Texte Paco Bezerra, traduction Clarice Plasteig – mise en scène et scénographie Aurélia Lüscher – interprétation Estelle Meyer – au Théâtre de la Bastille.
La performeuse Estelle Meyer est un petit phénomène dans sa manière de raconter les deux Thérèse qu’elle interprète : la première, la grande mystique, portant pour nom de religion Thérèse de Jésus, née à Avila en Castille, en 1515. C’est le temps de l’Inquisition ou tribunal du Saint-Office de l’Inquisition, cette juridiction religieuse sous contrôle du pouvoir royal espagnol établie en 1478, qui durera trois siècles et sera abolie en 1834. Thérèse sera sous surveillance mais jamais empêchée, jusqu’au moment où assignée à résidence, on saisira et brûlera les livres de la communauté. Épouse de Dieu, elle est la réformatrice du carmel, elle en fondera dix-sept dans toutes les provinces d’Espagne, critiquant le relâchement des règles et choisissant le retour à l’austérité, la pauvreté et l’isolement qui pour elle font partie de l’esprit carmélite authentique. La seconde, est une femme à la dérive quelques siècles plus tard, sans papier ni domicile fixe, junkie pour supporter une vie qui se délite. Une conclusion où la Vierge Marie soi-même, l’actrice couronnée, s’envole dans les choux-fleurs, autrement dit les nuages, métaphore dont on trouve l’illustration dans certaines églises, comme à Paris, Sainte-Marie des Batignolles.
Le grand écart est magistral, risqué et quelque peu tabou entre l’itinéraire d’une femme sommes toutes exceptionnelle et protégée et le parcours d’une femme des rues et de la picole qui subit toutes formes de maltraitance. Mais le texte de Paco Bezerra traite bien de la même chose, la condition de la femme, hier comme aujourd’hui, dans sa recherche de liberté, et la vaste palette de l’actrice qui porte l’ensemble nous fait pénétrer dans les deux mondes. La traversée des siècles à travers la mise en scène d’Aurélia Lüscher se fait allègrement et de manière décomplexée, nous réservant quelques surprises. Parodie ? Subversion ? Réalité ? Mythomanie ? On s’interroge sur le statut de Thérèse, entre Mère Jeanne des Anges, la possédée, aussi torturée et ambiguë que Thérèse, telle que filmée en 1961 par le cinéaste polonais Jerzy Kawalerowicz, ou comme la possession des sœurs ursulines et leurs premières apparitions que décrit Michel de Certeau suite à la peste de 1632 à Loudun, ou encore à travers Aldous Huxley évoquant sur cette même histoire de Loudun une vie spirituelle largement emprunte de magie et de superstitions.
La transcendance quoiqu’il en soit est ce qui guide Thérèse d’Avila depuis l’enfance. Elle perd sa mère à l’âge de douze ans mais dévore la vie dans une frénésie d’apprendre – dans les livres notamment, elle est enragée de littérature. Effervescente, elle aime lire, elle aime plaire et elle s’engage dans des prises de position fermes et souvent définitives. Pour fuir la maison elle accepte, adolescente et comme un pis-aller, d’être pensionnaire chez les sœurs Augustines. Plus tard, dans le rejet de la vie qu’on lui destine auprès d’un prétendant – devenir l’épouse de… vie de contrainte et de soumission à l’époux, elle décide de disparaître et se met à l’abri en entrant au Carmel de l’Incarnation. Elle y passera vingt-sept ans dans le respect de la clôture, derrière des grilles moyenâgeuses où le tour, dispositif de communication rotatif encastré dans le mur de clôture, régule les échanges entre l’intérieur et l’extérieur. « La peur c’est le danger » répète à plusieurs reprises Thérèse/ Estelle Meyer.
L’adaptation de la jeune femme est rude dans la vie contemplative, d’autant qu’elle passe près de trois ans alitée, taraudée par un arsenal de maladies et de violentes crises de tétanies qui la font horriblement souffrir. On la déclare même morte. En 1539, elle recouvre la santé, elle est très critique vis-à-vis des pratiques religieuses de l’ordre qu’elle réformera quelques années plus tard. Elle travaille l’oraison à partir du Traité du recueillement qu’elle reçoit, étudie intensivement les vertus de saint François d’Assise, saint Antoine de Padoue, Saint Bernard de Clairvaux et Sainte Catherine de Sienne. La lecture des Confessions de Saint-Augustin l’encourage dans sa conversion qui adviendra en 1554, date à laquelle elle débute sa métamorphose devant l’image d’un Christ couvert de plaies. Sa croyance prend alors consistance, elle apprend « la vraie pauvreté de l’âme » et cultive les extases.
Sa vie et son parcours nous sont livrés par bribes et avec un humour décapant par la performeuse qui sort d’un caddy – un des rares éléments présents sur scène, rempli… au départ d’on ne sait quoi… dont elle fait l’inventaire, et d’où elle sort des morceaux de fémur, une main, un bras, un pied, tout autant de reliques que les catholiques se sont arrachés après sa canonisation, en 1622. Le père Gratien, provincial des Carmes pour sa part, a sectionné la main droite et l’a placée dans un reliquaire remis aux religieuses du couvent Saint-Joseph d’Avila que Thérèse a créé, non sans prélever l’auriculaire qu’il a conservé pour lui. Autre accessoire sur scène et non des moindres, la main de Dieu aux lumières clignotantes que brandit l’actrice. Exhumée plusieurs fois et le corps retrouvé intact, son pied droit et une partie de la mandibule supérieure sont à Rome, sa main gauche à Lisbonne, son œil gauche et sa main droite à Ronda en Espagne, son bras gauche et son cœur dans des reliquaires du musée de l’église de l’Annonciation d’Alba de Tromes et même un doigt dans l’église Notre-Dame de Lorette, à Paris… Morte dans la nuit du 4 au 15 octobre 1582 à Alba de Tormes la nuit qui correspond au passage du calendrier julien, purement solaire, au calendrier grégorien, elle aura donc fait le tour d’Europe de manière posthume. Elle a laissé dans ses écrits, tant biographiques que didactiques ou poétiques le récit de sa vie et de sa conversion, Le Chemin de perfection, sorte de « manuel et de guide à penser par soi-même et à se poser des questions » ainsi que Le Château intérieur. L’influence de ses écrits comme témoignages de son expérience mystique traversera le temps, avec ses pratiques d’oraisons intérieures, ses visions et extases, ses transverbérations.
L’actrice apostrophe le public puis rejoint le centre de la scène et se place devant le haut rideau bleu qui ferme la scène, au centre et commence à tanguer avant d’exécuter une danse du voile et quelques figures burlesques. Au loin on entend le chant choral des carmélites avant de glisser le plus naturellement du monde dans la seconde séquence. Plus terre à terre, plus trash et plus désespérée, monde sans papier, nuits au violon avec éloge du vin, de la drogue, de la prostitution, plus proche de nos tragédies contemporaines. Parfois, là aussi, quelques petits miracles, comme la guérison de la fille d’Aurora sa compagne de cellule, puis sa métamorphose par le théâtre qu’elle découvre après sortie de prison et la vie qu’elle commence à gagner, la chambre à elle qu’elle commence à avoir, une résurrection !
Les deux femmes se croisent dans leur recherche de liberté et l’une regarde l’autre. On ne sait plus laquelle des deux devient DJ, de Thérèse de Jésus ou de l’autre, perchée sur une plateforme qui la hisse vers le ciel où se croisent un chérubin, une colombe, où se mêlent le chant religieux et le métal, où Thérèse ou Madame X pose le diadème de la vierge sur sa tête. Comme le relate Michel de Certeau, « les Carmélites espagnoles se laissaient saisir par l’inspiration divine d’une sainte chorégraphie ». Thérèse d’Avila si près du ciel se met à danser comme elle dansait dans ses couvents et encourageait ses sœurs à faire de même. Une petite machinerie astucieuse permet un effet d’élévation au plus haut des cieux.
Je meurs de ne pas mourir est un joli pari porté par un texte puissant et provocateur de Paco Bezerra très documenté, traduit par Clarice Plasteig dans une mise en scène et scénographie d’Aurélia Lüscher qui laisse cours à la fantaisie d’Estelle Meyer, la Thérèse des couvents et la Thérèse des rues qui transforme, déforme et réforme les mondes qu’elle traverse par une énergie hors pair et un idéalisme déchaîné. La croyance y côtoie l’incrédulité et la passion frénétique en un Dieu, la mécréance. Tout passe… sont les derniers mots du spectacle dont la source est un court fragment poétique attribué à Thérèse d’Avila : « Nada te turbe, nada te espante, todo se pasa, Dios no se muda La paciencia todo lo alcanza quien a Dios tiene nada le falta solo Dios basta » / « Que rien ne te trouble, Que rien ne t’effraie ; Tout passe Dieu ne change pas, La patience obtient tout ; Celui qui a Dieu ne manque de rien. Dieu seul suffit ».
Brigitte Rémer, le 19 septembre 2026
Texte Paco Bezerra – Traduction Clarice Plasteig, Maison Antoine Vitez/Centre international de la traduction théâtrale – mise en scène et scénographie Aurélia Lüscher – interprétation Estelle Meyer – assistanat mise en scène Marguerite de Hillerin – création lumière, régie générale et lumière Julien Boizard – régie et création son Nicolas Hadot – création musicale Deena Abdelwahed – scénographie et collaboration visuelle Arnaud Louski-Pane – création costumes Léa Gadbois-Lamer – collaboration visuelle corps et scénographie Cécile Kretschmar assistée de Madeleine Davies – conseil autour de Thérèse d’Avila Agnès Mathieu-Daudé – conseils magie Claire Chastel, Yvonne III – stagiaire mise en scène Manon Dupont-Heiser, direction de production Juliette Roels assistée de Laurine Aubry –
Production déléguée Théâtre de la Bastille – coproductions La Halle aux Grains – Scène nationale de Blois, Le Théâtre – Scène nationale de Saint-Nazaire, AG – En tournée : les 19 et 20 novembre 2026 au Théâtre Joliette, Marseille – le 5 mars 2027 au Théâtre de Châtillon, les 11 et 12 mars 2027, au CNDO (Orléans) et Théâtre de La Tête Noire (Saran)
Du 16 au 30 septembre 2026, à 20h, le samedi à 18h, relâche les dimanches – au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette. 75011 – métro : Bastille et Voltaire – tél. : 01 43 57 42 14 – site : www.theatre-bastille.com





