Archives par étiquette : لسّيرة الهلاليّة

L’Épopée de Bani Hilal, السّيرة الهلاليّة – Al-Sirah Al-Hilaliyyah

Écriture, conception et mise en scène de Bashar Murkus – dramaturgie et production Khulood Basel, Khashabi Theatre (Palestine) – spectacle en langue arabe, surtitré en français, traduction Chakib Ararou. Création le 27 juin 2026 à la Cité internationale de la langue française, Château de Villers-Cotterêts – dans le cadre de la Saison Méditerranée.

© Khulood Basel

C’est l’épopée arabe la plus célèbre et qui traverse le Moyen-Orient depuis le XIVe siècle. Conteurs, chanteurs et musiciens populaires assurent de génération à génération la transmission orale de ce voyage migratoire de la tribu des bédouins Banu Hilal, depuis l’Émirat du Najd situé au cœur de la péninsule arabique,  jusqu’à la Tunisie.

Adapter pour le théâtre un texte de cette amplitude, inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco depuis 2008, au demeurant menacé d’extinction, est déjà en soi un périlleux exercice et un vrai défi. Pour ce faire, Bashar Murkus a réécrit l’épopée avec Khulood Basel, à partir d’anciennes publications, de rares enregistrements de conteurs, de récits des grands-mères et en s’appuyant sur la version syrienne Ash-Shāmiyyah de l’épopée Bani Hilal, sur les travaux du chercheur et poète égyptien Abdel Rahman Al-Abnoudi, et sur les enregistrements de deux grands poètes et conteurs de la Haute-Égypte, Jaber Abu Hassan et Sayed Al-Dawi. La Geste Hilalienne se récitait lors des mariages, des cérémonies de circoncision et des fêtes, et s’étendait sur plusieurs nuits consécutives, dans une atmosphère festive où chaque détail importait.

Acteurs et musiciens occupent le plateau avant l’arrivée du public et lancent leurs salutations à chaque entrée. Ahlan ! Ahlan ! ! أهلاً  ! أهلاً  nous ne sommes pas des spectateurs nous voilà comme des invités. Sur scène, un grand écran blanc s’anime au gré du croisement savant d’ombres et reflets des acteurs, qui se démultiplient à différentes échelles, créant un véritable théâtre d’ombres. Des plaques de verre et peintures sur rouleaux qui se dévident devant un projecteur, traduisent par ailleurs avec subtilité les couleurs des paysages rencontrés. Au sol, un tapis blanc qui au gré des contrées traversées se couvrira de pétales et de feuilles. Des malles en métal sur roulettes forment la scénographie, tout est à l’économie et fonctionne dans l’inventivité et la magie. Le musicien (Rami Nakhleh) est installé sur un praticable côté jardin entouré de ses percussions, le joueur de oud et chanteur n’est jamais très loin de lui, même si à certains moments il entre aussi dans le jeu. Une des actrices établit des passerelles entre le récit et l’image par son commentaire chanté, de toute beauté, comme une coryphée (Rana Baransi).

© Khulood Basel

Une introduction s’affiche sur écran donnant quelques repères historiques et permet d’entrer dans le sujet, complexe par le croisement des lignées, suivi du titre des chapitres qui nous guident au long du spectacle. Après les louanges à la beauté du prophète on reçoit les lamentations de l’émir vieillissant Rizq Ibn Nail pleurant sur sa vie en haut de la montagne, son grand regret étant de n’avoir pas engendré de fils. Il part à La Mecque comme on le lui  conseille, c’est là qu’il rencontre son épouse, Khadra qui lui donne une fille mais pas le fils tant attendu. « Nous rêvons d’un garçon dans nos berceaux » dit-elle. Alors, avec les autres femmes de la tribu, elle se rend à l’étang aux oiseaux et comme toutes, émet un vœu de fertilité en choisissant l’un d’eux, un oiseau noir.

Quelques mois plus tard Khadra met au monde un fils nommé Salameh / Abou Zayd, en même temps que naît celui qui sera son compagnon, Abou Al-Qamsan et en même temps que sa jument Hamra (Rouge) qui l’accompagnera toute la vie, présente sur scène sortant d’une malle avec force inventivité. À la surprise générale, l’enfant est noir de peau. Rizq bannit Khadra contrainte de s’enfuir avec son fils et sa servante, le père gardant leur fille. « Je laisse derrière moi ceux que je croyais miens… »

© Khulood Basel

Le départ de Khadra est de chagrin. Les ocres et les jaunes emplissent l’écran. Abou Zayd réfugié est accueilli avec sa mère chez le roi Fadil de la tribu des Zahianites, qu’il considère comme son père. Ce dernier vit en rêve qu’il sauverait un jour la tribu et le favorise. On lui enseigne la religion, la philosophie, le droit, la politique. L’enfant est tueur quoique très aimé mais s’attirant des jalousies. Il est guerrier et s’en prend d’abord aux oiseaux, un bâton au bout duquel un oiseau de chiffon se dédouble en une chorégraphie ardente danse sur l’écran. Puis il décuple la violence à la hauteur des humiliations qu’il reçoit, en représailles, il se voit invincible et fait trembler les montagnes. Il entre dans les premières guerres et tue, y compris certains de ses proches. La guerre entre les tribus s’étend, le conflit est permanent jusqu’à ce que Abou Zayd ait à affronter les Hilaliens, tribu à laquelle il ignore appartenir et qui le place face à Rizq, son père. La bataille est féroce mais son père le reconnaît. Il lui redonne sa place, et à Khadra son honneur, tapissant sa route de soie au son de l’arghoul, cet instrument à vent typique de l’Égypte et similaire à une clarinette. « Fiston, prends soin de la patrie ! » lui dit son père en lui passant la main.

Le récit est entrecoupé d’adresses au public : « Écoutez cette histoire et longue vie à l’auditoire ! » Dans la seconde partie où Abou Zayd est de retour parmi les siens, Bashar Murkus fait parler les arbres. On se trouve au cœur d’un lazzi comme dans la commedia dell’arte où la plaisanterie rythme le texte, les mots et les silences, où la scène est tangage, où la lumière parle. Et Abou Zayd repart explorer l’occident, Yalla ! يلا à la recherche d’une terre fertile, avec trois cavaliers dont Yahya et Mar’i, passant par La Mecque, « ils cavalèrent… avancèrent… » Un nouveau cycle d’histoires se tisse, entrecoupé de chants individuels et collectifs matière vive du spectacle dont L’histoire de Saâda et de sa servante May, deux femmes qui interrogent le sable dans un pays ravagé par la famine et dont la robe, par la magie du spectacle se pare de turquoise.

© Khulood Basel

On fait ses valises, on traverse les pays, on suit les mouvements de la géographie et de la géologie jusqu’à Tunis et les plis des guerres qui durent des années entre les diverses branches de la tribu de Banu Hilal. Les derniers épisodes mettent en face à face les jalousies du roi Hassan et de Diab. Trahisons, épuisement, captivité, surpuissance, rancunes, la dernière bataille dure deux mois entiers, œil pour œil, épée contre épée. L’imagerie fait voler Abou Zayd dans les airs jusqu’à sa mort, piqué par un serpent. Les tambours résonnent dans un solo de percussion, brillant et énergique qui fait trembler les murs de la cité. On jette la terre noire sur le tombeau du héros, il en sort du blé. Et tout se termine dans le chant et la danse.

© Khulood Basel

C’est un magnifique travail de tissage à l’ancienne que proposent Bashar Murkus et Khulood Basel à travers L’Épopée de Bani Hilal, Al-Sirah Al-Hilaliyyah dont ils démêlent les fils avec un talent fou, transformant la poudre de perlimpipin en or et rendant audible la densité de cette fresque épique et conte populaire, en occident. Sur scène, les sept jeunes acteurs et musiciens – Maia AlKeesh, Rana Baransi, Rami Nakhleh, Adan Rabous, Misan Miso Samara, Atallah Tannous, Abd Zubi à l’énergie et au talent fabuleux, utilisent avec justesse et simplicité tout l’arc disciplinaire de l’acteur et des techniques théâtrales traditionnelles : chant, musique, psalmodie, texte, gestes, danse, théâtre d’ombres et théâtre d’objets dans une manipulation marionnettique savoureuse des chevaux, chameaux et représentations mythologiques. Ils et elles sont guerriers, habitants des déserts, femmes répudiées ou adulées, jeunes et vieux, arbres, minéraux et animaux. Ils sont pure poésie, célèbrent le théâtre et permettent de le célébrer. Un pur joyau d’imagination et de réalisation, moment rare habité par l’équipe du Théâtre Khashabi.

Co-fondé par Bashar Murkus et Khulood Basel avec un groupe d’acteurs culturels et de théâtre palestiniens, à Haïfa, en 2015, le Théâtre Khashabi présente des spectacles multiformes tous aussi inventifs et pertinents. Un parcours exemplaire où s’allient le populaire et la recherche, et où cohabitent une vision artistique et une pensée de production politique et indépendante. La puissance de l’identité culturelle qu’ils véhiculent de par le monde donne du sens à l’acte théâtral. *

Avec : Maia AlKeesh, Rana Baransi, Adan Rabous, Misan Miso Samara, Atallah Tannous, Abd Zubi – musique live : Rami Nakhleh – Arrangements musicaux et compositions musicale Habib Shehadeh Hanna – production musicale Khalil EPI – scénographie Majdala Khoury – création lumière et direction technique Muaz Al Jubeh – régie son Moody Kablawi – fabrication marionnettes Vita Hleihil – assistant design et régie de plateau Nancy Mkaabal – responsable de production et de tournée Samera Kadry – production : Khashabi Theatre / Palestine Coproductions : De Singel Center – Carta Festival, Edinburgh International Festival, Cité internationale de la langue française, Théâtre des 13 vents/Centre dramatique national Montpellier, Espoo Theatre, Théâtre National de Catalogne – Dans le cadre de la Saison Méditerranée, avec le soutien de l’Institut Français, en partenariat avec le Théâtre du Châtelet à Paris (durée : 3h00, avec entracte). * Voir aussi nos articles sur deux spectacles de Bashar Murkus : Hash, le 26 novembre 2021 et Yes Dady ! le 29 juillet 2025.

Vu le samedi 27 juin 2026, à la Cité internationale de la langue française, Château de Villers-Cotterêts, dans le cadre de la Saison Méditerranée – En tournée : les 8 et 9 octobre au Théâtre des 13 vents / Centre dramatique national de Montpellier (France) – 3 novembre, Le Mixt à Nantes (France) – 10 et 11 novembre, Teatre Nacional de Catalunya, Barcelone (Espagne) – 28 et 29 novembre, Teatro Municipal do Porto, (Portugal) – 4 et 5 décembre 2026, Teatro Nacional D. Maria II, Lisbonne (Portugal)

Brigitte Rémer le 29 juin 2026