Un ennemi du peuple

© Jean-Louis Fernandez

Texte Henrik Ibsen – Mise en scène Jean-François Sivadier – à l’Odéon/Théâtre de l’Europe.

C’est une pièce d’Ibsen qui met sur le devant de la scène ce qu’on appelle en démocratie, la transparence, le lien entre le pouvoir et le citoyen, la dénonciation de la corruption et du mensonge. Deux frères s’affrontent face à la vérité, dans leur ville natale et préférée : Peter Stockmann, préfet, administrateur de l’établissement thermal qui fait la fortune de la ville, profil bon élève et réactionnaire à souhait (Vincent Guédon) ; Tomas Stockmann, médecin des Bains embauché par son frère, responsable des soins dans ce même établissement, qui se bat pour des idées et devient une sorte de lanceur d’alerte (Nicolas Bouchaud).

Le début de la pièce se passe chez Tomas, milieu de bonne bourgeoisie provinciale où il vit avec son épouse, Katrine (Agnès Sourdillon) et ses enfants. Il vient d’apprendre la contamination des eaux thermales et cherche des stratégies pour la rénovation du système hydraulique, nécessitant la fermeture de l’établissement. Il le fait savoir au journaliste du Messager du peuple, prêt à en diffuser l’information, et à son frère. Le préfet s’oppose formellement à la divulgation de la nouvelle, a fortiori à la fermeture de l’établissement, malgré les mises en garde sanitaires de Tomas. Tout au long de la pièce le ton va monter dans la partie de bras de fer qui oppose les deux frères Stockmann. Tomas se met sur le devant de la scène en imaginant pétitions, manifestations et révolution contre le mensonge et souhaite la participation des petites gens dans les affaires publiques. Décrétant que « le fardeau de la pauvreté » est déjà assez lourd à porter, Peter impose la dissimulation et la tricherie pour, dit-il, éviter la chute économique de la ville. Dans la flamboyance d’un discours sur l’intérêt général qu’il se fait confisquer au cours d’une assemblée populaire particulière, Tomas se saborde lui-même dans une surprenante volte-face et un déferlement de paroles incohérentes et d’insultes, à l’égard de ce qu’il appelle la majorité compacte. On le désigne comme « ennemi du peuple », provoquant sa mort sociale.

Né en 1828, mort en 1906, Henryk Ibsen connaît dans sa jeunesse l’éclatement de la famille, suivi de la pauvreté puis de l’échec par rapport à ses premières pièces qui n’ont guère de succès, et à ses déboires professionnels en tant que directeur de théâtre. Déçu par son pays, qui ne le reconnaît pas, il choisit de le quitter, part en Italie puis en Allemagne. C’est au cours de cet exil de vingt-sept ans qu’il écrira de nombreuses pièces dont Un ennemi du peuple, en 1883, montée pour la première fois en France par Lugné-Poe, dix ans après. Il avait auparavant  écrit Peer Gynt en 1867, Maison de poupée en 1879 et Les Revenants en 1881, écrira Le Canard sauvage en 1884 et Hedda Gabler en 1890. Loin de son pays, il règle ses comptes, son univers permet à ses personnages, enfermés dans une vie sans relief, de s’inventer un combat, des utopies, quelques mirages. C’est après son retour en Norvège qu’il écrit deux de ses pièces majeures, Solness le constructeur en 1892 et John-Gabriel Borkman en 1896.

Un ennemi du peuple est une pièce très manichéenne, sorte de tribune sur la démocratie, avec apostrophes au public et attaques frontales, qui pourrait relever du drame mais s’inscrit ici dans le registre de la comédie ou du polar politique. L’auteur lui-même disait : « Je suis un peu hésitant sur la question de savoir si je dois l’appeler comédie ou drame. » Les thèmes traités s’inscrivent dans l’exact sillon de notre actuel contexte de vie : enjeux politiques, écologie, montée du populisme, règne de l’argent et course au profit, corruption des élites, désinformation, machination et complot, violence sociale. Au texte d’Ibsen traduit par Eloi Recoing, des séquences ont été ajoutées, notamment un texte du philosophe Gunter Anders, adepte de l’exagération comme intention politique qui a travaillé sur l’impact des médias dans notre rapport au monde et sur la critique de la technologie ; une autre insertion consiste en des interrogations sur le théâtre et son public, situé au centre de la cérémonie comme « une masse molle » qui applaudit, que le spectacle soit bon ou non. On a ainsi l’impression, à certains moments, de paroles adaptées au goût du jour dans lesquelles Ibsen se serait absenté et l’on ne sait plus vraiment où l’on se trouve.

À cette tribune bien singulière se mêle le thème du journalisme à travers le personnage d’Hovtad, reporter au Messager du peuple (Sharif Andoura), profession relativement décriée, hier comme aujourd’hui, et le thème de l’éducation à travers le personnage de Petra Stockmann, fille de Tomas et professeure des écoles (Jeanne Lepers). D’autres personnages gravitent, comme Biling le représentant des petits propriétaires (Cyprien Colombo), Aslaksen (Stephen Butel) et le beau-père de Tomas, Morten Kill, traité en super marionnette (Cyril Bothorel). Sa fille, Katrine, longtemps solidaire de son époux, se met aussi à douter quand elle comprend que l’arène politique va les mener jusqu’à l’anéantissement social. Dans ce monde d’hommes, Agnès Sourdillon est avec justesse l’épouse de Tomas.

Thomas Ostermeier et sa troupe de la Schaubühne avait présenté la pièce au Festival d’Avignon en 2012, puis au TNP de Villeurbanne l’année suivante en transformant la pièce en happening politique et agit-prop. Dans la tribune finale il donnait la parole au public. Ici, la fin est une sorte de feu d’artifice où tout se délite et des poches d’eau (thermales…) voltigent et s’écrasent au sol. Jean-François Sivadier pousse du côté de la comédie et choisit d’être radical et provocateur. Il surligne et dynamite le cynisme du pouvoir avec une équipe qu’il connaît bien et qui s’en donne à cœur joie, Nicolas Bouchaud en tête, omnipotent, et en écho, Vincent Guédon dans la distance froide de sa fonction de Préfet. Sivadier a aussi créé la scénographie du spectacle avec Christian Tirole, fonctionnelle et belle, pleine de transparence et de reflets renvoyés par des rideaux de plastique tombant des cintres et créant des ambiances lumière adaptées aux différentes étapes de cette guerre fratricide – création lumière de Philippe Berthomé et Jean-Jacques Beaudouin -. Côté cour, la cuisine familiale crée de la convivialité, les entrées et sorties des acteurs côté jardin passent par la salle les mettant au même niveau que le spectateur, le peuple, en une « fausse égalité », mais… « Qu’est-ce que le peuple ? » pose la pièce.

Brigitte Rémer, le 12 mai 2019

Avec : Sharif Andoura Hovstad – Cyril Bothorel Capitaine Horster et Morten Kill – Nicolas Bouchaud Tomas Stockmann – Stephen Butel Aslaksen – Cyprien Billing Billing – Vincent Guédon Peter Stockmann – Jeanne Lepers Petra Stockmann – Agnès Sourdillon Katrine Stockmann. Traduction Eloi Recoing – collaboration artistique Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit – scénographie Christian Tirole, Jean-François Sivadier – lumière Philippe Berthomé, Jean-Jacques Beaudouin – costumes Virginie Gervaise – son Eve-Anne Joalland – Le texte est publié aux éditions Acte Sud-Papiers.

Du 10 mai au 15 juin 2019, Odéon-Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon, 75006. Paris. Site : www.theatre-odeon.eu – En tournée jusqu’en février 2020.

Re : Creating Europe

© Jan Boeve

Soirée dirigée par Ivo van Hove et présentée par Bas Heijne – Odéon-Théâtre de l’Europe/Ateliers Berthier – en coréalisation avec le Théâtre de la Ville, dans le cadre des Chantiers d’Europe.

L’idée de cette soirée présentée par Stéphane Braunschweig, directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, est de parler d’Europe, ce qu’elle a été et ce qu’elle est, dans la sensibilité des élections prochaines. Ivo van Hove, directeur de l’International Theater Amsterdam et metteur en scène bien connu en France, qui présente actuellement à la Comédie Française Électre/Oreste (cf. notre article du 7 mai) en est le maître de cérémonie. Il en avait élaboré la conception, et avait présenté une première édition en juin 2016, dans un forum sur la Culture à Amsterdam, en partenariat avec le Centre pour les Arts De Balie/ Dutch Performing Art Center, à la veille du Référendum sur le Brexit.

L’essayiste Bas Heijne, qui travaille sur les sujets de sociétés au sens large et qui a reçu pour l’ensemble de son oeuvre le Prix PC Hooft 2017, rappelle quelques étapes de la construction de l’Europe en ses symboles forts, et notamment la création de l’Hymne européen en 1985, l’Ode à la joie, dernier mouvement de la Neuvième symphonie de Beethoven. Il dit l’idée européenne de dépassement des limites de nationalité et de compréhension mutuelle recherchée. Il fait référence à Friedrich Von Schiller, poète et dramaturge allemand se reconnaissant dans les idées de Rousseau et le mouvement littéraire du Sturm und Drang et à Ivan Jablonka, historien et écrivain dont les grands parents ont été déportés à Auschwitz et qui a apprivoisé l’Europe en voyageant en camping-car, dans sa jeunesse.

Les textes lus en trois langues et surtitrés, par la douzaine d’acteurs qui participaient à la soirée, venant des Pays-Bas, d’Allemagne et de France – superbement accompagnés dans différentes postures et situations, sur un plateau recouvert d’un tapis bleu aux douze étoiles dorées – sont autant de déclarations d’intentions partagées avec le public ce soir-là, remettant sur le devant de la scène quelques mots-clés, comme Fraternité, Respect des différences, Romantisme, Universalisme.

L’histoire commune a été rappelée à travers quelques images vidéo projetées montrant que l’Europe avait grandi de progrès en régression, d’illusions en désillusions, d’idées brillantes en erreurs. A travers les discours et les textes, paroles d’artistes, de penseurs, de dirigeants politiques, de Shakespeare à Mitterrand, de Thatcher à Obama, de Victor Hugo à Simone Weil, cette exploration de l’Europe qui définit son histoire, était salutaire à entendre, Ivo Van Hove l’a fort réussie.

Loin de la globalisation aujourd’hui imposée, la place de l’art, qui renverse les préjugés, a été saluée – la soirée a lieu dans un Théâtre National – pour un projet européen à ré-affirmer.

Brigitte Rémer, le 10 mai 2019

Avec les comédiens du Internationaal Theater Amsterdam et Charles Berling, Valéria Bruni Tedeschi et Lars Eidinger. Son Timo Merkies – lumières Dennis van Scheppingen – vidéo Jordi Wolswijk, Mark Thewessen – Sites : theatre-odeon.eu et theatredelaville.fr – Jusqu’au 1er juin 2019 : Chantiers d’Europe, l’Europe des Arts et l’Europe des générations, plus de vingt artistiques de neuf pays différents, à découvrir, dans la programmation Hors les murs du Théâtre de la Ville.

 

Arc / Chemin du jour

© Ushio Amagatsu – Sankaï Juku

Spectacle de la Compagnie Sankaï Juku – Conception, mise en scène et chorégraphie Ushio Amagatsu – Au Théâtre des Champs-Élysées, dans le cadre de la programmation Hors les Murs du Théâtre de la Ville.

C’est une collaboration exemplaire qui s’est tissée entre le Théâtre de la Ville et la Compagnie Sankaï Juku au fil des créations de Ushio Amagatsu dont les premières mondiales ont presque toujours eu lieu à Paris, depuis 1982. Poursuivant l’action engagée par Jean Mercure puis Gérard Violette, ses prédécesseurs, Emmanuel Demarcy-Motta directeur du Théâtre de la Ville, accueille Hors les Murs en première européenne sa création dernière-née, Arc/Chemin du jour. Fondée en 1975 et exclusivement masculine, la Compagnie Sankaï Juku – qui signifie Atelier de la montagne et de la mer – s’est développée autour de la technique butô, une danse des ténèbres née des suites de la seconde guerre mondiale au Japon et de l’impact des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945.

Le premier spectacle signé de Ushio Amagatsu en 1977 s’intitulait Amagatsu Sho/Hommage aux anciennes poupées ; il y eut ensuite, en 1978, Kinkan Shonen/Graine de kumquat – le rêve d’un jeune garçon sur les origines de la vie et de la mort, recréé en 2005 au Théâtre de la Ville et dans lequel « un homme remonte le temps jusqu’à son enfance, entre eau, sable et ciel. » Ushio Amagatsu a, à son actif et avec les Sankaï Juku, une vingtaine de spectacles dont les deux derniers sont Umusuna/L’endroit où nous sommes nés, présenté à la Biennale de la Danse de Lyon en 2012 et Meguri/Cycle, au Kitakyushu Performing Art Center, en 2015.

Dans Arc/Chemin du jour sa nouvelle création, on entre dans une scénographie épurée – signée de Natsuyuki Nakanishi – dominée par un sol de sable presque blanc recouvrant un tatami carré, qui délimite l’espace ritualisé de la danse. Deux immenses demi-cercles de métal, s’élancent jusqu’au ciel côté cour et côté jardin, qui se rapprocheront imperceptiblement et se croiseront en une grâce silencieuse et infinie, un geste sculpté entrant dans le concept d’ensemble. Du gril, sont suspendus aux quatre coins de la scène des mobiles, comme des plateaux de balances en recherche d’équilibre et discrète oscillation, et deux petits triangles qui réfléchissent la lumière. Le symbole est partout.

La pièce est construite en sept tableaux. Dans le premier, Il pleut sur mon étoile, une poudrée de voie lactée s’étend sur un ciel profondément noir. Vêtus d’écru, les danseurs entrent tour à tour, avec noblesse et lenteur, dans une nuit magique où l’espace devient cosmos. Flûtes et cordes les accompagnent. Concentrés et solitaires, ils glissent sur les diagonales. Le second tableau, Laisse de mer, ouvre sur un mouvement d’ensemble, avant que les danseurs ne deviennent d’élégants insectes se déplaçant au sol, sur une partition en accélération. Dans le troisième tableau, Croisement/Ton passé est mon avenir, deux danseurs se répondent en écho, dans un contexte d’orage ponctué de percussions, l’un drapé de rouge l’autre de vert, leurs traces laissées sur le sable. Étendue sereine au-dessus d’un océan de lave et Trois doubles V, sont les quatrième et cinquième chapitres. Quatre danseurs aux robes couleur sable décorées de quelques subtiles bandes de tissu mille fleurs, robes aux manches longues, se déplacent en demi-cercles. Ils entrent sur une partition de gongs, cloches, tintements, sifflements et cornes de brume. A la recherche de la lumière ils répondent au chant de la terre, par leurs imprécations et furtives échappées. Dans le sixième tableau, intitulé Croisement/Inverse, les deux danseurs aux drapés vifs, entrent dos à l’espace scénique et sortent en continu, apparaissant et disparaissant en effleurant le sable au son d’un tumultueux violoncelle, tous deux glissant sur leurs diagonales en des mouvements d’allers et retours très maîtrisés. Plusieurs niveaux de musique enveloppent la chorégraphie, avec une bande-son extrêmement élaborée et complexe – musiques de Takashi Kako, Yas-Kaz et Yoichiro Yoshikawa – dont la harpe, et les mouvements électro répétitifs d’instruments qui se succèdent, comme des vagues submergeant danseurs, plateau et public. Le dernier tableau, Atteindre le crépuscule, ouvre sur un moment suspendu et apocalyptique avec retour à la couleur naturelle. Les danseurs entrent, l’un après l’autre, et tournoient longuement sur eux-mêmes à la manière de derviches en quête de spiritualité. Le final ressemble au Jardin des délices, mi-enfer mi-paradis, où chacun s’isole dans son monde souterrain, créant sa propre danse.

Connus et appréciés dans le monde entier, les Sankai Juku ont parcouru plus de quarante-huit pays et sept cents villes du monde. Leur marque de fabrique, singulière, se distingue par le corps, le crâne et le visage, maquillés de blanc ; des boucles d’oreilles, plumes ou fleurs en référence à la nature, qui ressortent dans les contre-jours – les lumières sont de Genta Iwamura et Satoru Suzuki -. Les danseurs, souvent torses-nus, portent de longues jupes d’une coupe et tissu délicatement choisis, jouant de légèreté, comme s’ils avaient des ailes. Les ondulations des bras, semblables aux vagues et les mains attrapant l’infini, ou l’éternité, sont d’une remarquable grâce et maîtrise, à nulle autre pareille. Pour la première fois, Ushio Amagatsu – formé en danse classique et moderne à Tokyo, et en danses traditionnelles japonaises – a choisi de n’être pas présent sur scène, c’est lui qui ouvrait et fermait les spectacles dans ses solos méditatifs. Il a formé des danseurs de butô virtuoses qui prennent le relais et travaillent dans la même sensibilité. Il vient sobrement saluer au final, pour le plaisir de tous. Dans le langage qu’il construit aujourd’hui avec la Compagnie, la danse s’entremêle de plus en plus au pur butô. L’innocence, l’émerveillement, la peur et la mort se lisent dans les attitudes des danseurs et la force expressive des visages. La perfection du geste et la grâce, sont autant d’invitations au voyage.

Avec les Sankai Juku l’inspiration du mouvement de l’eau et de la lumière qui se répète à l’infini, offre une beauté visuelle et émotionnelle de pure poésie, qui mène symboliquement le spectateur de l’aube au crépuscule. Et le temps se suspend.

Brigitte Rémer, le 5 mai 2019

Avec : Semimaru, Sho Takeuchi, Akihito Ichihara, Dai Matsuoka, Norihito Ishii, Shunsuke Momoki, Taiki Iwamoto, Makoto Takase – Musiques Takashi Kako, Yas-Kaz, Yoichiro Yoshikawa – assistant mise en scène Semiramu – régie générale Kazuhiko Nakahara – lumières Genta Iwamura, Satoru Suzuki – son Akira Aikawa – plateau Tsubasa Yamashita – réalisation costumes Masayo Iizuka assisté de Eiko Kawashima – assistant coordination technique Akira Ogata – coproduction Théâtre de la Ville Paris, France / Kitakyushu Performing Arts Center, Fukuoka Pref. Japon / Sankai Juku, Tokyo, Japon – la Première mondiale a eu lieu à Kitakyushu Performing Arts Center, en mars 2019.

Du 29 avril au 4 mai 2019, Première européenne, au Théâtre des Champs-Élysées, 15 avenue Montaigne. 75008. Paris – Tél. : métro Alma Marceau – site : www.theatredelaville-paris.com – Tél. : 01 42 74 22 77.

 

Électre / Oreste

© Jan Versweyveld

Texte Euripide – traduction Marie Delcourt-Curvers – version scénique Bart Van den Eynde et Ivo van Hove – mise en scène Ivo van Hove – Avec la troupe de la Comédie-Française, nouvelle production, entrée au Répertoire – Salle Richelieu.

Ivo van Hove a réuni deux pièces d’Euripide : Électre, écrite en 413 avant JC et Oreste, écrite cinq ans plus tard, en 408 avant JC, pour en faire un spectacle. Sept ans ont passé depuis le meurtre d’Agamemnon de la main de son épouse, Clytemnestre, assisté d’Égiste son amant, usurpateur du trône. Oreste et Électre, frère et sœur, ont été mis à l’écart par leur mère du centre névralgique du pouvoir : banni d’Argos, Oreste, digne héritier du trône, envoyé en exil à la cour de Phokis, exil doré où il se sent pourtant exclu et déclassé, attend la vengeance ; Électre, orpheline d’un père qu’elle adorait, donnée à un paysan bienveillant qui, face à sa noble origine, ne consomme pas le mariage et qui vit à la lisière de la ville, dans un extrême dénuement. Combative, elle s’installe dans la provocation et la rébellion, portée par le Chœur, s’insurge contre l’injustice des dieux, et espère désespérément le retour de son frère. Théâtralement, son humiliation est marquée par des vêtements déchirés, des cheveux très courts coupe habituellement réservée aux esclaves et une mer de boue autour d’elle.

Le spectacle commence là, dans le lieu de vie d’Électre dans lequel on pénètre par une étroite passerelle qui semble flotter dans les airs. La scénographie de Jan Versweyveld, qui est aussi créateur des lumières, conduit dans un premier paysage, ce sol recouvert de boue ; derrière, l’humble maison d’Électre, symbolisée par une porte noire et massive qui plus tard fera office de palais, sur lequel elle se hissera avec Oreste et Pylade, avant qu’il ne s’embrase, à l’arrivée d’Apollon ; un troisième espace, l’espace musical avec de superbes timbales placées côté cour et côté jardin, ainsi que divers gongs et percussions, guitares électriques et tuyaux harmoniques avec lesquels quatre musiciens ponctuent l’action et nourrissent le récit, tout au long du spectacle (Trio Xenakis). Les timbales ont une présence forte qui impriment à l’ensemble une noblesse certaine et une chaude tonalité de rituel. La musique originale et le concept sonore, mêlant instrumentation acoustique et électronique, sont signés Eric Sleichim.

Autour d’Électre, puissamment interprétée par Suliane Brahim et sa force sauvage, dès l’entrée du spectacle, le chœur protecteur, chorégraphié jusqu’à la transe, par Wim Vandekeybus, se déploie moitié bacchantes moitié suppliantes. Il reviendra de manière récurrente en une chorégraphie légèrement décalée, un peu obligée. Arrive un inconnu, porteur de nouvelles au sujet d’Oreste, il est accueilli selon les lois de l’hospitalité par Électre et son laboureur mycénien, joliment interprété par Benjamin Lavernhe. C’est Oreste en personne qui se présente (Christophe Montenez) mais frère et sœur ne se reconnaissent pas, elle, couverte de boue, lui qu’elle n’a pas vu grandir. Il est accompagné de Pylade son éminence grise (Loïc Corbery), prince héritier empreint de discrétion et sans mission très définie. Quand Oreste et Électre se reconnaissent enfin, avec l’aide du vieil homme mycénien qui jadis les vit naître (Bruno Raffaelli), qu’ils expriment ensemble ressentiments et haine, des plans se mettent en place et les mécanismes de la vengeance se dessinent. L’usurpateur du trône, Égiste, est exécuté en premier (Peio Berterretche), moment de grande violence. Accusations et insultes d’Électre, imprécations du Choeur, émasculation. Mais la rage est telle qu’elle demande à son frère la tête de Clytemnestre et confie entre ses mains leur destin : « Si, vaincu dans la lutte, tu venais à tomber, je mourrais, moi aussi. Ne crains pas que je te survive. Une épée aiguë me frapperait au coeur. Je vais rentrer et la tenir à portée de ma main. Si donc il vient de toi une heureuse nouvelle, tout le logis se remplira de cris de joie, et de cris de deuil si tu meurs. J’ai tout dit. »

L’étreinte de serpent comme baiser de Judas, entre la mère (Elsa Lepoivre, superbe Clytemnestre) tentant de se disculper et qui trébuche, et sa fille, n’y change rien. La robe bleu électrique se tâche, le somptueux collier se détache, le piège se referme et ne laisse à Clytemnestre aucune chance. Oreste, remplit la mission malgré ses hésitations, le besoin de destruction est sans appel, « dernier désastre pour cette maison. »

Le sacrifice de la mère consommé, Oreste s’enfonce dans la culpabilité jusqu’au délire. Face au Palais d’Argos il semble comme avalé par la terre, loin de lui-même et « ne se nourrit plus. » Avec Électre il attend le verdict des habitants. La mort par lapidation est prononcée. Leur espoir se tourne alors vers Ménélas leur oncle (Denis Podalydès), de retour à Argos en compagnie de sa femme Hélène – sosie de Clytemnestre, interprétée par la même actrice, Elsa Lepoivre, toujours superbe – à qui ils demandent de plaider leur cause auprès des citoyens de la ville. De loi justement, il est question par la bouche de Tyndare, roi légendaire de Sparte (Didier Sandre), qui s’oppose à Ménélas sur le sort à réserver à Électre et Oreste. Pour faire pression davantage encore, Hélène sera exécutée et on prépare le sacrifice d’Hermione, leur fille (Rebecca Marder). Tout se radicalise à l’extrême et le palais s’enflamme. Au final paraît le dieu, Apollon, placide et tout puissant (Gaël Kamilindi) : « Mettez fin à vos querelles… » lance-t-il, ironiquement.

La difficulté de monter la tragédie grecque, archaïque et moderne, se retrouve ici et Ivo Van Hove opte pour l’excès et le côté démonstratif. On est parfois à la frange du grand spectacle, un peu Ben Hur un peu Dix commandements avec les visages couverts de sang et de terre et de plus en plus au fil de l’action, l’émasculation d’Égiste limite ridicule, la transe extravertie du Chœur, le déchaînement des émotions. Des trois grands tragédiens grecs, presque contemporains, – les deux autres étant Eschyle et Sophocle – Euripide est celui qui se penche davantage sur le côté psychologique des personnages et traite de ceux que l’on exclut et qui n’ont que la violence pour se faire entendre. Il se serait lui-même retiré du monde à la fin de sa vie dans une grotte de Salamine, et serait mort en Macédoine en 406 avant JC. Dans le choix de l’œuvre, Ivo Van Hove met en avant le processus de radicalisation d’Électre et d’Oreste comme noeud central de la mise en scène, et le lie aux problématiques d’aujourd’hui. La violence y est extrême et insistante et les contrastes soulignés. Même si la symbolique de la terre et de la boue, signes de la faillite familiale qu’on retrouve dans la scénographie et dans les costumes bruns intemporels d’Électre et du Chœur, font penser à la Medea de Pasolini, le bleu-roi électrique des costumes coupe moderne portés par Oreste et Pylade, et les robes du Palais, celles de Clytemnestre, d’Hélène et de leur fille Hermione, références au Palais, tranchent assez brutalement.

Ivo Van Hove avait monté Les Damnés d’après Visconti, avec les acteurs de la Comédie Française en 2017, une grande fresque très réussie. Il connaît la maison. Dans Électre / Oreste il table sur la force d’Électre, la fragilité d’Oreste, l’arbitrage de Pylade et, dans le sillage d’Euripide, conduit les personnages du crime à la vengeance et de la vengeance au crime. Les acteurs, tous à leur personnage dans la spirale de leur destin, sont d’une grande justesse dans le parti-pris de mise en scène, à commencer par Électre à l’état sauvage qui donne furieusement le tempo. Fin de partie avec Apollon. Les dieux veillent, retour au calme.

Brigitte Rémer, le 3 mai 2019

Avec la troupe de la Comédie-Française : Claude Mathieu, Cécile Brune, Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Loïc Corbery, Suliane Brahim, Benjamin Lavernhe, Didier Sandre, Christophe Montenez, Rebecca Marder, Gaël Kamilindi – Avec les comédiens de l’Académie de la Comédie-Française : Peio Berterretche,  Pauline Chabrol, Olivier Lugo, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer – Percussions Trio Xenakis, en alternance : Adélaïde Ferrière, Emmanuel Jacquet, Rodolphe Théry, Othman Louati, Romain Maisonnasse, Benoît Maurin. Traduction Marie Delcourt-Curvers – version scénique Bart Van den Eynde et Ivo van Hove – scénographie et lumières Jan Versweyveld – costumes An D’Huys – musique originale et concept sonore Eric Sleichim – travail chorégraphique Wim Vandekeybus – dramaturgie Bart Van den Eynde – assistanat à la mise en scène Laurent Delvert – assistanat à la scénographie Roel Van Berckelaer – assistanat aux costumes Sylvie Lombart – assistanat aux lumières François Thouret – assistanat au son Pierre Routin – assistanat au travail chorégraphique Laura Aris.

Du 27 avril au 3 juillet 2019, en alternance, matinées à 14h, soirées à 20h30 – Comédie Française, salle Richelieu, Place Colette. 75001. Paris – Site : www.comedie-francaise.fr – Tél. : 01 44 58 15 15 – Au cinéma Pathé Live, spectacle diffusé en direct dans plus de trois cents salles de cinéma en France et à l’étranger, Jeudi 23 mai 2019 à 20h15. Reprises au cinéma le 16 juin à 17h, les 17 et 18 juin à 20h – En tournée internationale : Festival d’Athènes et d’Épidaure, au Théâtre antique d’Épidaure (Grèce), les 26 et 27 juillet 2019.

Onéguine

© Pascal Victor

d’après Eugène Onéguine d’Alexandre Pouchkine – traduction André Markowicz – mise en scène, scénographie, lumière Jean Bellorini – réalisation sonore Sébastien Trouvé, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis.

Eugène Onéguine est une oeuvre gigantesque, la grande œuvre d’Alexandre Pouchkine, publiée entre 1821 et 1831, chapitre par chapitre, il y en a huit. Le spectacle commence par une envolée de nombres-devinettes, énumérés par un acteur à l’oreille du spectateur, sur un mode ludique : cinq mille cinq cent vingt-trois octosyllabes, vingt neuf mille trois cent quarante-quatre pieds, trois cent soixante-quatre strophes de quatorze vers, telle est l’oeuvre crépusculaire. L’extraordinaire traducteur André Markowicz, grand spécialiste ès-traduction de la littérature russe, a relevé le défi. Il a passé vingt-huit ans sur ce travail, cherchant à coller au plus près de la métrique russe, en en suivant les accents rythmiques. Le texte est une pure beauté.

Le public prend place dans la petite salle du TGP aménagée en espace bi-frontal, dispositif de cent trente places, léger, et scénographie minimaliste qui peuvent facilement voyager. On entre dans l’intimité d’Onéguine, visuellement autant que par l’écoute du texte qui se chuchote à notre oreille, dans un casque. Le poète s’adresse au lecteur, ici à l’auditeur-spectateur. Une composition sonore s’intercale avec finesse et pertinence, conçue et enregistrée par Sébastien Trouvé – galops de chevaux, calèche, grand vent, tempête autour du manoir – composition mêlée à des extraits, ici librement arrangés, de l’opéra en trois actes au nom éponyme, composé par Piotr Illitch Tchaïkovski en 1877. Un comédien au pupitre adapte les mini-micros qui guident le spectateur selon les déplacements des personnages réduits à leur simple expression.

Au centre de l’espace un piano, plus loin une table et des candélabres qui seront allumés en cours de spectacle, quelques sièges de l’autre côté. Il n’y a pas réellement de personnages, chaque acteur incarne tour à tour l’un d’eux ou devient narrateur, passe le relais, commentant parfois en direct ce qu’il pense. L’intensité est grande, comme la concentration d’un public aux aguets et celle des acteurs, dans la générosité du secret partagé. Il règne un étrange climat, feutré, singulier et convivial, où flotte une certaine magie.

Le metteur en scène suit de près le roman de Pouchkine : l’histoire d’un jeune homme, Onéguine, en route vers le domaine isolé d’un oncle dont il vient d’hériter, échappant ainsi à la vie mondaine de Pétersbourg. Il y mène une vie solitaire jusqu’à ce qu’un jeune poète, Lenski, s’installe dans le voisinage. Les deux hommes deviennent amis, essayant ensemble de « tuer le temps. » Lenski séduit la naïve Olga et la rencontre le soir, tandis que Tatiana sa sœur aînée à la beauté sauvage, d’apparence plus lointaine et assise au piano, exprime son attirance pour Onéguine. Elle lui adresse une lettre, « Je suis à toi, tu me venais en rêve… » et lui raconte le songe, sorte de conte fantastique semblable à un cauchemar, qu’elle vient de faire. Elle y décrit  une nature sombre avec bois, fourrés, neige, nuit, ruisseau, sorcière, et un climat chargé par le geste d’Onéguine, tuant Lenski. Rien ne vient en réponse, jusqu’à ce que Onéguine la repousse et confirme : « Le bonheur me reste hostile. » Chaque personnage s’épanche. « Ajoutez-y la lune claire… » Amour, passion, trahison, désespoir… Onéguine cherche à attirer le regard d’Olga, par pur désoeuvrement, jusqu’à ce que Lenski, piqué de jalousie, le provoque en duel. Il en mourra. La scène sera tristement prémonitoire car Pouchkine lui-même convoquera en duel en 1837, le courtisan de sa femme, et sera tué. Son destin, par ses origines, est d’ailleurs singulier : né en 1799 à Moscou dans une des plus brillantes familles de la noblesse russe, il est l’arrière-petit-fils d’un jeune Noir acheté à Constantinople et offert en tant que curiosité au premier empereur. Happé par les livres et la littérature, son refuge, il écrit des poèmes libertaires, provoque le pouvoir et est envoyé en exil. Échappant à la Sibérie c’est là qu’il découvre les extraordinaires paysages du Caucase et de Crimée. En pleine écriture d’Onéguine, il dit, en 1823 : « En ce moment, je n’écris pas un roman, mais un roman en vers, différence diabolique… »

Au début de la pièce, Pouchkine parle du désoeuvrement de la jeunesse dorée et aristocrate de Saint-Pétersbourg, entre champagne, fêtes, bals et plaisirs : « Mais il est triste de se dire Qu’en vain jeunesse fut donnée, Qu’on l’a trahie comme on respire, Et que c’est nous qu’elle a bernés, Que nos désirs les plus sincères, Nos rêves les plus téméraires, Se sont fanés, se sont pourris, Feuilles qu’un vent glacé charrie… » Mélancolie, légèreté, rire, déception, attente et gravité se conjuguent à travers un romantisme échevelé. « Lecteur, séparons-nous en camarade » conclut le texte de Pouchkine, à la traduction éblouissante et poétique, d’une grande fluidité et musicalité dans l’entrelacement des styles. D’une douceur infinie les voix enveloppent le spectateur, elles s’appellent Clément Durand, Gérôme Ferchaud, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Mélodie-Amy Wallet, on ne peut que féliciter les acteurs de leur remarquable travail. Comme le disait le philosophe et sociologue Jean Duvignaud : « La voix est chaude, l’écran est froid. »

Attaché aux grands textes dramatiques et littéraires, Jean Bellorini accomplit un remarquable travail d’alchimiste au Théâtre Gérard Philipe, qu’il dirige depuis 2014, s’entoure d’équipes qu’il fidélise et développe un bel esprit de troupe. Il a entre autres monté Victor Hugo, Ferenc Molnár, Odön von Horváth, Fédor Dostoïevski et tout récemment Marcel Proust avec Un instant, d’après À la recherche du temps perdu. Paroles gelées de Rabelais lui avait valu le « Molière du Théâtre Public de la mise en scène », et La Bonne Âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht celui du « meilleur spectacle » en 2014. Le théâtre qu’il défend, populaire et poétique, est exigeant et sensible, il travaille sur les imaginaires et ne craint pas l’expérimentation. Onéguine est de ces spectacles et c’est un vrai succès.

 Brigitte Rémer, le 23 avril 2019

Avec Clément Durand, Gérôme Ferchaud, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Mélodie-Amy Wallet. Assistanat à la mise en scène Mélodie-Amy Wallet – composition originale librement inspirée de l’opéra Eugène Onéguine de Piotr Tchaïkovski enregistrée et arrangée par Sébastien Trouvé et Jérémie Poirier-Quinot (flûte Jérémie Poirier-Quinot – violons Florian Mavielle, Benjamin Chavrier – alto Emmanuel François – violoncelle Barbara Le Liepvre – contrebasse Julien Decoret –  euphonium Anthony Caillet – Le texte est publié aux éditions Actes Sud, collection Babel.

Du 23 mars au 20 avril 2019- Théâtre Gérard Philipe-Centre dramatique national de Saint-Denis – 59 Boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis – www.theatregerardphilipe.com – Tél. : 01 48 13 70 00 – En tournée :  du 21 au 25 mai 2019, La Criée/Théâtre national de Marseille.

Salon du livre des Balkans 2019

9ème édition – vendredi 12 et samedi 13 avril 2019 – à l’INALCO / Bulac / Pôle des Langues et Civilisations.

Le Salon du livre des Balkans poursuit sa route, d’année en année, oeuvrant à la promotion des auteurs et des littératures de cette aire géographique, et des éditeurs qui les publient. Une table ronde, Portrait de Bucarest ville mosaïque, animée par Cristina Hermeziu a rassemblé beaucoup de monde et de nombreuses cartes blanches ont permis de débattre autour des écritures d’Albanie, Bosnie, Bulgarie, Kosovo, Moldavie, Roumanie et Slovénie.

Ainsi, animée par Pascal Hamon, une carte blanche à Lionel Duroy, journaliste et écrivain prolixe – il a publié dix-sept romans – pour son dernier ouvrage Eugénia, sur la Roumanie des années 30 et l’antisémitisme. Une autre carte blanche à Marie-Christine Navarro, réalisée en dialogue avec Evelyne Noygues pour son livre intitulé DÉ-SO-LA-TION. L’auteure a parlé des rescapés de la Méditerranée et de ceux qui chaque jour, meurent au cours de la traversée, se faisant le porte-parole des « voix étouffées de ceux qui ont péri en mer… » Elle a relaté l’existence du Village pour tous, situé à Lesbos – qui a obtenu le prix du Haut Conseil pour les Réfugiés – dont le concept vise à réunir différentes catégories de populations dans un ancien camp de vacances : réfugiés, SDF grecs, fous, reines de Saba déchues venant accoucher, toutes personnes ayant besoin de soins etc. Marie-Christine Navarro a relaté ce passage, de la grande tragédie à la solidarité, avec empathie. Dans son livre elle juxtapose les passages poétiques, les anecdotes plus légères, les extraits de récits de rescapés. « N’attend rien de la nuit… » Elle décrit aussi la disparition d’un lieu qu’elle caractérisait de magique : un café bar intitulé Damas, tenu par un Libyen, devenu Grill House, rayant un symbole fédérateur et chaleureux. Intarissable et passionnée sur « son épopée des temps modernes » elle présente un livre composé d’une écriture chorale et de photos en noir et blanc. « En situation de mort on quitte son pays, mais il y a toujours une volonté de retour » ajoute-t-elle.

Autre manifestation, un café littéraire Aller-Retour Paris-Balkans a réuni autour de Nicolas Trifon, Luan Starova, écrivain, traducteur et diplomate macédonien d’origine albanaise, accompagné du peintre Ömer Kaleshi ; Jasna Samic, Prix du Public 2018 du Salon du livre des Balkans pour Les contrées des âmes errantes. Ömer Kaleshi a voyagé de Macédoine du Nord en Turquie puis en Anatolie où il a découvert la mouvance soufie qui l’a beaucoup inspiré. Il a vécu à Paris dans les années 60 où il a eu un atelier. Luan Starova a fait des études de droit à Istanbul avant de rentrer au pays natal, à 30 kilomètres de Monastir. Il a voyagé à travers l’histoire de son père –  qui a vécu la chute de trois empires : ottoman, nazi et stalinien – par un récit sur l’épopée des livres de sa bibliothèque, intitulé Les livres de mon père. Il a publié ses entretiens avec Ömer Kaleshi, Entretiens avec Omer Kaleshi, Skopje-Istanbul-Paris et parle de la grâce poétique de l’artiste peintre, le comparant à Brancusi dans sa manière de ne rien lâcher et de rester fidèle à sa conception originelle, hors de l’influence occidentale.

Pour la troisième fois le Prix du Salon du livre des Balkans a été décerné, parmi une sélection de livres de la région des Balkans – romans, pièces de théâtre, poèmes etc. – par un Jury composé des étudiants de l’INALCO. C’est  Jean Louis Bachelet, pianiste et auteur dramatique, qui a reçu le Prix 2019 pour son premier roman, Noces tchétchènes – Vie et mort d’un kamikaze, publié aux Éditions franco-slovènes & Compagnie. Comme chaque année, le Salon du livre des Balkans a prêté à une rencontre entre plusieurs écoles. Ensemble elles ont fait découvrir, en français et en langue originale, des personnages du folklore Balkan : « Karaghiosis/théâtre d’ombres » pour l’école grecque de Châtenay-Malabry ; « Nasreddine Hodja » pour l’école turque de Paris, De la Seine au Bosphore ; « Pierre le Rusé/Hitar Petar » pour l’école bulgare de Paris, Cyrille et Méthode. Enfin, la romancière et plasticienne Ornela Vorpsi, Albanaise, présentait une série de photographies, peintures et dessins présentant « des visages et des corps enveloppés dans le noir et blanc, rêveurs, rappelant les grands maîtres de la peinture, ou encerclés par le rouge pour souligner l’essence même de son travail artistique, la non-évidence de l’existence… »

Le Salon du livre des Balkans fait un remarquable travail à partir de l’association Fête du Livre des Balkans, chargée de son organisation. Pascal Hamon son fondateur s’est entouré de collaborateurs d’horizons différents, apportant tous et chacun, leur savoir-faire et connaissance des pays et s’appuyant sur un précieux partenariat avec le Pôle des Langues et Civilisations de l’INALCO/Bulac. C’est, pour les auteurs et éditeurs issus des Balkans, le point de passage obligé permettant de se rencontrer et d’allier leurs forces, pour mieux échanger et se faire connaître auprès de tous, et dans le monde.

Brigitte Rémer, le 27 avril 2019

Comité d’orientation et d’organisation : Pascal Hamon/fondateur du salon, Loran Biçoku, Jean Claude Ducroux, Evelyne Noygues, Hélène Rousselet, Yves Rousselet, Ornela Todorushi, Pierre-Yves Glachant – Réalisation Juliana Riska.

Salon du livre des Balkans, 12 et 13 avril 2019 – à l’INALCO/ Bulac/ Pôle des langues et civilisations – 65 rue des Grands Moulins, 75013. Paris – métro : Bibliothèque de France, ou Chevaleret. Site : www.livredesbalkans.net

John

© Jean-Louis Fernandez

Texte Wajdi Mouawad – mise en scène Stanislas Nordey – Théâtre des Quartiers d’Ivry / Manufacture des Œillets.

C’est une pièce écrite en 1997, non publiée donc inconnue et qui appartient à la période où Wajdi Mouawad vivait au Québec. C’est une pièce dite de jeunesse, radicale. Un adolescent au bout du rouleau et de ses émotions a décidé de son suicide et le met en scène. John, vient montrer à ses parents qu’une fois au moins dans sa vie, il est capable de prendre une décision et de passer à l’acte. Il se pose, face à la caméra dans laquelle il vient de charger une cassette, pour régler ses comptes avec eux et dire adieu. Derrière lui, esquissée en noir et blanc sur une toile, le décor de sa chambre – lit, chaise, fenêtre – coup de crayon à la Van Gogh, sans les couleurs. Posé au sol à côté de lui, son blouson, un casque d’écoute, un cartable, seules traces qu’il laissera.

« Parler ou me taire… » dit l’adolescent face à la caméra, seul choix qu’il se donne. Et il décide de parler, avec hésitation d’abord, avec véhémence ensuite, dans un style qui se situe entre la langue des jeunes, un peu codifiée et la langue québécoise. Il sait que son témoin, la caméra et la cassette qu’il remplit de sa douleur, de ses rancœurs, peut s’effacer. Et il l’efface une première fois et en place une seconde, recommence l’enregistrement, un ton au-dessus dans le volume des reproches. Fragile, il mène son dernier combat à l’heure de sa vérité, pleure et rit, insulte, exprime, regrette, ralentit, repart de plus belle. « Je ne veux plus avoir mal… »

Pour cibles, les parents et la petite amie, comme dans la vie. « Mais faut pas vous fâcher quand j’vous dis que j’vous haie. Enveuillez-moi pas. Tout ça n’est rien que des mots que des mots qui sont là pour toute manger la place. Pour que peut-être dans tout ce flot vous puissiez entendre de quoi… De quoi qui puisse vous expliquer… Vous expliquer pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait. » Il parle du père et de la mère, parents séparés familles recomposées et déverse son fiel sur l’un comme sur l’autre. « Ce soir, je sais pourquoi je suis venu au monde : pour en repartir au plus vite… La haine a brisé mes ailes. » Il raconte sa rupture d’avec Jane, qu’il n’a pas supportée, elle a changé de cap, prenant pour prince charmant remplaçant son frère. Insupportable pour John, qui en ressort « une brique au fond du cœur… Je ne savais pas à quel point le monde est méchant… » Le seul beau souvenir évoqué qui l’exalte encore et qui l’apaise, est le mariage de sa cousine, avec, au moment d’entrer dans l’église, le Canon, de Johann Pachelbel, solennel et répétitif, qu’il réécoute en boucle.

« J’ai peur d’arrêter de parler… » dit-il, en sortant une corde de son cartable, même s’il avait pensé un temps « se foutre sous une voiture… » Il se lève et détruit la bande magnétique de la cassette. « Il n’y a plus rien autour de moi… Comment ça se fait, mon téléphone y sonne pas… jamais de messages de personne… » Puis le silence. John disparaît, pour de bon. Quelques secondes après apparaît Nelly, sa sœur-jumelle, pour un bref instant. Elle rappelle quelques beaux moments de leur enfance, histoire d’alléger le fardeau, peut-être, pour les spectateurs, car l’atmosphère est lourde et bien plombée.

Damien Gabriac est John, avec justesse et porte admirablement la pièce. La question qui se pose pourtant et qui s’adresse à l’auteur, Wajdi Mouawad, directeur du Théâtre National de la Colline, comme au metteur en scène, Stanislas Nordey, directeur du Théâtre National de Strasbourg : tout journal de jeunesse est-il à mettre sur la table, celui-ci est si sombre… ? Tout ado pense-t-il au suicide ? Si oui, acte héroïque, ou inconscient, ou irresponsable ? Si non, pourquoi lui en donner l’idée ou le mode d’emploi ?  A trop se pencher au-dessus de l’eau claire et transparente, le risque peut être grand de tomber dedans.

 Brigitte Rémer, le 22 avril 2019

Avec Damien Gabriac, Julie Moreau. Scénographie Emmanuel Clolus – lumière Philippe Berthomé – régie générale Quentin Maudet – régie son Nicolas Favière – régie lumière Clément Recher – régie plateau Léa Coquet Vaslet – habillage Dominique Rocher – Le spectacle a été créé le 25 janvier 2019 à La Nef/Fabrique des Cultures Actuelles, à Saint-Dié-des-Vosges.

Du 8 au 19 avril 2019, Théâtre des Quartiers d’Ivry/Manufacture des Œillets/CDN du Val-de-Marne, 1 place Pierre Gosnat. 94200 Ivry-sur-Seine – métro Mairie d’Ivry – tél. : 01 43 90 11 11 – site : www.theatre-quartiers-ivry.com

 

Ô toi que j’aime

© Jean Sentis

ou Le récit d’une apocalypse – texte, mise en scène, scénographie et lumières Fida Mohissen, Compagnie Gilgamesh Théâtre – au Théâtre Jean Vilar de Vitry, dans le cadre des Transversales.

C’est l’histoire d’une re-naissance que dessine avec minutie Fida Mohissen, artiste d’origine syrienne, à travers son personnage, Nour Assile. Détenu avec d’autre radicalisés, c’est par le questionnement et par le théâtre qu’il construit sa rédemption et s’affranchit petit à petit de la chape religieuse que son éducation lui a infligée. Son long chemin initiatique le métamorphose, au fil des rencontres il fait l’apprentissage de l’autre. « Nous avons le devoir de prendre la parole, il en va de notre responsabilité dans ces temps de trouble et de sang » dit l’auteur- metteur en scène.

Marie, jeune réalisatrice de documentaires (Clea Petrolesi) et Ulysse, metteur en scène, (Stéphane Godefroy) travaillent en prison avec les détenus et les invitent à monter un spectacle autour de Djalal Ad Dîn Rûmi, poète mystique du XIIIe siècle qui a profondément influencé le soufisme et dont l’œuvre est marquée par sa rencontre avec le maître spirituel, Shams, qui sera assassiné. « Je ne suis ni chrétien, ni juif, ni parsi, ni même musulman. Je ne suis ni d’Orient ni d’Occident, ni de la terre, ni de la mer. J’ai abdiqué la dualité, j’ai vu que les deux mondes ne sont qu’un » disait Rûmi.

C’est à travers cette démarche que Marie et Ulysse rencontrent Nour Assile, jeune détenu radicalisé, à la recherche de lui-même (Lahcen Razzougui). A partir de cette fiction-témoignage, écrite de façon métaphorique et poétique, se construit un processus de la connaissance, et de la reconnaissance des autres par la différence. Le texte, partant d’une Chronique historique du XIIIème siècle, fait un saut dans le temps jusqu’en 2015 et montre, par ses Chroniques contemporaines 1 et 2, que l’Histoire ne cesse de se répéter par la barbarie et la destruction : désintégration de Raqqa, Alep, Damas et Mossoul au XIIIème siècle, exactions et effacement de toute culture au XXIème : mosquées dites hérétiques, livres rares, théâtres et églises, réduits en cendres, là-bas ; série d’attentats, fusillades et attaques-suicides, ici, un 13 novembre 2015.

Le récit est construit en deux parties : la première, intitulée Les Intrigues, où tout explose et où Ulysse est tué par les détenus le jour de l’unique représentation, la seconde partie : Les Destinées quand Marie décide de reprendre le spectacle et incite Nour Assile à poursuivre son récit. Il confesse sa rencontre avec une amie de la fac et sa première expérience sexuelle à l’âge de vingt-trois ans, la culpabilité qui s’en est suivie et le rachat qu’il espérait auprès du Cheikh, dont il démonte les mécanismes d’endoctrinement ; la mort qui rôde. A certains moments, un conteur apparaît et raconte le voyage, par flash-back, et la quête de Nour Assile fait le lien entre les deux parties : « Qui me sauvera de moi-même ? » s’interroge-t-il au fil des jours, et plus tard, se retournant sur son parcours, il constate : « J’ai quand même mis des années avant de cesser de me considérer en territoire ennemi. » Son voyage au bout de la nuit le conduit vers une résurrection et celle qui aurait pu l’accompagner encore plus loin, Marie, dont ce n’est pas la destinée, s’efface : « Je dois partir, Nour ! Pour toi. Pour moi. Il faut que je parte. » Et Nour Assile reprend son destin en mains « tel le danseur qui, sorti de son tournoiement, doit fixer le sol, fixer un point pour que cesse ce vertige. Tout bouge, tremble, danse autour de moi et dans moi. » Il regarde la vie, droit dans les yeux.

Ô toi que j’aime ou Le récit d’une apocalypse est un choc, par l’écriture, sans concession, comme un conte et un poème et par la puissance du langage scénique : ses lumières extrêmes qui sculptent les personnages dans un espace vide à la Peter Brook, emblématique (Fida Mohissen) ; la bande-son qui en arrière-plan, fait entendre la prison ou le Bataclan (David Couturier, Michel Thouseau) ; les images vidéo projetées sur un tulle qui accompagnent les moments les plus tendus (Benoît Lahoz) ; la révélation d’un acteur, Lahcen Razzougui, dans le rôle de Nour Assile, incarnation même du trouble qui l’habite sur ce Chemin de Damas.

La rigueur du travail de Fida Mohissen se confirme de spectacle en spectacle, nous l’avions découvert dans le Livre de Damas et des prophéties qu’il avait mis en scène il y a plusieurs années dans ce même théâtre, à partir de deux pièces de Saadalah Wannous : Un jour de notre temps et Le viol. Plus intime et personnel donc plus difficile encore, car s’inscrivant dans un réel occidental sensible et collectivement meurtri, Ô toi que j’aime engage l’irrationnel et le tragique. Et l’auteur dénonce courageusement « la conspiration contre notre civilisation, notre nation, notre existence » et « l’art de la rhétorique religieuse musulmane » quand elle est dévoyée, qu’il résume par : « une pensée politique qui attise l’animosité, la détestation, la haine de l’occident. »

Balloté entre Liban et Syrie pour raisons de guerre quand il était enfant, Fida Mohissen s’inscrit très tôt dans la jeunesse du parti Baas et pratique le théâtre qu’il développe ensuite dans une troupe universitaire, se forme comme acteur et joue dans de nombreux spectacles. En 1992 il crée la troupe Ouchak al Massrah soutenue par la partie française, à Damas et anime les ateliers théâtre du Centre culturel français où il monte Camus, Beckett et Molière, entre autres. « Un 4 octobre, il y a tout juste vingt ans, un avion m’a jeté ici alourdi de valises, de livres et de visions claires, de certitudes. J’avais pleuré pendant les quatre heures de vol qui séparaient Paris de Damas. Et si l’objet de mes larmes n’était pas uniquement la perte de familles, d’amis ou de la terre natale, mais une intuition prémonitoire de la perte de celui-là même qui partait ? » Installé en France depuis, il développe courageusement son éloge de l’ombre et ses partitions théâtrales entre différentes villes dont Avignon et Paris. Son talent est immense.

Brigitte Rémer, le 22 avril 2019

Avec : Stéphane Godefroy, Ulysse – Lahcen Razzougui, Nour Assile – Benoit Lahoz, le Cheikh –  Clea Petrolesi, Marie – David Couturier, guitare électrique live – Michel Thouseau, contrebasse live. Assistanat mise en scène Amandine du Rivau – régie Générale Olivier Mandrin – création musicale et sonore David Couturier, Michel Thouseau – scénographie et lumières Fida Mohissen – vidéo Benoît Lahoz. Le spectacle a été créé en juillet 2018 au 11è/Gilgamesh-Belleville. Le texte est publié aux Éditions Lansman.

Du 8 au 18 avril 2019, Les Transversales, festival des arts mélangés de Méditerranée, Théâtre Jean Vilar de Vitry, 1 Place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine – Navettes AR au départ de Châtelet, sur réservation – Tél. : 01 53 53 10 60 – Site : www.theatrejeanvilar.com – En tournée : les 20 et 21 novembre 2019, à L’Heure Bleue de Saint-Martin d’Hères – Les 11 et 12 décembre 2019 au Théâtre Charles Dullin de Chambéry.

 

Chroniques d’une ville qu’on croit connaître

© Nabil Boutros

Projet et mise en scène de Waël Kadour et Mohamad Al Rashi – texte Waël Kadour – traduction Nabil Boutros – spectacle en arabe syrien surtitré – Théâtre Jean Vilar de Vitry, dans le cadre des Transversales.

A partir d’un événement sur lequel il s’interroge, le suicide d’une jeune femme qu’il connaît, Waël Kadour s’interroge sur les raisons qui l’ont poussée à ce geste. Nous sommes en 2011 à Damas, au moment où la révolution syrienne est en marche, porteuse d’un immense espoir pour la jeunesse. Cet acte déclenche son besoin de comprendre et d’écrire, ce qu’il fait quelques années plus tard. Il regarde son pays et ce qu’il a lui-même vécu jusqu’à l’exil en France, en 2015.

Dans sa pièce, Chroniques d’une ville qu’on croit connaître – même année (2011), même ville (Damas), même prénom (Nour) – Waël Kadour rassemble autour de l’absente plusieurs personnages, pour mener l’enquête. La première scène met face à face une Jeune femme au profil d’infirmière ayant approché celle qui voulait mourir et qu’elle était chargée de débrancher. Elle raconte cette séquence, sensible, qu’elle vient de vivre à l’hôpital. Roula qui l’écoute, semble connaître aussi celle dont on parle, au bord de la mort : « Une amie est en soins intensifs et je ne sais pas dans quel état elle est… » La Jeune femme cherche et questionne : « Celle qui passait la soirée au night-club sur un toit… Il paraît qu’elle avait bu et on ne sait pas si elle est tombée ou si elle s’est jetée. C’est bien elle ? »

Dans la seconde scène, L’enquêteur s’invite et Roula l’affronte. Il lui impose la lecture à voix haute d’une lettre qui contient pour lui l’indicible : « Comme toi, j’aimerais vivre dans un autre pays que celui-là. Un pays où je ne me sentirais pas étouffée. » C’est une lettre d’amour écrite par une femme, son nom est Nour. Et L’enquêteur, tel un metteur en scène, dirige Roula dans sa lecture : « C’est comme ça qu’on dit à quelqu’un je t’aime ?! Dis-le avec plus d’amour… Imagine-toi comment Nour peut te le dire. » Puis : « Nour attend sûrement ta réponse. Allez, tu vas me dicter ta réponse, je l’écrirai et nous l’enverrons ensemble… » Mielleux d’abord, puis agressif et violent, cynique et froid, il dicte les ordres. La scène va crescendo jusqu’à ce que Roula acquiesce sa relation amoureuse et jusqu’à ce qu’il relate, comme une sévère mise en garde, le destin de deux hommes qui s’aimaient et à qui on a ôté toute dignité.

La troisième scène se passe chez Nour entre Mahmoud, le père de Nour et Roula. Celle-ci subit un nouvel interrogatoire, le père cherche à comprendre et à sauver sa fille. La quatrième scène consomme la rupture entre Roula et son ex-fiancé, Kinane, en permission après mobilisation. La cinquième est une confrontation entre Roula et la mère de Nour, Kholoud, forte personnalité, intrusive à souhait. La sixième et dernière scène nous conduit dans un night-club de Damas, sur une terrasse, au sommet d’un grand immeuble. Roula est en compagnie de cette Jeune Femme de la première scène dont l’image se superpose à celle de Nour. Et la fin brouille les pistes entre danse, transe, ivresse, langueur, désir et vérité. Va-t-elle se jeter, du haut de la terrasse ?

Le dispositif scénographique de Jean-Christophe Lanquetin est composé de matériaux de construction, en l’occurrence une palette de parpaings gris, qui créent une sorte de plateforme, posée côté jardin. Ces parpaings que les acteurs lèvent et reposent au sol quand de besoin s’interprètent de différentes manières, jusqu’à ce que leur verticalité finale reconstruise la ville, un symbole fort. L’écran sur lequel s’inscrit le texte, finement traduit par Nabil Boutros et piloté du plateau par les acteurs, complète le dispositif. Les personnages représentent deux générations, parents et enfants devenus à leur tour jeunes adultes. Tous les acteurs sont présents sur le plateau, spectateurs de la scène qui se joue devant eux, un tissu sonore discrètement présent les accompagne.

Après sa formation à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas, puis une résidence d’écriture au Royal Court Theatre de Londres en 2007, Waël Kadour a co-fondé l’organisation Ettijahat. Independed Culture, qui défend l’indépendance de l’art en Syrie et dans le monde arabe. Il met parfois en scène ses textes, comme Hontes et Quand Farah pleure et travaille aussi comme dramaturge sur les textes des grands auteurs dont Ibsen, Tchekhov, Albee ou Beckett etc. Hassan El Geretly, directeur du Théâtre El Warsha, a monté sa pièce, Les Petites chambres, présentée en 2018 au Caire, au Festival D-Caf. L’auteur cosigne ici avec Mohamad Al Rashi la mise en scène de Chroniques d’une ville qu’on croit connaître qui a traversé une longue gestation, de projet d’écriture en ateliers et de bourses en résidences, à partir de Citizens Artists que dirige Marie Elias, professeur de l’Université de Damas et directrice de projets artistiques, vivant au Liban depuis plusieurs années. Arrivé en France en 2014 après un temps de captivité, Mohamad Al Rashi retrouve Waël Kadour qu’il connaissait. Formé à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas où il a ensuite enseigné, il a joué dans de nombreux spectacles du Théâtre National de Damas et s’est produit dans les grands festivals comme Avignon, Bruxelles, Lausanne, Naples Genève et Paris. Il est aussi musicien et compositeur pour le théâtre.

Les co-metteurs en scène ont dirigé les acteurs selon le fil rouge qu’ils se sont tracés, posant la question des libertés individuelles et celle du doute. Si les acteurs incarnent à des degrés divers, la violence de l’État et celle de la société – dans une distribution hétérogène – si la dramaturgie hésite entre destin individuel et tragédie collective, se dessine en filigrane le système politique, social et religieux du pays sur fond de non-dits et de délation, là où la répression ronge et anéantit toute créativité et liberté de mouvement et de pensée.

Transversales décidément construit une riche programmation pour que vive les théâtres d’ailleurs. Et comme le déclarait l’emblématique dramaturge syrien, Saadallah Wannous, devant l’assemblée de l’Unesco le 27 mars 1996, un an avant sa mort, « Le théâtre doit rester en vie car sans lui, le monde deviendrait plus solitaire, plus moche et plus pauvre. »

Brigitte Rémer, le 20 avril 2019

Avec : Mohamad Al Rashi, Ramzi Choukair, Hanane El Dirani, Amal Omran, Moayad Roumieh, Tamara Saade. Création sonore Vincent Commaret – musique Vincent Commaret et Clément Queysanne – création lumières Franck Besson – scénographie Jean-Christophe Lanquetin – administration, production Estelle Renavant – Le spectacle a été créé les 15 et 16 janvier 2019, à La Filature/Scène Nationale de Mulhouse, dans le cadre du Festival Les Vagamondes.

Du 8 au 18 avril 2019, Les Transversales, festival des arts mélangés de Méditerranée, Théâtre Jean Vilar de Vitry, 1 Place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine – Navettes AR au départ de Châtelet, sur réservation – Tél. : 01 53 53 10 60 – Site : www.theatrejeanvilar.com.

Gilgamesh Épopée ou La Passion d’Enkidu

© Catherine Peillon

Opéra pour huit instrumentistes, électronique et vidéo – Ensemble Mezwej – avec la complicité de l’Ensemble Achéron – conception, composition et direction Zad Moultaka – au Théâtre Jean Vilar de Vitry, dans le cadre des Transversales.

Le coup d’envoi des Transversales a été donné par la directrice du Théâtre Jean Vilar de Vitry, Nathalie Huerta, qui a élaboré la quatrième édition de ce Festival des arts mélangés de Méditerranée. À l’affiche, neuf spectacles sur quinze jours parlent de l’Histoire avec un grand H, de notre monde et d’altérité.

Gilgamesh Épopée ou La Passion d’Enkidu lance le cycle. Cet opéra a été créé à Nantes puis à l’Arsenal de Metz avant d’être présenté pour la première fois en Île de France. Il a pour source d’inspiration une légende de plus de quatre mille ans, qui continue à voyager dans le temps, Gilgamesh, récit épique composé de douze tablettes sumériennes rédigées en akkadien, une des œuvres littéraires les plus anciennes de l’humanité. Par son désir de gloire et d’immortalité, Gilgamesh, roi de la ville d’Uruk en ancienne Mésopotamie, s’attire la colère des dieux. Au titre de représailles ils lui envoient Enkidu, pour le combattre. « Debout dans la grand-rue d’Uruk-les-clos, Enkidu ( ) faisait preuve ( ) de violence ( ), Barrant la route à Gilgamesh. Devant lui se tenait la population (entière) d’Uruk, (Tout) le peuple s’était attroupé alentour, La foule se pressait devant lui… » Mais Gilgamesh et Enkidu scellent entre eux une puissante amitié « à la vie, à la mort », triomphent du géant Humbaba et du Taureau céleste.  A la recherche d’actes héroïques, Gilgamesh entraine Enkidu dans un long et périlleux périple à l’issue duquel ce dernier trouve la mort. Son agonie et sa perte de sens plongent Gilgamesh dans le désespoir. Il improvise un rituel pour ses funérailles puis part à la recherche de la fleur de l’immortalité. Son errance solitaire le mène jusqu’aux confins du monde et de l’enfer. « Sur son ami Enkidu, Gilgamesh Pleurait amèrement En courant la steppe. Devrais-je donc mourir, moi (aussi) ? Ne (me faudrait-il) pas ressembler à Enkidu ? L’angoisse M’est entrée au ventre ! C’est par peur de la mort Que je cours la steppe ! »

Zad Moultaka a mis en musique avec une grande subtilité et complexité cet incroyable récit, où « les personnages SONT la parole. » Ni illustrative, ni emphatique, la musique est chaude et développe sa narration, détachée du texte, comme un commentaire. Elle pleure et soupire avec son héros, monte au combat et les notes voyagent entre la mort, les dieux, les enfers, la solitude et la puissance. « Je vagabonde par la steppe » dit Gilgamesh. Les huit instrumentistes sont en demi-cercle face au chef et au public, avec leurs instruments grecs et leurs techniques spécifiques de jeu : la lyra (Sokratis Sinopoulos), le ney (Harris Lambrakis), le kanun (Stefanos Dorbarakis), le santuri (Vangelis Pashalidis), le yaili tanbur (Evgenios Voulgaris) ; avec les percussions (Claudio Bettinelli) ; avec deux violes de gambe (Marie-Suzanne de Loye et Andreas Linos). Les instruments méditerranéens se mêlent aux so­norités des instruments baroques et impriment puissance et fragilité au texte.

Le récit s’imprime sur écran, austère, beaucoup de mots sont manquants, espaces blancs mis entre crochets. Le regard du spectateur parfois hésite entre écran et musiciens, « Le temps a mangé l’histoire » dit le compositeur, « c’est comme un individu qui perd la mémoire… » Les tablettes originelles disparues, le texte doit beaucoup à la transmission orale et de nombreuses versions et interprétations ont traversé le temps. Zad Moultaka a choisi la version de l’épigraphiste, Jean Bottéro, qui a réalisé un énorme travail scientifique pour faire découvrir les mythes et les dieux. Dans Gilgamesh Épopée ou La Passion d’Enkidu il a travaillé par cycles, répétitions, et mouvement en spirales. Il a respecté les lacunes et les imprécisions d’un texte raviné par le temps, qui deviennent comme des respirations et conduisent jusqu’au chuchotement final et à l’écran blanc. Parfois, les lettres se perdent et dansent sur l’écran, tombent et s’entrechoquent en un geste artistique. A d’autres moments des images s’affichent,  comme un poème.

Car Zad Moultaka est non seulement compositeur mais il est aussi plasticien. Né au Liban, il avait présenté en 2016 au Théâtre Jean Vilar de Vitry, son oeuvre précédente, intitulée Um. Formé à l’IRCAM puis auprès de l’Ensemble 2 e 2m, en résidence à l’Arsenal de Metz et à l’Institut du Monde Arabe, il travaille entre les modalités et les rythmes de la musique arabe, et l’écriture contemporaine occidentale. Il a créé l’Ensemble Mezwej en 2004, d’abord en résidence pendant trois ans à la Fondation Royaumont et travaille entre Paris, Marseille, Beyrouth et Athènes. Pour Gilgamesh Épopée ou La Passion d’Enkidu, les musiciens ont travaillé en Grèce et en France au cours de trois résidences expérimentales. Leur recherche puise dans les profondeurs de la tradition mêlée à la créa­tion d’aujourd’hui. Certains courts moments appellent le vocal dans une grande expressivité, semblable à un chœur, et la montée dramatique nous mène dans l’essence même du sujet, la question de la vie et de la mort.

Dans ce récit d’initiation et d’apprentissage de la sagesse chez Gilgamesh, Zad Moultaka, compositeur talentueux et ses musiciens, sont porteurs d’une belle énergie et grande simplicité en mariant modalités orientales et occidentales dans les subtiles nuances d’une mémoire fragmentée. On se laisse porter.

Brigitte Rémer, le 16 avril 2019

Avec les Solistes des Ensembles Mezwej et Achéron – direction Zad Moultaka : Sokratis Sinopoulos, lyra –  Evgenios Voulgaris, yaili tanbur – Harris Lambrakis, ney –  Stefanos Dorbarakis, kanun – Vangelis Pashalidis, santuri – Claudio Bettinelli, percussions – Andreas Linos, Marie-Suzanne de Loye, violes de gambe – Commande et coproduction Onassis Cultural Center d’Athènes, Arsenal de Metz, Mezwej. Avec le soutien de la DRAC Provence Alpes Côte d’Azur.

Du 8 au 18 avril 2019, Les Transversales, festival des arts mélangés de Méditerranée, Théâtre Jean Vilar de Vitry, 1 Place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine – Navettes AR au départ de Châtelet, sur réservation – Tél. : 01 53 53 10 60 – Site : www.theatrejeanvilar.com.

Trissotin ou Les Femmes Savantes

© Loll Willems

Texte Molière – mise en scène, décor et costumes Macha Makeïeff, à La Scala/Paris.

C’est une comédie dite de caractère, écrite en vers et créée en 1672, un an avant la mort de Molière qui tenait le rôle du bon bourgeois Chrysale. Cinq actes où les hommes n’ont pas le même point de vue que les femmes et où la famille se déchire en deux clans sur un mode assez proche des Précieuses Ridicules, comédie en un acte que Molière avait publiée douze ans avant et qui eut un important retentissement.

Trois femmes de la maison Chrysale militent avec tambours et trompettes contre le mariage et s’amourachent de poésie, de science et de philosophie : l’épouse du maître de maison, Philaminte, maîtresse femme et grande snob extravagante (Marie-Armelle Deguy), sa belle-sœur, Bélise, un tantinet érotomane (Jeanne-Marie Levy ou Anna Steiger), sa fille Armande qui choisit la philosophie plutôt que Clitandre, un temps amoureux d’elle (Caroline Espargilière). « Elles croient s’instruire… » dit Chrysale, le maître de maison (Vincent Winterhalter) débordé par les événements. Dans l’autre clan et autour de Chrysale, son frère, Ariste (Arthur Igual ou Philippe Fenwick), sa seconde fille Henriette, amoureuse de Clitandre et réciproquement, et qui lui est promise (Vanessa Fonte), Martine la servante, la tête froide et beaucoup de bon sens (Karyll Elgrichi ou Louise Rebillaud) assistée du laquais L’Épine (Valentin Johner).

Le nœud de l’intrigue se passe autour du mariage d’Henriette arrangé par sa mère avec l’ectoplasme arriviste, faux scientifique et parfait séducteur, Trissotin, aux longs cheveux et profil de Tartuffe (Geoffroy Rondeau). Il les berce toutes les trois de ses poèmes obligés, de son esbroufe et de sa roublardise, plus motivé par l’argent de la famille que par l’érudition des trois femmes. Clitandre (Ivan Ludlow) à l’acte IV aura l’occasion de provoquer l’intrigant, non pas en duel mais en mots : « J’ai cru jusques ici que c’était l’ignorance Qui faisait les grands sots, et non pas la science. Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant, Qu’un sot savant est sot plus qu’un sot ignorant. » Autre savant, autre pédant, Vadius, camarade et rival de Trissotin (Pascal Ternisien) qui tente aussi de briller au sommet.

Directrice de La Criée, Théâtre National de Marseille, Macha Makeïeff situe la pièce dans les années 70 – costumes, architecture et mobilier – et cela fonctionne (une scénographie bien pensée, qu’elle signe, avec une maison à étage côté cour, une circulation entre portes et couloirs, côté jardin). Elle force le trait sur la toute-puissance de Philaminte qui, avec ses consoeurs, réalise des expériences scientifiques à la Flaubert, mettant en péril la maison. « Car enfin je me sens un étrange dépit Du tort que l’on nous fait du côté de l’esprit, Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes De cette indigne classe où nous rangent les hommes ; De borner nos talents à des futilités, Et nous fermer la porte aux sublimes clartés. » Face à elle, Chrysale son époux ne s’oppose pas et lui abandonne les rênes, avant de réaffirmer sa volonté de rester maître chez lui. Elles sont féroces ils sont idiots, ils manigancent elles intriguent. La caricature va bon train. Provocation, ambition, complot, humeur et humour sont les mots clés de ce Trissotin ou Les Femmes Savantes monté par Macha Makeïeff en 2015 pour les Nuits de Fourvière, à Lyon, et qui sillonne le monde depuis, avec succès.

La belle Henriette échappe à Trissotin qui tentera pourtant un assaut décisif, alors que le notaire est là pour lier leurs destins (Bertrand Poncet). Le stratagème d’une lettre inventée et portée par Ariste met fin à cette mascarade et permet à Henriette de rejoindre Clitandre son amoureux, à Martine d’être réhabilitée, à Trissotin d’être démasqué dans son hypocrisie, aux reines mères de revoir à la baisse leurs ambitions métaphysiques.

Si Molière critique la Cour et dénonce le mépris social, Macha Makeïeff cultive le comique de situation et des personnages, joue la carte du pathétique autour de la place des femmes et ne rachète ni les hommes ni les femmes. Dans le jusqu’au boutisme des personnages, les acteurs se glissent avec talent, plein de creux et de scintillement qui dans la bêtise, qui dans la roublardise, qui dans l’ambition, qui dans la truculence. Le spectacle mené tambour battant met fin aux illusions, renforce le suspense et déploie le burlesque, sans gommer la férocité du texte.

Brigitte Rémer, le 19 avril 2019

Avec : Chrysale, bon bourgeois, Vincent Winterhalter – Philaminte, femme de Chrysale, Marie-Armelle Deguy – Ariste, frère de Chrysale, Arthur Igual, Philippe Fenwick, en alternance -Armande, fille de Chrysale, Caroline Espargilière – Henriette, fille de Chrysale, Vanessa Fonte – Trissotin, bel esprit, Geoffroy Rondeau – Bélise, soeur de Chrysale, Jeanne-Marie Levy, Anna Steiger, en alternance – Clitandre, amant d’Henriette Ivan Ludlow – Vadius, savant, Pascal Ternisien – Martine, servante de cuisine, Karyll Elgrichi, Louise Rebillaud, en alternance – L’Épine, laquais,  Valentin Johner – Le Notaire, Bertrand Poncet.

Lumières Jean Bellorini assisté d’Olivier Tisseyre – son Xavier Jacquot – coiffures et maquillage Cécile Kretschmar assistée de Judith Scotto – arrangements musicaux Macha Makeïeff, Jean Bellorini – assistants à la mise en scène Gaëlle Hermant, Camille de la Guillonnière – assistante à la scénographie et accessoires Margot Clavières – construction d’accessoires Patrice Ynesta – assistante aux costumes Claudine Crauland – régisseur général André Neri – iconographe Guillaume Cassar – diction Valérie Bezançon – fabrication du décor Atelier Mekane, Stagiaires (Pavillon Bosio), Amandine Maillot, Sinem Bostanci.

Du 10 avril au 10 mai 2019, à 21 heures, dimanches, à 15 heures – La Scala, 13, boulevard de Strasbourg 75010 Paris – Métro : Strasbourg Saint-Denis – Téléphone : 01 40 03 44 30 – Site : www.lascala-paris.com

Mahmoud et Nini

© Fred Kihn

Texte et mise en scène Henri jules Julien – jeu Virginie Gabriel et Mahmoud Haddad – spectacle surtitré en arabe et en français, au Tarmac- La Scène Internationale Francophone.

Elle, c’est Virginie, dite Nini, actrice en Lorraine, lui c’est Mahmoud, danseur-acteur né au Caire, qu’elle appellera Mohamed, par inadvertance. Virginie et Mahmoud sont leurs vrais prénoms. Henri jules Julien les fait se rencontrer, et se raconter, sa démarche est singulière. Eux jouent le jeu, progressivement, et s’exposent. Lui enregistre puis organise la dramaturgie avec l’aide de l’historienne tunisienne Sophie Bessis et du dramaturge marocain Youness Anzane. Mahmoud et Nini ne se connaissent pas mais le cercle des questions-réponses qu’ils s’envoient en aller et retour, en recto et verso, en punching et ball, les met au pied du mur.

Sur scène, assis côte à côte à un mètre de distance, ils jouent au jeu de la vérité, les yeux dans les yeux d’un public témoin et complice. L’adresse est directe. Ils se renvoient la balle et comptent les points, Mahmoud en égyptien, Nini en français, chaque langue prêtant à sur-titrage sur un écran posé derrière eux. Avec l’humour en partage ils traitent de la différence. Deux cultures deux horizons, dialoguent. Le spectacle est construit en courtes séquences, brisées par le silence épisodique d’une dizaine de secondes suspendues. Ces sauts temporels conduisent en sautillant, du coq à l’âne. Qui est le coq et qui l’âne ?

Mahmoud et Nini parlent de leurs origines, de leurs perceptions, de leurs sentiments, de leurs modes de vie, de la vie. Lui, Nubien, autodidacte, issu de Boulaq un quartier populaire du Caire, évoque sa mère, peu instruite, dit son homosexualité, énonce tous les défauts dont on pourrait l’accuser : acteur, gay, noir et exilé. Elle, de Bures, en Meurthe-et-Moselle, dans le Grand Est, un lieu d’enfouissement des déchets radioactifs, dit avoir été barmaid… un péché vu d’ailleurs, les cheveux courts, « comme les lesbiennes » lance-t-il.

Ils déclinent une multiplicité de thèmes et Mahmoud renseigne sur la vie en Égypte : les rendez-vous des hommes au café le soir après le travail pour fumer la chicha, les signes de domination, le rôle des femmes dans la société, leur choix d’être voilée ou non « c’est leur liberté » dit-il. Et il cite sa sœur portant le niqab, sa mère, sa meilleure amie. Sur le sujet, Nini s’enflamme et se révolte contre l’oppression des femmes et contre l’excision. Avec humour et ruse Mahmoud parle des Bédouins, voilés, eux aussi. Ils se questionnent sur la mixité, à l’école, à l’université, se tendent des pièges et mettent à jour leurs différences tout en énonçant un long catalogue de stéréotypes entre danse du ventre et couleur de peau. Et debout sur la chaise, lui se met à danser, comme un Pharaon, long et digne.

La causerie est une dentelle pleine de rires, boutades et quiproquos, de pièges et de pirouettes. La curiosité de l’autre pour l’une, ou pour l’un, l’esquive et l’humour, sont autant de fenêtres qui déjouent la cruauté du tableau, léger comme une plume au vent. « Tu es une vraie caricature » lui dit-il amusé, quand elle révèle son intérêt pour les autres, toujours prête à aider. « Une conne » se dit-elle, devant lui tout sourire. Et Mahmoud de se dévoiler : « Je joue l’Arabe en Europe… mais la France me sauve… »

Dans ce jeu de la vérité où distance et convention théâtrale protègent, ce spectacle bel esprit un peu tragédie, souvent comédie, parfois bande dessinée, a la puissance du persiflage ou de la gaîté philosophique, à la Voltaire. Tissé de la vérité de chacun, il donne un crayonné sur les manières de vivre et de penser, dans deux espaces et pays différents où les modes de vie se déclinent selon les zones de liberté délimitées par la société. Henri jules Julien connaît l’Égypte, où il a vécu. Depuis une quinzaine d’années, d’une manière subtile et osée, il promène sa pointe de plomb sur les chemins de la création, de manière improbable et iconoclaste. Ce talentueux concepteur, metteur en mots et en scène, démine les maux, clichés et tabous, mine de rien, et c’est très réussi !

Brigitte Rémer, le 8 avril 2019

Avec Virginie Gabriel et Mahmoud Haddad. Dramaturgie Youness Anzane, Sophie Bessis – traductions Mahmoud Haddad, Mireille Mikhail, Criss Niangouna.

Du 1er au 6 avril 2019, hors les murs, dans divers établissements scolaires et associatifs, à Paris et en banlieue – Du 2 au 5 avril 2019, à 20h – au Tarmac, La Scène Internationale Francophone, 159 avenue Gambetta. 75020 – Tél. : 01 43 64 80 80 – Site : letarmac.fr – Spectacle programmé dans le cadre du Festival d’Avignon, du 14 au 22 juillet 2019, à la Maison Jean Vilar et Parc Chico Mendes.

The Hidden Force/ La Force cachée

© Jan Versweyveld

De Stille Kracht, texte Louis Couperus – mise en scène Ivo Van Hove –  Internationaal Theater Amsterdam – en néerlandais soustitré en français – Théâtre de la Ville hors les murs/ Grande Halle de La Villette.

Un dispositif majestueux, immense plancher carré, parquet de bois, et un espace presque nu, mis à part quelques éléments comme un ou deux fauteuils çà et là, une table au loin, un piano à queue, une chaise-bureau ; un immense écran sur trois faces qui au début plante le décor, en encerclant les acteurs du ressac de la mer. Les pluies de mousson et la lourdeur tropicale ponctuent ce temps colonial  du début du XXème, à Labuwangi, sur l’île de Java. Côté cour sont alignés quatre grands portants d’instruments de musique traditionnelle, faits de lamelles de bois verticales qu’un musicien fait délicatement chanter –  le compositeur Harry de Wit, qui, au long du spectacle, mêle musique enregistrée, bruits de la nature, piano et percussions orientales -.

Otto van Oudijck, Résident hollandais, c’est-à-dire Gouverneur, gère attentivement les affaires de l’Île et s’affaire sur sa chaise-bureau devant laquelle il s’agenouille pour travailler (Gijs Scholten van Aschat). Il remplit sa mission en apportant la prospérité à la population locale et ses journées sont dédiées au travail. Autour de lui sa famille prend des libertés, bientôt se désagrège et se délite, mais il ne le voit pas : Léonie sa femme, légère et sûre d’elle, (Halina Reijn) entretient une liaison avec le beau-fils, Théo, (Jip van Den Dool) qui tente d’échapper à l’influence de son père, puis avec Addy le fiancé sang mêlé, (Mingus Dagelet) de sa belle-fille, Doddy (Eva Heijnen). Les indigènes s’affairent, serviteurs de tous les instants qui donnent le côté chromo à ce paysage exotique. Otto ne sent pas davantage monter la révolte, il croit avoir les clés et connaître les codes culturels de ce pays aux croyances ancestrales. Petit à petit l’ambiance s’alourdit dans la chaleur et l’humidité, et conduit au magique et au fantastique. L’inauguration du puits doit calmer les esprits. L’intrigue bascule quand le nouveau Régent, le prince Soenario, succède à son père et couvre les frasques du régent de Ngadjiwa, son frère, qui investit les salaires des fonctionnaires dans le jeu (Barry Emond). Otto van Oudijck le chasse malgré les supplications de la mère du Prince, hiératique et suppliante. La malédiction proférée met en place une révolte qu’on ne peut arrêter. Les forces des ténèbres entrent en action et conduisent à la chute du Gouverneur. Il perd femme, enfants – après en être venu aux mains avec son fils – pouvoir et réputation. La dernière image le montre seul et défait, démis de ses fonctions, vêtu de manière locale et comme perdu, au bas de l’échelle sociale.

À travers son portrait c’est la fin visionnaire de la colonisation hollandaise qui est annoncée. Petit-fils d’un gouverneur général et connaissant bien les indes orientales néerlandaises – actuelle Indonésie – l’auteur, Louis Couperus (1863-1923) grand romancier néerlandais, écrit The Hidden Force après une visite sur l’Île, entre mars 1899 et janvier 1900, moment où la domination coloniale des Pays-Bas est à son apogée. Il écrit sur l’altérité et l’impossibilité de comprendre l’autre, montrant le fossé existant entre une société rationnelle et organisée, l’occidentale, et une société plus mystérieuse, dont les piliers sont la superstition, un certain mysticisme, le culte de la famille. L’auteur décrit deux mondes qui ne se comprennent pas et la lente déchéance du Gouverneur frappé par de mystérieux phénomènes, le chemin jusqu’à son  désaveu et sa disgrâce.

Ivo Van Hove, directeur du Toneelgroep Amsterdam depuis 2001, s’empare du propos et le met en images comme il l’a fait pour Visconti, Shakespeare, Sophocle, Miller et bien d’autres. Il connaît l’univers de Louis Couperus, dont il a mis en scène avec sa troupe, deux autres pièces : Les choses qui passent et Petites Âmes. Il dit de lui qu’il écrit « sans compromis ni verdict moral sur la sexualité, la violence et l’étiquette sociale. » Ivo Van Hove s’intéresse aux émotions humaines qu’il met en musique, texte et image avec des acteurs qu’il guide au plus juste. Il transcrit magnifiquement, avec Jan Versweyveld pour la scénographie et les lumières, l’effet ravageur du climat et le cycle de la nature. Le dispositif permet aux pluies de mousson de tomber sur le plateau, sur les acteurs et le musicien détrempés, ainsi que sur le piano, accompagnant la lente dégradation du destin d’un homme.

Brigitte Rémer, le 10 avril 2019

Avec : Bart Bijnens, Si-Oudijck – Mingus Dagelet, Addy de Luce – Jip van Den Dool, Théo van Oudijck – Barry Emond, Soenario et Régent van Ngadjiwa – Eva Heijnen, Doddy van Oudijck – Halina Reijn, Léonie van Oudijck – Maria Kraakman, Eva Eldersma – Rob Malasch, serviteur – Chris Nietvelt, De Raden-Ajou Pangeran – Massimo Pesik, serviteur – Dewi Reijs, Derip – Michael Schnörr, serviteur – Gijs Scholten van Aschat, Otto van Oudijck – Leon Voorberg, Frans van Helderen. Adaptation et Dramaturgie, Peter van Kraaij – scénographie et lumières, Jan Versweyveld – musique, Harry de Wit – costumes, An D’Huys – chorégraphie, Koen Augustijnen.

Du 4 au 11 avril 2019 – Grande Halle de La Villette – métro : Porte de Pantin – Sites : lavillette.com et theatredelaville-paris.com – Tél : 01 40 03 75 75 et 01 42 74 22 77.

Les Sorcières de Salem

© Christophe Dessaigne – Trévillion Images

Texte Arthur Miller – version française du texte François Régnault, Julie Peigné, Christophe Lemaire – mise en scène et version scénique Emmanuel Demarcy-Mota – Théâtre de la Ville/ Espace Cardin

« Ce que nous savons, c’est qu’en chacun de nous il y a prise aussi bien pour Dieu que pour le Diable. Dans nos âmes, les routes du bien et celles du mal se coupent et se recoupent à l’infini » écrit en 1953 Arthur Miller, dans Les Sorcières de Salem/ The Crucible. Le ton est donné avec cette pièce qui se passe en 1692, à Salem, une ville puritaine du Massachusetts.

Une jeune femme amoureuse de John Proctor, Abigail, chez qui elle était servante et qui fut renvoyée, va jeter des sorts sur l’épouse, Elisabeth Proctor, pour se venger. Elle convoque quelques amies, Betty, Mary, Tituba, Anne, Mercy, Ruth, pour participer aux rituels nocturnes qu’elle organise, dans la forêt. Sur scène, derrière un rideau de tulle et de brume, les jeunes femmes en blanc « dansent comme des sorcières » et font des invocations aux esprits de la forêt. Les arbres s’agitent – sur images vidéo – et plient, inquiétants. Elles sont vues, nues et en transe. L’une d’elle peu après, Betty Parris, fille de pasteur, tombe dans des crises de catalepsie. Puis une seconde, Ruth Putnam. L’exorciste, Hale, est appelé. Abigail, nièce du Révérend Parris et qui vit chez lui est interrogée. Meneuse de la bande, elle échafaude toutes sortes de mensonges pour éviter les représailles. Les jeunes femmes tour à tour théâtralisent leurs bacchanales, se prétendant victimes de sorcellerie et vont de délations en fausses révélations. Puis elles se divisent, inventent, mentent et se déchirent, et tour à tour simulent la possession. Dans la contrée enfle la rumeur et monte l’idée du mal qui se propage, une femme dénonce la mort de ses enfants à la naissance, la communauté se déchaîne, quitte le monde du rationnel et s’accroche au surnaturel. On dit qu’Abigail volait, qu’elle et ses amies sont possédées. On y voit la marque du démon. « Toute la ville est devenue folle. Le monde est devenu fou. »

Dans un contexte onirique s’inscrit l’univers magique de la pièce qui envoie à la potence celles et ceux qu’on désigne comme possédés. Un grand procès est organisé au tribunal de Salem, au cours duquel toutes sont questionnées, et se contredisent. C’est l’inquisition et la suspicion pèse sur tout le monde. Le procureur de la Cour mène ses interrogatoires, Abigail dénonce lâchement, prétendant que certaines invoquent le diable et sont devenues son émissaire. C’est le cas de Tituba qui converse avec Satan, ou de Mary, ensorcelée, une poupée noire – comme elle, de peau noire – retrouvée, des aiguilles piquées dans le corps. Le diable est à Salem, la vindicte populaire gagne. Pour sauver sa femme, arrêtée, John Proctor révèle sa relation adultère avec Abigail qui espérait détourner John. On le condamne et lui demande d’avouer son allégeance au diable. Après des hésitations il se plie à la demande et avant son exécution, implore :  « Je vous ai donné mon âme, laissez-moi mon nom. »

C’est l’époque du Maccarthisme aux États-Unis, et Arthur Miller le dénonce, par sa pièce, présentée pour la première fois en 1953 sur la scène de Broadway. Il prend pour allégorie les procès en sorcellerie ayant réellement eu lieu en 1692 à Salem et vise le sénateur Joseph McCarthy qui entreprend la chasse aux communistes, aux politiques, aux intellectuels et aux artistes, les accusant d’activités anti-américaines. Tout devient soupçon et complot. Dans cette chasse aux sorcières, Arthur Miller (1915-2005) fut lui-même inquiété. On connaît l’auteur en France par sa pièce Mort d’un commis-voyageur qui obtint le Prix Pulitzer et le Drama critics’ circle Award, en 1949, mais au-delà, il a écrit de nombreuses pièces, romans, nouvelles et scénarios (dont The Misfits/Les Désaxés réalisé par John Huston et joué par Marylin Monroe qui fut sa seconde épouse). Pour Les Sorcières de Salem il a travaillé dans les archives américaines, observant les mécanismes qui permettent de monter une communauté contre l’autre.

Chez Miller, la forêt est dense et le texte touffu, le vrai et le faux se mêlent avec intensité, on ne sait plus et on reste flottants. La mise en scène d’Emmanuel Demarcy Mota – directeur du Théâtre de la Ville et qui a constitué autour de lui une véritable troupe – toutes et tous les acteurs sont à saluer – metteur en scène d’un répertoire éclectique (Pirandello, Horvath, Brecht, Camus, Balzac etc.) – matérialise le propos par son enveloppe scénographique et de lumières judicieuses autant que par la direction d’acteurs. Il donne du relief à l’aveuglement collectif et à l’intolérance, traite de vengeance et de trahison et fait osciller le spectateur entre l’innocence et la culpabilité des personnages. De la fin du XVIIème au contexte et débats d’aujourd’hui il n’y a qu’un pas sur la thèse du complot qui revient aujourd’hui en leitmotiv et en boomerang, et va-et-vient comme une rumeur.

Brigitte Rémer, le 8 avril 2019

Avec : Élodie Bouchez, Abigail – Serge Maggiani, John Proctor – Sarah Karbasnikoff, Élisabeth Proctor – Philippe Demarle, Hale – Iauris Casanova, Danforth – Jackee Toto, Hathorne – Stéphane Krähenbühl, Thomas Putnam Cheever – Sandra Faure, Anne Putnam – Gérald Maillet, Parris – Lucie Gallo, Betty Parris – Marie-France Alvarez, Tituba – Éléonore Lenne, Mercy Lewis – Grace Seri, Mary Warren. Assistant à la mise en scène Christophe Lemaire – 2e assistante à la mise en scène Julie Peigné – scénographie Yves Collet, Emmanuel Demarcy Mota – lumières Yves Collet, Christophe Lemaire – costumes Fanny Brouste – musique Arman Méliès – création sonore Flavien Gaudon – création vidéo Mike Guermyet – maquillage Catherine NicoLas – accessoires Christophe Cornut – conseiller artistique François Regnault.

Du 26 Mars au 19 avril 2019 à 20h, dim. 7 mars à 16 h, relâche dimanches 31 mars et 14 avril, lundi 1er et 8 avril – Théâtre de la Ville/Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, 75008. Paris – Tél : 01 42 74 22 77 – Site : theatredelaville-paris.com

 

Toutânkhamon, le Trésor du Pharaon

© Laboratoriorosso, Viterbo/Italy – Statuette en bois doré de Toutânkhamon chevauchant une panthère.

Exposition élaborée et réalisée par John Norman, Directeur Général, Expositions, IMG – Tarek El Awady, Commissaire de l’exposition – Vincent Rondot, Directeur du département des Antiquités égyptiennes, musée du Louvre – Dominique Farout, Conseiller scientifique de l’exposition – à la Grande Halle de La Villette.

La Vallée des Rois accueille le visiteur en images dès le hall d’accueil, avec des vues aériennes en 180° des palais des pharaons et des temples de Louxor. Puis les visiteurs entrent, par petits groupes, et se rassemblent devant un écran qui projette, en introduction, une courte séquence sur la découverte de la tombe de Toutânkhamon par Howard Carter en 1922, à Louxor. Ces fouilles, réalisées par l’égyptologue, sont magnifiquement détaillées dans la dernière partie de l’exposition. Il a recensé 5498 objets à l’ouverture de cette tombe inviolée, qu’il a répertoriés, classifiés et étiquetés avec ses équipes. C’est cet admirable travail qui permet de remonter le temps jusqu’en – 3300 avant J.C., de comprendre les croyances et pratiques funéraires de l’Egypte ancienne et d’admirer les cent-cinquante objets présentés ici ayant appartenus au jeune Pharaon Toutânkhamon, 11ème de la XVIIIème dynastie, mort à l’âge de dix-huit ans.

C’est un voyage à travers le Livre des Morts – destiné à aider le défunt sur son chemin vers l’au-delà, et à sa renaissance – qui est proposé au visiteur. On entre dans la pénombre d’une première salle aux lumières tamisées, composée de superbes vitrines qui permettent de voir les objets du Trésor, de tous les côtés. On tourne autour, ce qui donne la possibilité de les regarder derrière autant que devant, et sous tous leurs angles. La circulation se fait de façon fluide et chacun trace son parcours. « Prononcer le nom du défunt, c’est lui donner vie à nouveau », ces mots, ainsi que d’autres, extraits du Livre des Morts, s’inscrivent sur les frontons ou les visuels, ils sont d’autant plus importants que certaines époques ont tenté d’effacer les noms du roi.

Parmi les objets rituels présentés, témoins du passage d’ici-bas à l’au-delà et à la vie éternelle, tous d’une grande beauté, on trouve, à l’entrée de l’exposition, la statue du dieu Amon protégeant Toutânkhamon prêtée par Le Louvre où, Amon au visage intact, protège l’enfant-roi, et leurs deux visages se superposent ; plus loin, Le Roi sur esquif recouvert de feuille d’or ; une barque solaire telle que le dieu Râ, lui-même l’utilisait pour passer des espaces diurnes aux espaces nocturnes. On y trouve les signes de la guerre comme un bouclier de cérémonie en bois doré, des arcs et des flèches dorés, des cimeterres et poignards décorés ; des objets magiques, signes de la protection accordée par les dieux et les déesses au cours du voyage dans l’au-delà ; des statues comme les chaouabtis ces statuettes funéraires représentant le roi et qui porte sur le ventre un chapitre du Livre des Morts, ou encore un impressionnant Gardien du tombeau du roi.

Les objets du quotidien, fragiles et émouvants, renseignent sur le mode de vie du jeune Toutânkhamon : des meubles comme un lit bas aux pieds de félin et panneaux verticaux recouvert de plantes héraldiques de Haute et Basse-Egypte, sa couche probable ; un petit trône en bois incrusté d’ébène et d’ivoire pour l’enfant de huit ans alors nommé Pharaon ; des effigies, coffres, boîtes, cannes magiques ; des vases comme ce vase à onguents, taillé dans la calcite et finement sculpté ; un plateau de jeu miniature ; des gants en lin brodés d’une grande finesse ; De nombreux bijoux comme des amulettes, pendants d’oreilles, diadèmes, pendentifs et pectoraux ouvragés – ainsi ce pectoral avec scarabée en lapis-lazuli, turquoise et cornaline ou ce collier talisman en feuille d’or finement sculptée, trace du rituel d’embaumement réalisé -. Pour entreprendre son voyage vers l’éternité le corps doit être préparé selon un strict rituel et  protocole.

La dernière partie de l’exposition est consacrée à l’égyptologue Howard Carter, découvreur du tombeau après de nombreuses années de travail, accompagné des clichés de la Vallée des Rois prise par le photographe Harry Burton dans les années 1920. Carter y raconte la difficulté de la mission qu’il s’était donnée et son exaltation lors de la découverte. C’est une coupe de faïence sur laquelle était inscrit le nom d’un pharaon inconnu, Toutânkhamon, qui avait retenu son attention, convaincu que le tombeau ne pouvait être loin. Après dix ans de recherche, ce sont les fouilles de la dernière chance, financées par un aristocrate fortuné, Lord Carnarvon, qui ont mené à la découverte du tombeau de Toutânkhamon, la tombe égyptienne la plus complète qu’on ait jamais retrouvée.

Le parcours de l’exposition suit au plus près l’histoire de la découverte dont une des sources relie aussi à la légende d’Osiris, ce dieu qui régna sur l’Égypte avant d’être assassiné par son frère Seth et qui donne lieu à un véritable culte. A travers ces objets magiques et les objets du quotidien se dessine l’histoire et la vie de Toutânkhamon. Une intense émotion se dégage venant notamment de la fragilité des matériaux qui ont traversé le temps, intacts.

La fascination exercée par Toutânkhamon et les mystères de l’au-delà égyptien traverse aussi les années. En 1967 une première exposition avait eu lieu à Paris, au Petit Palais, qui avait attiré de nombreux visiteurs. Cinquante ans après est proposée cette seconde exposition, dans une Grande Halle de La Villette superbement scénographiée pour un parcours unique ponctué par des paysages sonores, bruitages et musiques, qui commentent la séquence et les objets.  Jusqu’en 2022 ces objets voyageront de pays en pays avant de rentrer en Egypte et de prendre place dans leur nouveau musée actuellement en construction, au Caire, futur centre de recherche scientifique, historique et archéologique.

Brigitte Rémer, le 25 mars 2019

Du 23 mars au 15 septembre 2019 – Grande Halle de La Villette, 211 avenue Jean-Jaurès. 75019 – Métro Porte de Pantin – Tél. : 01 40 03 75 75 – L’exposition est présentée par le Ministère des Antiquités égyptiennes, en collaboration avec l’Ambassade d’Égypte et le musée du Louvre.

Photographie ci-dessus : Statuette en bois doré de Toutânkhamon chevauchant une panthère – GEM 11552 – 18e dynastie, règne de Toutânkhamon, 1336 – 1326 av. J.-C. – Bois, feuille d’or, gesso, résine noire, bronze, calcaire (yeux), obsidienne (pupilles), verre (sourcils) – Hauteur (totale) : 85,6 cm – Hauteur (sculpture et piédestal) : 56,4 cm – Longueur (piédestal du Léopard) : 79 cm – Largeur (piédestal du léopard) : 40 cm – Louxor, Vallée des Rois, KV62, chambre du trésor – © Laboratoriorosso, Viterbo/Italy.

Place des Héros

© Dmitrijus Matvejevas

Texte Thomas Bernhard – traduction Ruta Jonynaite – mise en scène, scénographie et lumière Krystian Lupa – Les Gémeaux/scène nationale de Sceaux – spectacle en lituanien surtitré en français.

Krystian Lupa est hanté par Thomas Bernhard, il a monté nombre de ses pièces, dont, il y a deux ans, Déjeuner chez Wittgenstein et Des Arbres à abattre présentées en France. Place des héros, dernière pièce de l’auteur, écrite en mars 1988 peu avant sa disparition, a été créée au Théâtre National de Vilnius en 2015, présentée au Festival d’Avignon puis au Festival d’Automne en 2016. Elle vient d’être reprise exceptionnellement à Sceaux.

Né en 1931 et élevé à Salzbourg au temps du nazisme, Thomas Bernhard inscrit l’action dans un contexte de montée de la xénophobie et de l’antisémitisme à travers l’Europe. Réunis Place des Héros le 15 mars 1938, les Viennois acclament Hitler qui a envahi l’Autriche. La famille Schuster quitte le pays pour Oxford, puis rentre dix ans plus tard. Mais l’épouse du Professeur Josef Schuster, Hedwige, reste traumatisée par ce passé et obtient de son mari, quelque temps plus tard, de repartir à Oxford. La veille du départ, tous les cartons sont bouclés, le précieux piano du Professeur – grand mélomane dont la référence reste Glenn Gould – est déjà parti, il se suicide en se jetant par la fenêtre sous les yeux de la jeune servante, Herta. Avant même sa publication la pièce est pour l’Autriche une provocation, au moment où éclate l’affaire Kurt Waldheim, premier ministre élu malgré son passé nazi, qui tenta d’empêcher les représentations. Elle dénonce de manière frontale le fascisme et le mensonge.

Place des héros est écrite en trois scènes. La première se passe dans la grande lingerie de l’appartement des Schuster situé au troisième étage de la place des Héros, à Vienne. La maison est presque vidée, deux armoires aux portes entrouvertes sont au milieu d’une pièce déjà presque à l’abandon. Les cartons étiquetés Oxford dans un coin, Herta (Rasa Samuolytė ou Toma Vaškevičiūtė) hésite entre rester aux aguets, collée à la fenêtre, comme en état de sidération et nettoyer les chaussures destinées à Lukas Schuster, le fils, mission qui lui est assignée par la gouvernante Mme Zittel (Eglė Gabrėnaitė). Celle-ci, vie de travail et de jalousies, règle ses comptes en donnant les ordres, triant les costumes et repassant les chemises de l’absent selon la méthode qu’il lui a lui-même apprise, preuve à l’appui par une vidéo en noir et blanc projetée, images d’un Professeur méticuleux. Tous les thèmes sont passés en revue de manière récurrente et dessinent un portrait complexe du Professeur et du contexte familial. L’admiration des deux héroïnes de la poussière et du rangement se mâtine de l’ambivalence de leurs jugements qui passe notamment à la moulinette l’attitude de Madame Schuster – qui ne se rend plus à Oxford mais se voit contrainte de rejoindre son beau-frère le Professeur Robert Schuster à la campagne où il vit, à Neuhaus, – celle de ce beau-frère et des trois enfants Schuster. Mme Zittel parle aussi de ses propres problèmes et notamment des exigences de sa mère âgée de quatre-vingt-douze ans, placée dans un hospice de vieillards à Kritzendorf, « c’est notre père qui payait maintenant ça ne marche plus… » dira plus tard une des filles du Professeur, ce dernier qui d’ailleurs conseillait à la gouvernante de lui lire Tolstoï. Gouvernante et servante préparent la table ainsi que le repas qui suivra l’enterrement dans la salle à manger familiale. Les cloches sonnent, les notes stridentes d’un violon déchirent l’atmosphère.

La seconde scène nous projette dans le parc de Volksgarten tout près du Burgtheater, après l’enterrement du Professeur. Les deux filles des Schuster, Anna (Viktorija Kuodytė) et Olga (Eglė Mikulionytė) toutes deux professeures y attendent leur oncle, le Professeur Robert qui ne se presse pas, s’appuyant sur deux cannes. Elles admirent le jardin sous la brume, en parlant de la famille, des biens, des projets, de leur mère. Elles font le bilan au sujet de leur père et constatent : « Vienne il l’avait en haine mais à Oxford il n’aurait plus rien trouvé qui lui soit familier, à Oxford aussi tout a changé. » De leur mère elles disent : « Elle n’avait plus que la fabrique de vinaigre et la fabrique de Fez dans la tête… » et elles reconnaissent : « Si elle n’a pas le théâtre elle n’a rien » dit Olga, « c’est bien ce qu’il y a de pitoyable, au fond, notre mère a été anéantie par notre père » répond Anna. Et Olga d’enchaîner « Et notre père par elle. » Le Professeur Robert, bien différent de son frère (Valentinas Masalskis) compose avec le paysage politique. Il refuse de signer une pétition pour Neuhaus contre un projet de route qui doit traverser le jardin : « Moi je ne proteste pas. Moi je ne proteste contre rien. Moi je ne proteste plus contre rien. Toutes les protestations sont exclues à la fin de la vie. » Il ne s’est en fait jamais vraiment positionné : « Au Musikverein ça ne le gêne pas non plus qu’il n’y ait que des nazis aux concert. L’oncle Robert peut entendre Beethoven sans penser au Congrès de Nuremberg c’est ce qui était justement impossible à notre père… » On s’enfonce dans le drame et la montée dramatique s’amorce, autour du nationalisme et de l’antisémitisme. Une tombe se projette sur le mur, couverte d’inscriptions hébraïques. Le Professeur Robert médite sur la vieillesse. Un corbeau croasse.

La troisième scène a lieu dans la salle à manger familiale où la table est dressée. Nappe blanche pour déjeuner de deuil. Huit personnes font face au public et commencent à manger, au rythme du tic-tac de la pendule juste avant qu’elle ne s’emballe : les trois enfants Schuster dont le fils, Lukas, et son arrogance (Arūnas Sakalauskas) l’épouse du Professeur, une femme autoritaire et sèche (Doloresa Kazragytė ou Dalia Overaité), l’Oncle et quelques amis. La tension monte encore d’un cran autour d’Hedwige Schuster, mais au-delà de l’histoire familiale la grande Histoire s’affiche, en même temps que des images d’émeutes et d’incendie sur les trois murs de la boîte scénique. Le pays s’embrase et chavire dans la violence, une rumeur monte crescendo, qui vient de loin et emporte tout sur son passage jusqu’au paroxysme, une pierre lancée brise la fenêtre, image d’une force inouïe. « La clameur des masses montant de la Place des Héros enfle jusqu’à la limite du supportable » dit la didascalie et le Professeur Robert « Tout ça était en fait une idée absurde de revenir à Vienne… Mais le monde n’est fait que d’idées absurdes… » Mme Schuster s’écroule, le visage sur la table. Le chaos est à son comble.

La puissance de la mise en scène de Krystian Lupa donne tout son sens au texte et aux événements qu’il décrit, portée par le jeu des acteurs, d’une grande justesse. Le metteur en scène reconnaît dans son travail l’influence du dramaturge Tadeusz Kantor, a monté les textes de ses compatriotes polonais Witkiewicz et Gombrowicz ainsi que les auteurs russes, allemands ou autrichiens. Le scalpel de Thomas Bernhard lui convient, comme lui il opère avec précision à travers l’histoire collective. L’intelligence de la lecture et la finesse du travail avec les acteurs, la scénographie, les lumières et la musique y contribuent. Une remarquable bande son complète avec sensibilité les actions  (musique de Bogumil Misala). Tout dans ce spectacle, ébranle. Là le théâtre a du sens, dans sa manière de témoigner à vif de la montée du fascisme à travers un langage scénique très maitrisé et éblouissant.

Brigitte Rémer, le 3 avril 2019

Avec : Valentinas Masalskis (Robert Schuster), Viktorija Kuodytė (Anna), Eglė Mikulionytė (Olga), Arūnas Sakalauskas (Lukas), Eglė Gabrėnaitė (Mme Zittel), Rasa Samuolytė ou Toma Vaškevičiūtė (Herta), Doloresa Kazragytė ou Dalia Overaité (Hedwig), Vytautas Rumšas (Professeur Liebig), Neringa Bulotaitė (Mme Liebig), Povilas Budrys (M. Landauer). Costumes Piotr Skiba – collaboration artistique, vidéo Lukasz Twarkowski – musique Bogumil Misala – assistanat à la mise en scène Giedré Kriaucionyté, Adam A. Zdunczyk – surtitrage en direct Akvilé Melkünaité – La pièce est publiée aux éditions de l’Arche, dans une traduction de Claude Porcell – Avec l’équipe technique Les Gémeaux.

Du 22 au 31 mars 2019 – Les Gémeaux/Scène nationale de Sceaux – 49, avenue Georges Clémenceau. 92330. Sceaux – RER station. Bourg-la-Reine – Tél. : 01 46 61 36 67 – Site : www.lesgemeaux.com

Le Lac des Cygnes

© Agathe Poupeney

Chorégraphie Radhouane El Meddeb – Musique Piotr Ilitch Tchaïkovski – Pièce pour 32 danseurs, Ballet de l’Opéra national du Rhin, Compagnie de Soi – Orchestre Philharmonique de Strasbourg, à Chaillot/Théâtre national de la Danse – en collaboration avec le Printemps de la danse arabe.

Reprenant le scénario de l’intemporel Lac des Cygnes, évocation purement romantique liée à la danse classique pendant de nombreuses années, il est intéressant de réentendre le conte pour en comprendre les adaptations : Venant de fêter sa majorité, le jeune prince Siegfried se voit contraint par sa mère de se choisir une épouse au cours d’un grand bal qu’elle organise. Mécontent, il erre la nuit dans la forêt et admire une passée de cygnes qu’il croise. Il s’apprête à tirer sur l’un d’eux mais apparaît devant lui, comme par magie, une belle jeune femme couverte de plumes blanches. Le coup de foudre est réciproque et Odette lui raconte l’histoire du sorcier von Rothbart qui lui a jeté un sort, la transformant en cygne le jour et lui permettant de redevenir femme la nuit. Le lac est fait des larmes de ses parents, morts au même moment. Siegfried, fou amoureux voudrait récupérer la belle et élucubre des plans. Le jour du bal, se présentent le sorcier et sa fille Odile, tous deux métamorphosés. Odile est le sosie d’Odette et Siegfried tombe dans le piège, promettant à celle qu’il prend pour son aimée, des noces prochaines. Au moment de la célébration apparaît Odette en majesté. Devant sa terrible erreur, Siegfried court vers le lac des cygnes. Plusieurs versions clôturent dans un climat de pur romantisme, douleur et mort à la clé.

Noureev fut la figure phare du Prince, il avait monté le ballet en 1984 à l’Opéra de Paris. Il expliquait sa vision du ballet en ces termes : « Le lac des cygnes est pour moi une longue rêverie du prince Siegfried… Celui-ci, nourri de lectures romantiques qui ont exalté son désir d’infini, refuse la réalité du pouvoir et du mariage que lui imposent son précepteur et sa mère…  C’est lui qui, pour échapper au destin qu’on lui prépare, fait entrer dans sa vie la vision du lac, cet « ailleurs » auquel il aspire. Un amour idéalisé naît dans sa tête avec l’interdit qu’il représente. Le cygne blanc est la femme intouchable, le cygne noir en est le miroir inversé. Aussi, quand le rêve s’évanouit, la raison du prince ne saurait y survivre. »

Une toute autre vision, non moins romantique et d’une grande beauté est proposée aujourd’hui, celle de Radhouane El Meddeb qui créé ce Lac des Cygnes avec le Ballet de l’Opéra national du Rhin dirigé par Bruno Bouché. Il déconstruit le mythe et les actes tels qu’écrits, y ajoute l’humour et la liberté, tout en rappelant la tradition : derrière un voile, un lustre imposant tombe en fond de scène côté jardin et un tutu géant est suspendu côté cour. Des portants de chaque côté du plateau sur lesquels sont accrochés des tutus blancs, font aussi référence au ballet classique et à ses conventions (scénographie de Annie Tolleter). Les trente-deux danseurs sont quasiment présents sur scène pendant tout le ballet. « Je fais du Lac un réservoir d’espoir, un lieu de renouvellement contre la perte et l’oubli » dit le chorégraphe. Les costumes (de Celestina Agostino) sont sublimes et parlent aussi de tradition par la noblesse des tissus, les broderies et dentelles, ils sont en même temps d’une grande invention et contemporanéité, donnant une impression de fragilité et d’unité dans leur diversité.

En s’attaquant à ce monument, Radhouane El Meddeb, homme de théâtre avant d’être chorégraphe, travaillant entre la Tunisie et la France, en fait une lecture fine et pertinente qui l’éclaire, dans une interprétation personnelle et singulière. Il s’approprie le mythe et parle d’altérité. Ici pas de solistes, tous les danseurs sont à un moment le prince, et les danseuses Odette, les protagonistes se démultiplient. Même si la dramaturgie ne privilégie pas la relation entre Odette et le Prince, on remarque le charisme de Riku Ota, prince du début avant de redevenir cygne et le magnétisme de Céline Nuningé en Odette. La question du genre est aussi posée par le chorégraphe se donnant toute liberté d’inverser le féminin et le masculin. Ainsi les solos et variations se répartissent entre les danseurs et danseuses, dont l’excellence est à saluer.

Dans sa réinterprétation chorégraphique du Lac des cygnes, Radhouane El Meddeb croise l’imaginaire et invite la grâce de manière hybride et loufoque, dépouillée et harmonieuse. Le symbolique y est en action dans un mouvement de balancier entre forme classique et liberté d’invention. Ainsi, le geste, individuel d’abord, puis collectif, de délacer les chaussons et les pointes, et de les jeter dans un coin du plateau, peut être compris comme un clin d’œil à l’abandon du langage académique. Ainsi le dernier tableau comme un retour au mythe, par la mort de Siegfried après la disparition de sa bien-aimée, le cygne blanc.

Les lumières d’Éric Wurtz irisent le délicat rideau de fond. Une grande expressivité et une puissante Intensité émotionnelle habitent le spectacle.

Brigitte Rémer, le 2 avril 2019

Avec les danseurs du Ballet de l’Opéra national du Rhin : Monica Barbotte, Érika Bouvard, Susie Buisson, Marin Delavaud, Pierre Doncq, Ana-Karina Enriquez-Gonzalez, Hector Ferrer, Brett Fukuda, Eureka Fukuoka, Thomas Hinterberger, Misako Kato, Pierre-Émile Lemieux-Venne, Renjie Ma, Stéphanie Madec-Van Hoorde, Francesca Masutti, Céline Nunigé, Riku Ota, Alice Pernão, Maria-Sara Richter, Marwik Schmitt, Wendy Tadrous, Alexandre Van Hoorde, Hénoc Waysenson, Dongting Xing. Scénographie Annie Tolleter – lumières Eric Wurtz – costumes Celestina Agostino – direction artistique Bruno Bouché – maîtres de ballet Claude Agrafeil, Adrien Boissinnet – direction technique Jérôme Duvauchelle – régie générale Boyd Lau – pianiste Maxime Georges – machinerie Jérôme Neff – régie lumières Aymeric-Cottereau – accessoires Régis Mayot – habillement Kali Fortin – régie son David Schweitzer.

Du 27 au 30 mars 2019, à Chaillot-Théâtre national de la Danse, Place du Trocadéro, 75016 – métro : Trocadéro – tél. : 01 53 65 30 00 – site : www.theatre-chaillot.fr

73e édition du Festival d’Avignon

Visuel © Miryam Haddad

Pendant vingt jours, du jeudi 4 au mardi 23 juillet 2019, le Festival d’Avignon battra son plein avec 2 expositions, 43 spectacles et 280 levers de rideau. Une jauge de 112 000 entrées et autant de billets mis à la vente.

Annoncé par son directeur, Olivier Py – lors de la conférence de presse qui s’est tenue le 28 mars à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, après celle d’Avignon, la veille – le programme traverse les océans sur le thème de l’Odyssée, des Odyssées, du voyage précise-t-il. C’est d’altérité qu’on va parler, de l’Autre, des traversées en Méditerranée, de l’Étranger et de l’exil. La question de l’imaginaire européen et de l’héritage sera à l’ordre du jour, ainsi que la manière dont la grande Histoire croise la petite. Et pas d’Odyssée sans Homère, un feuilleton théâtral lu sous la direction de Blandine Savetier, tous les jours à midi.

Le visuel du Festival en ses profondes couleurs chromatiques en même temps que lumineuses, est signé d’une jeune artiste d’origine syrienne, Miryam Haddad qui a quitté Damas en guerre en 2012, alors qu’elle était étudiante en art. Elle a poursuivi ses études à l’École des Beaux-Arts de Paris, elle en est diplômée. Elle expose dans le cadre de la Fondation Lambert pendant tout le Festival, sur le thème Le Sommeil n’est pas un lieu sûr.  

Les trois disciplines, théâtre, danse et musique se croiseront dans la Cour d’Honneur : Pascal Rambert ouvrira le banc le 4 juillet, avec Architecture, sur un texte qui parle de l’Europe au début du XXème ; la troupe du chorégraphe Akram Khan y dansera du 17 au 21 juillet, Outwitting the devil/Tromper le démon ; Arnaud Rebotini et le Don Van Club y présenteront le 23 juillet une soirée musicale, d’après un texte de Jean-Luc Lagarce, 120 battements par minute.

Parmi les grands événements de cette édition, Outside, sur l’histoire de l’autodidacte chinois Ren Hang, qui s’est suicidé en 2017, une création de Kirill Serebrennikov, artiste qui reste assigné à résidence, en Russie ; et, venant de Pékin, La Maison de Thé de Lao She, poète qui s’est suicidé durant la Révolution culturelle, en 1966, dans une mise en scène de Jinghui Meng.

En partenariat avec l’Odéon, Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlink mise en scène par Julie Duclos et O agora que demora/Le présent qui déborde, de Christiane Jatahy d’après Homère, seront à l’affiche. Côté théâtre Clément Bondu mettra en scène Dévotion, dernière offrande aux dieux morts avec l’École supérieure d’art dramatique de Paris ; Ontroerend Goed, théâtre et performance de Gand, £Y€S/EYES ; Alexandra Badea Points de non-retour/Quai de Seine ; Maëlle Poésy Sous d’autres cieux de Kevin Keiss, d’après Virgile ; Roland Auzet, Nous, l’Europe, Banquet des peuples, avec une quinzaine d’enfants, du Chœur d’Avignon ; François Gremaud révise Phèdre ; Jean-Pierre Vincent L’Orestie, d’Eschyle ; Henri Jules-Julien présente Mahmoud et Nini, un spectacle franco-égyptien ; Macha Makeïeff Lewis versus Alice d’après Lewis Caroll, ainsi qu’une exposition  à la Maison Jean Vilar ; Daniel Jeanneteau monte Le reste, vous le connaissez par le cinéma, de Martin Crimp ; Tommy Milliot La Brèche de Naomi Wallace, pièce d’une grande violence, qui a reçu le prix Impatience ; Rimini Protokol présente Granma, les trombones de La Havane sur le ressenti des gens ordinaires lors de la Révolution Cubaine ; Tamara Al Saadi, auteure franco-irakienne parle de l’étranger à la recherche de légitimité avec Place, spectacle pour lequel elle avait le prix Impatience 2018.

Le théâtre jeune public n’est pas laissé pour compte, Olivier Py y veille. Il met lui-même en scène un spectacle musical, L’Amour vainqueur. Michel Raskine présente Blanche-Neige histoire d’un Prince, de Marie Dilasser ; Yacouba Konaté Le Jeune Yacou, un conte musical réalisé en partenariat avec l’Atelier des Artistes en Exil ; Céline Schaeffer qui a notamment travaillé avec Valère Novarina, La République des abeilles, d’après Maurice Maeterlinck.

Avignon décentralisé se poursuit avec Amitié d’Eduardo de Filippo et Pier Paolo Pasolini mise en scène d’Irène Bonnaud, en itinérance. La danse est représentée par Kukai Dantza avec Oskara, échos du Pays Basque ; par Céliaz Gondol et Nina Santes avec A Leaf travail sur la synesthésie ; par Salia Sanou dans un partenariat Burkina Faso/Montpellier, avec Multiple-s- et la participation de Germaine Akogny, Nancy Huston et Bab-x ; par Wayne McGregor et son Autobiography venant de Londres ; par Faustin Linyek,  danseur et chorégraphe congolais né au Zaïre avec son Histoire(s) du Théâtre II, autre volet de son Indiscipline.

De la musique brésilienne complète ce copieux menu avignonnais avec Milagre dos Peixes de Tigana Santana et La Nuit des Odyssées, spectacle visuel et poétique présenté par la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton à la Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon. Comme chaque année, un tourbillon de propositions complète la programmation comme les Ateliers de la Pensée, les Territoires cinématographiques en partenariat avec Utopia, les écrits, conversations, conférences, émissions etc…

L’art et la culture en 2019 seront en densité, intensité et émotions et sauront mêler gravité et festivité. Tous les publics peuvent y puiser et l’édition est prometteuse. L’étude des publics réalisée pendant chaque festival confirme l’ouverture à tous et l’attention aux spectateurs. 20% de festivaliers se situent sous le seuil du salaire médian et 19% ont moins de trente ans, dit l’étude 2018 et la variation du prix du billet s’adapte aux différentes catégories sociales et classes d’âge, comme 4 spectacles pour 40 euros pour les moins de 26 ans, petit clin d’œil au Cac 40 version Olivier Py qui, comme depuis toujours, s’engage : « Notre impatience d’une société plus juste, d’un rapport au monde plus sain, d’une parole mieux partagée, est le plus haut désir politique. Et pour cela, il faut désarmer les solitudes » déclare le directeur du Festival.

Brigitte Rémer, le 2 avril 2019

Festival d’Avignon, du jeudi 4 au mardi 23 juillet 2019 – Ouverture de la billetterie le 8 juin et par internet le 11 juin 2019 – Tout le programme sur : www.festival-avignon.com

La Trilogie de la vengeance

© Elisabeth Carecchio

Le spectacle parle de la femme comme objet de désir et de la sauvagerie qui va avec quand l’objet convoité échappe, se dissimule ou transgresse. Simon Stone s’intéresse à la dimension érotique du désir, au pouvoir masculin, à la perversion, aux fantasmes. Il traite des grandes figures et des grands mythes, femmes criminelles et/ou victimes, creusant jusqu’à l’épicentre du sujet avec une détermination inouïe. En tant qu’artiste associé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe il a décortiqué la figure de Médée pour donner sa relecture du mythe en une version très personnelle, avec le spectacle Medea, dans sa brutalité et sa luminosité (cf. notre article du 28 juin 2017) ; il a présenté la même année à Avignon Ibsen huis, autour des héroïnes de l’auteur norvégien et dans la même démarche de construction dramaturgique, puis en décembre 2017 Les Trois Sœurs, autre univers féminin. Le Toneelgroep d’Amsterdam dirigé par Ivo van Hove l’accompagne dans son parcours de création, de même aujourd’hui que Stéphane Braunschweig, à l’Odéon.

La Trilogie de la vengeance s’appuie sur trois auteurs élisabéthains intégrés dans le canevas tissé par le metteur en scène et qui sous-tend le discours analytique et psychanalytique qu’il construit. Chacun à sa manière parle de la violence : William Shakespeare avec Titus Andronicus, sa pièce la plus sanguinaire, écrite avant 1594 ; Thomas Middleton, dans The Changeling/La Tragédie du vengeur datée de 1622, tout aussi sanguinaire ; John Ford avec Dommage qu’elle soit une putain, pièce écrite en 1626 sur les relations incestueuses. Le texte de l’espagnol Lope de Vega, Fuente Ovejuna est une quatrième entrée dans la violence sur fond de troubles de l’ordre social, de viols et d’assassinats. On entre dans la liturgie des transgressions et on n’en sort pas indemne.

Simon Stone a organisé trois espaces scéniques distincts (dans une scénographie de Ralph Myers et Alice Babidge). Il répartit le public selon trois groupes qui voient le spectacle en des temps différents, allant de mansion en mansion. A chaque station et après entracte, c’est une nouvelle équipe qu’il rencontre. Les sept actrices et l’acteur (père et fils, grands prédateurs) jouent donc trois fois leur partition sans compter le don d’ubiquité qui leur est nécessaire pour apparaître dans différents tableaux à la fois.

La représentation s’est construite pour moi selon l’ordre B/C/A. Première station, le public se trouve face à la vitrine très ordinaire d’un traiteur chinois Les trois royaumes, où est installée une jeune femme en blanc, une fleur dans les cheveux, un bouquet à la main. C’est le jour de ses noces. Elle est en attente. Le temps passe, elle effeuille ses marguerites, l’atmosphère s’alourdit. Dans la salle qui jouxte le restaurant un téléphone mural en bakélite, un rideau fait de lanières plastiques en couleurs, l’encens du culte des ancêtres, les plantes vertes, le chat automate, les lampions. La journée s’annonce mal. Dans ce restau modeste tout le monde s’affaire ou s’efface, belles-sœurs et père du marié en tête. Lui, Jean-Baptiste, n’est pas là. Une joute mère/fille débute la journée. On croyait le futur mari riche, il ne l’est pas. « Tous tes rêves vont mourir aujourd’hui » lance la mère, intrusive et envahissante, à sa fille. Le mariage tourne au fiasco. Une amie noire lance ses critiques. La jeune belle-sœur de la mariée, Elise, âgée de seize ans, annonce qu’elle est enceinte et qu’elle garde l’enfant. Son attachement à son frère (le marié) ne laisse guère de doute. « Tout le monde ment… » hurle-t-elle. Les familles se délitent, les mères voudraient rejouer la partie de leurs vies affectives et sexuelles ratées. Le père, policier, fait le justicier et étrangle sa fille, Elise. Un témoin voit la scène, la servante.

Deuxième station, une chambre d’hôtel en désordre. A travers les vitres, comme dans un aquarium, le public observe les dangers, dans une position de voyeur. Pris à témoin il a de quoi vaciller, car l’histoire advient entre virginité bradée, instincts animaliers, prostitution, désunions, obligations. Chantal, l’entremetteuse, se révèle comme la figure phare de la barbarie. La scène initiale se rejoue entre un Jean-Baptiste sans âge et l’ombre de Séverine, par les aveux de celle qui a assisté au meurtre, la fille de la servante. Les lieux et personnages traversent le temps et les générations se croisent et se superposent, créant du flou. Nuit de noces, Éros et Thanatos se côtoient, obligeant au glissement et à la torsion pour une tentative de compréhension.

Troisième station, le public se fait face. On est dans un no man’s land de type bureau avec un photocopieur et quelques livres. L’homme est assis, ligoté, un sac plastique sur la tête. Une séance de torture se prépare. Autour, les femmes, telles les sorcières de Macbeth, s’agitent, prêtes à matérialiser leur vengeance. Elles racontent leurs crimes, celui du père, saoul, achevé, l’encombrement du corps, les plans pour le faire disparaître. Elles remontent l’histoire et ce qui s’est joué, leur rôle propre à chaque étape, et l’on compose le puzzle.

L’écriture au plateau pour méthode de travail allonge le temps d’élaboration du spectacle, la première s’est donc vue reportée et les équipes techniques de Berthier ont joué d’inventivité pour gérer la complexité des plateaux. Actrices et acteur sont à féliciter pour la belle énergie déployée. Ni Érinyes ni Suppliantes, les actrices – protagonistes –  marquent de leur empreinte ce parcours de vengeance, un plat qui se mange froid, dit le dicton. « J’en ai assez d’attendre les restes, je veux avoir le premier choix. Je veux être celle qui décide en premier » lâche Séverine.

Le spectacle fait penser à une série parfois, par ses excès et par l’écran formé de ces parois de verre derrière lesquelles l’intimité est regardée et qui, en même temps, nous protègent. Son concepteur-réalisateur, Simon Stone, est incontestablement un virtuose au sens d’alchimiste changeant le plomb en or, ou d’un Méphistophélès rimbaldien revu et corrigé par les tentations et la luxure de Jérôme Bosch, ou son jugement dernier. Il définit sa cosmogonie et donne en même temps de l’eau au moulin de nos débats actuels sur la place de chacun(e), longtemps passée sous silence. Force est de constater que le dérèglement des relations familiales et la violence symbolique, hantent souvent nos plateaux.

Brigitte Rémer le 30 mars 2019

Avec : Valeria Bruni Tedeschi, Eric Caravaca, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara, Pauline Lorillard, Nathalie Richard, Alison Valence et la participation de Benjamin Zeitoun. Traduction et collaboration artistique Robin Ormond – scénographie Ralph Myers et Alice Babidge – costumes Alice Babidge – lumières James Farncombes – musiques et son Stefan Gregory.

Du 8 mars au 21 avril 2019, mardi au samedi à 19h30, dimanche à 15h. Relâche le lundi – Odéon-Théâtre de l’Europe/Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès 75017. Paris (angle du Bd Berthier), métro : Porte de Clichy – 01 44 85 40 40 / www.theatre-odeon.eu

 

La Chauve-souris

© Elisabeth Carecchio

Musique Johann Strauss – livret Richard Genée, Karl Haffner d’après Le Réveillon de Henri Meilhac et Ludovic Halévy – mise en scène Célie Pauthe – direction musicale Fayçal Karoui –  coproduction Académie de l’Opéra national de Paris/MC93 – programmé à la MC93 Bobigny.

Ce n’est pas tant l’opérette en soi qui importe – la troisième du compositeur autrichien Johann Strauss, en 1874 – même si l’œuvre est appréciée pour ses qualités musicales rares, sa théâtralité et la pertinence du livret. Ce qui compte c’est le contexte dans lequel elle fut représentée dans le camp de Terezin en République Tchèque, installé entre 1941 et 1945 par les nazis, dans une forteresse du XVIIIème siècle. Ghetto pour les Juifs de Bohême et de Moravie d’abord, camp de transit sur le chemin d’Auschwitz pour les Juifs allemands, tchèques, néerlandais et danois, ensuite. Les meilleurs musiciens d’Europe s’y trouvaient emprisonnés et certains avaient réussi à y introduire leurs instruments, parfois en pièces détachées. Des détenus composaient, d’autres chantaient dans leur tête, d’autres encore recopiaient des partitions, de mémoire. Une vie culturelle et musicale cachée d’abord puis en pleine lumière s’est structurée, dont se sont emparés les nazis qui ont fait de Terezin leur outil de propagande, laissant croire cyniquement que ce camp était une cité heureuse, voire une cité thermale. Ils encouragèrent ainsi les initiatives, la constitution de chœurs et d’orchestres, les représentations théâtrales, les concerts et montraient ce magnifique camp comme modèle idéal. Ainsi, le 20 août 1944 eut lieu, entre autres, une soirée musicale de totale mystification, devant les envoyés du Comité international de la Croix-Rouge admiratifs et la Propagandastaffel tourna un film dont des extraits sont projetés dans le spectacle.

Terezin monta des opéras et opérettes, encouragés par les nazis, comme La Flûte enchantée, Carmen, etc. La Chauve-souris fut l’une des œuvres les plus représentées. Le paradoxe est impressionnant car l’histoire est légère, pleine de quiproquos et de travestissements, de champagne et de danses, dans le contexte de la fin d’un monde. L’action se situe à Vienne et se déroule pendant une nuit de folie. Elle relate l’histoire d’une vengeance, celle du Dr Falke (baryton) à l’égard de son ami Gabriel Von Eisenstein (ténor) qui l’a contraint, après un bal costumé, à traverser la ville, déguisé en chauve-souris. Cette farce nous mène, dans le premier tableau, chez Eisenstein, bientôt emprisonné pour outrage à agent, où Rosalinde sa femme (soprano), marivaude avec un ancien courtisan, Alfred (ténor) où la servante, Adèle (soprano), obtient, par quelques circonvolutions, la permission de se rendre au bal du prince Orlofsky. Le second tableau se passe chez le prince (mezzo-soprano) où Rosalinde apparaît travestie en comtesse hongroise pour séduire son propre époux, où Franck, gouverneur de la prison a rejoint le bal et se lie d’amitié avec Eisenstein. Le troisième acte se déroule, en prison avec Franck, rentré ivre, et avec un chassé-croisé de personnages sous l’œil d’un gardien de prison un peu trop bavard et décalé, projectionniste d’un film de propagande nazie : Adèle vient demander à Franck son soutien pour devenir chanteuse, Eisenstein déguisé, est tout aussi ivre que Franck, Rosalinde veut faire sortir Alfred de prison, etc. L’ambiance finale est aussi légère que les bulles de champagne et la bonne humeur, grand contraste après la projection.

L’espace laissé par la scénographie est assez limité compte-tenu du nombre de chanteurs (scénographie Guillaume Delaveau), les costumes (Anaïs Romand) s’inscrivent dans la gaîté du moment, les voix sont toutes superbement travaillées – jour B de ma venue – car il y a deux distributions. La troupe est composée des jeunes chanteurs et musiciens venus de tous pays, parlant de nombreuses langues, pour qui l’Académie est une superbe plateforme de lancement, elle réunit l’ensemble des artistes et artisans en résidence. La direction musicale, très précise, de Fayçal Karoui, placé avec les sept musiciens côté jardin et la mise en scène de Célie Pauthe, mettent en relief la vitalité et le talent de ces jeunes équipes rassemblées pour témoigner de la communauté d’infortune qui chanta, à Terezin, cette même Chauve-souris.

Le spectacle s’inscrit dans le cadre de la célébration des 350 ans de l’Opéra de Paris et propose une tournée sur tout le territoire, une belle initiative. « Le bonheur est d’oublier ce que l’on ne peut changer » paroles de l’Acte I du livret, qui s’articulent  si bien avec Terezin.

Brigitte Rémer le 29 mars 2019

Avec les artistes de l’Académie de l’Opéra national de Paris : Angélique Boudeville ou Adriana Gonzalez (Rosalinde) –  Sarah Shine ou Liubov Medvedeva (Adèle) –  Jeanne Ireland ou Farrah El Dibany  (Prinz Orlofsky) – Maciej Kwasnikowski ou Jean-François Marras  (Alfred) – Piotr Kumon ou Timothée Varon  (Gabriel Von Eisenstein) – Alexander York ou Danylo Matviienko (Dr Falke) – Tiago Matos (Frank) –  Nelly Toffon/ chœur Unikanti (Ida) –  Charlie Guillemin/ chœur Unikanti (Dr Blind) – Gilles Ostrowsky (Frosch). Avec les musiciens de l’Académie de l’Opéra national de Paris et de l’Orchestre- Atelier Ostinato :  Marin Lamacque, violon – Marie Walter, alto – Saem Heo, violoncelle – Chia Hua Lee, contrebasse – Marlène Trillat, flûte – Norma Rousseau, clarinette – Edward Liddall, piano – Adaptation musicale pour sept instruments, Didier Puntos – scénographie Guillaume Delaveau – costumes Anaïs Romand – lumière Sébastien Michaud – chorégraphie Rodolphe Fouillot –  assistante scénographe Julie Camus – assistante mise en scène Solène Souriau – dialogues en langue allemande et française, surtitrage en français.

Du 13 au 23 mars 2019 – MC93 Bobigny/Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 Bd Lénine à Bobigny – métro : Bobigny Pablo Picasso – Tél. : 01 41 60 72 72 – site : www.MC93.com et www.operadeparis.fr