Comédie de Marcel Pagnol, adaptation Arthur Cachia – mise en scène Delphine Depardieu et Arthur Cachia – Le Théâtre des Criques, au Théâtre du Lucernaire.
On est dans l’épicerie de l’oncle Baptiste, au pays des calanques et ça s’entend dans l’accent chantant. Sur un coin de table côté jardin, la boutique. L’oncle est assisté de ses deux neveux, Irénée et Casimir Fabre qu’il élève depuis la mort de son frère, leur père. Dans sa boutique, la mieux placée pour la vente des anchois des tropiques, ça va et vient, on y revient ! Mais Irénée, le plus paresseux d’après l’oncle, « mauvais en tout », a des rêves secrets, et surtout dit-il, un « don de Dieu », qu’il annonce secrètement à son frère : jouer la comédie et devenir vedette de cinéma. Il n’a pas l’intention de rester dans l’épicerie et croit ferme en son talent.
Séquence numéro deux, côté cour, un bistrot où se réunit l’équipe d’un film en repérage, un garçon de café qui ressemble à Fernandel et se prend pour Raimu, deux grands acteurs emblématiques du sud. Le réalisateur ayant besoin d’une casserole court à l’épicerie en chercher une, Irénée d’emblée pense que son heure (la bonne) a sonné et se présente à lui en tant que futur talent, avec une grande assurance et un zeste d’arrogance.
Rendez-vous pris, Irénée se prépare à passer une audition. On lui propose un contrat, il ne touche plus terre. On assiste, au fil de la représentation, à de savoureuses séquences où dans son rôle du grand naïf, Irénée se fait flouer. La proposition de tournage autant que le contrat, sont montés de toute pièce et il devient la risée de tous,. On le surnomme « l’andouille des tropiques ». Dans ce contrat proposé tout est bidon et ridicule mais Irénée n’y voit que du feu et s’obstine. Il monte à Paris pour le tournage malgré la mise en garde de Françoise, la monteuse du film qui lui dévoile la supercherie, et malgré celle de son oncle, choqué de sa naïveté et qui lui reproche un « ramollissement de la cervelle ». On est dans la même situation que dans Le Dîner de cons, le film que Francis Veber avait tourné en 1998, dans lequel un grand éditeur organise tous les mercredis un dîner où chacun doit venir accompagné d’un bouc émissaire de choix, un con, qui deviendra la cible des moqueries, mais qui l’ignore.
Bille en tête, Irénée ne croît qu’en sa chance, prend congé de son oncle en lui parlant de son don et de son contrat, auquel il continue à croire mordicus. À Paris il rejoint l’équipe du film et le voilà devenu un objet encombrant et roi de la gaffe. On le déguise en soldat et on se sert de lui pour perturber la scène de tournage d’un grand acteur interprétant Napoléon, qui se met très en colère. Il se prend aussi pour un grand, décline même un rôle qu’on lui aurait proposé. Comme un alpiniste qui dévisse, de rebonds en glissades et de bévues en quiproquos, derrière ce qu’il dit être son don, il se qualifie aussi de « bon à rien » ce qu’il a peut-être entendu toute sa vie. Pourchassé et humilié il finit par se réveiller enfin, se rendant compte qu’on s’était joué de lui. Pour garder un peu de son honneur sauf, il tente de faire croire qu’il n’était pas dupe et se savait le schpountz de service, autrement dit un jobard qui se prenait pour un artiste. Pourtant, derrière tous ses déboires, la tendresse se glisse et Irénée apprend la vie en même temps qu’il découvre l’amour auprès de Françoise, émue devant ce drôle d’oiseau. Il finit par ouvrir les yeux et décide de retourner chez son oncle, dont il comprend un peu mieux la réalité. On assiste à leurs émouvantes retrouvailles et à la présentation de Françoise qu’il a épousée, juste retour pour la construction de sa carrière dont elle est à la source.
De cet argument de comédie Marcel Pagnol réalise un film en 1938, avec Fernandel dans le rôle-titre et Orane Demazis dans celui de Françoise. Né à Aubagne en 1895 mort à Paris en 1974, Pagnol est fils d’un instituteur athée et républicain et d’une mère couturière. Sa pièce Topaze, sur un instituteur justement, créée en Allemagne en 1927 puis présentée en France en octobre 1928, lui apporte la célébrité. Il fonde à Marseille en 1934 sa société de production et ses studios de cinéma et réalise de nombreux films avec les grands acteurs de l’époque dont Raimu, Fernandel et Pierre Fresnay – Angèle en 1934, Regain en 1937, La Femme du boulanger en 1938. Il tourne Le Schpountz ou La Fausse vocation la même année. En 1946 il est élu à l’Académie Française puis à partir de 1956, s’éloigne du cinéma et du théâtre pour entreprendre la rédaction de ses Souvenirs d’enfance – La Gloire de mon père et Le Château de ma mère en 1957 suivi en 1960 de Le Temps des secrets. Le dernier opus, Le Temps des amours, sera publié après sa mort.
Les six comédiens interprètent treize personnages, tous savoureux et hauts en couleurs, à partir d’une adaptation du film contexte années 40 (costumes Marion François). Sur eux reposent la pièce astucieusement menée et mise en scène par Delphine Depardieu et Arthur Cachia. Ce dernier interprète superbement le rôle-titre dans une vaste palette de sentiments et d’exaltation, de chansonnette à conquête du milieu artistique et du monde (musique de Polérik Rouvière). Il monte au combat, prêt à en découdre dans un don de pure invention et grande certitude. Une toile peinte scindée en deux reproduit le cadre de vie, l’épicerie et le café d’Aubagne, puis Paris, sorte de castelet ouvrant aussi sur le monde du spectacle (scénographie Emmanuel Charles, lumières Didier Brun).
Derrière l’aspect léger lié aux situations, Pagnol pose une réflexion sur la question du comique, de la dérision et du rire. Il évoque pour celui qui regarde, la distance existant entre l’homme et l’acteur qui tient le rôle du crétin. « L’acteur n’est pas l’homme » pose-t-il de manière rassurante. Et le sociologue Jean Duvignaud dans son essai sur Le propre de l’Homme-Histoires du rire et de la dérision, écrit : « Cependant il est vain d’attribuer le comique à quelque situation sociale : partout le riche bafoue le pauvre et le pauvre le riche, le dominateur le dominé et le misérable le puissant, l’homme la femme et la femme l’homme, le croyant l’impie et le mécréant le bigot. Le rire n’a pas de frontières sociales et se gausse de tout : voilà qui commande la prudence. Prudence qui conduit à se demander à quelle région de la vie commune ressortit le comique… »
Brigitte Rémer, le 4 septembre 2026
Avec : Axel Blind (L’oncle Fabre et M. Meyerboom ) – Arthur Cachia (Irénée Fabre (Le Schpountz) – Patrick Chayriguès (Mme Fenuze, Le Barman, Galubert, L’Accessoiriste et le Portier) – Simon Gabillet (Casimir, Charlet) – Milena Marinelli (Françoise et Rita Camelia) – Jean-Benoît Souilh (Astruc). Musique Polérik Rouvière, assisté de Loïc de Oliveira – lumières Didier Brun – costumes Marion François – scénographie Emmanuel Charles.
Du 2 septembre 2026 au 10 janvier 2027, à 19h du mercredi au samedi, le dimanche à 16h – 53 rue Notre-Dame-des-Champs. 75006 Paris – tél. : 01 42 22 66 87 – site : www.lucernaire.fr




