheca, à Alexandrie.

Brigitte Rémer, 1er février 2016

 

 

 

Une insoumise, Asma El Bakry réalisatrice

© Institut du Monde Arabe

© Institut du Monde Arabe

Asma a tiré sa révérence le 5 janvier dernier. Depuis quelque temps, elle n’était plus tout à fait de ce monde disent ses proches. Ses amis de Paris se sont rassemblés le 1er juin à l’Institut du Monde Arabe – autour de la projection du film Asma réalisé par André Pelle et Raymond Collet pour le Centre d’études alexandrines – pour rendre hommage à la femme et à l’artiste, profondément égyptienne – elle partageait sa vie entre Le Caire et Alexandrie – et passionnément occidentale – avec son lien complice à Paris.

Elle était aux confluences géographique, philosophique, religieuse par ses parents – sa mère fille de pacha catholique les Sakakini, son père fils d’un maître de confrérie soufie, les El Bakry – politique et artistique. Elle se battait pour l’Egypte, pour les femmes et pour l’art avec révolte et passion, franchise et provocation. Son maître absolu et modèle en cinéma fut Youssef Chahine qu’elle côtoya jusqu’à sa disparition en juillet 2008. Elle fut notamment son assistante dans Le Retour du Fils Prodigue en 1976 et participa à Adieu Bonaparte, en 1984.

Après des études en littérature française à l’Université d’Alexandrie, amoureuse de cinéma mais aussi d’histoire et de musique, Asma El Bakry traversa tous les métiers du plateau avant de prendre elle-même la caméra. Dès 1979 elle réalise son premier film documentaire : Une Goutte d’eau, voyage dans le désert occidental, du lever au coucher du soleil. D’autres documentaires expriment ses thèmes de prédilection, notamment Le Musée gréco-romain d’Alexandrie dont le co-scénariste n’est autre que Jean-Yves Empereur, spécialiste des recherches sous-marines et directeur du Centre d’études alexandrines avec qui elle effectue des plongées dans la baie d’Alexandrie, en 1994. Un an après elle tourne Le Nil, puis en 1998, Les Fatimides suivi de Les Ayyoubides, rois de l’ancienne Égypte, en 1999. Ses collaborations sont multiples avec des historiens, des intellectuels et des artistes, c’est une femme de réseaux, un passeur.

Son premier film de fiction fut l’adaptation du roman d’Albert Cossery en 1990, Mendiants et Orgueilleux, qui reçu un très bon accueil – univers de Cossery qu’elle reprendra en 2004 avec l’adaptation de La Violence et la Dérision -. En 1998, Concert dans la ruelle du bonheur traduit sa passion pour l’opéra et son amour pour le petit peuple qu’elle observe avec beaucoup d’émotion. Elle nourrissait encore des projets quelque temps avant sa mort et cherchait des financements pour tourner Tante Safia et le monastère, adapté du roman de Baha Taher. Elle souhaitait y montrer une Égypte où chrétiens et musulmans savent cohabiter et vivent en paix.

Asma telles que ses amis la décrivent, est celle « qui n’a pas froid aux yeux, un électron libre ; grand cœur grande gueule et grande culture ; qui apporte ses idées iconoclastes ; idéaliste et paysanne car très attachée à sa terre où elle vivait avec ses amis les d’animaux et recueillait les chats ; une femme hors norme qui se bat pour des idées ; une lanceuse d’alertes ; drôle et intraitable ; un cœur gros et des coups de blues ». Le film d’André Pelle et Raymond Collet rassemble d’émouvants témoignages d’amis intellectuels et artistes, de complices qui ont suivi Asma, l’insoumise, pas à pas : ainsi Joseph Boulad intellectuel d’Alexandrie et qui en connaît sur le bout du doigt les différentes strates, Golo dessinateur et grand observateur de l’Egypte, Gabriel Khoury producteur de cinéma qui œuvre en Egypte à son développement et à son inscription dans le champ international, Kénizé Mourad romancière, Alexandre Buccianti correspondant au Caire pour RFI, Mohamed Awad, professeur d’architecture à l’Université d’Alexandrie et conseiller auprès du Centre des Recherches Alexandrines et Méditerranéennes, les témoignages sont nombreux.

Après la projection s’est engagé un court débat de souvenirs impressionnistes en présence notamment de Gilles Gauthier, ancien conseiller culturel au Caire et ancien ambassadeur au Yémen, Gilles Kaepel, spécialiste du Monde Arabe contemporain, Robert Solé, écrivain et journaliste d’origine égyptienne, Mercédès Volait, directrice de recherche au CNRS, Marianne Khoury réalisatrice et productrice notamment de Mendiants et Orgueilleux et qui dit d’Asma « Elle faisait les choses qu’on avait envie de faire mais qu’on n’aurait pas osé. »

Puis Amira Selim, jeune soprano de talent et compatriote a chanté, en son souvenir, des airs d’opéra qu’elle aimait : l’air de la Musetta de la Bohème de Puccini, un extrait de Roméo et Juliette de Gounod, La Reine de la nuit de La Flûte enchantée de Mozart, et des Chansons égyptienne de Sayyed Darwish et Omar Khayyan.

Asma comme le tonnerre…  est partie en musiques, en douceur et applaudissements.

Brigitte Rémer