Texte de Victor Hugo – mise en scène Julie Duclos – création, avec la troupe de la Comédie Française – Ré-ouverture de la salle Richelieu de la Comédie Française.
Dans cette pièce en vers libre de la période romantique remisant les principes du théâtre classique au placard, huit ans après la représentation d’Hernani et la bataille qu’elle a engendrée, Victor Hugo présente Ruy Blas. On est en 1838, à nouveau à la cour d’Espagne et le thème de la pièce s’inscrit comme une évocation historique, revue et corrigée par l’auteur, un sujet socio-philosophique autour des écarts entre classes sociales, un mélodrame et un drame – Ruy Blas, valet de profession, tombant amoureux de la Reine d’Espagne, Doña Maria de Neubourg.
Au cœur du sujet, une machination fomentée par Don Salluste de Bazan (Thierry Hancisse) sorte de plébéien qui cherche à se venger de la Reine venant de le congédier. Il est accompagné de Gudiel, son élève et confident (Jordan Rezgui), Ruy Blas, son valet, sera l’instrument de sa vengeance (Stéphane Varupenne). Don César de Bazan, cousin de Don Salluste, sorte de Don Quichotte et persifleur à souhait (Sébastien Pouderoux) lui refuse son aide. La description qu’il fait de lui-même est savoureuse : « Quel est donc le brigand qui, là-bas, nez au vent, se carre, l’œil au guet et la hanche en avant, plus délabré que Job et plus fier que Bragance, drapant sa gueuserie avec son arrogance… ? »
Et c’est à lui, Don César, dont il prendra le nom dans son travestissement imposé par Salluste, que Ruy Blas livre un secret de taille : il est amoureux fou de la Reine à qui chaque jour il fait envoyer incognito des fleurs. Don César disparaît aussi vite pour ne revenir qu’à la fin de la pièce : « Je suis oiseau, j’aime l’espace… dit-il. »
Ruy Blas exécute le plan de Don Salluste. De valet et anciennement compagnon de misère de Don César quoique d’esprit noble et de vaste culture, il se métamorphose en grand seigneur. Seule la couleur de la livrée change. Le cadre posé, la Reine d’Espagne entre en piste dans l’acte II, la pièce est pleine d’apartés qui permettent l’expression des sentiments. « Son regard me pénètre… Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme ? » se dit-elle. « Elle me voit ! Elle me parle ! Dieu ! Je tremble » se dit Ruy Blas à lui-même. Autour, vont et viennent différents comtes et marquis, duègnes, duchesses et alguazils.
Dans la mise en scène de Julie Duclos, Doña Maria de Neubourg, reine d’Espagne, est une jeune femme toute simple portant une robe de ville couleur rouille et un manteau ordinaire, elle fait face au public (superbe Morgane Real). Épouse du roi Charles II qui brille par son absence, plus soucieux de la chasse que de sa femme, elle est sous le contrôle d’une duègne à la main d’acier (Danièle Lebrun) et s’ennuie mortellement à la cour, nostalgique de son Allemagne natale. Elle est secondée par Casilda, sa suivante et amie fidèle (Myrthe Vermeulen). Tous les jours, elle trouve le petit bouquet d’un inconnu, qui la trouble, et quelques mots vibrants écrits sur un billet qu’elle a plaisir à lire. « Que c’est faible une reine et que c’est peu de choses ! » La scène de la rencontre est éprouvante pour Ruy Blas qui fait un malaise quand la Reine comprend qu’il est l’expéditeur des fleurs. De plus il se fait remettre en place par un grand jaloux, Don Guritan (Laurent Stocker), lui aussi amoureux de la Reine, sorte de majordome ici vêtu d’un costume napoléonien et qui est aux ordres, droit comme un i, le convoquant en duel. La Reine, qui a compris le stratagème, s’arrange pour l’éloigner.
Devenu Premier Ministre par la faveur de la Reine, Ruy Blas tente de dénoncer la corruption et d’établir plus de justice, il dit leur fait aux conseillers de Castille qui pillent l’état. La scène est puissante, ces messieurs, transformés par Julie Duclos en hommes d’affaires, costumes-cravates s’agitant autour de leurs attachés case et s’arrachant les territoires, on se croirait à l’Assemblée nationale les mauvais jours quand les députés s’empoignent. La grande tirade : « Bon appétit, messieurs ! Ô ministres intègres, conseillers vertueux ! Voilà votre façon de servir, serviteurs qui pillez la maison… » a été remplacée par un discours politique musclé :
Appel de Victor Hugo, pour la Serbie, écrit en 1876. La metteuse en scène a choisi de l’intégrer au spectacle, et il s’intègre magnifiquement, avec la force de conviction transmise par Stéphane Varupenne en Ruy Blas : « Il devient nécessaire d’appeler l’attention des gouvernements européens sur un fait tellement petit, à ce qu’il paraît, que les gouvernements semblent ne point l’apercevoir. Ce fait, le voici : on assassine un peuple. Où ? En Europe. Ce fait a-t-il des témoins ? Un témoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils ? Non. » Un discours plus que contemporain que la reine, cachée dans une pièce secrète, entend : « Vous avez bien fait de leur parler ainsi. Je n’y puis résister, duc, il faut que je vous serre cette loyale main si ferme et si sincère. » Et la scène dérive sur l’aveu d’amour de Ruy Blas à la Reine qui renvoie le sien en retour : « Jamais on ne m’a dit ces choses-là. J’écoute ! Ton âme en me parlant me bouleverse toute. J’ai besoin de tes yeux, j’ai besoin de ta voix… » Il remercie Dieu de son bonheur : « La reine m’aime ! Ô Dieu ! c’est bien vrai, c’est moi-même ! Je suis plus que le roi puisque la reine m’aime… » Mais Don Saluste se charge de lui rappeler sa condition subalterne et son rôle.
Don César, le cousin de Salluste, évadé d’Afrique, revient par la cheminée dans l’acte IV, toujours aussi extravagant. On lui remet une bourse, on lui organise un rendez-vous galant, Don Guéridan le jaloux lui transmet deux épées pour honorer le duel auquel il le convoque, Don César le tue, sans autre forme de procès. Les deux Don César se superposent, le vrai, l’excentrique, avec Ruy Blas sous sa fausse identité, Hugo joue de quiproquo. L’acte V est tragique et Don Salluste de Bazan tire les ficelles, plein de rancoeur à l’égard de la reine et prêt à se venger. Il organise un rendez-vous amoureux entre elle et Ruy Blas et, les prenant sur le fait, enjoint la reine à renoncer au trône et à quitter le territoire avec Ruy Blas. Celle-ci s’apprête à accepter, quand Ruy Blas tue son maître, auteur de la machination, pour la sauver, et quand elle le repousse il boit le poison préparé, avant de lui avouer son origine modeste et de se nommer : Ruy Blas. Il meurt dans les bras de la reine et avec son pardon. Victor Hugo joue de l’humanité de Ruy Blas contre la froideur du roi…
La scénographie est atemporelle, épurée et présente (Matthieu Sampeur) et sert la direction épique autant que lyrique du propos. Les hauts murs de béton brut et le monumental des colonnes n’altèrent pas l’espace ni son volume, donnant un sentiment d’enfermement. Ils se substituent à des boiseries plus chaleureuses dans l’acte II. La maison de Don Salluste où se déroulent les deux derniers actes a fermé ses volets. Un certain abandon se dégage de l’ensemble, le tout magnifiquemen éclairé (lumière de Dominique Bruguière). Les costumes (signés de Caroline Tavernier) ont cette même simplicité et atemporalité, se rapprochant de notre monde d’aujourd’hui. le moindre détail est porteur de la différence de classe sociale. La livrée rouge de Ruy Blas valet, signe de sa condition, livrée dans laquelle il meurt, le manteau qui passe d’un personnage à l’autre, de Don Salluste à Don César, puis à Ruy Blas.
Avec la pièce de Victor Hugo, assez peu représentée, Julie Duclos ré-ouvre la salle Richelieu de la Comédie Française. Son geste de mise en scène tire la pièce vers notre époque, la sortant du règne de Charles II et de l’Espagne, métaphore hugolienne pour ne pas parler de la France. Elle met en exergue le peuple et l’homme du peuple qu’est Ruy Blas dont se joue le puissant Don Salluste et qui le rappelle à sa condition. Elle avait présenté début 2025 à l’Odéon Grand-peur et misère du Troisième Reich de Bertolt Brecht (cf. notre article du 2 février 2025) et prépare Un Ennemi du peuple d’Henrik Ibsen pour la rentrée 2027. Elle inscrit sa démarche artistique à travers l’Histoire et la société d’aujourd’hui faisant des personnages avant tout des personnes : la reine est femme avant que d’être reine et Ruy Blas un homme amoureux avant que d’être valet ou ministre. Tous les acteurs sont à saluer, chacun dans son rôle apportant sa personnalité et servant la pièce.
Brigitte Rémer, le 3 novembre 2026
Avec la Troupe de la Comédie-Française : Thierry Hancisse, Don Salluste de Bazan – Sylvia Bergé, la Duchesse d’Albuquerque – Alain Lenglet, le Marquis del Basto et le Marquis de Priego – Laurent Stocker, Don Guritan – Serge Bagdassarian, le Marquis de Santa Cruz et Montazgo – Bakary Sangaré, le Comte d’Albe et Don Antonio Ubilla – Gilles David, Covadenga et un marquis – Stéphane Varupenne, Ruy Blas – Sébastien Pouderoux, Don César de Bazan – Danièle Lebrun, une duègne – Noam Morgensztern, le Comte de Camporeal et un marquis, Yoann Gasiorowski, Don Manuel Arias et un marquis – Sefa Yeboah, un alguazil, un laquais, un huissier et l’Alcade – Jordan Rezgui, Gudiel, un majordome, un laquais, un muet et un alguazil – Morgane Real, Doña Maria de Neubourg, reine d’Espagne – Charlie Fabert, le Laquais – Myrthe Vermeulen, Casilda – et Catherine Andréa, une dame de la cour – Philippe Bertrand, un alguazil, un majordome, un laquais et un page – Catherine Pepinster, une dame de la cour – Marta Zollet, une dame de la cour. Mise en scène Julie Duclos – scénographie Matthieu Sampeur – costumes Caroline Tavernier – lumière Dominique Bruguière – son Samuel Chabert – assistanat à la mise en scène Laurence Kélépikis – assistanat à la lumière Enzo Cescatti. Le décor et les costumes ont été réalisés dans les ateliers de la Comédie-Française. Ruy Blas sera projeté en direct le 3 décembre prochain, dans plus de deux cents salles en France.
Visuels : Photo 1 : Don Salluste de Bazan et Ruy Blas – Photo 2 : Ruy Blas et Don César de Bazan – Photos 3 et 4 : La Reine et Ruy Blas – Photo 5 : la Troupe – Photo 6 : Don Guritan et Don César de Bazan – Photo 7 : La Reine et Ruy Blas – Photo 8 : la Troupe.
Comédie-Française / Salle Richelieu – en alternance, du 15 octobre 2026 au 27 janvier 2027, du lundi au samedi 20h30 dimanche à 14h, Place Colette. 75001. Paris – métro Palais Royal – tél. : 01 44 58 15 15 – site : comedie-francaise.fr







