Le monde nouveau de Charlotte Perriand

© F.L.C./ Adagp, Paris, 2019 – Adagp, Paris, 2019 – Jean Collas / AChP – « Équipement intérieur d’une habitation » Salon d’automne 1929 – Le Corbusier, Pierre Jeanneret, Charlotte Perriand.

Exposition à la Fondation Louis Vuitton – Commissaires Jacques Barsac, Sébastien Cherruet, Gladys Fabre, Sébastien Gokalp, Pernette Perriand-Barsac, assistés de Roger Herrera (Fondation Louis Vuitton) – Conseiller scientifique pour les reconstructions Arthur Rüegg – Conservateur associé Olivier Michelon (Fondation Louis Vuitton) – Architecte scénographe Jean-François Bodin.

Vingt ans après la disparition de l’architecte-designer Charlotte Perriand (1903-1999), la Fondation Louis Vuitton lui rend hommage. Deux cents œuvres qu’elle a réalisées, seule ou en collaboration, et tout autant d’œuvres d’artistes avec qui elle a dialogué, place l’époque et le décor dans lesquels elle a pensé ses créations. Parmi eux Léger, Picasso, Braque, Miró, Le Corbusier. De nombreux plans, croquis et publications accompagnent l’œuvre. « Il y a tout un monde nouveau qui nous intéresse au plus haut point, car enfin le Métier d’Architecture c’est travailler pour l’homme » dit-elle.

Formée à l’Union Centrale des Arts Décoratifs, c’est dans le design et la réalisation de meubles que Charlotte Perriand débute. Le Bar sous le toit qu’elle réalise pour son appartement-atelier de la place Saint-Sulpice et qu’elle présente au Salon d’Automne de 1927 provoque l’admiration et donne le coup d’envoi à sa carrière. Elle étudie un nouveau concept d’appartement moderne intitulé Travail et sport où la bibliothèque laisse la place à un grand espace vide pour s’étirer ou viser la cible suspendue sur le mur du fond. En 1928 elle est engagée comme associée dans l’atelier de Le Corbusier et Pierre Jeanneret chargée notamment de l’exécution du mobilier. Ainsi naissent différents types de sièges à structure métallique dont la célèbre Chaise longue basculante modulable, qui ressemble à un S sans accoudoir, avec des montants de tubes en acier (en bambou pour le Japon) et un support en cuir, suspendant le corps dans l’espace (1928-1929). Ensemble ils ont imaginé l’équipement intérieur d’une habitation, présenté au Salon d’automne de 1929, appartement idéal qui ressemble à un loft, inventant par là-même d’un nouvel art de vivre. En 1935 ils créent La Maison du Jeune Homme, maison-type où lumière et meubles modernes sont à l’honneur, objets bruts et oeuvres d’art se mêlent.

Grande dame éprise de liberté, de ciel et de lumière, d’ouverture et de nature, tout au long de sa carrière Charlotte Perriand remet en question l’espace et la composition, s’inspire des formes et matériaux trouvés et intervient à l’échelle humaine. Elle travaille le bois, la douceur des courbes, compose le mobilier, invente des objets, se construit des mondes avec des bouts de bois, des pierres, des grès, des squelettes de poissons polis par la mer et des végétaux ramassés dans la nature, sorte d’œuvres d’art brut. Dans la sensibilité politique du moment, en 1936, elle s’engage du côté des classes populaires et en faveur d’un renouveau de l’habitat. Elle participe au Salon des Arts Ménagers qui développe et promeut les équipements : elle y conçoit une Salle de séjour à budget populaire, et s’intéresse avec d’autres architectes à la recherche d’un mobilier accessible aux petits budgets. Lors de ce même salon elle présente un immense photomontage intitulé La Grande misère de Paris qui dénonce la pauvreté et appuie les revendications ouvrières du moment en termes d’allocations familiales, congés payés, retraites etc. sorte d’interpellation des pouvoirs publics.

Entre 1940 et 1946, Charlotte Perriand est appelée au Japon par le ministère impérial du Commerce et y travaille plusieurs années. Sa curiosité et son ouverture sur le monde lui font approcher d’autres façons de penser la vie, l’art et l’architecture, d’expérimenter des matériaux. Dans un pays en pleine mutation et faisant le grand écart entre les métamorphoses d’une nation émergente et les coutumes d’un autre temps, son rôle consiste à orienter l’industrie japonaise vers l’Occident. Elle donne des conférences et enseigne auprès des jeunes architectes, observe l’artisanat local et la manière de vivre. Dans son cahier des charges, il lui revient de montrer comment la production japonaise peut s’adapter aux usages occidentaux, elle le fait notamment à travers l’exposition Sélection, Tradition, Création présentée dans les grands magasins de Tokyo et d’Osaka. Le pays l’inspire dans sa recherche de l’épure, sa quête du vide et de formes nouvelles. Elle retournera à Tokyo en 1955 avec l’exposition Proposition d’une synthèse des arts où elle conçoit un espace décloisonné qui mêle peintures, sculptures, tapisseries, mobilier et architecture. Elle y présentera les plus grands artistes qui ont accompagné son travail, Fernand Léger et Le Corbusier ainsi que Hans Hartung et Pierre Soulages.

Après la Libération, Charlotte Perriand fait appel à ses amis artistes dont Léger, Picasso et Calder, les incluant dans ses projets, sa philosophie première étant de travailler pour le plus grand nombre, dans de toutes petites surfaces. Elle cherche la suspension, la hauteur, comme le montre ses bibliothèques, notamment celles qu’elles créent pour différentes maisons de la Cité Universitaire Internationale de Paris : Bibliothèque de la Maison de la Tunisie créée en 1952, aménagement de la Maison du Brésil et de la Maison du Mexique dans les mêmes années. Il y aura aussi sa Bibliothèque Nuage, créée en 1956. L’exposition montre, au fil des époques d’autres types de réalisations comme celles qu’elle fait pour Air France au Brésil où son mari est directeur pour l’Amérique Latine et vit à Rio de Janeiro entre 1962 et 1969, ainsi que l’aménagement de l’agence Air France de Londres. Plus tard, sa conception de la station des Arcs, dans les Alpes, réalisée entre 1967 et 1989, sera le signe de sa passion de toujours pour la montagne – elle a des origines savoyardes – sorte de concentré de ses recherches sur l’habitat collectif et l’aménagement d’intérieur.

Le monde nouveau de Charlotte Perriand invite à un parcours construit en neuf séquences, qui la résument : « Construire la modernité, une femme engagée – Se ressourcer dans la nature – Dialogue des cultures, repenser le monde – Synthèse de arts – Un nouvel art de vivre – Vivre au Brésil – Voir et montrer les Arts – Construire la montagne – Harmonie et paix. » A la fin du parcours, le visiteur est invité dans la Maison de thé japonaise qu’elle a réalisée en 1993 pour le siège de l’Unesco, à Paris, lieu de méditation où elle dialogue avec des oeuvres d’artistes japonais, tels que Sofu Teshigahara et Isao Domoto, petite maison de bois qui semble posée sur l’eau dans le magnifique décor de la Fondation Vuitton.

Le Centre Georges Pompidou avait rendu hommage à Charlotte Perriand, en 2006.  La Fondation Vuitton inscrit aujourd’hui dans ce cadre majestueux une rencontre avec l’œuvre et avec la femme qui, à certains moments, fut oubliée des génériques. Les commissaires offrent une vision très riche des différentes facettes de son art. L’exposition met en relief son humanisme et la sensualité du geste architectural posé, sa fonction poétique, le sens des matériaux, l’art de vivre qu’elle promeut dans la décontraction et le raffinement, s’inspirant de la nature et de tous les arts. Autour d’elle ses amis artistes représentés par de nombreuses toiles illuminent l’œuvre et la confirment comme une grande créatrice, inscrite dans un temps où le féminin a encore peu droit de cité : Fernand Léger avec ses dessins et ses toiles dont Le profil, de 1926, Paravent et La Baigneuse, de 1932, La salle de culture physique. Le sport, de 1935 ; Le Corbusier avec Le déjeuner près du phare, de 1928, ou Les huit, 1951/1963, et le mobilier co-signé avec elle ; les sculptures de Henri Laurens comme La petite musicienne, de 1937 et l’Oiseau à points, de 1945 ; Les Oiseaux de Georges Braque réalisés entre 1954 et 1962 ; Pablo Picasso, avec Portrait de Dora Maar en 1936, Le Déjeuner sur l’herbe d’après Manet et Femme nue couchée dans un intérieur, toiles réalisées en 1961; Alexander Calder, avec Les boucliers, de 1944 et bien d’autres artistes encore. « L’art est dans tout, l’art est dans la vie et s’exprime en toute occasion et en tout pays » disait Charlotte Perriand. Son regard et son talent sont à découvrir, cette vibrante exposition nous conduit à sa rencontre.

Brigitte Rémer, 10 novembre 2019

Du 2 octobre 2019 au 24 février 2020, Fondation Louis Vuitton, 8 rue du Mahatma Gandhi, Boisde Boulogne, 75116 – métro : Sablons (10 mn à pieds ou navettes) – tél. : 01 40 69 96 00 – site : www.fondationvuitton.fr – Le catalogue de l’exposition est publié par la Fondation Vuitton et Gallimard.