Écriture et mise en scène Sarah M. – interprétation, collaboration artistique Hayet Darwich, Maxime Lévêque, Hussam Aliwat – création musicale, musique live Hussam Aliwat – au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine.
Iqtibas, signifie allumer son feu au foyer d’un autre. C’est l’histoire, lumineuse au départ, d’une rencontre entre Abel et Balkis, lui, Français et enseignant, elle d’origine marocaine, adorant la boxe qu’elle pratique. On les voit se rencontrer, planer et plonger dans une relation amoureuse.
La première partie est donc un chant d’amour vibrant, « On ne se parle pas, on se sait » dit-il. Il se convertit ils s’épousent, le rituel du mariage est esquissé, le mouvement de la mer les berce, du moins en pensée (un rideau de fils bleus en mouvement, dans une scénographie signée Colas Reydellet), l’odeur du sel les fait vibrer. Derrière ce tableau idyllique sur une « terre d’adoption » on entend l’envie et la nécessité qu’a Balkis de mettre du Maroc dans sa vie française, les langues se mêlent, l’amazigh et le breton, la musique les porte, elle danse.
Mais un jour, la terre tremble au Maroc – sur écran les images – et Balkis tremble en France se sentant loin des siens, loin de sa langue maternelle, la darija. Une pulsion impérieuse la pousse à partir se replonger dans ses racines. Un silence alors assourdissant s’installe et plonge Abel dans l’attente et le chagrin, dans l’incompréhension. Il tourne comme un lion en cage espérant de ses nouvelles.
Un message oral arrive enfin, Balkis lui parle en darija qu’Abel ne comprend ni ne parle. Il fait des pieds et des mains pour en trouver la traduction. C’est avec l‘aide du musicien, la troisième personne présente sur le plateau, qu’il essaie de déchiffrer les intentions et la logique de son épouse. L’installation des claviers et cordes côté cour remplit l’espace et le musicien, Hussam Aliwat, de son accompagnement oriental sensible pour oud, chant et électro traduit les sentiments et émotions, et donne de l’énergie. Balkis raconte ce qu’est la terre qui tremble, « la terre sur laquelle on marchait. » La bande son nous fait entendre le cœur battant du Maroc, la vie autant que le drame autour du séisme. Abel apprend le message par cœur, une façon d’exorciser l’absence. Balkis devient une abstraction, une intouchable, une image lointaine passant derrière le rideau bleu de la mer, devenant rideau de soleil et de feu.
Quand il reprend des forces et décide de partir. « Je vais te chercher » dit-il. Il se met en route, au moins dans sa tête, dévale l’Espagne croise en pensée la Palestine, « se connecte par les profondeurs souterraines. » Balkis est loin, elle lui parle en darija, esquisse un chant, contraignant Abel à devenir le spectateur de sa vie à elle, comme de sa propre vie. Revient tout ce qui obscurcit la relation entre deux pays jadis inscrits dans un rapport de force, quand la France était protectorat. Abel se questionne et ses questions volent au vent. Revient la colonisation : « Je ne sais pas ce que tes morts ont fait aux miens », les événements cachés du protectorat, la guerre dans les montagnes du Rif quand deux dictateurs, Pétain pour la France et Franco pour l’Espagne, unissaient leurs forces contre les tribus berbères, les ruses de guerre comme la manière d’affamer un peuple ou de le tuer à petits feux par les armes chimiques. « Comment vivre avec tout ça ? » questionne-t-elle. Et lui reste abasourdi.
La compagnie Beïna / بين que dirige Sarah M, auteure et metteure en scène du spectacle – beïna qui signifie, entre, en arabe, dans le sens d’entre les cultures – s’interroge, à travers ses différentes créations sur l’altérité et la mémoire collective, notamment entre la France et divers pays de l’espace Méditerranée. Ce fut en 2018 Du sable et des Playmobil/Fragment d’une guerre d’Algérie ; en 2020, Notre sang n’a pas l’odeur du jasmin sur la révolution de jasmin en Tunisie, et en 2023, Amnesia sur le pouvoir.
Iqtibas surprend dans ce parcours en deux parties, l’une illustration d’un bonheur un peu naïf, l’autre, disparition brutale et sans préalable de Balkis laissant en plan son époux sur fond de trouble de l’identité et de tremblement de terre. Les acteurs – Hayet Darwich et Maxime Lévêque – s’en sortent bien même si Balkis, personnage plutôt autocentré, a le leadership de la souffrance, ce qui crée un léger déséquilibre de l’ensemble. Le compositeur et musicien jouant en live, Hussam Aliwat apporte une belle présence et des sons et musiques qui aèrent l’architecture du face-à-face et complètent le langage scénique.
Brigitte Rémer, le 28 janvier 2026
Traduction Youssef Ouadghiri, Noussayba Lahlou – chorégraphie Wajdi Gagui – scénographie, construction, création lumière, régie générale Colas Reydellet – assistanat à la scénographie et à la construction Hervé Koelich – création sonore, régie son Mikael Plunian – costumes Léa Gadbois Lamer – motion Design Jeanne Denize – assistanat à la mise en scène Juliette Launay
Vendredi 23 janvier à 20h, Théâtre Antoine Vitez, 1 rue Simon Dereure, 94200. Ivry-sur-Seine – site : www.theatrevitez.fr – tél. : 01 46 7021 55.



