Danse ta classe

Avec les élèves de 4ème du collège Jacques Prévert de Guingamp (Bretagne), et la danseuse chorégraphe qui les accompagne, Marion Lévy – au Théâtre de la ville-Sarah Bernhardt, Paris.

© Rose Mousselet

Les vingt élèves du collège Jacques Prévert, garçons et filles, s’échauffent, très tranquillement. Ils portent jeans, tee-shirt blanc et basket, chacun à sa manière. Ce joli titre, Danse ta classe, est inscrit sur le sol, avant que chaque jeune ne s’empare d’une lettre et la brandisse, avec fierté. Ils ont quitté leur collège Jacques Prévert de Guingamp, dans le département des Côtes-d’Armor, le matin même, avec quelques professeurs, français, éducation physique et sportive, histoire-géographie et la Principale du Collège. De chaque côté du plateau, côté cour comme côté jardin des chaises se font face où se posent certains jeunes entre les séquences.

La base du travail gestuel est étroitement mêlée au programme scolaire et aux enseignants et l’art s’infiltre dans le quotidien des élèves. Là est le côté passionnant de l’histoire. La clé de la réussite est ici l’investissement physique et moral du collège, les professeurs qui ont ouvert leur porte et cultivé avec leurs élèves et pour eux, le plaisir de l’apprentissage. La chorégraphe entre dans le cours et avec les élèves prend des chemins de traverses. Ensemble ils inventent la chorégraphie.

© Rose Mousselet

Commence leur abécédaire et dansent les matières d’une gestuelle inventée sur les accords du participe passé, les fractions et toutes chose qui, au départ, seraient plutôt ingrates à traverser. D comme lignes droites, les jeunes s’étendent au sol et dessinent de leur corps les chemins de la géométrie dans l’espace, forment les parallèles et les perpendiculaires, un carré, puis à l’intérieur un cercle, ils deviennent diagonales.

Tous se déplacent dans l’espace, marquant des stops et des silences, comme des soupirs. Les temps des verbes, les modes, les gestes sont offrandes. Impératif : Sors, Va… « J’appelle le présent ! » dit la première, « Je suis le présent ! » répond le second – « Je suis le passé composé ! Je suis venue » dit une autre. « L’imparfait ! pas de début ni de fin : je venais… » et passent les verbes, simples et composés, le passé simple et le plus-que-parfait. Le futur ! « Je ferai, je deviendrai… archéologue… ! » On s’accorde… Accordez-vous ! J’ai besoin d’un S ! Je suis un S » se répondent-ils en miroir. « Je suis le sujet : elle, qui se transforme en pronom. » Ces adolescents rythment magnifiquement ce qu’on appelle matières scolaires et qui devient plaisir d’être et plaisir d’apprendre. Dans l’ombre, Marion Lévy est au pupitre et, en écho aux mots portés, lance la musique.

Classe de maths © Marion Lévy

Tout est mémorisé et les enchaînements se font de manière souple et avec intensité. Le geste artistique de l’Ensemble se poursuit dans la physique et les circuits électriques : avec le conducteur du + vers le -, avec les prises de connexion, suivi du moteur, en chœur : « Ça marche… Ça marche pas… » une voix solo lance « Je suis l’isolement » l’écho répond « Ça marche plus ! » Ils et elles dialoguent et habitent l’espace avec simplicité, précision et détermination. On traverse les chiffres et les fractions : « De trois nombres négatifs le plus grand est… ? De trois nombres positifs le plus grand est… ? » Des gestes solos aux mouvements d’ensemble, en anglais on compare : « I’m smaller but I’m faster ! » En Sciences et Vie de la Terre on parle de fossiles, des sédiments et de l’érosion : « Je suis l’eau… Je suis le vent… Je suis le temps qui passe. » Chacun chacune se présente et devient eau, devient vent… Le corps est terrain d’observation : mains, mains/genoux, pieds. Le toucher qui signale, autant de thèmes qui s’illustrent sur la scène.

© Rose Mousselet

Une incursion en histoire-géographie nous mène ensuite dans l’Empire Romain d’Occident, puis d’Orient, dans les trois religions monothéistes présentes à Jérusalem, dans les schismes, les croisades et les grands seigneurs, pour une conclusion qui fait du bien à entendre : « On peut vivre en paix. »  Un enregistrement des jeunes participants au travail chorégraphique engagé avec la classe permet de comprendre à quel point le plaisir de l’apprentissage est une clé de réussite : « C’est plus simple pour retenir mes leçons, j’arrive mieux » dit l’une, « J’ai de meilleures notes » dit l’autre. « On a compris l’accord du participe passé en dansant » dit un troisième. Et tous disent à quel point l’ambiance de la classe est devenue positive, avec plus de mixité entre les garçons et les filles, plus de coopération entre tous.

C’est un très joli moment présenté par les élèves du collège Jacques Prévert de Guingamp dans la confiance donnée à la chorégraphe par l’encadrement et les professeurs. Un débat a suivi, en présence de plusieurs des professeur(e)s et de la Principale dans leur volonté de porter le projet. Une maîtresse de conférence observatrice réalise une recherche-évaluation sur trois années d’expérience dans ce champ dit de l’éducation artistique. Ici ce sont quatre classes de 4ème qui ont rassemblé les jeunes souhaitant entrer dans l’aventure de ce temps collectif et qui s’inscrit dans la durée, comme le rappelle Marion Lévy.

Formée au Centre National de Danse Contemporaine d’Angers la danseuse et chorégraphe a participé aux travaux notamment de Claude Brumachon, Michelle-Anne de Mey et rencontré Philippe Découflé pour le défilé du Bicentenaire. Membre de la compagnie Rosas dirigée par Anne-Térésa de Keersmaeker, elle a sillonné le monde avec la compagnie, de 1989 à 1996. Elle a ensuite fondé sa compagnie, Didascalie, en 1997 et chorégraphié de nombreuses pièces puis créé le projet Rebond en 2020, lieu de résidence pour artistes en même temps que lieu de dialogue avec l’ensemble des habitants du territoire, dans une friche agricole à Pommerit-Le-Vicomte, village du département des Côtes d’Armor. Elle a signé de nombreuses chorégraphies dont en 2021-22, Et si tu danses, pièce très jeune public, commande du festival Odissey en Yvelines ainsi que Roméo, la symétrique masculine de Et Juliette qu’elle avait créée en 2015. Elle est chorégraphe associée au Théâtre de la Ville pour la saison prochaine.

Dans ta classe est un projet sensible et chargé de sens, une belle rencontre entre la chorégraphe et une équipe éducative déterminée, entre une chorégraphe et des élèves. Ensemble, au fil de plusieurs années, ils ont construit une démarche d’écoute et de mise en confiance qui a conduit à un spectacle où se mêlent plaisir d’apprendre, initiation et sens des apprentissages. Un très beau moment porté par le Théâtre de la Ville en relais avec Marion Lévy et le Collège de Guingamp.

 Brigitte Rémer, le 12 avril 2026

En présence des élèves de 4e du collège Jacques Prévert de Guingamp, des enseignants : Mme Fauconnier (Français), M. Le Floc’h (Histoire-géographie), M.Perrier (EPS), et de Geneviève Roussel Principale du Collège.

Vu le jeudi 2 avril à 14h30 et 18h, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt / La Coupole, 2 place du Châtelet, 75004. Paris – site : www.theatredelaville-paris.comwww.marionlevy.com
 www.college-jacques-prevert-guingamp.ac-rennes.fr