Ma Maison est noire

 Adaptation des textes de Forough Farrokhzad tirés de l’Œuvre Poétique Complète et de La Nuit Lumineuse, traduits par Jalal Alavinia – adaptation, mise en scène et jeu Mina Kavani – création musicale Erik Truffaz et Murcof – Au Théâtre des Bouffes du Nord.

© Christophe Raynaud de Lage

Mina Kavani taille sa liberté entre deux pays, deux langues, deux cultures, l’Iran qu’elle a quitté il y a une vingtaine d’années, la France où elle était venue vérifier son amour du théâtre, et où elle fut contrainte de rester.

L’idée du théâtre lui a été transmise par son oncle, Ali Rafi’i, auteur, dramaturge et metteur en scène, figure emblématique du théâtre à Téhéran, présent dans la salle le soir de la représentation. Pour lui « tout spectacle est une réponse à un problème social » disait-il dans une interview à Hassan Tâheri traduite du persan par Arefeh Hedjazi. À seize ans, Mina Kavani joue dans un spectacle qu’il écrit et met en scène au Théâtre de la Ville de Téhéran, Il ne neige pas en Egypte, elle se forme à l’École d’Art dramatique de Téhéran, et porte de grands rôles du répertoire, Shakespeare, Sophocle, Duras, Goldoni, etc.

© Christophe Raynaud de Lage

Elle vient ensuite poursuivre sa formation au Conservatoire National Supérieur d’Art dramatique de Paris, dans la classe de Jean-Damien Barbin. Faute de pouvoir rentrer au pays après le tournage du film Red Rose de la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi, installée en France – dans lequel elle était un peu trop dénudée, du goût de certains Iraniens – elle trace sa route en France où elle travaille avec différent(e)s metteur(e)s en scène, dont Célie Pauthe. Elle créé son premier texte autobiographique, I’m Deranged, en 2022, dans un monologue qui raconte son enfance à Téhéran et sa vie en exil, l’empreinte de la dictature et de la censure dans son pays.

Mina Kavani s’empare aujourd’hui des textes de Forough Farrokhzad (1934-1967), figure majeure de la poésie moderne persane et l’une des inspiratrices du mouvement de l’émancipation des femmes iraniennes, interdite de publication dans son pays depuis la révolution islamique. Ma Maison est noire reprend le titre d’un film documentaire tourné en 1962 par Forough Farrokhzad – dans une léproserie iranienne où sa voix scande ses poèmes, film remarqué par Chris Marker et qui a obtenu le Grand Prix à Oberhausen. Elle s’empare de ses textes dont elle élabore une dramaturgie (avec Maksym Teteruk), à travers des lettres et des poèmes, des entretiens et des images, qu’elle interprète avec passion. Elle avait présenté à l’Odéon en 2014 un récital des textes de la poétesse, sous la direction de Roland Timsit. Autant dire que le parcours tragique de Forough Farrokhzad – disparue à l’âge de 32 ans dans un accident de voiture – figure révoltée et rebelle, symbole d’émancipation, lui colle à la peau. « Je parle du fond de la nuit, Du fond des ténèbres. Je parle du fond de la nuit. Si tu viens en ma maison, mon doux ami, apporte-moi une lampe Et une fenêtre… » Deux femmes, deux générations, deux artistes, s’assemblent, « elle m’inspire et je me reconnais en elle » dit Mina Kavani.

© Christophe Raynaud de Lage

Le spectacle débute par les mots de Forough Farrokhzad qui s’affichent en langue originale sur un écran tendu en hauteur, mais le texte se brouille avant de disparaitre, phrase après phrase, comme un grésillement ou comme un zoom désaccordé. L’actrice est au loin et dans un clair-obscur, on ne voit que son visage (lumières César Godefroy). La voix est d’outre-tombe : « J’ai consacré, sacrifié, ma vie à l’art… » Puis le rideau s’ouvre et révèle une pièce recouverte d’un papier peint vert avec des photos au mur, conçue comme un praticable qui s’ouvre et se ferme, permettant le dedans et le dehors, dispositif qui tourne sur lui-même, révélant un autre pan de la vie (scénographie Louise Sari). Des dates s’affichent et donnent quelques repères. 7 juillet 1950, elle a seize ans, dans la maison familiale où elle tourne en rond et se rebelle, parlant de fugue. « Suis-je prisonnière ? » Puis l’actrice parle en « je » et dit à haute voix la lettre qu’elle envoie à son amoureux, qui se superpose à « Paris, mon cher Paris, un amour aussi important que le soleil et l’air… » Un rêve déprimé la terrasse : « Tu es parti, ma vie est vide, je suis tombée dans un abîme terrifiant, la solitude ronge mes pensées… Je me sens toujours en danger… » La nervosité monte, elle lutte, entre folie et rébellion.

La musique accompagne l’actrice, sensible, tout au long du spectacle, la trompette d’Eric Truffaz mêlée aux sons électroniques de l’artiste mexicain Munoz. Il neige, l’actrice marche sur un chemin de lumière, vers son destin, quittant le domicile conjugal et laissant son enfant chez la grand-mère. On assiste à son départ à Beyrouth où elle s’unit à la mer avec émotion, puis à Brindisi : « J’avais peur de regarder en arrière. » La souffrance se révèle mais elle choisit l’art plutôt que la vie ordinaire. Le dispositif a tourné, une caméra capte les moindres gestes de l’actrice d’une séquence à l’autre, et la vie de Forough Farrokhzad se superpose à l’Iran d’aujourd’hui avec la figure d’Ahou Daryaei, étudiante iranienne arrêtée en 2024 après s’être dévêtue en public pour protester contre le régime iranien, des images de la contestation et des images de rue, s’affichent. À Rome, quittant son foulard noir elle s’étend sur le sol comme en songe, dans une lumière rouge, « La poésie pour moi est comme une religion » et derrière la souffrance et sa marche vers l’exil, elle déclare l’amour de son pays : « J’aime ma patrie, je déteste le mal que mes compatriotes font… »

Ce parcours prend fin par un retour à la maison où son père l’attend de pied ferme, la claque et la jette dehors lui enjoignant de retourner là d’où elle vient. La liberté était-elle un mirage ? Les murs de la maison sont devenus noirs. « Si seulement j’étais née ailleurs » pense-t-elle. Elle écrit à Ibrahim Golestan, réalisateur et écrivain iranien, marchant avec obsession de cour à jardin, et disant la lettre qu’elle écrit et qui porte son pessimisme et sa fragilité. Elle a remis son long manteau bleu-gris (costumes, Anaïs Romand) et la lumière rappelle Vermeer. Les séquences se mêlent et les temps se superposent.

Dans Ma Maison est noire, Mina Kavani est incandescente et donne de la force aux différentes facettes de la narration et de la poésie, jusqu’à l’imprécation finale en farsi. La colère du personnage est montée tout au long du spectacle et les voiles s’envolent. Le soleil est mort, l’actrice avance vers l’avant-scène, avant de s’effacer dans le noir. Elle dédie son spectacle à tous ceux qui ont donné leur vie pour la liberté.

Brigitte Rémer, le 2 mars 2026

© Christophe Raynaud de Lage

Ma Maison est noire, adaptation des textes de Forough Farrokhzad tirés de « l’Œuvre Poétique Complète » et de « La Nuit Lumineuse » traduits par Jalal Alavinia, aux éditions Lettres Persanes – adaptation, mise en scène et jeu Mina Kavani – création musicale Erik Truffaz et Murcof – arrangements sonores Cinna Peyghamy – voix Firoozeh Raeesdana – scénographie Louise Sari – assistanat à la scénographie Analyvia Lagarde – costumes, Anaïs Romand – lumières César Godefroy – vidéo Pierre Nouvel – dramaturgie Maksym Teteruk – conseil artistique Jean-Damien Barbin – regard extérieur Célie Pauthe – Production Centre International de Créations Théâtrales /Théâtre des Bouffes du Nord – coproduction Le Manège/Scène nationale de Maubeuge – Centre d’art et de culture de Meudon.

Du vendredi 20 février au dimanche 1ermars 2026 Du mardi au samedi à 20h, dimanche 1er mars à 16h, au Théâtre des Bouffes du Nord, 37bis, boulevard de La Chapelle, 75010 Paris, métro : La Chapelle – tél. : 01 46 07 34 50 – site : www.bouffesdunord.com – En tournée : 5 mars 2026 au Cabaret des Curiosités – Le Manège, Scène nationale de Maubeuge – 12 mars 2026 à L’Arc/Scène nationale Le Creusot.