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Analphabet

Conception, dramaturgie, mise en scène, texte et interprétation Alberto Cortés – violon et conversations Luz Prado – spectacle en espagnol surtitré en français, au Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d’Automne 2025.

© Alejandra Amere

Le performeur andalou Alberto Cortés aime à s’accompagner d’étranges figures : ce furent, lors de ses précédents spectacles, un vampire dans Ardor, un ange dans One Night at the Golden Bar. C’est aujourd’hui un fantôme qui ici, le taraude, et dans Analphabet, une violoniste, Luz Prado, dialogue avec lui.

Alberto Cortés reconnaît plusieurs sources d’inspiration mêlées dans la conception du spectacle. La première, le poète et essayiste, José Bergamín (1897-1983) qui par sa sensibilité a puisé dans les mystiques espagnols croisés avec la pensée européenne. Contraint de s’exiler pendant une vingtaine d’années, en Amérique Latine, puis en France en 1939, il écrit dans Frontières infernales de la poésie, publiées en 1959 : « Au pied de la lettre meurt toujours l’esprit crucifié. » La Decadencia del Analfabetismo de cette grande figure intellectuelle espagnole est au coeur du sujet.

© Alejandra Amere

La seconde puise dans la thèse écrite par l’intellectuelle canadienne, poétesse et spécialiste du grec ancien, Anne Carson, sur Sappho de Mytilène, qui vécut au VIIè et VIè siècle avant J.C., Eros the Bittersweet/Éros le doux-amer, un essai sur la tension entre l’amour romantique et le désir, dans la philosophie de la Grèce Antique, publié en français en 1986. « Éros, encore une fois, me délie les membres, me fait tourbillonner, doux-amer, impossible à combattre, créature qui s’approche en douce… »

La troisième se réfère au romantisme allemand, un extrait des Souffrances du jeune Werther (1774), premier roman de Goethe, dont quelques bribes sont lues, fait référence au cœur blessé et met en scène le suicide de son héros. « C’est un texte qui m’enchante et qui fait partie de tout ce qui m’a accompagné durant le processus de création d’Analphabet » dit le performeur.

Alberto Cortés est donc ce Christ recrucifié, qu’il superpose à sa vie en toute nudité et transparence, sans garde-fous, traitant de son homosexualité et partant en quête d’identité à travers paroles, corps, gestes et souffrance. Le violon fortissimo ouvre la représentation avant que ne paraisse l’acteur dans une lumière tamisée (création et régie lumière Benito Jiménez). « Qui ose troubler ma plainte ? » lance-t-il, et dans son dialogue poétique, il pose les questions : « À quoi t’intéresses-tu ? » et apporte les réponses « Aux oiseaux… » « Prouve que tu es là… » dit-il à Analphabet, son fantôme, son double.

© Alejandra Amere

Alberto Cortés construit son Golgotha, petit monticule en forme de couronne d’épines (scénographie Víctor Colmenero) pour laisser filtrer par bribes sa méditation transgressive. Il parle de violence et maltraitance au sein d’un couple d’hommes et montre le combat de l’homme avec lui-même autant qu’avec l’autre. Du mystique au charnel son texte est poétique, parfois cru, aux frontières d’une relation sadomasochiste dans les rapports de force. Lui se reconnaît « beau à l’extérieur, loup à l’intérieur » et quand il retire un à un ses vêtements et se trouve en slip-gaine pour la danse en forme de string, il se présente et se représente « comme une diva égocentrique, et plus que cela : une ensorceleuse » jouant de son corps théâtralisé.

« Analphabet est une invitation à réfléchir sur les espaces de cruising, sur les blessures, sur la violence dans les relations pédés quand elles demeurent patriarcales » détaille Alberto Cortés, on ne sait plus qui est victime et qui bourreau. « Regardez-moi comme si j’étais un paysage » dit-il, prenant des pauses… au sommet du narcissisme. Parfois il y a de la grâce et de la musicalité, parfois mots et gestes se désaccordent. On est dans l’émotion érotique, la présence organique, le désir, l’idée queer, les blessures. On est dans une messe noire et l’après-midi d’un Faune où le performeur hésite entre mélancolie et ironie, Nijinski et Pasolini. Obscur objet du désir que ce spectacle…

Brigitte Rémer, le 26 décembre 2025

Création et régie lumière Benito Jiménez – son Oscar Villegas – traduction française et surtitrage Marion Cousin – coordination technique Cristina Bolívar – enregistrement piano César Barco – scénographie Víctor Colmenero – costumes Gloria Trenado – regard extérieur Mónica Valenciano – photographie Alejandra Amere, Clementina Gades – vidéo Johann Pérez Viera – production El Mandaíto Producciones SL – Le spectacle comporte des scènes de nudité.

Du 12 au 19 décembre 2025, à 20h, le samedi à 18h – Relâche le dimanche 14 et le mercredi 17 décembre, au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette. 75011 Paris – métro : Bastille, Voltaire – tél. : 01 43 57 42 14 – site : www. theatre-bastille.com.