KS6 : Small Forward

Spectacle présenté par le Belarus Free Theatre – conception et mise en scène Natalia Kaliada et Nicolai Khalezin – texte Nicolai Khalezin, d’après des conversations avec Katsiaryna Snytsina – spectacle en anglais surtitré en français – Dans le cadre de Chantiers d’Europe, au Théâtre de la Ville-Abbesses

Katsiaryna Snytsina © Nicolai Khalezin

Chantiers d’Europe a donné son coup d’envoi au début du mois de mai. Emmanuel Demarcy-Mota a fondé le festival de la jeune création européenne des arts de la scène en 2010, qu’il a développé au fil des ans dans un esprit de solidarité et de pluridisciplinarité. Le directeur du Théâtre de la Ville pose un acte politique pour permettre la circulation artistique et défendre la liberté de création. Il donne la parole aux jeunes d’Europe.

Dans ce cadre, la participation du Belarus est une première, elle est chargée de sens dans le contexte actuel. Base arrière de la Russie dans sa folie guerrière contre l’Ukraine et la réélection truquée d’Alexandre Loukachenko, le Belarus est un pays où la répression s’abat sur l’ensemble de la population et où les prisonniers politiques sont retenus dans des conditions indignes. L’histoire de vie de Katsiaryna Snytsina présentée dans KS6 : Small Forward en est une puissante illustration.

DJ Blanka Barbara © Nicolai Khalezin

La scénographie de Nicolai Khalezin nous place d’emblée au cœur du sujet. C’est un terrain de basket dessiné sur le plancher, avec un panier de basket en fond de scène, devant un écran formé de deux carrés noirs mobiles posés au sol, qui ouvrent l’espace quand de besoin. Côté jardin, la DJ Blanka Barbara qui signe musique et design sonore est aux manettes et accueille le public. Sur chaque siège est déposée une grande photographie portant le nom et l’identité d’un homme ou d’une femme, emprisonné(e) ou exécuté(e). D’emblée on sent un esprit de fête en même temps que le sombre de la situation politique et de la terreur.

Entre en scène l’actrice, légère, en short et tenue d’entrainement, qui va livrer ce récit de vie. Or, elle n’est pas qu’actrice, elle est Katsiaryna Snytsina elle-même, la sportive de haut niveau aux multiples coupes et récompenses et aux deux olympiades, dossard numéro six (KS6…) qui a fui son pays et raconte sa prise de conscience. Réfugiée à Londres elle a ensuite fait partie du club de basket London Lions et cessé de se dévaloriser. « Le temps qu’il faut pour guérir des blessures… J’ai dû redémarrer » dit-elle.

© Nicolai Khalezin

C’est une petite fille comme d’autres qui s’inscrit au club de basket très naturellement, ses parents étant eux-mêmes basketteurs, un temps d’insouciance et de bienveillance, dans la cuisine de Minsk, et avec son chien, un superbe setter irlandais. Vers treize ans il n’y a que le ballon dans sa vie et elle comprendra plus tard  la violence du système soviétique qui ne lui demande que des résultats et de la docilité, pratique l’humiliation et la destruction. On la voit en exercice et travaillant au harnais d’entraînement de résistance. À l’âge de dix-sept ans on lui propose un contrat et elle part seule en France. Sa valise devient son symbole, elle y a enfermé ses souvenirs de Minsk et nous les montrent, fragiles univers en miniature.

© Nicolai Khalezin

C’est en Turquie où elle est pour un match qu’elle prend conscience de ce qu’est la dictature. Elle est en sang sur scène après traque et tabassage, des images montrent les traces de sévices et de torture (vidéo Dmytro Guk). C’est là qu’elle décide de quitter l’équipe nationale. En 2000, de nombreux athlètes avaient d’ailleurs signé une charte contre la dictature. Les mots de Vaclav Havel après son emprisonnement lui reviennent : « On vous libère mais gardez le silence… Pourquoi n’avais-je pas fait comme Havel » se questionne-t-elle, autrement dit, s’engager dans la lutte pour la liberté ?

Plusieurs fils rouges se croisent dans le spectacle, en termes de théâtralité : l’interview la plaçant face au journaliste qui la questionne, la superposition d’images-témoignages, les jeux qui la mènent à faire participer au Kiss cam quatre couples dans le public et plus tard à faire monter sur scène quatre personnes pour les mettre à l’épreuve du basket-ball, les visages-ballons de ceux qui l’entourent, l’appareil à bulles pour rendre les choses légères, son enfermement dans une cage de verre où on la recouvre de ballons. Son amie Nadia avait été arrêtée pour s’être opposée au Gouvernement, heureusement relâchée au bout de cinq jours, elle s’était trouvée avec trente-cinq femmes dans une cellule de quatre, privée de nourriture. Les photographies des prisonniers politiques s’affichent sur écran, de nombreux portraits. La sidération l’avait saisie de constater tant de violence en Europe, sidération renforcée depuis l’invasion de l’Ukraine par les Russes, dont le Belarus par son silence est complice.

Elle parle et montre aussi la manifestation des femmes, une fleur à la main et la marche des retraités qui lui avait fendu le cœur, pendant la révolution, du sentiment d’impuissance ressenti. Elle parle de ses amours avec Nadia et de la difficulté d’être soi dans un pays de dictature, de la mort de sa grand-mère en son absence et du vide laissé, de la force indestructible qu’elle a acquise face aux embûches.

Katsiaryna Snytsina partage courageusement ses doutes, son parcours, ses interrogations, sa souffrance et comprend que le basket avait été sa seule raison de vivre. Sans le sport, cernée par le doute, elle se serait sans doute écroulée. « J’avais tout donné » dit-elle. Elle coupe le filet du panier qui se trouve sur scène expliquant que quand on gagne un trophée on coupe le filet, on en garde un morceau et on le partage, et elle en distribue de petits morceaux dans le public.

© Nicolai Khalezin

Le texte de Nicolai Khalezin, d’après des conversations avec Katsiaryna Snytsina, la conception et la mise en scène de Natalia Kaliada et Nicolai Khalezin, – fondateurs du Belarus Free Theatre, exilés depuis 2011 au Royaume-Uni où la compagnie est associée au Young Vic Theatre – ainsi que la musique de la DJ Blanka Barbara, permettent des allers-retours entre le côté léger et festif du spectacle, communiqué aussi par les lumières de Peter Small, face à la destruction systématique des libertés, soufflée au servile président du Belarus, par la Russie d’aujourd’hui et qui broie les individus. Katsiaryna Snytsina est remarquable de simplicité et vérité, de force de vie. Son récit glace, elle le livre sans détour avec sa superbe dynamique, son brin d’amertume et son courage, même si, comme elle le dit, « J’ai guéri, mais la question est restée ».

Brigitte Rémer, le 14 mai 2026

Avec Katsiaryna Snytsina, DJ Blanka Barbara, Kiryl Masheka, Hanna Sabaleuskaya, Levon Halatrian, et voix off Jay O. Sanders, MC Tahir Hajat, Marichka. Mouvement et chorégraphie Javier De Frutos – conseil chorégraphique Anthony Matsena – scénographie Nicolai Khalezin –
direction des répétitions Raman Shytsko – équipe de production créative et producteurs créatifs Darya Andreyanova, Mikalai Kuprych – musique et design sonore DJ Blanka Barbara – lumières Peter Small – vidéo Dmytro Guk – production Belarus Free Theatre – Freedom Highway Productions. Avec le soutien de R.G. & Spirits of the Game.

Du 11 au 13 mai à 20h, au Théâtre de la Ville-Abbesses, 31 rue des Abbesses. 75018. Paris – tél. : +33 (0) 42 74 22 77 – métro Abbesses ou Pigalle – site : theatredelaville-paris.com