Prendre soin

Texte et mis en scène Alexander Zeldin – avec Nabil Berrehil, Patrick d’Assumçao, Charline Paul, Lamya Regragui-Muzio, Bilal Slimani, Juliette Speck (France/Royaume-Uni), dans le cadre des Chantiers d’Europe, au Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses.

© Jean-Louis Fernandez

À partir du spectacle qu’il avait créé à Londres en 2014, sous le titre Beyond caring, Alexander Zeldin présente aujourd’hui Prendre soin, une re-création de son texte en langue française.

On est dans les coulisses d’une boucherie industrielle – la salle de repos des employés intérimaires – et l’on part du recrutement de la main d’œuvre à la mise en action des agents de nettoyage – Susanne, Louisa, Esther, Philippe et Mahir – sans qualification particulière, qui vont y travailler de nuit. Travailleurs précaires, on les reçoit sans trop de ménagement et on leur montre d’emblée le matériel qu’ils/qu’elles devront apprivoiser, notamment une machine infernale appelée la bête et qui vrombit comme une moto. Pour mieux laisser le spectateur en prise avec le réel, la salle reste allumée.

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Et l’on entre dans le quotidien de cette équipe, la répétition de leurs gestes, les gants qui ne sont pas fournis, les ordres donnés, le salaire qu’on guette avec anxiété, les pauses toutes les quatre heures qui donnent un peu d’humanité, après s’être regardés en coin. Philippe se plonge dans la lecture qu’il partagera plus tard à haute voix, une autre grignote et offre des biscuits, une troisième allume un transistor et partage ses enthousiasmes. Petit à petit, ces travailleurs à la vie rude s’approchent, apprennent à se connaître et à s’apprécier, s’entraident, échangent sur les événements familiaux et se font des surprises, parlent des émissions de télévision qu’ils ont vues, passant de moments d’énergie à moments de dépression où l’on sombre, la dèche aidant, bien réelle pour certains.

La scénographie de Natasha Jenkins qui signe aussi les costumes, et les lumières néons de Marc Williams, nous placent de manière très concrète dans les entrepôts, entre les frigos et la machine à café en panne, les tabliers et la serpillère, une table et des chaises, les étagères où se trouvent les produits à utiliser, les différents espaces où les machines, « dégueulasses à laver » ressemblent à des monstres. Entre espoirs er désespoirs, on voit ce groupe de personnes vulnérables frotter, laver, récurer, s’épuiser, espérer, apparaitre et disparaitre au fil des noirs qu’utilisent le metteur en scène pour passer d’une scène à l’autre comme dans un fondu-enchaîné.

© Jean-Louis Fernandez

On suit les réunions avec Nessim, le contremaître jamais satisfait et qui impose des heures supp peu rémunérées faisant miroiter le mythe du travail à temps plein. On le suit dans ses évaluations du personnel, chacun son tour, « Je suis… ordonnée, pleine d’idées, d’accord/pas d’accord, calme… » On entend les larmes de la touchante Susanne qui n’a plus nulle part où aller sans l’avoir vraiment dit, on suit Louisa parlant de son mari qui la dégrade, et Esther qui pète les boulons parlant de discrimination et qui se met à danser dans l’énergie de son désespoir.

© Jean-Louis Fernandez

De nouvelles machines envahissent l’espace scénique, gigantesques, menaçantes, une certaine agitation règne dans un grand vacarme, perturbant la salle de repos, les lumières clignotent. Avec Prendre soin, l’auteur et metteur en scène britannique Alexander Zeldin se produit pour la première fois au Théâtre de la Ville. Prendre soin s’inscrit dans la même veine que dans le cinéma documentaire de Ken Loach montrant le combat des petites gens, ceux qui ne se sont pas attardés à l’école et se débattent avec la vie, les alloc, les petits boulots. Comme le réalisateur anglais il montre la réalité de gens ordinaires et de milieux sociaux défavorisés et le fait avec empathie et tendresse. Dans ce milieu industriel sans pitié, la solidarité comme l’amitié prennent ici tout leur sens et les acteurs – Nabil Berrehil, Patrick d’Assumçao, Charline Paul, Lamya Regragui-Muzio, Bilal Slimani, Juliette Speck – donnent vie à leurs personnages avec beaucoup de doigté et de conviction.

Après avoir été l’assistant de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne, Alexander Zeldin a fondé en 2014 au Yard Théâtre de Londres un collectif d’acteurs également nommé Beyond Caring et il explore les fractures sociales contemporaines avec bienveillance et dans un réalisme profondément humain. Il travaille entre la France et le Royaume Uni et nombre de ses spectacles sont présentés dans l’espace européen et au-delà. C’est du réel dont parle son théâtre, qui procède par petites touches avec la précision du bistouri. Collectionneur des petits riens, de quelques mots qui réchauffent, d’un geste esquissé, en quête de justice sociale et de dignité il montre les invisibles de la société.*

Brigitte Rémer le 5 juillet 2026

© Jean-Louis Fernandez

Collaboration à la mise en scène Kenza Berrada – scénographie et costumes Natasha Jenkins – lumières Marc Williams – son Josh Grigg – mouvement Marcin Rudy – coach vocal Hippolyte Broud – oordinatrice d’intimité Claire Chauchat. Production Compagnie A Zeldin – coproduction Théâtre national de Strasbourg – Fondazione Teatro Metastasio, Prato – Les Célestins, Théâtre de Lyon – Le Volcan, scène nationale du Havre – avec la participation artistique du Jeune Théâtre National. * Voir aussi notre article du 24 octobre 2023 sur The Confession d’Alexander Zeldin présenté à l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

Du 4 au 12 juin 2026, à 20h, dimanche 15h, au Théâtre de la Ville-Abbesses, 31 rue des Abbesses. 75018. Paris – tél. : +33 (0) 42 74 22 77 – métro Abbesses ou Pigalle – site : theatredelaville-paris.com