Mise en scène, texte, décors et costumes de Angélica Liddell (Espagne) – Spectacle en espagnol et en japonais surtitré en français – Domaine d’O / Cité européenne du Théâtre, au Théâtre Jean-Claude Carrière, dans le cadre du Printemps des Comédiens.
C’est le Volet 3 des funérailles, aux grands hommes (et femmes) la patrie reconnaissante… Après la Suède avec Dämon El funeral de Bergman créé au Festival d’Avignon 2024, et son hommage au grand réalisateur d’une part, un hommage à l’auteure suédoise Karen Blixen dans sa rencontre avec l’Afrique d’autre part, par son spectacle Vudú (3318) Blixen, Angelica Liddell présente Seppuku
Elle poursuit son voyage intérieur et funèbre au Japon, évoquant la figure de l’écrivain Yukio Mishima (1925-1970) auteur de nombreux ouvrages et pièces. Dès son premier roman écrit à l’âge de vingt-quatre ans, Confession d’un masque, il s’inscrit dans l’esprit de Georges Bataille – auteur entre autres de La Part maudite et de La Littérature et le mal – dans une recherche esthétique et de syncrétisme entre beauté obsessionnelle et érotisme. « Où est passée l’esthétique du destin tragique ? » se questionnait à haute voix Mishima lors d’une conférence qu’il donnait à Tokyo en 1968, à l’Université de Waseda. Le texte porté par la performeuse et les acteurs comprend des extraits de ses œuvres, Patriotisme et Le Marin rejeté par la mer et une adaptation de la pièce de théâtre nô Hagoromo / Le manteau de plumes, datant du XIVe siècle.
Mishima s’est fait hara-kiri publiquement, autrement dit seppuku, son synonyme, une forme rituelle masculine du suicide par éventration d’un coup de poignard, véritable art de la mort. Souvent une décapitation suivait l’acte. Mishima se donna la mort publiquement, en 1970, dans le quartier général du commandement de l’armée japonaise de Tokyo, dans une chorégraphie préparée de longue date. Il voulait alerter le pays sur ce qu’il considérait comme son déclin et avait décrit une scène similaire dans son roman Rituel d’amour et de mort à partir duquel il avait réalisé un film.
Le Japon est présent sur scène en termes scénographiques avec une pergola côté jardin et des paravents dorés, même chemin qu’empruntaient les acteurs du Nô. Deux statues de divinités japonaises ont pris place sur un grand tapis bordeaux sur lequel est posé un praticable blanc où officient les acteurs. On pourrait se trouver sur le tatami d’un dojo. Angélica Liddell s’est entourée d’acteurs japonais, elle se déshabille le plus naturellement du monde et passe un peignoir rouge, éloge de l’ombre sur fond de Sonate au clair de lune. Il y aura d’autres peignoirs et d’autres nus, d’autres musiques. Un couple s’étreint, l’amour dans ses formes courbes rejoint la mort.
La lecture du seppuku de Mishima est psalmodiée en japonais, Angélica Liddell égrène une liste de suicidés et la méthode utilisée, parfois la cause, à partir de vêtements qu’on lui présente, un à un, en un geste cérémoniel de forte intensité. Ces vêtements ont été collectés avant le spectacle – ils sont confiés à la performeuse par les familles ou des amis de ceux qui ont accompli le geste de se supprimer, elle célèbre, pour chacun d’entre eux un éloge funèbre, dans le plus grand respect -. La liste est longue et le moment ardent, sorte d’hommage aux disparus : Thomas, vingt-cinq ans, pendu dans son jardin ; Maria-Luisa, cinquante-neuf ans, qui a écrit plusieurs lettres d’adieu ; Ruben, dans sa distorsion de la réalité, mort d’overdose à quarante-six ans ; une femme qui se jette d’un immeuble ; un parachutiste de soixante-dix ans qui se tranche la gorge ; Rebecca qui ne veut plus vivre avec un cancer. Et de manière lancinante revient le Quand vais-je mourir ? d’Angelica Liddell.
On suit la performeuse sur le lieu où Mishima s’est donné la mort, le jour de l’anniversaire de Georges Bataille, date pour elle hautement symbolique. « De ma tête coupée sortira des mots… » écrivait Mishima. Liddell revient aussi sur la mort de ses parents sur fond de chant baroque, « l’encens mêlé au corps de mes parents ».
L’actrice n’était pas née quand Mishima disparaît mais son geste la hante, elle a toujours cultivé sa fascination envers lui. Des photos de l’auteur japonais s’affichent, entouré d’animaux empaillés. Et Liddell évoque dans le spectacle sa première mise en scène à vingt-cinq ans, Le Jardin des mandragores, le geste de Mishima déjà la questionnait et l’inspirait. Dans Seppuku elle ne nous épargne rien ni le sang ni la logorrhée. Aux moments de calme et d’introspection succèdent l’exaltation et l’euphorie de la disparition par métaphores interposées, comme La légende du manteau de plumes, manteau qui ouvre la voie vers le ciel où Angélica Liddell se met à danser et le Hagakuré, un guide pratique et spirituel destiné aux guerriers, autrement appelé Le Livre du Samouraï. « Je demande la fin de vie » lance-t-elle et elle semble préparer sa propre disparition, mettant en scène le tabouret sur lequel elle montera comme on monte à l’échafaud.
Danse musicale d’un Samouraï, corps qui se mêlent au sol entre désir et mort, passages baroques, lectures de textes de Mishima, actes de violence, de sexualité, de délire, de travestissement, d’extase se succèdent. La célébration se mêle au show final et l’insolence à la sincérité, le mal se tisse à la matière spectacle. L’hérétique artiste catalane Angélica Liddell portant sa couronne d’épines nous emmène loin dans l’archéologie de la part maudite, celle de l’artiste qu’elle vénère, Mishima, et qui annonçait « Je veux faire de ma vie un poème ». Elle met en forme le poème et lui rend un hommage profane et sacré avec une liberté naturelle et effrontée, dans un jeu de la vie et de la mort, simulacre ou simulation, mystification ?
En exergue au programme du Printemps des comédiens, ces quelques mots de Jean-Claude Carrière, s’inscrivent au fronton de la grande fête du théâtre proposée par la Cité européenne du Théâtre au Domaine d’O, Le rêve est la vraie victoire sur le temps. Avec Angélica Liddell on rêve ou on cauchemarde, elle touche au plus profond de la métaphysique dans sa version de l’être et du néant, de l’esprit et de la nature, de Dieu et de la matière, de l’univers et de la connaissance.
Brigitte Rémer le 22 juin 2026
Avec : Alberto Alonso Martínez, Nonoka Kato, Angélica Liddell, Masanori Kikuzawa, Gumersindo Puche, Kazan Tachimoto – conception lumière Javier Alegría – direction technique Maxi Gilbert – régie lumière Francisco Jesús Galán – son Antonio Navarro – machiniste Javier Castrillón – régisseuse Elena Galindo – construction du décor Alfonso Reverón Díaz – production Gumersindo Puche – assistant de production Jaime del Fresno – logistique Micaela Ferrer. Voir aussi nos articles sur Dämon https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/damon-el-funeral-de-bergman/ du 14 octobre 2024 et sur Vudú, (3318) Blixen, https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/vudu-3318-blixen/ du 6 avril 2026.
Samedi 6 juin à 19h et dimanche 7 juin 2026 à 18h, au Théâtre Jean-Claude Carrière, Domaine d’O / Cité européenne du Théâtre, dans le cadre du Printemps des Comédiens, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – site : www. printempsdescomédiens.com – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67. Le spectacle sera repris à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris, du 19 janvier au 5 février 2027, site : www.theatre-odeon.eu




