Palestine, un chant de la Terre

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

Conception, direction artistique, direction musicale, arrangements et bouzouk Ramzi Aburedwan – avec le Canaan Orchestra et le Chœur Saba – vu le 13 septembre, à la Philharmonie de Paris.

Dans la grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris le compositeur, chef d’orchestre et joueur de bouzouk Ramzi Aburedwan, né à Bethléem, a rassemblé musiciens et chanteurs, chœur et solistes autour du thème Palestine, un chant de la Terre, pour rendre hommage à son pays.

Le répertoire présenté est principalement issu du patrimoine traditionnel palestinien, notamment à travers les travaux et collectes menés par les institutions Nawa, Popular Art Center, El-Funoun Dance Troupe et Al-Ashiqine ensemble. Les chants palestiniens anciens sont issus de la mémoire collective et transmis oralement de génération en génération, leurs auteurs restent souvent inconnus. Ils parlent de la vie quotidienne, du monde rural, du travail et du profond attachement à la terre. Ce répertoire croise la parole poétique portée en langue française par Peggy Martineau sur des textes de divers poètes palestiniens majeurs, dont Mahmoud Darwich*. Il traverse le son, et porte le récit intime et la mémoire partagée, se mêlant avec fluidité à la musique : « …Ils fouillèrent sa poitrine, Ne trouvèrent que son cœur. Fouillèrent son cœur, Ne trouvèrent que son peuple. Ils fouillèrent sa voix, Ne trouvèrent que sa tristesse. Fouillèrent sa tristesse, Ne trouvèrent que sa prison, Fouillèrent sa prison, Ne trouvèrent qu’eux-mêmes, enchaînés… » (Source La Terre, dans le recueil « Noces » de Mahmoud Darwich).

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

Les chants traditionnels racontent aussi les événements historiques depuis l’Empire Ottoman jusqu’au mandat britannique et les différentes époques, les émotions, les blessures et les espoirs dans le contexte d’aujourd’hui, entre le génocide de Gaza et l’occupation de la Cisjordanie. Parmi les différentes formes de chants, la tarwida est à l’honneur, sorte de berceuse chantée par la mère à l’enfant. Devenue symbole de la résistance culturelle palestinienne elle revient à différents moments de la soirée, complétée par des chants d’amour et des chants du travail agricole comme la récolte des olives. Ces chants sont issus des différentes régions ainsi que des territoires palestiniens situés à l’intérieur des frontières d’Israël : de la Palestine, de Gaza, Cisjordanie, Galilée, ce nom des lieux qu’il faut nommer est ce qui reste à travers le temps « Ces lieux que nous portons en nous et qui ne nous quittent jamais. »

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

Quatre magnifiques solistes, trois voix féminines – Nai Barghouti, Lamar Mireb, Henna Haj Hasan, une voix masculine, Moneim Adwan, scandent ces chansons qui viennent de loin et les textes dans leur puissance expressive, soit en soliste soit en Ensemble. Ils apportent contrastes et dialogues, chacun dans sa couleur vocale et son timbre propre. Ils sont accompagnés d’instruments traditionnels orientaux comme le qanûn, le ney, et la shabbaba, une petite flûte de berger. Les percussions côté cour et la contrebasse, les cordes côté jardin, les violons, deux ouds, un bouzouk joué par le chef d’orchestre et de chœur Ramzi Aburedwan, et face au public, le ney virtuose et le savant qanûn. D’autres instruments qui ne sont pas présents se font pourtant entendre à travers des enregistrements, comme le rabab bédouin ou le yarghul. Une danseuse traverse de loin en loin les espaces de cour à jardin avec beaucoup de subtilité, seule d’abord puis en duo, avec grelots et crécelle.

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

Ramzi Aburedwan a conçu Palestine, un chant de la Terre autour d’une dramaturgie en huit séquences pour parler du peuple palestinien à travers son rapport profond à sa terre : Racines – La terre – Vie quotidienne – Amour et mariage – Exil, mémoire et transmission – Résistance et dignité – Espoir et retour – en final, Le Chant de la Terre. Les textes sont des vibrations, comme ce poème de Neemat Hassan chanté sur une note continue : « Être mère à Gaza c’est ne pas dormir… C’est ne pas pleurer C’est ramasser la peur la colère et les prières À pleins poumons… C’est faire du pain frais grâce au sel de ses yeux et voir ses tout-petits mangés par la patrie. »

La terre ocre, hautement symbolique, dans sa dimension tant matérielle qu’emblématique, porteuse de mémoire et d’héritage, est montrée par des visuels sur écran qui accompagnent le concert. On y découvre l’olivier Al-Badawi, plus que centenaire, situé à Al-Walaja près de Bethléem. Ses racines portent la mémoire de génération en génération, on s’imprègne des terrasses agricoles de Battir avec leurs chaînes d’oliviers inscrites au Patrimoine mondial Unesco, les villages de terre et les femmes au lavoir, les portes de pierre et les fines broderies colorées, les arbres aux feuilles devenues délicatement cotonneuses. La nuit tombe on rentre le bétail. On voit l’immensité des paysages, la rue qui longe la mer et la mer en hiver, « ces maisons qui sont les leurs » devant des portes cadenassées.

Les chants sont murmurés, méditatifs, les changements de rythme et de modes s’enchainent, les notes se prolongent, la douceur croise le cri, le souffle et les pleurs. La ferveur est dans la salle comme sur la scène où se décline la mémoire et l’esprit des lieux, la Palestine comme métaphore.

Brigitte Rémer, le 20 septembre 2026

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

Ramzi Aburedwan, conception, direction artistique, direction musicale, arrangements et bouzouk – Peggy Martineau, narratrice – Chant solistes : Nai Barghouti, Lamar Mireb, Henna Haj Hasan et Moneim Adwan – Canaan Orchestra : Mohamad Al Habbash , oud – Mahran Moreb, oud – Khalil Khoury, qanun – Moslem Rahal, nay – Antonio Chakour, violon – Mohammed Alrjoob, violon – Sama Zaknoon, violon – Nawras Al Hajj Ibrahim, contrebasse – Dimitrios Mikelis, piano, oud – Micheal Geyre , accordéon, claviers, effets – Youssef Hbeisch , percussions – Iyad Abu Laila, percussions – Yanal Staiti, percussions. Et aussi : Omar Sawafta, bande son yarghoul – Firas Baba, danse et chorégraphie – Abir Yahya, danse – le Chœur Saba : Dima Hourani, Rasha Al Naddaf, Salam Alaridi, Gina Besmar, Lina Mouhamade – Sarah Al Najjar – Rouba Hassan.

*Mahmoud Darwich, poèmes issus de La terre nous est étroite, Noces et Feuilles d’olivier – et les poètes : Hussein Al-Barghouti, Je serai parmi les amandiers – Samih el Qasem, Les Cortèges du soleil – Tawfiq Zayyad, Hormis le pain quotidien – Mahmoud Abu Hashhash, Nous avançons vers notre aube – Ehab Bseiso, Un message resté en attente sur mon portable – Ibrahim Tuqan Mawtini – Neeamat Hassan Être mère.

© Denis Allard – Philharmonie de Paris

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