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Et la terre se transmet comme la langue

Oratorio jazz d’après l’oeuvre de Mahmoud Darwich * – Récitant Elias Sanbar – Composition musicale et vibraphoniste Franck Tortiller – Soprano Dominique Devals – Guitare Misja Fitzgerald Michel – Saxophone Maxime Berton – Percussions et chant Patrice Héral, au Théâtre du Châtelet, Paris.

M.Darwich (à droite), Elias Sanbar (à gauche) © DR

J’entends ce puissant oratorio pour la seconde fois, la première était à Marseille, le concert clôturait les Rencontres d’Averroès au Théâtre de la Criée, en novembre 2025. Il était le 12 mars au Théâtre du Châtelet que dirige Olivier Py, ancien directeur du Festival d’Avignon, qui avait invité la poésie de Palestine. Les mots du grand poète Mahmoud Darwich, Et la terre se transmet comme la langue, avec pour récitant son ami et traducteur, Elias Sanbar, historien, écrivain, ancien ambassadeur pour la Palestine auprès de l’Unesco, mis en musique par Franck Tortiller, est un moment rare autour de ce poème d’une grande intensité.

Dans son accueil au public et en introduction, Elias Sanbar parle de l’exil d’un peuple, le sien, palestinien, des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis par Israël à l’encontre de son pays, et qui se répètent. « En perdant notre terre nous avons perdu nos maisons dit-il. Nos poèmes sont nos maisons. Nous habitons nos poèmes. »

© Baptiste de Ville d’Avray

Il évoque aussi son « cercle rapproché » comme il le nomme, ceux avec qui, loin de leur terre, se tisse une complicité magique dans une tendresse mutuelle. Leïla Shahid était de ce premier cercle, elle vient de se retirer du monde. Le chagrin est immense. « Elle était une résistante qui a bouleversé le paysage, elle nous manque, dit-il. Leïla était une immense figure en France, en Europe et dans l’ensemble du Monde Arabe. Sa force, son humanité profonde, sa perception de l’égalité, sa volonté de parité en tout, étaient un exemple. » (cf. notre article sur Leïla Shahid, publié le 22 février 2026, dans ubiquité-cultures.fr ).

Mahmoud Darwich (1941-2008) se disait « poète troyen requis de retrouver la grande épopée de Troie, engloutie avec la cité vaincue. Mais à Troie ils sont rentrés, au terme de leur long voyage forcé. » Telle fut sa quête poétique tout au long de la vie. « Et la terre se transmet comme la langue est cette Odyssée, le chant retrouvé de ceux qui, dans la perte, acquirent la force des dépassements donnant un peu de beauté à ce monde de barbarie. » Mahmoud Darwich est cette figure-Phare qui redonne l’espoir, porté par le plus vibrant passeur de ses textes, Elias Sanbar. Il s’est envolé vers l’ailleurs, en 2008. Nous re-publions ci-dessous le texte écrit après le concert de novembre 2025.

Elias Sanbar © Baptiste de Ville d’Avray

« Sur scène, Elias Sanbar, son émotion et la nôtre, il est entouré de quatre musiciens – Franck Tortiller le compositeur, Misja Fitzgerald Michel, Maxime Berton et Patrice Héral, ainsi que de la soprano Dominique Devals. « La nationalité des poètes, c’est la langue » dit-il, en introduction, avant d’évoquer l’actualité génocidaire subie par Gaza et au-delà, de plus en plus, par la Cisjordanie, fomentée par des hommes d’affaire et beaucoup de complicité. « Depuis 1948 mon peuple est soumis à une mise en demeure » poursuit-il. « Partez, vous serez saufs ! » leur dit-on. La mémoire individuelle de chaque famille se mêle à la mémoire collective. « Nos parents sont partis dit-il, mais ils pensaient revenir très vite. » Et il questionne les Républicains espagnols qui entendaient la même chose. « Est-ce que vous seriez partis, si vous saviez que vous ne reviendriez pas ? »

Avec la tragédie d’aujourd’hui, dans la souffrance de l’anéantissement de Gaza – 68 000 morts pour 700 000 habitants dans la ville, avant le conflit, 85 à 95% du territoire détruit, il confirme : « Nous ne sortirons pas de ce paysage, même si le prix est très lourd ! Le peuple palestinien ne bougera pas, il est chez lui. Nous sommes chez nous. Nous répondrons par des poèmes… » Beaucoup de poèmes ont été écrits et continuent de s’écrire, beaucoup sont traduits et publiés en France. « En arabe, le verbe est poétique, nous habitons nos poèmes poursuit Elias Sanbar, comme on habite la maison الْبَيْت (al bayt). »

D.Devals et E. Sanbar © Baptiste de Ville d’Avray

Mahmoud Darwich était un magnifique diseur de ses textes, dans un rythme si particulier et une sorte de psalmodie dans laquelle il projetait les mots avec énergie. Le poème Sur cette terre, ouvrait ses récitals, Elias Sanbar le porte aujourd’hui : « Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le souvenir aux conquérants… Sur cette terre se tient la maîtresse de la terre, mère de préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame. »

Et la terre se transmet comme la langue, a été écrit par Mahmoud Darwich depuis Paris où il résidait, en 1989. Dans ce long poème en prose il parle de la douleur de l’exil et de la force qu’il faut pour puiser en soi, malgré l’errance, pour garder l’espérance dans l’attente du retour. Le poète évoque alors la première Intifada, qu’on appelle la guerre des pierres, conflit entre les Palestiniens des territoires occupés et Israël, et qui s’étend de décembre 1987 à la signature des accords d’Oslo, en 1993.

Franck Tortiller © Baptiste de Ville d’Avray

Monte la musique, les instrumentistes aux aguets, puis se révèle la voix de la soprano Dominique Devals qui a chanté la poésie palestinienne et particulièrement Mahmoud Darwich dans différents contextes. Elle est ici chanteuse et récitante dans la mise en musique réalisée par Franck Tortiller et créée au Volcan-scène nationale du Havre en 2019, puis reprise à la Philharmonie de Paris en 2020 et au Festival d’Avignon en 2022. Franck Tortiller, vibraphoniste, a composé un oratorio sublime où les voix se mêlent, celles des instruments, celles du récit et celles du chant en un personnage collectif frappé par le destin, comme le chœur de la tragédie grecque.

Le vibraphone étouffe les lames en même temps que les larmes, les sonorités sont douces dans l’équilibre des harmoniques et vibratos, dans la note qui se prolonge et se perd, dans les sons graves, ronds et chaleureux, ou plus clairs, ou encore brillants. Il entraine le saxophone de Maxime Berton, la guitare de Misja Fitzgerald Michel et les percussions de Patrice Héral, qui parfois déchire l’espace d’interventions vocales. La voix des instruments dans leurs interjections et leur musicalité, dans leur fougue, traduit les désespoirs et les espoirs, dialoguant du récit au chant, du murmure au cri. « Ils sont rentrés… aux confins de leur obsession, à la géographie de la magie divine. » Parfois le texte est pur récitatif, parfois le chant répond, qui s’élève sur l’absence. Lancinants, reviennent les mots rythmés par Elias Sanbar, Et la terre se transmet comme la langue, c’est le leitmotiv qui structure le poème.

© Baptiste de Ville d’Avray

Sobrement et finement pensée et réalisée, cette œuvre musicale lance des ponts jusqu’à la Palestine à partir des mots de Mahmoud Darwich. Et la terre se transmet comme la langue est une traversée lyrique, dans une nouvelle traduction revue par Elias Sanbar en 2022. Sur ce navire, Palestine, Mahmoud Darwich pour capitaine, commandants en second Elias Sanbar et Franck Tortiller, figure de proue Dominique Devals, amiraux Misja Fitzgerald Michel, Maxime Berton et Patrice Héral, on voyage, dans l’attente du retour.

« Comment entrer dans le jardin des portes quand l’exil est l’exil ?… Ils savaient l’avenir de l’hirondelle quand le printemps l’embrase, rêvaient du printemps de leur obsession qui viendrait ou ne viendrait, savaient ce qu’il advient lorsque le rêve naît du rêve et qu’il sait qu’il ne faisait que rêver et savaient, rêvaient, rentraient, rêvaient, savaient, rentraient et rentraient, et rêvaient, rêvaient et rentraient. » La densité d’un final, scandé par l’espoir. »

Brigitte Rémer, le 25 mars 2026

Elias Sanbar © Baptiste de Ville d’Avray

*Mahmoud Darwich, né en 1941 à Birwa, près de Saint-Jean-d’Acre, et mort à Houston en 2008, est unanimement considéré comme l’un des plus grands poètes arabes contemporains. Auteur d’ouvrages maintes fois réédités et traduits partout dans le monde, il est publié en France par Actes Sud (source de cette présentation) – Et la terre se transmet comme la langue, et autres poèmes, de Mahmoud Darwich, traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, coll. Babel, Actes Sud, 2025. Cet article a été publié par Ubiquité-Culture(s) le 2 décembre 2025.

Vu le dimanche 23 novembre 2025, à 17h, aux Nouvelles Rencontres d’Averroès – Théâtre de la Criée, 30 quai de la Rive Neuve. 13007, Marseille – Site : www.nouvellesrencontresaverroes.com – Revu le jeudi 12 mars 2026, à 20h, au Théâtre du Châtelet, place du Châtelet. 75004. Paris. Site : www.chatelet.com

Festival Olá Paris !

2ème édition du Festival de films portugais, au Club de l’Étoile, du 6 au 8 mars 2026 – Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques, directeurs et programmateurs du festival – Beatriz Batarda, marraine du Festival,.

La seconde édition du Festival Olá Paris ! a été lancée jeudi 5 mars 2026, au Consulat Général du Portugal à Paris. Mme Mónica Lisboa, Consule Générale, accueillait les organisateurs, artistes et partenaires, alors que l’on venait d’apprendre la disparition à Lisbonne du grand romancier Antonio Lobo Antunes, l’un des écrivains portugais les plus lus dans le monde. Âgé de 83 ans il avait été plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de Littérature. Une minute de silence a été respectée en son honneur.

Beatriz Batarda, marraine de l’édition 2026 © Keton Thatcher

L’ouverture du Festival s’est déroulée en présence de S.E. monsieur l’Ambassadeur du Portugal en France, Francisco Ribeiro de Menezes qui a rappelé l’importance des liens entre le Portugal historiquement francophone, et la France, au plan culturel et cinématographique, les deux pays s’inspirant l’un l’autre. Il a fait un petit tour historique, de Napoléon aux Cahiers du Cinéma et évoqué les déchirures du Portugal rapportées dans les films, ainsi que le rôle de la diaspora portugaise si bien intégrée en France. La présence du Président du conseil directeur de (l’ICA) Institut de Cinéma et de l’Audiovisuel du Portugal, Luís Chaby Vaz – qui avait tout spécialement effectué le voyage de Lisbonne à Paris comme nouveau partenaire, fut un événement. Il a souligné la qualité et la diversité de la production cinématographique portugaise, parlant des nouvelles directions qu’emprunte la narration dans les films et des jeunes créateurs. La marraine de cette seconde édition, la comédienne Beatriz Batarda, grande figure du cinéma portugais, mais aussi actrice pour le théâtre, a présenté la philosophie du Festival et parlé de son métier, évoquant la famille comme métaphore dans le cinéma portugais et la relation à l’espace méditerranéen, au Portugal comme en France.

Les directeurs et programmateurs du festival Olá Paris ! Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques, ont présenté le programme, entre exigence et curiosité, et montré les bandes-annonces des films qui seront projetés dans les trois jours à venir. Ils ont remercié les réalisateurs et producteurs qui participent à l’édition, les acteurs et actrices, les publics qui auront la curiosité de se rendre au Club de l’Étoile (d’une jauge de 150 places), les partenaires dont la délégation en France de la Fondation Gulbenkian et celle de la Caixa Geral de Depósitos, la librairie portugaise, Radio Aligre et Radio Tsugi, Télérama et Les Inrockuptibles.

Lancement de l’édition 2026  © Arthur Enard *

7 longs métrages dont 5 avant-premières sont à l’affiche, 2 films en sélection à (re)découvrir, 11 courts métrages multi-primés. Des films de cinéma d’animation portugais introduiront chacune des séances, une Masterclass de Regina Pessoa, réalisatrice de films d’animation au style très personnel, mêlant gravure animée et création poétique, est proposée. Des rencontres et conversations entre les artistes et le public permettront la circulation des idées de manière très ouverte et d’échanger autour des sujets sociaux évoqués dans les films. Chaque session sera suivie d’une conversation en public, en présence de l’équipe du film et d’intervenants, artistes et journalistes.

Le Festival Olá Paris ! propose une belle programmation, qui donne l’envie de la découverte ! En attendant l’édition 2027 qui s’ouvrira au niveau européen, rendez-vous pour l’édition 2026 en ses multiples propositions, au Club de l’étoile, dès le vendredi 6 mars 2026.

Brigitte Rémer, le 6 mars 2026

* Au Consulat Général du Portugal à Paris, lancement de la manifestation, avec de gauche à droite : Mónica Lisboa, Consule Générale du Portugal à Paris – Francisco Ribeiro de Menezes, Ambassadeur du Portugal en France – Beatriz Batarda, actrice, Marraine de l’édition 2026 du festival, – Luís Chaby Vaz, Président du conseil directeur de (l’ICA) l’Institut de Cinéma et de l’Audiovisuel du Portugal – Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques, directeurs et programmateurs du festival. © Arthur Enard.

Festival Olá Paris ! Programme Vendredi 6 mars 2026 : 16h30/19h30, A VIDA LUMINOSA de João Rosas – 20h30/23h10, 18 BURACOS NO PARAÍSO de João Nuno Pinto – Samedi 7 mars 2026 : 10h/12h30, Masterclass de Regina Pessoa Mon processus créatif et projection de ses 4 courts métrages – 13h30 à 16h, O VENTO ASSOBIANDO NAS GRUAS de Jeanne Waltz – 17h/19h30,  SONHAR COM LEÕES de Paolo Marinou-Blanco – 20h30/22h50,  RAIVA, de Sérgio Tréfaut – Dimanche 8 mars 2026, 14h/17h,  ENTRONCAMENTO de Pedro Cabeleira – 18h/20h45, PRAZER, CAMARADAS! de José Filipe Costa – Au Club de l’Étoile, 14 rue Troyon. 75017 – métro : Charles de Gaulle Étoile. Paris – tél. :  01 43 80 40 27 –  https://www.instagram.com › festival_ola_paris

Saison Méditerranée 2026

Conférence de presse sous l’égide du ministre de l’Europe et des Affaires Étrangères, Jean-Noël Barrot, de la ministre de la Culture et de la Communication, de l’Institut Français/Eva Nguyen Binh, présidente. Didier Fusillier, président du Grand-Palais/Réunion des Musées Nationaux où se tenait la rencontre, a accueilli les participants. Nesrine Slaoui, journaliste et écrivaine franco-marocaine, l’a animée.

C’est une riche Saison Méditerranée qui s’annonce et qui se tiendra du 15 mai au 31 octobre 2026. Le président de la République l’avait annoncé à Marseille il y a trois ans. Son objectif est de faire connaître des artistes, des entrepreneurs et des innovateurs, et « de faire émerger des projets communs en Méditerranée. » La Saison Méditerranée 2026 sera mise en œuvre par l’Institut Français. Julie Kretzschmar, metteure en scène et femme d’expérience en termes d’accompagnement de la création contemporaine, particulièrement celle issue des rives sud de la Méditerranée et de ses diasporas, en est la directrice artistique et la commissaire.

Kegham Djeghalian devant son studio photo à Gaza (1)

Plus de deux cents manifestations sont à l’affiche de la Saison Méditerranée 2026 qui seront programmés dans plus de soixante villes de France dont Aigues-Mortes, Aix-en-Provence, Arles, Aurillac, Avignon, Bordeaux, Istres, Lille, Lyon, Marseille, Montpellier, Périgueux, Roubaix, Tourcoing, Paris et en Seine-Saint-Denis, à Aubervilliers, Bobigny, Bondy, Clichy-sous-Bois, La Courneuve, Saint-Ouen, Sevran. La Saison est portée par le réseau diplomatique et culturel via L’Institut Français, en lien avec les opérateurs locaux. De nombreux artistes issus de la région Méditerranée y participeront. Certains évènements seront aussi programmés en Algérie, Égypte et Tunisie, au Liban et au Maroc dans le cadre de la circulation des idées et des horizons partagés, donnant lieu à de nombreux partenariats.

Cinq axes majeurs traversent la Saison : Les utopies spéculatives, sur les initiatives environnementales et les modes de vies – Les identités plurielles, sur les croisements linguistiques – Les spiritualités contemporaines, sur les rituels et les transmissions – L’histoire collective des migrations, sur les histoires mémorielles – La construction des récits, sur la mise en fiction du réel. Le lancement de la Saison se fera le 15 mai à Marseille et s’étendra sur une dizaine de jours sur le thème Arriver, Partir, Revenir. Il se déploiera d’un port à l’autre de la capitale phocéenne, du Pharo au Fort Saint-Jean en passant par la Citadelle et le Château d’If, le Grand Port Maritime ainsi que les Docks. Un parcours d’expositions et d’installations s’inscrira dans la ville – dont Mon plus beau plan fixe du cinéaste franco-algérien Hassen Ferhani, au Château d’If et Les rêves n’ont pas de titre de Zineb Sedira à la Friche La Belle de Mai. Les différentes disciplines artistiques et culturelles seront représentées : musiques actuelles aux scènes des Suds, créations théâtrales dans des lieux emblématiques, cinéma en plein air, récits méditerranéens, Danser ma ville, Livres des deux rives/littérature et édition à l’honneur, etc. La clôture de la Saison aura lieu en octobre au Caire, elle coïncide avec la fin du festival de théâtre D-Caf (Downtown Contemporary Arts Festival) que dirige le metteur en scène Ahmed El Attar. La clôture se fera aussi en France avec L’Histoire du cinéma présentée à la Porte Dorée, à Paris et un week-end des Musiques Maroc et Méditerranée programmé à La Philharmonie de Paris.

Orchestre des Jeunes de la Méditerranée © V. Beaume(2)

Entre mai et octobre 2026, les nombreuses manifestations présentées seront multiformes. Nous en citerons quelques-unes pour exemple comme Arcadia, une œuvre-scénographie vivante réalisée par l’artiste syrien Khaled Alwarea et le collectif UV Lab, aux Subsistances de Lyon ; L’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée au Festival d’Aix-en-Provence ; la Route du Doc, Cinéma documentaire tunisien à Lussas en Ardèche avec la participation du critique et enseignant Tahar Chickhaoui ; la XXème édition du Festival Arabesques-Uni’sons à Montpellier avec la création d’Arabesques Music Forum ; Une Saison Raï en Seine Saint-Denis.

© Sara Ouhaddou, Adagio 2025/Marc Domage (3)

Des commandes publiques ont été faites à des artistes, avec le Centre des Monuments Nationaux. Ainsi à la Cité internationale de Villers-Côteret, le metteur en scène palestinien, Bashar Murkus présentera L’Épopée de Bani Hilal et à l’Abbaye de Montmajour, à Arles l’exposition Météore réunira des artistes des rives sud et orientales de la Méditerranée pour questionner ce que l’archéologie met au jour et ce que l’image retient, dans le cadre des Rencontres de la Photographie d’Arles sous le commissariat de Ludovic Delalande. Pour la Saison Méditerranée, l’artiste photographe et vidéaste franco-égyptien, Youssef Nabil, interrogera les représentations de l’Orient à partir des collections du musée d’Orsay sous l’intitulé Liberté, sensualité, rêve et réalité.

Depuis 1985, les Saisons mises en œuvre par l’Institut Français ont fait dialoguer la France avec plus de 100 pays. Julie Kretzschmar, commissaire générale annonce pour la Saison Méditerranée 2026 une programmation qui « déploie une sphère-critique et animée de narrations et d’imaginaires reflétant les espérances et les drames des peuples du pourtour méditerranéen… Elle sera un temps de création généreux et polyphonique, comme un espace de coopération qui accompagne des histoires écrites à plusieurs depuis les sociétés civiles et fasse émerger des questionnements nécessaires. » Rendez-vous le 15 mai 2026, à Marseille !

      Brigitte Rémer, le 27 février 2026

Hasna El Becharia – Arabesques 2023 © B. Rémer (4)

Conférence de presse du 12 février 2026 au Grand-Palais – Avec la participation de Didier Fusillier, président du Grand-Palais/RMN – Eva Nhuyen Binh, présidente de l’Institut Français – Julie Kretzschmar, commissaire générale de la Saison Méditerranée et aussi : Kamel Dafri, directeur du Point/Fort d’Aubervilliers et de l’association Villes et Musiques du monde – Mohamed El Khatib, artiste, metteur en scène – Olfa Feji, commissaire d’exposition – Nathalie Garraud, metteure en scène et codirectrice du Théâtre des 13 vents/CDN de Montpellier – Joana Hadjithomas, artiste – Marie Lavandier, présidente du Centre des Monuments historiques.

(1) – Photo Kegham de Gaza : une archive inachevableExposition présentée du 16 mai au 12 septembre 2026, au Centre photographique de Marseille – Figure majeure de la photographie à Gaza au milieu du XXè siècle, Kegham Djeghalian Sr (1915-1981) a documenté la ville et ses habitants pendant près de 40 ans. Rescapé du génocide arménien, il a fondé en 1944 le premier studio photographique professionnel de Gaza. Il est ici devant son studio, Photo Kegham, mi-1970. (2) – L’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, jouera dans le cadre du Festival d’Aix‐en‐Provence les 20, 21 et 22 juillet 2026. Il reçoit le soutien de la Région Sud Provence Alpes Côtes d’Azur et de la Fondation Orange. En coopération avec El‐Dahshurya et le Conservatoire du Caire (Égypte) et avec plus de quarante structures culturelles euro‐méditerranéennes. Festival d’Aix 2025 © Vincent Beaume. (3) – Exposition de la plasticienne franco-marocaine Sara Ouhaddou dans les Tours et remparts d’Aigues-Mortes, du 19 juin au 1er novembre 2026.  Sara Ouhaddou installe une série de pièces inédites – guirlandes de verre, amulettes, boutis – nées de la rencontre entre son univers artistique et l’histoire du monument, notamment celle des femmes qui y furent emprisonnées. En partenariat avec la Réunion des Musées Nationaux. (4) – Hasna El Becharia au Festival Arabesques 2023, Domaine d’O, Montpellier © Brigitte Rémer.

Leïla Shahid ليلى شهيد, une femme de culture, une grande Dame

Elle a œuvré toute sa vie à la défense de la cause palestinienne plaidant avec conviction pour la création de deux États. Toute sa vie elle a bataillé pour un monde juste, et pour le respect des droits humains.

© Institut du Monde Arabe

Née à Beyrouth, en 1949, un an après la Nakba, la Palestine est son pays. D’une grande famille engagée dans les mouvements nationalistes, sa mère, Sirine Al-Husseini, avait été expulsée au Liban par les Britanniques à l’époque de la Palestine mandataire, c’est là qu’elle avait rencontré son mari, Munib Shahid et père de Leïla, originaire de Saint-Jean-d’Acre, en Palestine.

Leïla Shahid entreprend des études de sociologie et d’anthropologie à l’Université américaine de Beyrouth, puis à l’école pratique des Hautes études, à Paris. Ses thèmes de recherche touchent à la structure sociale des camps de réfugiés palestiniens. Dès l’âge de vingt ans elle milite au Fatah créé par Yasser Arafat. En 1978 elle épouse l’écrivain et critique littéraire marocain Mohamed Berrada, chef de file du roman moderne marocain. Au Maroc, où ils vivent pendant dix ans, ils côtoient de près Jean Genet, poète et auteur dramatique, leur ami.

En septembre 1982, c’est en compagnie de Jean Genet que Leïla Shahid part à Beyrouth et c’est à ce moment précis qu’ont lieu les massacres des camps de réfugiés de Sabra et Chatila situés au sud de la ville, massacres perpétrés par les Phalanges libanaises avec la complicité de l’armée israélienne. Sur place, ils découvrent la tragédie. Genet écrira le texte Quatre heures à Chatila, ainsi que Le Captif amoureux qu’il dédiera aux Palestiniens, Leïla Shahid sera marquée à vie.

Pour la première fois en 1994, par la signature des Accords d’Oslo entre Yasser Arafat, Yitzhak Rabin et Bill Clinton un an plus tôt – premiers jalons pour une résolution du conflit israélo-palestinien – il lui est possible de se rendre dans les Territoires Palestiniens. Leïla Shahid fut une grande diplomate, représentante de l’OLP en Irlande, aux Pays-Bas et au Danemark, avant d’être déléguée générale de la Palestine en France de 1994 à 2005, puis auprès de l’Union Européenne à Bruxelles, jusqu’en 2015. Elle était une combattante pour la Palestine et fut une grande humaniste. Elle est une figure emblématique, hantée par les souffrances du peuple palestinien et, jusqu’à récemment, appelait la communauté internationale à agir pour un cessez-le-feu à Gaza.

Leïla Shahid fut de tous les rendez-vous culturels et artistiques. L’occasion me fut donnée de la croiser dans les nombreux débats auxquels elle participait concernant la Palestine, et le rôle de l’art et de la culture dans les sociétés, avec son bel accent chantant les r, avec sa dynamique et son sourire, avec sa force de conviction. Quelques-uns de ces moments me reviennent.

Printemps Palestinien

Le premier fut au Parc et à la Grande Halle de La Villette, à la veille de l’ouverture de l’édition Les Belles Étrangères – Printemps Palestinien organisée en mai 1997 à l’initiative du ministère de la Culture et du Centre National du Livre. Par l’intermédiaire de Leïla Shahid, la Formation Internationale Culture que je pilotais, créée par Jack Lang, avait organisé une rencontre-interview avec le grand poète Mahmoud Darwich, Elias Sanbar comme fidèle traducteur à ses côtés, également directeur de la Revue d’études palestiniennes menant lui aussi un combat acharné pour la reconnaissance des droits de son peuple *. Mahmoud Darwich avait offert au public présent la lecture de quelques-uns de ses textes, dans une intensité rare dont lui seul avait le secret, au moment de la sortie de son livre La Palestine comme métaphore, récit de son parcours et témoignage sur les multiples facettes de l’identité palestinienne. « Le démantèlement géographique de la Palestine est un assassinat de sa propre beauté » avait-il dit et sur le poème, « Nous devons toujours accéder au poème comme si nous venions au monde pour la première fois, il y a toujours un fonds mythique pour n’importe quelle œuvre poétique. »

Au TQI © Nabil Boutros **

Autre moment marquant, Leïla Shahid invitée du Théâtre des Quartiers d’Ivry-Centre dramatique national du Val-de-Marne, au moment où Adel Hakim, codirecteur avec Élisabeth Chailloux, présentait Des Roses et du jasmin à la Manufacture des Œillets, spectacle qu’il avait écrit et qu’il avait mis en scène avec les acteurs du Théâtre National Palestinien, en janvier 2017. Le scénario traversait l’histoire contemporaine du conflit israélo-palestinien, de 1944 à 1988. Leïla Shahid avait réagi en disant : « Ce spectacle arrache la Palestine à son quotidien et redonne espoir, en dépit de tous les murs et barbelés. » Une table ronde prolongeait le spectacle, Leïla Shahid y parlait de La Culture en Palestine. Elle y avait évoqué le livre de sa mère, Sirine Husseini Shahid, Souvenir de Jérusalem, portrait de sa famille, palestinienne, installée à Jérusalem depuis plusieurs siècles et contrainte en 1936 de prendre la route de l’exil. Puis elle avait proposé un parcours prenant pour repères le théâtre et la littérature, formes de résistance à l’obscurantisme. Pour elle, « le théâtre est au cœur du politique, c’est l’oxygène d’une nation, et le discours poétique est le seul qui s’impose par lui-même. » Puis elle avait donné ses positions dans le conflit israélo-palestinien. Très proche de Mahmoud Darwich et de Jean Genet, elle avait longuement parlé de l’un et de l’autre. Elle avait posé sur la table deux magnifiques bouquets blancs, des roses et du jasmin.

Enfin je me souviens de Leïla Shahid à l’Institut du Monde Arabe, lors d’une journée de réflexion sur Jean Genet et la Palestine, programmée en décembre 2023 avec le concours de l’IMEC/Institut des Mémoires de l’édition contemporaine – directeur littéraire Albert Dichy.

Leïla Shahid et Albert Dichy à l’IMA © Brigitte Rémer

Cette journée s’est inscrite dans le cycle Ce que la Palestine apporte au monde élaboré par l’IMA, pour montrer la vitalité de la création palestinienne et l’effervescence culturelle du pays, dans et hors le territoire. Dans l’exposition proposée, deux valises de manuscrits remises par Jean Genet à son avocat montrait ses archives palestiniennes dont les notes qui ont servi à la publication de Quatre heures à Chatila. Méditant sur le rôle de l’art, Jean Genet écrivait en 1988 : « L’art se justifie s’il invite à la révolte active, ou, à tout le moins, s’il introduit dans l’âme de l’oppresseur le doute et le malaise de sa propre injustice. » L’auteur palestino-américain de L’Orientalisme/L’Orient créé par l’Occident, Edward Saïd, théoricien littéraire né à Jérusalem en 1933 et mort À New-york en 2003, avait écrit : « L’engagement de Genet échappe aux clichés. L’orientalisme est mis en pièces. » Au cours de la journée Leila Shahid a parlé du destin cosmique de Genet et noté l’aspect prémonitoire de ses textes – Quatre heures à Chatila et un Captif amoureux – montrant la stratégie d’annihilation des camps de Sabra et Chatila, comme aujourd’hui de Gaza. « Nous sommes quarante et un jours après le 7 octobre 2023, Genet n’a jamais été autant présent qu’aujourd’hui, pourtant les milieux littéraires avaient été très critiques par rapport à son engagement » avait-elle ajouté.

Leïla Shahid avait encore eu la force de saluer récemment la reconnaissance de l’État de Palestine par la France, comme geste hautement symbolique. Elle s’est éteinte le 18 février 2026 dans un petit hameau du sud de la France où elle s’était installée depuis plus d’une dizaine d’années avec son époux, après sa dernière mission, à Bruxelles. Son idéal de justice et son combat pour la Palestine marquent la permanence de son courage. Merci à vous, Leïla Shahid !

 Brigitte Rémer, le 20 février 2026

*Elias Sanbar est aussi Ambassadeur de Palestine, représentant permanent de la Palestine auprès de l’Unesco – **La Culture en Palestine, table ronde, avec de gauche à droite : Mohamed Kacimi, Leïla Shahid, Élisabeth Chailloux, Adel Hakim, au Théâtre des Quartiers d’Ivry – Centre dramatique national du Val-de-Marne © Nabil Boutros.

Francophonies arabes – Identités, échanges et perspectives

Colloque organisé du 21 au 23 octobre 2025 par l’Université Senghor, partenaire de l’Organisation internationale de la Francophonie, et le réseau de recherche FrancophoNéA, à Borg-el-Arab (Égypte).

© brigitte rémer

C’est à une cinquantaine de kilomètres d’Alexandrie, en Égypte, qu’a récemment élu domicile l’Université Senghor. Elle s’est éloignée du cœur de la ville où elle résidait depuis sa création, en 1990, dans le quartier de Mansheya et a quitté la haute tour où elle développait ses activités, pour se poser dans un grand campus bâti pour elle dans la ville nouvelle de Borg-el-Arab, entre la mer et le désert. Le professeur Thierry Verdel, recteur de l’Université, a assuré le baptême du feu de ce nouveau campus.

L’Université Senghor repose sur le croisement des cultures et la diffusion de la langue française. Le développement de l’Afrique à travers l’éducation, la recherche et l’innovation constitue sa mission première, et elle forme de nombreux professionnels issus de tous les pays de la Francophonie, dans les domaines de la Culture, de l’Environnement, du Management et de la Santé. Elle propose également des formations professionnelles sur le terrain dans plus d’une quinzaine de pays, principalement africains.

© Université Senghor

C’est sur ce superbe campus tout juste terminé que s’est tenu le colloque sur le thème des Francophonies arabes, autour de plusieurs axes de réflexion traitant des identités, échanges et perspectives, sous l’égide d’un Comité scientifique de haut niveau qui a rassemblé les intellectuels et chercheurs d’un certain nombre de pays, à partir de l’argumentaire suivant : « La francophonie dans le monde arabe s’inscrit dans une histoire complexe marquée par des rencontres culturelles, des échanges économiques, des colonisations et des coopérations post-coloniales. Ce phénomène dépasse largement la simple question linguistique pour englober des dimensions politiques, juridiques, éducatives, culturelles et identitaires qui témoignent d’une relation riche mais ambivalente entre la langue française et les sociétés arabes. » Autour de ce constat, brassage d’idées et débats ont pris place sur le campus entre les chercheurs, participants et invités venus de différentes sources géographiques comme l’Égypte, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, l’Amérique et l’Europe. Un comité d’organisation, composé de professionnels de l’Université Senghor et de professeurs de l’Université Bordeaux Montaigne, dont Omar Fertat coordinateur scientifique du réseau de recherche FrancophoNéa, a assuré la mise en œuvre de l’ensemble.

© brigitte rémer

La conférence inaugurale donnée par René Otayek, politologue libanais et directeur de recherche au CNRS, hautement symbolique, a ouvert le symposium et donné la liberté de ton apportée par tous et chacun des participant(e)s : Retour sur quelques pionnières du féminisme au Levant… qu’elles furent francophones ou non. Une première piste bien intéressante proposée par le chercheur pour définir le Levant tout d’abord, pour parler d’amnésie collective et d’occultation de l’histoire sociale ensuite, par l’invisibilité de la femme dans l’espace public, femme oubliée par l’histoire officielle et la mémoire collective arabe. Trois sessions se sont succédé le premier jour. La première, Écritures francophones arabes : voix, mémoires et résistances, modérée par Ons Trabelsi, maîtresse de conférences en études arabes à l’Université de Lorraine, qui a montré comment les langues, arabe et française, s’hybrident et interagissent. Ne pouvant nommer tous les intervenants ni toutes les interventions je n’en retiendrai dans cet article que quelques-unes, même si toutes auraient mérité qu’on s’y arrête. 

© brigitte rémer

Dans cette première session, Pascale El-Hajj de l’Université de la Sainte Famille, dans le Nord Liban, a présenté les Voix féminines en francophonie : une lecture littéraire et pédagogique de textes féministes dans l’espace francophone arabe. Elle y a parlé de conscientisation, d’instrument de réflexion critique et de lien entre les écritures et leur introduction dans l’enseignement, à travers divers auteur(e)s qui, dans leur écriture, poétique, de romans et de nouvelles, n’ont pas craint d’affronter les tabous. Ainsi Nawal El Saadawi, figure égyptienne de l’émancipation des femmes dans le monde arabe ; Vénus Khoury Gata, femme de lettres française née au Liban d’une mère paysanne et qui se souvient de son enfance passée à Bcharré ; du poète et auteur dramatique libanais de langue française, né à Alexandrie, Georges Schéhadé. Marya Salameh, doctorante en étude de genre à l’Université Bordeaux Montaigne, née en Jordanie, s’est exprimée sur le thème Exil, genre et violence structurelle : les souffrances invisibles des femmes réfugiées palestiniennes dans le camp de Jerash. Elle a interrogé une quinzaine de femmes dans le camp et parle d’oppression, de patriarcat, d’absence de citoyenneté et de la langue française comme espace de résistance et d’émancipation, citant Chris Marker, réalisateur de La Jetée : « Rien ne distingue les souvenirs des autres moments, ce n’est que plus tard qu’ils se font reconnaître, à leurs cicatrices. »

Les sessions 2 et 3 présentaient les Littératures francophones arabes : traduction, syncrétisme et création, modérées, la première par Claudine Le Tourneur d’Ison, journaliste spécialisée en égyptologie – qui a également présenté ultérieurement, une conférence sur La fantastique épopée du sauvetage des Temples de Nubie, comprenant de nombreuses images-témoignages. Au cours de cette session 2, Doha El Saeid, de l’Université de Kafr-el-Sheikh, située sur le Delta du Nil, s’est exprimée sur La stratégie d’écriture de Georges Henein journaliste, écrivain et poète francophone égyptien, père du surréalisme en Égypte ; la session 3, modérée par Annamaria Bianco, docteure en langue et littérature arabe, chercheuse associée à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman de l’Université Aix-Marseille et à l’Institut français du Proche-Orient d’Amman, a entre autres présenté une communication de Christelle Stephan-Hayek, de l’Université Saint-Esprit de Kaslik, à Jounieh, à une vingtaine de kilomètres de Beyrouth – sur le thème Mémoire (autobio) graphique, identité et exil dans l’œuvre de Zeina Abirached. Née à Beyrouth pendant la guerre, la dessinatrice parle en images avec beaucoup de délicatesse et un grand talent de la fracture de l’espace et de l’identité entre l’est et l’ouest de la ville de Beyrouth, de son enfance et de sa perception de la guerre à travers les conversations des adultes, du bruit des bombes et de ce que pourrait être la normalité. Ses dessins, de toute beauté et intelligence, accompagnent la mémoire de l’exil libanais.

© 2026 Campaign for a UN Parliamentary Assembly

Cette première journée, d’une belle intensité, s’est fermée autour de la figure de Boutros-Boutros Ghali, emblématique tant en Égypte que dans le cadre des organisations internationales, en quelque sorte le Père fondateur de l’Université Senghor. Hommage lui fut rendu par SEM le Sénateur Hamdy Sanad Loza, membre du Conseil d’Administration du Centre Kemet Boutros-Ghali, qui a posé la première pierre de ce nouveau campus de l’Université Senghor, et Taïmour Mostafa-Kamel, Président de l’Association égyptienne des juristes francophones. Né au Caire en 1922, mort dans cette même ville en 2016, le parcours de Boutros-Boutros Ghali est exemplaire. Universitaire, juriste, politologue, homme d’État et diplomate égyptien formé à Paris, Ministre d’État égyptien des Affaires étrangères à partir de 1977 il fut, à partir de 1991, vice-Premier ministre égyptien et l’un des principaux négociateurs des Accords de Camp David avec pour interlocuteur son homologue israélien Moshe Dayan. Il a aussi supervisé le Traité de paix israélo-égyptien signé entre Anouar el-Sadate et Menahem Begin, en 1979. Député au Parlement égyptien entre 1988 et 1991, il a toujours cru à l’autodétermination imprescriptible de la Palestine. De l’Égypte aux organisations intergouvernementales, il fut ensuite secrétaire général de l’Organisation des Nations-Unies, de 1992 à 1996 à un moment charnière des relations internationales, la fin de la guerre froide, puis premier Secrétaire Général de la Francophonie de 1997 à 2022 et vice-président du Haut Conseil de la Francophonie. Ardent défenseur du mouvement de décolonisation, de la recherche d’une paix juste, de la défense des Droits de l’Homme et de la démocratie, persuadé que l’Afrique est le continent de l’avenir et que la Francophonie s’inscrit comme réponse à la mondialisation, il reste une figure idéale de justice et un diplomate qui a fait l’Histoire. Visionnaire, plaçant le savoir comme clé du développement, il est le signataire de trois textes fondamentaux : l’Agenda pour la paix, en 1992, l’Agenda pour le développement, en 1994 et l’Agenda pour la démocratisation, en 1996. À travers son parcours intellectuel de haut niveau et ses responsabilités, il a su allier dialogue, principes et exigence.

© brigitte rémer – Musée Gréco-Romain

La seconde journée du symposium s’est ouverte par une conférence plénière de Gharaa Mahanna, professeure en littérature comparée à l’Université du Caire, sur le thème Arabité francophone : état des lieux et perspectives d’avenir, parlant de l’hybridation des langues et du chevauchement entre l’arabe et le français. Deux tables rondes se sont succédé. La session 4, modérée par Rania Mohamed Fathi, professeure en langue et littérature française à l’Université du Caire, qui présentait les Politiques universitaires francophones : enjeux et mutations dans l’espace arabe. On a pu entendre Zineb Haroun de l’Université Frères Mentouri de Constantine (Algérie), parlant des relations entre Les Formations universitaires en langue et la Francophonie, quelle politique de professionnalisation dans le contexte algérien ? Sophie Salloum, de l’Université Sainte Famille à Batroun (Liban), a donné les résultats d’une enquête qu’elle avait réalisée à partir d’entretiens semi-directifs interrogeant la dissociation entre connaissances et attitudes ainsi que les motivations de l’apprentissage. La session 5, seconde session sur le thème de l’enseignement, s’intitulait Enseigner le français en contexte arabe : entre tradition et modernité numérique. Modérée par le professeur Mahmoud Chahdi, chercheur à l’Institut Supérieur d’Art Dramatique de Rabat (Maroc), on y a parlé de didactique des langues avec Sarah El Singaby de l’Université d’Alexandrie, évoquant Une Francophonie résiliente, défis de l’enseignement du français en Égypte à partir d’un brin d’histoire avec le rôle du Khedive Ismaïl au début du XXème siècle qui, dans ses discours officiels, s’exprimait en français ; elle a montré que la langue française était une structure dissociée de sa culture et présenté la politique linguistique de l’Égypte. Muna Ibbayeh a rapporté le travail qu’elle avait réalisé avec ses étudiants à l’université de Birzeit, en Cisjordanie, sur La Francophonie engagée en Palestine : le roman-photo comme espace d’expression de l’identité culturelle des étudiants de FLE, entre dessins, photos, et recherche d’espaces de liberté. Son approche méthodologique s’est appuyée sur l’analyse thématique d’un corpus de quatre romans réalisés avec les étudiants.

© brigitte rémer – Bibliotheca Alexandrina

Cette seconde journée a proposé aux participants du symposium la visite de deux institutions emblématiques d’Alexandrie : le Musée Gréco-Romain, fondé en 1892 et réouvert en 2023 après dix-huit ans de travaux incluant des interruptions faute de financements. Les vastes collections – aujourd’hui plus de six mille pièces, témoignant du croisement des civilisations, dans une superbe scénographie – se sont formées au fil du XXème siècle, principalement par les dons de riches Alexandrins, et par le produit des fouilles menées par les directeurs successifs, dans la ville et la région. La seconde visite nous a menés à la Bibliotheca Alexandrina, véritable centre culturel inauguré en 2002 où nous avons été chaleureusement guidés de départements en départements, permettant d’avoir une vue d’ensemble de l’immense travail qui y est accompli. La journée s’est clôturée autour d’une table ronde à l’Institut Français d’Égypte – dans la bien connue rue Nabi Daniel, pour avoir été directrice adjointe de l’IF – sur Les créations littéraires et artistiques francophones dans le monde arabe, modérée par Omar Fertat, coordinateur de FrancophoNéA, table ronde autour de la traduction, du francocentrisme, de l’autocensure et du décalage existant entre le formatage actuel de l’apprentissage et les attentes des nouvelles générations.

© brigitte rémer

Au cours de la dernière journée du symposium, quatre sessions sur le plurilinguisme, la culture et les arts, les dynamiques socioculturelles dans l’espace arabophone et la linguistique ont permis de nombreux échanges. Au cours de la session 6, modérée par Kamala Marius, géographe et chercheuse associée à l’Institut Français de Pondichéry (Inde) sur Le Plurilinguisme : pratiques hybrides et conscience linguistique, Claudia Chéhadé, de l’Université libanaise, s’est exprimée sur le thème Entre franbanais et arabfranglais : les pratiques linguistiques des Libanais, montrant que la Francophonie au Liban était autant une manière de voir et de penser qu’une langue pratiquée ; Fadoua Roh, de Sorbonne Université et CNRS a traité de La question du plurilinguisme dans l’œuvre d’Abdellatif Laâbi parlant de la poétique de l’exil à travers la biographie de l’écrivain et sa bibliographie.

Eaux noires, de Youssef Chahine (1956)

La session 7, Francophonie et expressions culturelles et artistiques arabes, modérée par Omar Fertat, maître de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne où il enseigne le théâtre et le cinéma arabes au Département des Études arabes, a traversé plusieurs champs artistiques dont le cinéma et le théâtre. La francophonie à travers le cinéma égyptien : un cinéma incarné et non parlé, présenté par Doaa Hosni, de l’Université d’Assiout, ville située à mi-chemin entre Le Caire et Louxor, a traversé la période d’or des années 1940/1960 qui véhiculait les codes culturels de la Francophonie, et la période du cinéma égyptien classique en lien avec la langue française comme vecteur de prestige social, avant de présenter quelques actrices et acteurs iconiques dont Faten Hamama et Omar Sharif. Abdelmajid Azouine de l’Université Mohammed V de Rabat a présenté Le théâtre marocain francophone face à la mondialisation culturelle : résistance, hybridation ou effacement ? entre Kateb Yacine pour qui la langue française est une arme de révolte, « notre butin de guerre » dit-il et différentes adaptations de En attendant Godot de Samuel Beckett ; à travers une communication intitulée Chercheurs d’âme ou l’art théâtral en partage,  il m’a été donné de présenter quelques-uns des spectacles vus en France, issus ou se référant aux pays d’Afrique du Nord, du Proche et du Moyen-Orient, là où se mêle une communauté d’imaginaires interrogeant les identités, les blessures et les exils ; Fathia Bouchareb Ben Lagha, de l’Université de Carthage,(Tunis) a parlé des formes émergentes de collaboration artistique et culturelle à l’intersection de la francophonie et du monde arabe : le Raï comme laboratoire linguistique, esthétique et politique où elle a parlé de la créolisation de la musique, à travers le raï.

© brigitte rémer

La session 8 traitait du thème des Langues en contact et dynamiques socioculturelles dans l’espace arabophone. Modérée par Ribio Nzeza, responsable du Département de la Culture à l’Université Senghor, cette session a permis d’entendre entre autres Inès Khalaf, de l’Université de Gafsa, au sud-ouest de la Tunisie sur Le statut du français dans la publicité tunisienne : lorsque la culture informe la langue. De l’Université Hassan II de Casablanca (Maroc), Soufiane Hennani, Morgane Ahmar et Amine Boushaba, ont évoqué le thème Réinventer la francophonie à travers la voix des jeunes arabes : le podcast comme espace d’expression, de création et de dialogue dans les espaces francophones. Enfin, la session 9, dernière du symposium, modérée par Abdelmajid Azouine, enseignant chercheur à l’Université Mohammed V de Rabat et spécialiste en études théâtrales, a traité de Francophonie, linguistique et enseignement du français. Cette session a donné la parole, entre autres à deux étudiants de l’Université Senghor, Franck Kemayou et Gérard Amougou Mbarga qui se sont exprimés sur La réception du français et de l’arabe chez les étudiants de l’Université Senghor d’Alexandrie, entre contraintes linguistiques et enrichissements interculturels après avoir enquêté auprès de soixante-dix de leurs collègues. 70% d’entre eux rencontraient la langue arabe pour la première fois dans leur vie et ont ainsi appris à « écouter autrement. » Lamia Bereski, de l’Université Sorbonne Paris Nord, a interrogé sur le thème Écrire en français, est-ce se hisser ou se blesser ? belle ouverture pour le débat final de la session, et du colloque, autour de l’acte d’écrire comme introspection et expérience, et sur les raisons du choix de la langue française. Et comme Samuel Beckett le disait si bien, « Je viens de loin et j’écris en français » lui, Irlandais d’origine né au sud de Dublin, qui aimait aussi à répondre à la question du pourquoi écrire : « Bon qu’à ça ! »

© brigitte rémer

Le colloque s’est clôturé dans la joie et la bonne humeur, comme il avait commencé et fort de nouvelles amitiés. Une très jolie fête a permis de l’exprimer avant que chacun reparte sur les routes de ses recherches et interrogations à travers ce vaste sujet des Francophonies arabes qui ont permis, dans le cadre de l’Université Senghor, un partage chaleureux des idées et des identités, autour de la langue française, non contrainte.

Brigitte Rémer, le 10 janvier 2026

Université Senghor – 1, place Ahmed Orabi, Mansheya, Alexandrie, Égypte – tél. +20 3 484 35 04 – site : www.usenghor-francophonie.org

Hommage à Basile Behna

Basile Behna a déserté Alexandrie et la vie, le 2 mai 2024. Famille, amis et amoureux du cinéma lui ont rendu hommage en septembre dernier, à l’Institut du Monde arabe, à Paris.

© Samuli Schielke

Au programme de ce moment ardent et chaleureux, des témoignages, des chants lyriques de sa fille, la soprano Dounia Behna, accompagnée par Agnès Bonjean au piano – Ravel, Mozart, Bizet et Kurt Weill, la projection de films d’animation des Frères Frenkel, des films de Gaëtan Trovato, des extraits filmés d’un ciné-concert de 1959 autour du Voyage sur la lune de Hamada Abdel Wahab, la projection du film La Chanson du cœur (Ounshoudat al Fouad) de Mario Volpe.

Basile Behna est plutôt un homme de l’ombre qui a œuvré toute sa vie à la préservation et la valorisation du patrimoine cinématographique égyptien, un taciturne dont le visage s’éclairait quand il parlait des arts, notamment visuels et audiovisuels, ainsi que de la musique. Il appartient à une famille emblématique de l’âge d’or du cinéma égyptien. Né à Alexandrie en 1955, sa mère est libanaise, son père d’origine syrienne, arrivé en Égypte à l’âge de trois ans, Basile baigne dès l’enfance dans le milieu du cinéma. L’entreprise familiale florissante de production cinématographique, Sélections Behna Films, développée à partir de la fortune familiale constituée par l’oncle Rachid le patriarche, dans le commerce du tabac. Créée par son père et son oncle, Georges et Michael Behna, pour allier réussite matérielle et réussite sociale, elle est l’un des principaux acteurs du cinéma, de 1930 à 1950,

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L’histoire de la famille Behna est une belle histoire d’Alexandrie mêlée à l’histoire du cinéma, qui a débuté en 1896 par la projection du film des Frères Lumière, L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, à la Bourse Toussoun Pacha. Ce fut la première projection d’un film en Égypte et signe précurseur de l’inauguration, un an plus tard, de la première salle de cinéma du pays, nommée le Cinématographe Lumière. Magda Wassef, qui fut directrice du Département Cinéma à l’IMA le raconte magnifiquement dans son ouvrage, Égypte, cent ans de cinéma.

C’est dans une Alexandrie cosmopolite et moderne que les frères Behna se lancent dans l’industrie cinématographique, dans les années 1920, d’abord en important des films de Charlie Chaplin et Laurel et Hardy qu’ils sous-titrent ou doublent, puis des films de France et de divers pays. En 1932, ils coproduisent et distribuent avec les frères Nahas le premier film musical égyptien, Ounshoudat Al-Fouad (La Chanson du cœur) – qui sera projeté au cours de la soirée – et deviennent l’un des principaux distributeurs de films égyptiens dans le monde arabe et en France. « Ma famille était composée de marchands d’Alep, originaires de Mossoul en Irak, et est arrivée en Égypte aux alentours du début du XXe siècle », déclarait-il dans un entretien avec Rowan el Shimi, pour Al-Ahram on line, le 30 janvier 2013. Ils avaient fait fortune dans le commerce du tabac mais avaient très vite choisi d’investir dans le cinéma. Après l’importation des premiers films, ils produisent des courts métrages – comme Awlad Akef, Siwa, Fantasia Arabia et ont été les premiers à produire un film d’animation des Frères Frenkel. Ils créent une société de production et de distribution cinématographique, Behna Film Company, et produisent l’un des tout premiers films parlants, Ounshoudat Al-Fouad, La Chanson du coeur.

Image du film “La Chanson du coeur” de Mario Volpe

Le film ne remporta pas le succès escompté mais ouvrit la voie aux nombreux films musicaux qui seront réalisés par la suite et jusque dans les années 60, un genre en soi. Les frères Behna abandonnèrent alors la production pour fonder la première société de distribution de leurs films en Orient, Sélection Behna Films. Ils la développèrent au fil des années et ouvrirent avec succès des bureaux à Khartoum, Bagdad, Beyrouth, Damas et partout au Moyen-Orient. Ils aimaient à  s’entourer de nombreux artistes comme le compositeur et chanteur Mohamed Fawzy et l’actrice Madiha Youssry, le célèbre acteur Ismail Yassin, le réalisateur-phare et producteur Togo Misrahi, réalisateur entre autres de Sallama avec Oum Kalthoum. Les Frères Behna ont marqué de leur empreinte le cinéma égyptien.

En 1961 pourtant leur activité se suspend, Sélections Behna Films étant nationalisée par la politique socialiste du Président Gamal Abdel Nasser et soumise au régime de la séquestration. La famille Behna quitte l’Égypte pour le Liban, en 1964 mais fait de nombreux allers-retours à Alexandrie. Basile, parfaitement francophone et francophile, fait des études en sciences économiques à Paris à partir de 1976, vit un temps en Afrique, mais, amoureux de sa ville, s’installe définitivement à Alexandrie, en 1997. Il se consacre alors, avec sa sœur Marie-Claude – qui fut déléguée adjointe de la Biennale des cinémas arabes à l’IMA – à la restitution légale du patrimoine familial. Ils finiront par obtenir gain de cause dans les années 2010 et récupèrent les archives cinématographiques de la famille, abandonnées et en mauvais état, ainsi que les droits de la société ; ils décident de restaurer le siège de Behna Film.

« Dans la famille, les soirs de télévision étaient une fête » disait Basile. Sa famille le raconte, dans l’ambiance d’Alexandrie avec petits et grands écrans, sa sœur, Marie-Claude Behna, Dounia, sa fille et Cléa Behna, architecte. « Basile avait l’âme et la passion d’un collectionneur, l’âme d’un passeur » disent-elles. « Il aimait les artistes, les écrivains, les marginaux et se plaisait à transmettre. » Son appartement d’Alexandrie était un vrai musée.

Au fil de cette soirée hommage à Basile Behna et au cinéma égyptien, s’entremêlent divers extraits et projections, entre autres deux films publicitaires des Frères Frenkel, Mafish Fayda, (1936) et Le Secret du bonheur, (1947). Pionniers du cinéma d’animation en Égypte, les Frenkel créent le très populaire personnage de Mish Mish Effendi, apparu dès 1936 sur un écran cairote ; des films documentaires de Gaëtan Trovato, jeune réalisateur diplômé de l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence qui a rencontré Basile Behna  – Avant que j’oublie, (2016) Les Sels d’argent, et Tu me diras ce que tu as vu, de 2022 ; des extraits filmés d’un ciné-concert autour de Voyage sur la lune de Hamada Abdel Wahab datant de 1959, créé par le pianiste et compositeur Emmanuel Denis, accompagné à la batterie par David Guil, filmé par Camille Berthelin.

© Mehdi Drissi – Wekalet Behna

Un reportage sur le lieu qu’a créé Basile Behna après récupération de Behna Film, lieu historique de Manshiya, au cœur d’Alexandrie, pour en faire un lieu dédié aux arts visuels et aux cinéastes indépendants. Wekalet Behna a réouvert en janvier 2013, après plusieurs mois de restauration avec l’aide de bénévoles locaux et internationaux, sous la supervision et vigilance d’Aliaa El-Gready, artiste plasticienne et cofondatrice de Gudran, association qui œuvre dans l’espace public d’Alexandrie depuis plus d’une vingtaine d’année. Omayma Abdel Shafy, entrepreneuse culturelle le gère, on y trouve les archives liées aux films produits et gérés par Sélections Behna Films, dont de nombreux documents iconographiques, des publicités, des affiches et beaucoup d’autres imprimés.

© Mehdi Drissi – Wekalet Behna

La projection du long métrage de Mario Volpe, ferme cette longue et belle soirée, Chanson du cœur (Ounshoudat al Fouad / أونشودات الفؤاد, tourné en 1932 sur pellicule en nitrate de cellulose, pour une partie aux studios Éclair de Paris, et retrouvé avec difficulté par Basile et Marie-Claude Behna, les a menés à la Cinémathèque française. Une copie du film y avait été sauvegardée et la Cinémathèque a restauré numériquement le film, en son et en image, en 2012. Ce film se trouve au carrefour du cinéma muet et du cinéma parlant, avec les plans silencieux et cartons explicatifs du premier, les scènes parlées et chantées du second, dans une distribution lumineuse : la célèbre chanteuse Nadra, le grand chanteur et compositeur Zakaria Ahmed qui en signe la bande-son, et des acteurs-vedettes issus du théâtre, comme Georges Abiad, Dawlat Abiad, Abdel Rahman Roshdi.

Basile Behna, était un amateur d’art raffiné et convaincu que la culture est la clé d’un véritable changement social. Généreux, il savait ouvrir sa porte pour prêter des bribes de cette mémoire individuelle et la transformer en mémoire collective. Ainsi l’Institut Français d’Alexandrie où je me trouvais en tant que directrice adjointe avait pu présenter en 2007 une belle exposition à partir des documents, photographies et affiches prêtées par Basile. Un grand moment qui affichait sur les murs de la splendide villa italienne qu’est l’Institut les Portraits des Pionnières du Cinéma Égyptien – Badia Massabni, Aziza Amir, Assia Dagher, Amina Rizk, Laïla Mourad, Mary Queeny, Madiha Yousri…  une longue liste de ces divas qui ont été les merveilleuses actrices des années 1930 à 1950, également souvent réalisatrices et productrices. Nos remerciements pour le partage, à Basile Behna et longue vie à Wekalet Behna.

Brigitte Rémer, le 3 janvier 2026

Hommage à Basile Behna rendu le 26 septembre à 19h, à l’Institut du Monde Arabe de Paris, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, Place Mohammed V. 75005. Paris – métro Jussieu et Cardinal Leùoine – site : imarabe.org – tél. : +33 (0) 1 40 5138 38.

Le Théâtre National Palestinien au Théâtre du Soleil

Alors que l’État de Palestine vient d’être reconnu par la France, devant le monde, à l’ONU, nous sommes heureux d’annoncer la  reprise du spectacle Une Assemblée de femmes présenté par le Théâtre National Palestinien d’après l’oeuvre d’Aristophane, au Théâtre du Soleil.

Nous l’avions découvert en octobre 2023 à l’Institut du Monde Arabe. L’article peut être consulté sur le site www.ubiquité-culture(s).fr et par le lien suivant : https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/une-assemblee-de-femmes-et-me-and-my-soul/

La représentation théâtrale s’inscrit, au Théâtre du Soleil,  dans un diptyque, elle sera accompagnée de la projection d’un film documentaire.  « Ce projet qui ne parle pas de la guerre mais de quelque chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus universel, rien de moins que de la moitié de l’humanité. Ce projet parle de la lutte parmi les luttes, celle des femmes. Celle de la moitié de l’humanité » dit Ariane Mnouchkine, figure-phare et directrice du Théâtre du Soleil.

Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, 75012. Paris, les 11, 12, 18 et 19 octobre 2025, le samedi à 15h et à 19h30,  le dimanche à 13h30 – tél. : +33 1 43 74 87 63 – site : www.theatre-du-soleil.fr,

Brigitte Rémer le 26 septembre 2025

 معاً  / Ensemble – La langue arabe au Festival d’Avignon 2025

La 79ème édition du Festival d’Avignon a mis à l’honneur la langue arabe. Ensemble, معاً est sa devise. De nombreux débats ont été proposés dans ce cadre, au Cloître Saint-Louis, quartier général du Festival, notamment autour du Café des idées et en collaboration avec l’Agence nationale de la recherche. Nous en rapportons quelques traces.

Nabil Wakim, journaliste et réalisateur

Comment j’ai perdu ma langue (1), avec Nabil Wakim, en partenariat avec l’Institut du Monde Arabe. Journaliste et réalisateur du film Mauvaise langue, né à Beyrouth, il a quatre ans quand sa famille s’installe en France et parle de sa honte d’abord de la langue arabe, ensuite de la honte ne pas parler sa langue maternelle. Il se souvient des comptines de sa grand-mère maternelle et des questions de l’autre grand-mère : « pourquoi tu ne parles pas ta langue ? » La langue est polymorphe. Il n’y a pas une mais des langues arabes, chaque pays a la sienne et l’arabe littéral ne se parle pas. Par ailleurs il existe beaucoup de fantasmes et de nombreux amalgames autour de la langue arabe, autour du fondamentalisme et du terrorisme, de la religion et des dérives communautaires. La langue est une histoire intime et politique, dit Nabil Wakim.

Et il invite différentes personnes à apporter leurs témoignages. Ainsi Mariam, d’origine marocaine, à qui on parte arabe à la maison et qui répond en français mais qui se fait traiter de « fausse arabe » par les copines, ou Hasna qui parle du complexe de sa mère en France et du sien dans la petite ville marocaine d’où elle est issue et où elle se sent étrangère. Parmi les langues de l’immigration, turque, tamoul, serbo-croate et autres, l’arabe est la moins bien transmise, 3% seulement de lycées la proposent et certaines académies n’ont aucune proposition, les professeurs sont vacataires et 0,2% seulement des élèves l’apprennent. Les parents préfèrent diriger leurs enfants vers des cursus considérés comme plus utiles. Dans le public, le constat est le même : « on a tout fait pour nous détourner de nos langues maternelles » ou encore « je ne comprenais pas ce que disait ma mère. » L’arabe serait la langue de l’échec et le mot honte est revenu souvent. Alors, dans la quête de son identité et derrière cette fracture de la langue, comment se réapproprier sa culture d’origine ?

The Resistance Tour : comment les organisations culturelles publiques font-elles face à la montée des extrêmes ? (2) La discussion débute par une sorte d’état des lieux au niveau de l’Europe compte tenu de la montée des extrêmes droites dans un certain nombre de pays comme en Slovaquie et en Hongrie, en Serbie où le directeur du Festival international de théâtre de Belgrade/BITEF vient d’être remercié. La Déclaration de Bratislava a demandé un changement de la loi en termes de Culture et l’ouverture de l’espace. Tiago Rodrigues, metteur en scène et directeur du Festival, évoque les menaces face à la démocratie et à l’idée de service public et remet la démocratisation de la culture au centre. « La liberté est nécessaire pour que le débat existe, insiste-t-il, pour la diversité des combats, des stratégies et des projections dans l’avenir » dit-il.

Ahmer El Attar, auteur et metteur en scène égyptien

Ahmed El Attar, acteur, auteur et metteur en scène s’est formé entre l’Égypte et la France. Il dénonce l’occupation israélienne en même temps que le positionnement à l’extrême droite du Hamas et replace la Palestine dans son contexte historique. Pour lui, le geste artistique est en soi un acte de résistance, de même que toute tentative ou acte d’indépendance, dans un pays de gouvernance autoritaire où il faut apprendre à contourner la censure et à désamorcer les mécanismes d’autocensure. Il parle du festival qu’il a créé et dirige au Caire, D-Caf, plateforme internationale pour le jeune théâtre dont la 13ème édition se déroulera à l’automne prochain. Il tente, par la diversification de ses actions, de donner de l’espoir, des moyens et des outils aux jeunes créateurs de son pays, afin qu’ils créent des liens entre eux et cessent d’avoir envie de partir. En Égypte, plus de 60% de la population a moins de 22 ans rappelle-t-il. Il travaille sur la transmission et les résidences d’artistes, complémentairement aux textes qu’il écrit et met en scène. Pour lui Le geste artistique parle et doit rester humble, et il faut rassembler toujours plus de courage pour continuer à créer.

Après la modératrice, Ahmed El Attar, Hortense Archambault, Milo Rau, Argyro Chioti, Tiago Rodrigues

Argyro Chioti, auteure, metteuse en scène et directrice du Théâtre national de Grèce, à Athènes, parle des coupes sévères qu’ont subi les théâtres depuis la crise financière des années 2011/2012 et la montée de l’extrême-droite, rappelant le conservatisme lié notamment à la religion et à la société. En Grèce, dit-elle, « on ne touche pas à certains sujets et les polémiques se mettent sous le tapis. » Au regard de ces difficultés le théâtre privé s’est développé mais son ambition est de faire de l’argent et les esthétiques sont plus que discutables et souvent frappées d’homogénéité. Tous ces sujets questionnent sa pratique, à la recherche de façons de résister.

Hortense Archambault, directrice de la Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis / MC93 de Bobigny, anciennement codirectrice du Festival d’Avignon, avec Vincent Baudriller, dénonce la fragilisation du système des politiques publiques en France, et donne pour preuve la réforme de l’audiovisuel en cours et l’attaque en règle de certains lieux, qui au demeurant tentent de résister. Elle invite à fédérer les forces vives pour contrer l’extrême droite qui adore la simplification. Sa sphère d’intervention, le 93 est un poste d’observation de premier ordre. Pour elle la question du lien est une priorité car les discours de propagande parfois nous aveuglent.

Milo Rau, dramaturge et metteur en scène, directeur artistique du Wiener Festwochen à Vienne fait référence à L’Esthétique de la résistance, de Peter Weiss. Pour lui « la résistance n’a pas de forme, c’est la forme. Assez critique par rapport à l’Union Européenne il suggère de faire remonter les problèmes et d’ouvrir les débats. Il propose de préserver l’espace complexe de la dialectique et de défendre une rhétorique complexe, une poétique de la résistance. La solidarité entre institutions culturelles semble vitale et l’union, face à une extrême-droite qui se renforce, une priorité. Il faut une certaine radicalité pour créer. Tous les participants à la table ronde remarquent que quand la résistance s’organise, elle devient puissante et permet de dialoguer avec les élus locaux, de lutter contre la censure, de défendre des gestes artistiques forts, de construire des solidarités.

Conversation avec Leïla Slimani, (3) écrivaine, en partenariat avec La Nouvelle Revue Française, (Olivia Gesbert, rédactrice en chef) suivie d’un échange avec le public. « Je ne parle pas la langue arabe et cela aussi c’est le produit d’une histoire » annonce Leila Slimani. Elle parle de la complexité par la multiplicité des langues arabes : langue littérale la littéraire, langue du Coran, langue de chaque pays concerné, langues vernaculaires comme l’amazigh. Elle a fait ses études à l’école française de Rabat et vient de publier le dernier opus de sa trilogie sur le Maroc, J’emporterai le feu, après les deux premiers, Le Pays des autres et Regardez-nous danser. Chanson douce, son second roman, publié en 2016 et qui a remporté cette année-là le Prix Goncourt l’a fait connaître. Elle évoque la publication de son récit autobiographique, Le Parfum des fleurs la nuit, en 2021, où elle parle d’un lourd traumatisme familial quand son père a perdu un temps son statut, dans un imbroglio politico-financier, avant d’être blanchi quelques années plus tard, de manière posthume. Elle avait ouvert en parallèle une réflexion sur la création et l’écriture, et a signé en 2023 un essai, Sexe et Mensonge.

Leïla Slimani, écrivaine (à gauche) et Olivia Gesbert

De parents francophiles et francophones Leila Slimani fait un pont sur ses différents parcours et ses interrogations, elle se qualifie « d’analphabète bilingue. » Elle témoigne avec beaucoup de simplicité de son rapport à la langue arabe, à sa famille et reconnaît que les langues arabes se brouillent, que le littéral n’est pas parlé et que l’arabe dialectal est un mélange. Elle constate la dévalorisation de la langue arabe au profit du français et de l’anglais même si la Francophonie dans laquelle elle est engagée ne peut être forte que s’il existe d’autres langues à côté. La langue arabe est une langue de France, l’écrivaine note qu’elle reste taboue et aurait besoin d’être désidéologisée. Elle parle de frontières factices, d’un monde commun, d’un terreau commun dans lequel on vit, et cite Edouard Glissant disant : « le pouvoir de la littérature et de la poésie entraîne le changement » et Kateb Yacine, « Le français est un butin de guerre. » Elle évoque la langue arabe de la littérature à travers la Trilogie de l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature en 1988 – Impasse des deux palais, Le Palais du désir et Le Jardin du passé, parle de la notion d’illusion et des choses qu’on a tendance à embellir en écriture. Pour elle, le temps est comme un allié, car pour écrire la distance lui est nécessaire, l’écriture immédiate ne lui convient pas, et elle insiste sur la nécessité du dialogue intergénérationnel et de la transmission intra-familiale. Pour Leila Slimani les cultures se pollinisent et il nous faut défendre ce qui est joyeux, une même communauté. Et Mahmoud Darwich n’est jamais bien loin : « Notre histoire est la leur. N’était la différence de l’oiseau dans les étendards, les peuples auraient uni les chemins de leur idée. Notre fin est notre commencement. Notre commencement notre fin. Et la terre se transmet comme la langue… » Un texte inédit de Leila Slimani, Assaut contre la frontière, traitant de son rapport à la langue arabe, sera lu dans le cadre des programmes Fictions de France Culture au Musée Calvet.

Après le modérateur, Jack Lang et Tiago Rodrigues

Une langue arabe ? Des langues arabes ? Des origines à la pluralité (4) avec Jack Lang, président de l’Institut du Monde Arabe. – Tiago Rodrigues, metteur en scène et directeur du Festival d’Avignon – Nisrine al-Zahre, directrice du Centre de Langue et Civilisation Arabes à l’IMA – Pierre Larcher, linguiste, professeur à l’Université Aix-Marseille – Jean-Baptiste Brenet, philosophe,, professeur à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne – Ibrahim Akel, enseignant au Département d’études orientales, Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Tiago Rodrigues introduit la séquence. En mettant à l’honneur les langues au Festival d’Avignon, et cette année la langue arabe, il propose un autre regard sur le monde, au-delà des frontières et des nationalités. Les langues sont pour lui porteuses d’Histoire, de mémoire et d’avenir et il reprend, dans la chronologie du Festival, l’ouverture aux autres pays voulue par Vilar et ses successeurs et rappelle quelques grands noms de créateurs venus présenter leurs travaux, comme Béjart, Lavelli, Godard, Kantor. Aujourd’hui, tout en refusant l’instrumentalisation de la langue, il reconnaît que la langue arabe s’est imposée, sur fond de massacres et de crimes de guerre à Gaza.

De droite à gauche : Nisrine al-Zahre, le modérateur, Jean-Baptiste Brenet, Pierre Larcher, Ibrahim Akel

Jack Lang, président de l’Institut du Monde Arabe, milite pour le plurilinguisme. « La langue arabe est une chance pour la France » dit-il, tout en reconnaissant qu’on devrait développer l’offre d’apprentissage dès le CP, en tant qu’ancien ministre de l’Éducation Nationale il le sait d’autant. De même on la trouve peu dans les collèges, les lycées et les universités alors, dit-il qu’il y a un réel désir de langue arabe. Il parle d’excommunication, de racisme, de bêtise et d’ignorance dans la manière dont on s’est détourné de la langue arabe. D’une grande richesse sémantique, c’est la 5ème langue parlée dans le monde et l’une des plus anciennes. Elle fait partie de notre histoire et on lui doit beaucoup notamment pour les sciences, l’algèbre et les chiffres, mais aussi comme « pont entre le monde antique et le monde occidental. »

Nisrine al-Zahre, directrice du Centre de Langue et Civilisation Arabes à l’IMA parle de la migration et de la répartition des langues arabes au Moyen-Orient et de la poésie pré-islamique, proche de l’araméen et de l’hébreu, deuxième support de la langue arabe après le Coran. Elle parle de la sanctuarisation et standardisation de la langue (sans la vocalisation des voyelles), de la nécessité de stabiliser l’orthographe, des variétés nationales et dialectales.

Jack Lang et Tiago Rodrigues

Pierre Larcher, linguiste, professeur à l’Université Aix-Marseille, auteur de Le Cédrat, La Jument et La Goule, parle de trois poèmes préislamiques sur lesquels il s’est penché – datant d’avant le Coran et représentant des milliers de vers écrits par une centaine de poètes et poétesses. Il évoque le diwan/recueil exhaustif de l’œuvre d’un poète, les makalakat/anthologies, du passage de l’oral à l’écrit, de la rime, des codex et épigraphes. Il évoque Al-Kitab, le livre mère de la grammaire arabe, de Sībawayh et évoque les persans arabisés comme premiers grammairiens.

Jean-Baptiste Brenet, philosophe, spécialiste de philosophie arabe et latine, professeur à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne où il enseigne l’histoire de la philosophie arabe médiévale ou classique s’intéresse principalement à Averroès (Ibn Rushd, 1126/1198) et la philosophie andalouse. Il a publié en 2024 : Le dehors dedans. Averroès en peinture. Il définit la philosophie arabe comme une pensée écrite en arabe et qui relève de la pensée grecque. En 529 il note que la dernière école philosophique grecque fermait, que le savoir disparaissait du monde grec et passe dans le monde arabe.

Ibrahim Akel, enseignant au Département d’études orientales, Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle parle de ses travaux sur les textes fondamentaux de la culture orientale : Mille et une Nuits, issu de la tradition orale, dont le texte d’origine indienne fut transmis à la Perse ; ainsi que de Kalila et Demna, une fable animalière à la vision assez tragique sur la condition humaine, dont le but  était d’éduquer princes et gouverneurs.

Proche-Orient, les conditions de la paix (5), débat organisé par la Licra/Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, avec Ofer Bronchtein, président et co-fondateur du Forum international pour la paix, Eva Illouz, sociologue, Alain Blum membre du Bureau exécutif, Abraham Bengio, président de la Commission Culture à la Licra. Ofer Bronchtein annonce la couleur : cela fait trente ans que Netanyahou – Premier ministre d’Israël de 1996 à 1999, de 2009 à 2021 et à nouveau à partir de 2022 – a kidnappé le peuple d’Israël et qu’il s’agit de s’opposer à sa coalition d’extrême-droite. Il parle de la faillite morale de l’État hébreu et du démantèlement de la démocratie. Il fait lecture de la lettre adressée par Mahmoud Abbass, président de l’État de Palestine au Premier ministre d’Arabie Saoudite, Mohammed Ben Salmane, revendiquant le droit de la Palestine à la souveraineté, dit l’urgence de reconnaître les deux peuples et de créer un nouveau narratif. Il refait le film de l’Histoire, rappelant que cela fait près d’un siècle que les deux peuples vivent sur la même terre et que de facto la population palestinienne est incluse dans l’État d’Israël.

Eva Illouz était pressentie pour recevoir le Prix Israël et le ministre de l’Éducation d’Israël a mis son veto. La sociologue avait en effet recueilli plus de cent-vingt signatures sur un document montrant les exactions des soldats israéliens à l’égard des Palestiniens. Le problème de la haine, réciproque, est pour les intervenants un des problèmes centraux. Amos Gitaî, réalisateur et metteur en scène, confirme depuis la salle, la toxicité de Netanyahou. Pour lui un consensus semble acquis quant à la nécessité et à l’urgence de reconnaître l’État de Palestine. Les échanges se sont poursuivis, les intervenants convenant de la destruction aveugle de la vie à Gaza – qui ne fait que continuer – mais n’ont pas énoncé le mot de génocide. La fin du débat, qui s’est aussi prolongé en coulisses, a révélé une certaine animosité et agressivité, certains dans l’auditoire demandant des comptes quant à l’oubli de nommer les choses par leur nom, à savoir le génocide en cours à Gaza.

Elias Sanbar et Dominique Sanbar

Conversation avec Elias Sanbar (6) historien, poète, essayiste et traducteur, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco et Olivia Gesbert, rédactrice en chef de la Nouvelle Revue Française. Né en 1947 à Haïfa – en Palestine mandataire, actuel Etat d’Israël – Elias Sanbar était le traducteur du grand poète Mahmoud Darwich / محمود درويش, disparu en 2008. Il ouvre la séance sur sa parole : « L’exil a été généreux » disait-il, et Elias Sanbar se reconnaît dans cette parole. Il donne pour référence Edward Wadie Saïd / إدوارد وديع سعيد, universitaire, théoricien littéraire et critique palestino-américain qui, en 1998, faisait le récit de ses années de formation : « Je suis né à Jérusalem et j’y ai passé la plupart de mes années d’écolier, ainsi qu’en Égypte, avant mais surtout après 1948, quand tous les membres de ma famille sont devenus des réfugiés… » La langue maternelle on ne vous l’apprend pas, poursuit-il. sa famille avait une grande fierté de la langue arabe.

Elias Sanbar dit être retourné en Palestine pour la première fois en 1984 voir sa maison natale. Il est retourné à la frontière pour refaire à l’envers le parcours qu’avait fait sa mère en le portant, avec le besoin de le reprendre pour l’effacer. Et il se souvient de son père lui disant : « Ouvre-toi à tout ce qui t’entoure là où tu seras. » Et s’il parle de transmission à sa famille il dit simplement « ils se sont emparés du sujet. » En 1981 il a participé à la fondation de la Revue d’études palestiniennes, écrit de nombreux articles et ouvrages, dont en 2010 le Dictionnaire amoureux de la Palestine. Dominique, son épouse, a lu le texte qu’un Indien avait énoncé à Seattle en 1999 lors de la seconde réunion ministérielle de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) – qui fut un échec retentissant : « Des gravats de notre terre nous verrons notre terre, laissez donc un sursis à la terre. Il y a des morts dans nos champs qui éclairent la nuit des papillons… » Et pour conclure avec la langue, Elias Sanbar dit se reconnaitre deux premières langues : « Je suis devenu Français par la langue, et j’ai une histoire amoureuse avec la langue arabe » comme il se reconnaît aussi deux lunes, « l’une dans le ciel, l’autre dans l’eau qui marche. »

Le choix du Festival d’Avignon et de son directeur, Tiago Rodrigues s’était porté pour cette 79ème édition sur la langue arabe, en soi ce fut déjà une superbe idée et qui collait à l’affligeante actualité de la guerre à Gaza. On peut regretter l’absence de textes dramatiques qui se sont trouvés réduits à leur plus simple expression – j’en vois deux, Chapitre 4 du Syrien Wael Kadour (cf. Ubiquité-Cultures du 27 juillet 2025) et Yes Daddy, des Palestiniens Bashar Murkus et Khulood Basel (cf. Ubiquité-Cultures du 29 juillet 2025). En revanche on a pu apprécier de nombreux gestes chorégraphiques forts venant de différents pays de la Méditerranée et du Moyen-Orient – rapportés dans nos différents articles du mois de juillet 2025 – et des débats de très haute qualité tels que nous en rapportons une partie ci-dessus, et qui donnent du grain à moudre. En cela, la 79ème édition fut réussie, autour du concept proposé, معاً Ensemble !

Brigitte Rémer, le 31 juillet 2025

Débats, au Cloître Saint-Louis, Festival d’Avignon, dans le cadre du Café des idées et en partenariat – (1) Dimanche 6 juillet à 11h30, Comment j’ai perdu ma langue, avec Nabil Wakim, journaliste, en partenariat avec l’Institut du Monde Arabe – (2) Mardi 8 juillet, à 10h, The Resistance Tour : comment les organisations culturelles publiques font-elles face à la montée des extrêmes ? avec Hortense Archambault, directrice de la Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis / MC93 de Bobigny – Ahmed El Attar, auteur, metteur en scène et directeur du Festival D-Caf (Le Caire) – Argyro Chioti, autrice, metteuse en scène et directrice du Théâtre national de Grèce (Athènes) – Milo Rau dramaturge et metteur en scène de La Lettre, directeur artistique du Wiener Festwochen (Vienne) – en partenariat avec le Wiener Festwochen – (3) Mercredi 9 juillet à 10h, Conversation avec Leïla Slimani, écrivaine, et Olivia Gesbert, rédactrice en chef de la Nouvelle Revue Française – en partenariat avec La NRF – (4) Dimanche 13 juillet à 11h30, Une langue arabe ? Des langues arabes ? Des origines à la pluralité, avec Jack Lang, président de l’Institut du Monde Arabe – Tiago Rodrigues, metteur en scène et directeur du Festival d’Avignon – Nisrine al-Zahre, directrice du Centre de Langue et Civilisation Arabes à l’IMA – Pierre Larcher, linguiste, professeur à l’Université d’Aix-Marseille Jean-Baptiste Brenet, philosophe, spécialiste de philosophie arabe et latine, professeur à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne – Ibrahim Akel, enseignant, Département d’études orientales, Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle – en partenariat avec l’Institut du Monde Arabe et l’Agence Française du Développement/AFD – (5) Mardi 15 juillet à 12h, Proche-Orient, les conditions de la paix, débat organisé par la Licra/Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, avec Ofer Bronchtein, président et co-fondateur du Forum international pour la paix – Eva Illouz, sociologue – Alain Blum membre du Bureau exécutif – Abraham Bengio, président de la Commission Culture – (6) Mercredi 16 juillet à 10h30, Conversation avec Elias Sanbar, historien, poète et traducteur, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco et Olivia Gesbert, rédactrice en chef de la Nouvelle Revue Française, en partenariat avec La NRF – crédit photo © Brigitte Rémer.

Intimidades Com A Terra / Intimité avec la Terre

Conception, écriture et interprétation Joana Craveiro, composition musicale et interprétation Francisco Madureira – écriture du prologue et interprétation Estêvão Antunes, Tânia Guerreiro. Spectacle du Teatro Do Vestido (Portugal) – au Théâtre de la Ville Sarah-Bernhardt / Les Œillets, dans le cadre de Chantiers d’Europe.

© Carlos Fernandes

On descend au centre de la terre dans ce lieu intimiste des Œillets pour partager un moment et des idées autour de l’altérité. Anthropologue de formation, Joana Craveiro entourée d’un musicien et de deux complices dessine un parcours initiatique à partir du concept d’étranges étrangers – selon Prévert le poète, dans sa vaste énumération – autrement appelés indigènes en anthropologie. Elle regarde certaines communautés dans leur rapport à leur environnement et nous prend à témoin.

Un long préambule introduit le sujet, public assis sur le sol et comme faisant cercle autour des conteurs. Estêvão Antunes et Tânia Guerreiro sont en eux-mêmes magiques dans leur manière de nous prendre par la main pour nous emmener au cœur de la Guinée portugaise – actuelle Guinée Bissau – et de faire l’inventaire de leurs lectures dont ils donnent certains extraits, parfois en langue portugaise habilement surtitrée : des bribes de textes du livre de référence, Argonauts of Western Pacific de Bronislaw Malinowski, paru en 1922, œuvre fondatrice de l’ethnologie qui étudie un peuple vivant sur l’archipel des Trobriands, au Nord-Est de la Nouvelle-Guinée ; de Tristes tropiques publié en 1955 dans lequel Claude Lévi-Strauss mêle ses souvenirs de voyage et ses méditations philosophiques et qui travaille entre autres sur la civilisation et l’exotisme tout en déclarant «  Je hais les voyages et les explorateurs » ; de Marc Ferro qui a réfléchi autour du colonialisme et de l’intégrisme, et qui défendait l’autonomie des historiens.

On est dans la bibliothèque de Babel de ces deux raconteurs, pleine de références, livres, films, interviews, carnets de terrain et journaux, photos et récits, herbiers, entre un musée d’histoire naturelle par la série de crânes miniatures entreposés et un amphithéâtre de dissection par la précision de leurs gestes. L’espace du spectacle ressemble à un cabinet de curiosités.

Le spectateur est ensuite invité à s’installer dans une autre salle et à s’asseoir cette fois sur un siège, face aux acteurs et autour d’eux, dans la même proximité. L’espace scénique est en longueur un tapis blanc posé au sol, des lumières qui créent des ruptures crues en bleu, rouge, jaune ou vert. Le musicien (Francisco Madureira), accompagne la pluie à la guitare et Joana Craveiro l’actrice-anthropologue, très habile de son corps, poursuit la narration en français et construit la scénographie. Elle sort de petites plantes et des soucis de son sac qu’elle dépose selon un tracé précis, répand de la terre noire distribuée dans des poches posées au sol, qu’elle vide de manière ritualisée, terra preta, fertile, dessinant, dit-elle, un jardin de guérison.

On nous parle de l’eau et de chaque moment à ne pas perdre, du hasard et de la chance. La pluie croise le tonnerre et le chant. L’actrice se met à virevolter et se transforme en chamane dans une danse du foulard, chargée et élégante, plus tard une danse savante à l’éventail. Elle évoque les rites funéraires Yanomami, cet important groupe ethnique du Brésil vivant à la frontière avec le Venezuela, sur lequel le talentueux photographe brésilien Sebastião Salgado a rapporté des images.

© Pedro Pina

D’autres références suivent, comme celle de Eduardo Góes Neves qui a dirigé le Projet Amazonie centrale, de Philippe Descola avec ses recherches de terrain en Amazonie équatorienne, de David Cohen figure de  l’anthropologie historique, de Jean Rouch, documentariste spécialiste des Dogons et de l’anthropologie visuelle, de Lévi-Strauss à nouveau sur Les Peuples primitifs dans son constat pessimiste, « à la surface de la terre il n’y a plus rien à découvrir, c’est triste ! » Le désert d’Atacama au Chili devenu poubelle est une tragédie où le monde industriel déverse sans scrupule vieux vêtements et carcasses de voitures.

Le spectacle est nomade nous sommes ensuite invités par l’actrice à nous déplacer pour chercher de petits cailloux et nous nous retrouvons dans le grand hall du Théâtre de la Ville autour d’un olivier et d’une valise pleine de trésors que l’actrice commente au fur et à mesure. Les références chevauchent alors le présent avec la terre de Palestine, le peuple de Palestine, le poème de Palestine, le pain de Palestine fait avec huit olives et de la terre, et elle fait passer un plateau de ce pain invitant le spectateur à le goûter, geste hautement symbolique.

© Carlos Fernandes

De retour dans ce petit lieu des Œillets, Joana Craveiro raconte l’histoire de la tortue, née des eaux du déluge et du vautour, de l’amour des pierres et des mousses et des noms que nous donnons aux pierres, du partage des rêves autour du feu chez les Yanomami, de la route PR 230 qui coupe l’Amazonie en deux, des cicatrices de la forêt, des traités qu’on avait fait signer aux Indiens qui ne savaient pas lire, du livre d’Eduardo Galeano, Mémoire du feu, déclarant : «Je suis un écrivain qui souhaite contribuer au sauvetage de la mémoire volée à l’Amérique entière, mais plus particulièrement à l’Amérique latine, cette terre méprisée que je porte en moi. » Elle évoque Les Lances du crépuscule : relations jivaros, Haute-Amazonie de l’anthropologue Philippe Descola et du Parc national de Manú, au Pérou, refuge de la diversité, du poème comme arme de combat. Elle porte à son visage un petit masque, avec subtilité, et chuchote un texte sur les rites de passage et rituels de mort au Mexique, accompagnée des chuchotements de la guitare. Rien de démonstratif ni de pédagogique, juste une hypersensibilité à l’écologie, à la destruction de l’environnement, à la bêtise. La musique monte, elle s’allonge au sol et se colle à la terre, « c’est ma mère » dit-elle sobrement, nommant cette terre-mère sur laquelle nous vivons ou tentons de survivre.

Le spectacle de Joana Craveiro et son équipe, Teatro Do Vestido – théâtre qu’elle a créé en 2001 à Lisbonne – est un moment de grâce et d’intelligence qui réconforte, sans aucune surenchère dans l’utilisation des références, toutes essentielles. Le langage du théâtre est bien présent dans cette représentation de l’ailleurs et de l’autre, avec subtilité, dans une parfaite maitrise et professionnalisme : l’imaginaire, la construction dramaturgique, le corps, la musique, la scénographie et la lumière. On pense aux meilleures heures du Festival de Nancy des temps jadis dont la vocation était la découverte d’autres mondes culturels, artistiques, esthétiques et de pensée. Joana Craveiro est de ceux-là, dans Intimidades Com A Terra / Intimité avec la Terre elle fait découvrir ou redécouvrir au scalpel des mondes aujourd’hui pillés par le tourisme dans la banalité des voyages et l’illusion de l’ailleurs, avec respect et sensibilité. La démarche est juste et salutaire, d’autant en ces temps de réchauffement climatique, d’épuisement des ressources vitales et de destruction de la planète, d’autant en ces temps prolongés de confiscation de territoires, dans la parole de ce poète gazaoui : « Je ne quitterai Gaza que pour monter au ciel. »

Brigitte Rémer, le 27 juin 2025

Conception, écriture et interprétation Joana Craveiro – composition musicale et interprétation Francisco Madureira – écriture du prologue et interprétation Estêvão Antunes, Tânia Guerreiro – scénographie Carla Martínez – costumes Tânia Guerreiro – lumières Leocádia Silva. Production Teatro do Vestido – coproduction Mairie d’Óbidos, Teatro Municipal de Vila Real, Tea- tro Viriato – avec le soutien de FX RoadLights. Le Teatro do Vestido est financé par la République portugaise – ministère de la Culture | DGARTES.

Présenté les 23 et 24 juin au Théâtre de la Ville Sarah-Bernhardt / Les Œillets, dans le cadre de Chantiers d’Europe, 2 place du Châtelet. 75001. Paris – site : theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77 – site de la Compagnie http://www.fabulamundi.eu/en/joana-craveiro/

Histoires croisées Gae Aulenti, Ada Louise Huxtable, Phyllis Lambert

Exposition sur l’architecture et la ville – commissaire Léa-Catherine Szacka, commissaire associée Catherine Bédard – exposition au Centre culturel canadien à Paris, jusqu’au 17 mai 2025 – Derniers jours.

© Centre Culturel Canadien

Une exposition remarquable sur trois femmes nées dans les années 1920 et qui ont marqué le domaine de l’architecture va bientôt refermer ses portes. Le Centre Culturel Canadien à Paris, propose une vision de leurs parcours et croisent leurs regards.

Deux d’entre elles sont architectes, Gae Aulenti (1927/2012) et Phyllis Lambert, née en 1927, et qui, à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans est toujours active. La troisième, Ada Louise Huxtable (1921-2013), est critique en architecture. Ces trois pionnières comptent parmi les figures les plus influentes de l’architecture et du design de l’après-guerre, elles ont su s’imposer dans un métier d’hommes.

On connaît Gae Aulenti, architecte et designer, pour avoir transformé la Gare d’Orsay en musée du XIXème siècle et de l’Impressionnisme. De nombreux dessins sont ici montrés sur les étapes du projet. Née en Italie et formée au Politecnico de Milan, elle a eu pour objectif de transformer les bâtiments historiques en musées, tout en respectant leur histoire. Elle en garde la structure et réinterprète le patrimoine urbain. Ainsi le Palazzo Grassi à Venise et le Musée d’Art de Catalogne, à Barcelone. Sa polyvalence et son talent lui permettent aussi de concevoir du mobilier et des luminaires. La lampe Pipistrello, qu’elle conçoit en 1965, est devenue un objet phare du design industriel. Sa sensibilité politique est tournée vers la gauche, elle donne du sens à son travail architectural par ses engagements culturels et sociaux.

Née à Montréal dans une famille fortunée, Phillys Lambert fait des études en Histoire de l’Art au Vassar College, dans l’État de New-York, avant de s’installer comme artiste à Paris où elle reste quelques années. De retour au Canada, elle seconde son père pour la construction du Seagram Building, et choisit Mies Van der Rohe, pionnier du modernisme, comme architecte. Elle s’engage alors dans des études d’architecture et se passionne pour ce qu’elle fait. C’est une militante qui se lance dans la défense de Montréal, pour que l’identité et la mémoire de la ville, construite dans une pierre grise très spécifique et venant des carrières de calcaire alentour, ne s’effacent pas. Elle fonde Sauvons Montréal et Heritage Montréal pour préserver les bâtiments historiques de la ville et signe la conception et la réalisation du très important Centre canadien d’Architecture, à Montréal, en 1973.

© Centre Culturel Canadien

Née à New-York, Ada Louise Huxtable devient la première critique d’architecture et travaille pour le New-York Times. Son style, connu et reconnu, sensibilise le public aux enjeux architecturaux et urbains. Elle a ainsi vivement réagi à la destruction de la Pennsylvania Station à New-York en 1963, une gare monumentale ornée de colonnades construite en 1910 et qui s’inspirait des thermes de Caracalla à Rome. Elle n’a cessé d’attirer l’attention sur l’importance du patrimoine en termes d’identité de la ville et comme porteur d’Histoire. Par la force de sa plume, elle a su convaincre et a sans doute permis d’éviter pas mal de destructions.

Au cœur d’un bel espace lumineux, éclairé par un puits de lumière, au sous-sol du bâtiment – une ancienne cour, couverte et donnant sur le ciel – sont posées au sol des panneaux et palissades recouverts de documents photographiques, articles et magazines. On pourrait être sur une sorte de chantier organisé. Chaque créatrice a son espace et l’on peut voir leurs réalisations, c’est très bien documenté. Des enregistrements d’interviews accompagnent le visiteur. Au centre, une pièce dérobée, sorte de mastaba où se croisent les lignes du temps et de la vie des trois artistes, chronologies mêlées. Signée du studio Pitis e Associati, de Milan, la scénographie permet une lecture fluide, libre et vivante des trois femmes et de leurs œuvres. Au premier étage, la section réservée aux bâtiments en pierre grise de Montréal, avant d’arriver devant un mur d’images qui témoignent, interviews filmés où elles s’expriment sur le sens de qu’elles cherchent et réalisent.

© Centre Culturel Canadien

Léa-Catherine Szacka commissaire invitée et historienne de l’architecture, et Catherine Bédard, commissaire associée et directrice adjointe du Centre culturel canadien ont réalisé un remarquable travail d’archéologie à travers différents pays d’une part pour rassembler les documents, d’autre part pour croiser les destins et trajectoires de ces trois visionnaires de l’architecture, d’abord influencées par les grands maîtres du modernisme – Franck Lloyd Wright, Le Corbisuer, Mies Van Rohe, Gropius créateur du Bauhaus et Rogers. Leur évolution est remarquable, elles n’ont pas craint ensuite de les remettre en question et de se passionner pour les défis sociaux, urbains et esthétiques de leur époque.

Histoires croisées. Gae Aulenti, Ada Louise Huxtable, Phyllis Lambert, sur l’architecture et la ville est encore visible quelques jours et jusqu’au 17 mai 2025, courez-y !

Brigitte Rémer, le 2 mai 2025

Commissaire d’exposition Léa-Catherine Szacka – commissaire associée Catherine Bédard – scénographie du studio Pitis e Associati, Milan – Un livre, publié en bilingue aux éditions Skira, accompagne l’exposition (144 pages, 50 illustrations). Visuels : (1) © Phyllis Lambert, Espace en négatif, New York City – 1968 (tirage chromogénique) – (2) New-York Times, le journal dans lequel Ada Louise Huxtable devient la première critique en architecture. (3) – © Aulenti-Gae-Museo-d_Orsay-Prospettiva-1980-86-©AGA-1261×1024.

Au Centre Culturel Canadien 130, rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008. Paris – tél. : 01 44 43 21 90 – métro Saint Philippe-du-Roule ou Miromesnil – site : www. canada-culture.org – Ouvert du lundi au vendredi de 10h à 18h

La dernière guerre ?  Palestine 7 octobre 2023 – 2 avril 2024

Texte d’Elias Sanbar, édité en avril 2024 par Tracts Gallimard n° 56.

Elias Sanbar, écrivain et ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, reprend les événements du 7 octobre 2023 qui font à nouveau basculer le monde et dont la source remonte à 1948 : « Je veux parler de la Nakba de 1948, quand ma mère me porta vers un exil que mes parents pensaient de courte durée. C’était un matin d’avril 1948. J’avais quatorze mois… »

Autant dire que l’auteur connaît l’exil et qu’il a su mener un parcours emblématique autour de la réflexion et de l’analyse liées au déchirement de ce Moyen-Orient où il n’a jamais pu vivre et où il défend depuis toujours la voix de la Palestine, son pays. « Si les Israéliens sont habités par la peur d’une disparition possible, les Palestiniens vivent quant à eux une disparition réelle, celle d’un déni d’existence définitif. »

Avant 1948 *

Elias Sanbar donne dès le départ sa lecture : « La naissance d’Israël n’était-elle pas la réponse adéquate au mal absolu que fut le nazisme ? Partant de cette réponse d’un droit de présence solitaire, exclusif sur la Palestine, il devint impensable pour la majorité écrasante des Israéliens d’accepter le fait que la naissance de leur État eût pu naître d’une injustice commise à l’égard d’un autre peuple… » Statut particulier lié aux souffrances ayant présidé à la naissance de l’État d’Israël, soutien à ce jeune État par de nombreuses nations, laxisme mondial quant aux terres dérobées. L’objectif israélien constate-t-il est de parachever la Nakba de 1948, comme le suggérait Ben Gourion – Premier ministre du pays de 1948 à 1954 puis de 1955 à 1963, l’un des fondateurs de l’État d’Israël – dans deux lettres adressées à son fils, Amos, en juillet et octobre 1937, lettres citées par Elias Sanbar : « Si je suis un adepte enthousiaste de la création d’un État Juif maintenant, même s’il faut pour cela accepter le partage de la terre, c’est parce que je suis convaincu qu’un État juif partiel n’est pas une fin mais un début… »

Et, de guerre en guerre, la situation s’est comme entérinée, selon le bon vouloir de ceux qui depuis 48 colonisent et de plus belle, au vu et au su de tous. Elias Sanbar met en lumière l’intention de Netanyahou et de son cabinet de guerre, au-delà de la contrattaque à Gaza, de viser et de vouloir récupérer Cisjordanie, Jérusalem-Est et réfugiés de 1948, en bref d’en finir avec tous les Palestiniens, d’où son mot d’ordre ressemblant à un ordre de mission : « Cette guerre est la dernière d’Israël, le dernière… » mot dont s’empare Elias Sanbar pour le transformer en question et en faire le titre de sa réflexion : La dernière guerre ?

1947 / Projet ONU *

 « Cette dernière guerre débute du côté israélien le 9 octobre, au lendemain d’un crime de guerre commis le 7 par le Hamas. » Personne n’imaginait « que des occupés fussent capables d’une telle prouesse technique et guerrière » à l’égard du pays le mieux protégé du monde, Israël, qui n’a rien vu venir et dont 250 otages ont été emmenés à Gaza.  « Un nouveau foyer de guerre s’est allumé au Proche-Orient après le massacre commis par le Hamas le 7 octobre 2023 suivi par les bombardements meurtriers d’Israël sur Gaza, territoire que l’auteur qualifie de prison à ciel ouvert. « Ces carnages, accompagnés de persécutions en Cisjordanie et de déclarations annexionnistes, ont réveillé la question palestinienne endormie » écrit Edgar Morin.

Elias Sanbar dénonce l’approximation d’un rapport de l’ONU au sujet de la violence sexuelle sur les otages israéliens, les hypothèses et fantasmes israéliens face à l’organisation des attaquants, le Hamas, les deux poids deux mesures des Occidentaux, la fausse naïveté de Netanyahou dans sa « déception de n’avoir pas été informé de l’opération » et l’embourbement qu’il recherche pour sauver sa peau. Vérité ou ruse ?

1967  – Guerre des Six Jours *

La réplique d’Israël conduit à des milliers de morts dont de nombreuses femmes et enfants, à l’anéantissement des structures de soin et des services de secours à tel point que le mot de génocide s’inscrit sur les tablettes des journalistes et que l’Afrique du Sud, s’inscrivant comme défenseur du droit, saisit la Cour internationale de Justice de La Haye le 29 décembre 2023. La Haye édite des mesures conservatoires donnant obligation à Israël d’assurer la sûreté et la sécurité des Palestiniens dans la bande de Gaza, mais n’appelle pas à un cessez-le-feu. La Cour est ensuite saisie par cinquante-deux États membres de l’ONU « pour avis consultatif sur la légalité de l’occupation en 1967 par Israël des territoires palestiniens. » La majorité des plaidoiries demande le retrait « immédiat, inconditionnel et unilatéral » d’Israël des territoires conquis en 1967. Israël ne répond à aucun ordre de la Cour internationale de Justice, l’ONU s’érode et sa crédibilité avec.

Elias Sanbar développe aussi le rôle de l’UNRWA, Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient, une agence de l’ONU exclusivement dédiée aux réfugiés palestiniens à laquelle 6,5 millions de Palestiniens sont inscrits. Et l’auteur donne d’autres chiffres, notamment sur les habitants de Gaza dont 75% des 2,2 millions d’habitants ont statut de réfugiés palestiniens.

L’espoir de créer deux États s’est éloigné, voire effacé dans les hauts et les bas des tergiversations mondiales. On y croyait encore en 1991 lors de la Conférence internationale de paix de Madrid qui avait été précédée d’une session du Conseil national Palestinien, autrement dit du Parlement en exil, trois ans plus tôt, à Alger, en la présence de Yasser Arafat. Trente-trois ans après, aucune paix n’a vu le jour, et encore moins un État palestinien, note Elias Sanbar qui liste toute une série de questions, dont la question vitale : « Existe-t-il un moyen de tirer profit du désastre en marche pour trouver l’amorce d’une sortie par le haut de l’interminable conflit ? »

Situation aujourd’hui *

Malgré le sentiment d’impuissance qui domine, alors que « la guerre qui culmine aujourd’hui à Gaza est aussi une guerre contre la Palestine, toute la Palestine » l’auteur esquisse une série de possibles pour y réussir, sous réserve que « les puissances amies d’Israël quitte à cabrer dans son propre intérêt leur protégé, trouvent l’audace qui leur a tant manqué d’imposer une paix jusque-là réputée inatteignable. » Les puissances amies d’Israël, États-Unis en tête.

Elias Sanbar ferme son propos en ajoutant : « Sans mots, je me tiens devant la conclusion impossible de ce texte. » Il donne la parole à celui dont il fut l’ami et le traducteur, le poète Mahmoud Darwich, qui écrivait en 1992 dans Le Dernier discours de l’Homme rouge : « Laissez donc un sursis à la terre. Qu’elle dise la vérité. Quant à vous, quant à nous. Quant à nous quant à vous… Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts. »

Brigitte Rémer, le 1er août 2024

La dernière guerre ?  Palestine 7 octobre 2023 – 2 avril 2024 – Texte de Elias Sanbar, édité par Tracts Gallimard n° 56 – (3,90 euros).

*Les cartes ont été publiées le 11 décembre 2023 par L’Humanité. « Israël-Palestine : 4 cartes pour comprendre 75 ans de tragédie. »

Reformuler

© Le CentQuatre

Carte blanche Alice Diop, au CentQuatre-Paris, dans le cadre du Festival d’Automne.

Menu chargé au CentQuatre, qui a confié pendant trois jours les clés de la maison à Alice Diop. Écrivaine et réalisatrice de documentaires de création depuis plus d’une quinzaine d’années, l’artiste a souvent été primée. Son dernier film documentaire, sorte de polyptyque sociologique et politique intitulé Nous l’a notamment été à la Berlinade 2021 dans la section Encounters et son premier long métrage de fiction, Saint Omer, a obtenu le Lion d’Argent et le Lion d’Or du futur à la Mostra de Venise 2022, ainsi que le César du meilleur premier film et celui du scénario original, en 2023.

Au point de départ, saisie par une photographie de Zanele Muholi représentant une femme noire qui se scrute dans un miroir, Alice Diop pose des mots sur son propre cheminement intime et politique. Cette Carte blanche s’articule autour de ses questionnements existentiels et artistiques en tant que femme et en tant que femme noire française, à savoir ce va-et-vient entre ses identités. Ce temps de réflexion s’est construit par étapes, commente Alice Diop dans le dossier de presse : d’une part il s’est appuyé sur la traversée de l’Afrique qu’a fait Michel Leiris aux côtés de l’ethnologue Marcel Griaule pendant presque deux ans, Dakar-Djibouti et que Leiris relate dans L’Afrique fantôme, son œuvre emblématique ; d’autre part dans la mise en chantier de l’écriture d’une pièce de théâtre qui n’a pas encore abouti. La maturation d’un projet reste souvent pour Alice Diop, longue et complexe, ajoute-t-elle : « J’emprunte très souvent des détours avant d’arriver à le faire. »

© Le CentQuatre

Quand le Festival d’Automne lui propose une Carte blanche, Alice Diop fait le point de ses urgences et de ses envies, et décide de se confronter aux récits d’autres femmes noires, faisant le constat de l’héritage de la violence issue de la colonisation, des rapport complexes à la sexualité, l’amour, la maternité, de la réalité de la vie. C’est une assemblée de femmes qu’elle convoque autour de leur singularité et de leur créativité.

La proposition fut riche : les journées ont débuté par une lecture d’extraits de textes intitulée Page blanche, faite par Seynabou Sonko, Guslagie Malanda, Kiyémis, Diaty Diallo et Alice Diop, suivie d’une conversation entre Alice Diop et Miriam Bridenne, directrice adjointe de la librairie Albertine à New York, qui promeut la littérature française aux États-Unis, la vitalité et la diversité des littératures contemporaines. Au fil des trois jours de programmation se sont croisés de nombreux imaginaires et pratiques artistiques : entre autres les univers de Casey, rappeuse qui cisèle les mots et l’espace, de son corps face à Lisette Lombé, slameuse aux multiples pratiques poétiques, scéniques, plastiques, pédagogiques et militantes, au cours d’un spoken word/littéralement mot parlé. Bintou Dembélé a dansé Rite de passage/ solo II, sur le thème du marronnage – la fuite des esclaves africains loin des maîtres qui les maintenaient en captivité. L’écrivaine Hélène Frappat présentait une installation visuelle et sonore : Est-ce que je peux pleurer pour toi ? à partir de photos retrouvées de Verena Paravel, anthropologue et cinéaste.

© Le CentQuatre

Plusieurs concerts furent proposés dont un de Mélissa Laveaux, un autre de Maré Mananga, intitulé La performance d’automne et un du collectif de free jazz, Irreversible Entanglements, musiciens de Philadelphie, New York et Washington DC, qui ont donné le meilleur de leurs compositions. Un court métrage a été projeté, Conspiracy de Simone Leigh et Madeleine Hunt-Ehrlich, montrant les figurines en argile, ces centaines de petites servantes embarquées comme des suppliantes, signées de la sculptrice Simone Leigh dans sa recherche de la beauté et qui, au final, brûle au bord de l’eau en temps réel l’une de ses figures majeures une sculpture femme à taille humaine, revêtue d’un pagne. Un second court métrage, signé Sarah Maldoror, inspiré de la pièce d’Aimé Césaire, Et les chiens se taisaient, était programmé.

© Le CentQuatre

La lecture d’un court texte en prose intitulé Le voyage de la Vénus noire, issu de l’épilogue du recueil de poésies Voyage of the Sable Venus and Other Poems de Robin Coste Lewis – Prix Pulitzer – lecture faite par Kayije Kagame et mise en espace par Alice Diop fut un magnifique moment de partage autour d’une relecture radicale de l’histoire de l’art : une femme sillonne la nuit, en rêve, les musées du monde. Elle part à la recherche des corps fragmentés de toutes ces femmes noires qui peuplent la marge des tableaux depuis la Renaissance. Elle les invite à voyager à travers le temps, sur un vaisseau qui a pour capitaine la Vénus noire. Le texte commence avec la représentation d’Olympia le tableau d’Édouard Manet, au scandale retentissant, puis à une interrogation sur le pied d’une jeune femme noire, taillé dans une table : pourquoi ? toutes les postures de la sculpture et de la peinture « grouillant des arts décoratifs de femmes noires », la référence au tableau de Botticelli, La Naissance de Vénus au XVème siècle et la réflexion autour de L’Origine du monde de Gustave Courbet.

La manière dont on nomme les images, les codes, textuel et visuel, les tableaux sans signature, anonymes, pour femmes anonymes, la puissance rédemptrice du silence, les vierges noires à l’enfant vues sur tous les continents, de la Palestine au Vietnam, de la Pologne au Mexique, l’esclave en fuite en quête d’un refuge et dont le corps est brisé, sont autant de métaphores et d’énonciations données. « J’étais le corps brisé qui n’allait ni débarquer ni revenir. »

La traversée proposée par Alice Diop à travers sa Carte blanche intitulée Reformuler, terrain de réflexion s’il en est, a permis la rencontre, la confrontation entre sensibilités artistique et culturelle venant d’horizons différents. Son esprit d’expérimentation participe d’une mise en commun pour penser un monde où chacune a droit de cité, chacune sait s’autodéterminer et se réinventer. « J’ai l’impression qu’au-delà de ma propre histoire, c’est une chose si partagée par nombre de femmes noires que ces questions en deviennent politiques » a conclu Alice Diop au cours de ce temps fort proposé au CentQuatre, une initiative sensible et attentive.

Brigitte Rémer, le 30 décembre 2023

Du ven. 10 au dim. 12 novembre 2023, au CentQuatre-Paris, 5 Rue Curial, 75019 Paris – métro : Riquet, Crimée – tél. : 01 53 35 50 00 – site : www.104.fr et Festival d’Automne : www. festival-automne.com – tél. : 01 53 45 17 17

Carte blanche Alice Diop, production Festival d’Automne à Paris en coréalisation avec le CentQuatre-Paris. Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès.

Jean Genet et la Palestine

Colloque dans le cadre du cycle Ce que la Palestine apporte au monde, le 18 novembre 2023, à l’Institut du Monde Arabe – avec le concours de l’IMEC/Institut des Mémoires de l’édition contemporaine, directeur littéraire Albert Dichy.

Jean Genet © MNAMCP, Marc Trivier / Nabil Boutros.

C’est un premier colloque international portant sur la relation singulière qu’a nouée Jean Genet (1910-1986) avec le peuple palestinien. L’échange, s’est inscrit au cours d’une journée de réflexion proposée dans le cadre du cycle Ce que la Palestine apporte au monde, comme prolongement à l’exposition éponyme – dont nous avons rendu compte dans ubiquité-cultures.fr, par un article du 30 juin 2023. Elle interroge avec acuité les différents sens que contient l’expression être chez soi, à partir de la parole d’un écrivain au parcours chaotique, sans famille ni patrie, qui aimait à se présenter comme vagabond, se sentant proche, par son errance, des Palestiniens, L’autre point commun rapprochant Genet du peuple palestinien est le rapport à la mort, une mort toujours proche.

Universitaires, écrivains, historiens, artistes, témoins et proches de Genet participaient à l’événement. Ils ont évoqué l’étonnant parcours biographique d’un auteur qui a passé du temps dans les camps palestiniens au Liban, et le témoignage bouleversant qu’il en a donné au lendemain des massacres de Sabra et Chatila en janvier 1983. Dans son œuvre ultime, Un captif amoureux paru au lendemain de sa mort, il échange ses derniers souvenirs de Palestine, sublimant sa colère et ciselant les mots. « L’impassibilté de la langue… » dit Samuel Beckett parlant de Quatre heures à Chatila.

La journée s’est ouverte par un mot d’accueil de Jack Lang, Président de l’Institut du Monde Arabe et de Leila Shahid, ancienne déléguée générale de l’Autorité palestinienne en France et ambassadrice de la Palestine auprès de l’Union européenne, qui fut une amie proche de Jean Genet. « Je ne me suis jamais cru Palestinien, cependant j’étais chez moi » écrit Jean Genêt dans l’une de ses notes inédites figurant dans Les Valises de Jean Genêt au cœur de l’exposition Ce que la Palestine apporte au monde.

La première séquence de la journée – intitulée Politique du témoin – s’est déroulée en trois temps, sous la modération d’Albert Dichy (1): Elias Sanbar, historien et écrivain, ancien ambassadeur de la Palestine à l’Unesco et rédacteur en chef de la Revue d’études palestiniennes, commissaire général de l’exposition Ce que la Palestine apporte au monde, a présenté sa réflexion autour de Jean Genet en un pays hors-les-murs ; Sandra Barrère (2), chercheuse associée à l’équipe Plurielles de l’Université Bordeaux-Montaigne, a pris la parole sur le thème Jean Genet à Chatila, un témoin particulier ; Manuel Carcassonne (3), directeur général des Éditions Stock, journaliste, critique et écrivain s’est exprimé sur le thème Jean Genet : l’ultime retour Cendres et renaissance.

Leila Shahid et Albert Dichy – © brigitte rémer

La seconde séquence de la journée, modérée par Sandra Barrère sous le titre Entre fiction et Histoire, a permis la projection de deux brefs extraits de Morts pour la Palestine, film inédit du réalisateur syrien Mamoun Al-Bunni tourné en 1974. Jean Genet avait accompagné la création du film, qui comprend une de ses interventions, un fait suffisamment rare. Le film est présenté par Marguerite Vappereau, maître de conférence en études cinématographiques à l’université Bordeaux-Montaigne, auteure d’une thèse sur Jean Genet et le cinéma. Elle rapporte les mots d’Edward Saïd : « L’engagement de Genet échappe aux clichés. L’orientalisme est mis en pièces ». Dans cette seconde séquence, Patrice Bougon, président de la Société des amis et lecteurs de Jean Genet, ancien maitre de conférences à l’université japonaise d’Iwate et professeur contractuel à Paris-Denis Diderot a évoqué Jean Genet et les Palestiniens : amitié et écriture de l’histoire et transmis de nombreuses références. C’est sous l’angle de l’écrivain qu’il présente Genet, évoque Jacques Derrida et Michel de Certeau, pour parler de l’amitié de Genet avec les Palestiniens d’une part, mettant en relief son écriture de l’Histoire et son engagement d’autre part, invitant à s’interroger sur le sens des mots. Le Captif amoureux débute par « La page qui fut d’abord blanche… »  Genet est autodidacte mais fut un immense lecteur et c’est en comparant qu’il définit son rapport au monde et à l’Histoire. Il fut soldat à Damas à l’âge de dix-neuf ans, et livre quelques traces de cette période dans Le Captif amoureux. Sur Sabra et Chatila, il présente aussi des données historiques vérifiées par ses amis  et problématise. Poète quand il écrit pour le théâtre ainsi que dans ses récits, il fait des digressions qui déplacent le sens, Edward Saïd citant Adorno reprend : « Écrire devient un lieu pour vivre, pour qui n’a plus de patrie. »

© Brigitte Rémer

Elias Sanbar a ensuite pris la parole autour de deux thèmes, celui de la trahison à travers le regard de Genet sur Freud – dont il ne gardait que L’Homme Moïse, son dernier texte, parlant des religions monothéistes – car pour Genet, le psychanalyste avait trahi sa tribu, d’où son regard sur lui. Le second thème évoqué par l’historien et écrivain, ancien ambassadeur de la Palestine à l’Unesco, est celui de la solitude : pour lui, Genet est l’homme le plus solitaire qu’il ait jamais rencontré. Il était à la fois ce cavalier seul et quelqu’un de totalement impliqué là où il était, avec un fort sentiment d’affectivité. Il en rapporte pour exemple ce café où il se plaisait à aller à Paris, La Closerie des Lilas, située à deux pas de la clinique où il était né, racontant ainsi quelque chose de sa propre histoire, dans une sorte de dévoilement. Sa mère l’avait en effet abandonné à l’âge de sept mois, au dépôt de l’avenue Denfert Rochereau, abandon qui a nourri toute son œuvre. Mairéad Hanrahan (4), professeure de littérature française à University College London, a parlé de Un captif amoureux, une écriture de mousse et de lichen posant la question récurrente : À quoi sert la littérature ? et constatant qu’on en avait encore plus besoin dans les moments de tragédie. En évoquant Le Captif amoureux, texte très ouvragé, elle évoque une structure désordonnée et une grande préoccupation éthique, une vision personnelle et subjective, derrière le côté historique très présent. Elle y voit un arrière-plan composé d’arbres et de souvenirs et considère l’ouvrage comme une lettre d’amour aux Palestiniens. Elle y parle de l’eau comme source de la révolte, de la texture de l’écriture, de fissurations à l’intérieur du texte, de révolte cosmique, de chaînes de significations. Et elle conclut avec Le Journal du voleur et l’évocation du lichen, appelant le nom de Genet, comme un végétal et comme matrice fictionnelle et poétique.

© Brigitte Rémer

Au cours de la troisième séquence, modérée par Mairéad Hanrahan, Melina Balcázar (5), maîtresse de conférence à El Colegio de Mexico, a évoqué De la joie : Jean Genet en Palestine, faisant référence à la notion de mal qu’on trouve dans l’œuvre de l’écrivain, plutôt qu’à celle de la joie et de l’amour. Pour elle, nulle œuvre n’est aussi vraie que celle de Genet, sa signature étant de disparaître en même temps que d’être partout et de laisser traces. C’est dans l’écriture qu’il trouve une sorte de jubilation, comme ce fut le cas avec Les Paravents, tout en disant : « Je voudrais être presque mort tellement c’est difficile. » Et face à la mort il parle en stoïcien d’une délivrance proche. Albert Dichy, directeur littéraire de l’IMEC, a ouvert son propos sur le thème : Comment traverser la frontière, et retracé le parcours de Genet dans sa relation avec le monde arabe. À l’âge de treize ans il fut placé dans le centre de Montevrain comme apprenti-typographe, s’intéressa au cinéma égyptien dans son rapport au romanesque puis alla en Syrie à l’âge de vingt ans, pour l’armée. Il mourut au Maroc où il repose, tourné vers La Mecque. Albert Dichy parle du Captif amoureux comme d’un livre autobiographique ou d’un récit de voyage en Orient, d’un voyage à l’intérieur d’une fiction. « Le texte s’ouvre en se retirant » dit-il et il fait référence à Edward Saïd et à Pierre Loti, évoque l’image du couple mère-fils que Genet n’a pas connue, à travers l’image de la Pietà dans l’église de son enfance, dans le Morvan. Il pose la question de la domination culturelle, parle du rapport à l’image à travers Chateaubriand pour qui le paysage prime et Pierre Loti pour qui, à l’inverse « il n’y a rien à voir. » Il définit le captif comme celui qui regarde, ceux qui regardent étant en principe à l’abri des regards, alors que chez Genet c’est tout le contraire : il est vu, jugé et reconnu. Il évoque le narrateur et le reflet de soi dans l’oeil de l’autre, parle des tâtonnements quant à l’écriture du Captif amoureux pour lequel Genet a traversé trois étapes et conçu trois versions : dans la première, il restait proche de l’orientalisme, réorganisant l’ordre des paragraphes, notamment celui prévu initialement pour l’ouverture du livre qu’on retrouve à la page treize ; dans le second, il mettait sur le devant de la scène la supériorité de la femme palestinienne dans un renversement protocolaire et dessinait, par le rire, un Orient à l’envers ; dans le troisième, il posait une réflexion sur l’écriture. « La réalité se trouve entre les signes, dans les blancs de la page » note Albert Dichy qui remarque que la loi et l’ordre sont bien présents dans l’écriture de Genet, à l’inverse de son art de l’irrespect. Dans la discussion qui a suivi, Leila Shahid a témoigné qu’à la fin de sa vie, au moment où il écrit le Captif amoureux, Genet révèle une certaine humilité face à la vie.

Une table ronde a fermé cette riche journée autour de Jean Genet et la Palestine, au cours de laquelle quatre intervenants ont échangé sur la place de Genet aujourd’hui. Autour de Leila Shahid, René de Ceccatty, romancier, essayiste, dramaturge et traducteur, spécialiste aussi de Pier Paolo Pasolini, Alberto Moravia et Elsa Morante ; Hadrien Laroche, écrivain et diplomate, actuellement attaché d’action et de coopération culturelle à Toronto (6) ; Kadhim Jihad, poète, traducteur de Un captif amoureux en arabe, professeur au département d’études arabes à l’Inalco. Leila Shahid a parlé du destin cosmique de Genet et noté l’aspect prémonitoire des textes de Genet tant dans Quatre heures à Chatila que dans un Captif amoureux, dans la stratégie d’annihilation des camps de Sabra et Chatila, aujourd’hui de Gaza – nous sommes quarante et un jours après le 7 octobre 2023 – « Genet n’a jamais été autant présent qu’aujourd’hui, pourtant les milieux littéraires avaient été très critiques par rapport à son engagement » ajoute Leila Shahid. Elias Sanbar revient sur la Nakba, la Catastrophe, qui entre 1947 et 1948 avait chassé 800 000 Palestiniens de leurs terres dans le contexte de la création d’Israël, le 14 mai 1948, et du partage de la Palestine avec force destructions, pillages et massacres. « Ils se débarrassent de l’humiliation à gommer la honte » dit-il, montrant qu’avant le 7 octobre, toutes discussions s’étaient suspendues, classant l’affaire, Israël bravant tous les interdits et poursuivant sans relâche sa colonisation.

© Brigitte Rémer

Les discussions sont remontées à la source de l’attirance de Genet pour les Palestiniens, liée aux chants spirituels de la chorale de l’église du Morvan dans laquelle, enfant, Genet chantait, de la présence de Palestiniens en Égypte, de son admiration pour leur modernité, de son engagement auprès des émigrés, avec Foucault et Sartre, de sa vie de reclus, de son côté tendre et émotif qui ont alimenté son désir d’écrire. Hadrien Laroche s’est exprimé sur Genet et la politique, qui appelle l’enfance et ses humiliations, plus tard une maison palestinienne dans laquelle il se projette comme étant le fils – substitut d’un vrai fils, parti au combat. Kadhim Jihad, traducteur de Un Captif amoureux parle de la prose narrative de Genet et de l’intraduisible, parfois. Pour lui la page est un poème en soi, avec des phrases longues, comme à tiroir, il parle d’un haut langage où se côtoient la langue du XVIème siècle, le parigot et l’argot. Il évoque sa position de marginalisé spontanément attiré par les marginalisés, qui, toute sa vie, a cherché un accueil. René de Ceccatty a évoqué la rencontre qui ne s’est jamais faite entre Pasolini et Genet, dans une proximité-rivalité vraisemblables, et de la mauvaise image que nourrissaient l’un envers l’autre Moravia et Genet, de sensibilités politiques différentes.

La projection d’un bref extrait sur l’écriture de Jean Genet, entretien avec Antoine Bourseiller tourné en 1981 (7)  a été proposée et Genet dit : « J’ai été heureux dans la colonie, cette morale féodale dans les bagnes d’enfants. J’ai perdu une fraîcheur quand j’ai été payé. L’insécurité m’a donné la fraîcheur… J’ai su dès l’âge de 14/15 ans que je ne pourrai être que vagabond ou voleur. C’est à quinze ans que j’ai commencé à écrire.» Écrire c’est quand on est chassé du domaine de la parole donnée entend-on dans le commentaire du film. Des lectures d’extraits de textes de Jean Genet ont été faites par Farida Rahouadj – comédienne française d’origine algérienne qui tient le rôle de Warda dans Les Paravents, présentés au Théâtre national de Bretagne en octobre dernier dans une mise en scène d’Arthur Nauzyciel, programmés à l’Odéon-Théâtre de l’Europe en mai 2024 : un Abécédaire Jean Genet à partir des citations affichées dans La Valise de Genet, au cœur de l’exposition Ce que la Palestine apporte au monde avec entre autres les mots : vagabond, écrire, langue, Panthères noires, semblable, rêver, imposture etc. – un extrait de Quatre heures à Chatila, parlant de la beauté, « impalpable, innommable, sensuelle et si forte qu’elle veut gommer tout érotisme… » Reste à écrire un grand opéra sur la Palestine, conclut Elias Sanbar, pour que les chants palestiniens et les chœurs d’enfants résonnent d’une colline à l’autre.

 Brigitte Rémer le 27 décembre 2023

Visuel : Marc Trivier, Portrait de Jean Genet, 1985, Rabat. Don de l’artiste, collection du Musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine. © MNAMCP, Marc Trivier/Nabil Boutros.

1/ – Albert Dichy, commissaire de l’exposition Les Valises de Jean Genet à l’IMA a coédité le Théâtre complet de Jean Genet dans la Pléiade (Gallimard).  2/ – Sandra Barrère : Une histoire tue : le massacre de Sabra et Chatila dans l’art et la littérature (Garnier). 3/ – Manuel Carcassonne est l’auteur du Retournement (Grasset) et prépare un ouvrage sur l’année 1982 au Liban, Jean Genet, la Palestine, le monde. (4) – Mairéad Hanrahan, Genet’s Genres of Politics (Legenda) et Lire Jean Genet, une poétique de la différence (Presses universitaires de Lyon et Montréal). 5/ – Melina Balcázar : Travailler pour les morts. Politiques de la mémoire dans l’œuvre de Genet (Presses Sorbonne nouvelle).  6/ – Hadrien Laroche, Le Dernier Genet (…), publié aux éditions du Seuil. 7/ – Film Jean Genet, entretien avec Antoine Bourseiller tourné en 1981, paru dans la collection Témoins Écrire  – Voir aussi : https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/ce-que-la-palestine-apporte-au-monde/

Les États Généraux des Musiques du Monde

Organisés par Zone Franche, Réseau des musiques du monde auquel adhèrent environ deux cents groupes, les États Généraux se sont tenus les 19 et 20 septembre 2023, au Théâtre de l’Alliance Française, à Paris.

Franchement ! Parlons-en ! tel est le sous-titre de ces rencontres. Et, en ce moment il y a de quoi en parler, juste après l’injonction du ministère des Affaires Étrangères et Européennes concernant la suspension des visas pour trois pays de l’Afrique de l’Ouest, le Mali, le Niger et le Burkina-Faso. En jeu, la libre circulation des artistes, donc la suspension de projets en cours, une photographie des tensions géopolitiques actuelles sur lesquelles la ministre des Affaires Étrangères et Européennes a jeté de l’huile sur le feu.

L’objectif des États Généraux, dont la dernière édition remonte à 2013, est de tracer les lignes d’interventions et de solidarités entre les musiciens de différents pays et la diversité des projets, dans un but de fédérer les idées, énergies, réflexions et outils de travail, jusqu’en 2026. Dans le climat actuel autant dire qu’il y a du pain sur la planche.

La première table ronde parle justement de « La coopération culturelle (française, européenne, internationale) : entre appui et échanges réels avec les acteurs locaux, ou bien softpower et uniformisation culturelle, artistique et économique. » Le directeur du Festival Vivre Ensemble, de Tombouctou, au Mali, Salaha Maiga, n’ayant pu obtenir son visa pour rejoindre la France et les États Généraux, s’est enregistré en vidéo, nous avons pu le voir et l’entendre, autrement. Le constat qu’il fait est sévère, et ce constat sera le même au long des deux jours de ces rencontres. Il évoque un monde qui se ferme de plus en plus, entrainant l’isolement des artistes qui ne se situeraient pas dans l’exigence de l’ordre mondial. Il constate que si les talents sont partout, ces talents sont isolés. Dans un monde globalisé, la diversification des propositions s’inscrit forcément à l’échelle de la planète et devrait prendre en compte la diversité culturelle, pour que les coopérations agissent. Et s’il reconnaît qu’au fil des années écoulées il y a bien eu l’invention de leviers et d’outils de développement économique et artistique, il pose la question : comment parvenir à exercer librement son art à travers le monde entier, et par quels moyens ?

Cette première intervention résume les thèmes qui seront repris au cours de ces États Généraux. La première table ronde – modérée par Michaël Spanu, chercheur et consultant spécialisé dans les industries culturelles et créatives, a permis des interventions riches et diversifiées : Charles Houdart, de l’Agence Française de Développement a parlé de l’intégration récente à l’AFD du secteur Musiques au sein de la coopération culturelle, confortant le fait que la culture est un lien social et un facteur de cohésion. Gaëlle Massicot, responsable du Pôle Musique et Spectacle vivant à L’Institut Français a rappelé que la coopération et le dialogue des cultures constituaient l’ADN de l’Institut, et que sa mission était d’accompagner les acteurs culturels dans leurs projets internationaux. Agnès Saal, responsable de la mission Expertise Culturelle Internationale du ministère de la Culture a évoqué ce point de jonction entre la demande culturelle internationale et l’offre d’expertise, dans la définition avec le partenaire d’un projet qui lui appartient, face aux clés professionnelles qui peuvent lui être proposées. Alexandre Navarro, secrétaire général à la Commission nationale française pour l’Unesco a rappelé les deux points essentiels des objectifs Unesco, à savoir la Paix et l’Éducation, et le cahier des charges de la Commission Française : être l’interface pour la mise en œuvre des projets intervenant dans ce cadre. Il a rappelé la Convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles et convenu que la réponse culturelle, face aux conflits du Sahel, était bien insuffisante. Marc Ambrogiani, directeur artistique du Festival Nuits Métis a mentionné la quarantaine de projets internationaux portée par sa structure et la diversité des collaborations établies, en Algérie, Guinée Conakry, Mauritanie, Maroc et dans divers pays de la Région. Sébastien Lagrave, directeur de l’association Africolor a parlé du travail de maillage accompli depuis plus d’une trentaine d’années avec les structures culturelles et artistiques du Mali et cette guerre informationnelle qui détricote localement la patiente  coopération développée avec passion, de part et d’autre.

Une autre table ronde modérée par Christine Merkel, experte en relations internationales pour les arts et les médias, avait pour thème : « Dynamique de décolonisation et retours des oeuvres : quid du patrimoine culturel immatériel et de la musique ? » Elle a exprimé la nécessité de bâtir des ponts vers une relation plus équitable et de définir une nouvelle éthique relationnelle entre pays et continents. Différentes personnalités se sont exprimées sur le sujet : Elgas, journaliste, écrivain et chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques a parlé de la précarité des artistes au Sénégal, pays sur lequel il a travaillé, convenant que sans le succès international il leur est impossible de vivre décemment, et citant en exergue nombre d’artistes et de groupes en difficulté. Alexandre Girard-Muscagorry, conservateur du patrimoine au musée de la Musique de la Cité de la musique à Paris, a rappelé que la collection non-européenne avait été développée en contexte colonial à compter de 1864, sans grand soin jusqu’à la création en 2008 de salles adaptées pour les présenter, et que l’instrument de musique était un bon butin de guerre. Amélie Salembier, manageuse d’artistes a parlé de l’expérience de plusieurs groupes d’artistes dont un groupe de musiciens kurdes venant de Syrie, et un groupe de musiciens touaregs partis du Mali et réfugiés en Algérie. Elle a évoqué les problèmes de fiscalité, l’absence d’organisme de type SACEM permettant la réversion de droits aux artistes et la possibilité de vivre de son travail.

Deux autres tables rondes étaient au programme, auxquelles nous n’avons pas assisté : « Quelle place pour les Musiques du Monde dans un monde multipolaire aux diverses tensions ? » et « Musiques et (im-)migrations : influences et confluences des migrations sur les syncrétismes musicaux, sociaux et culturels. » Enfin, compte tenu des directives touchant aux visas, émanant du ministère des Affaires Etrangères et Européennes, le désarroi s’était  invité et une conférence de presse s’est tenue en présence de Cécile Héraudeau présidente de Zone Franche et de Sébastien Laussel, directeur. Ils ont rappelé les conséquences de cette décision pour le milieu artistique, a fortiori musical et de la nécessité de maintenir les liens, envers et contre tout.

En guise de réponse à la Ministre, Zone Franche a élaboré un communiqué de presse qui a recueilli de nombreuses signatures dont les premiers mots sont : « Zone Franche et les 35 signataires du présent communiqué de presse demandent l’ouverture d’un espace de dialogue et de travail interministériel (ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, ministère de la Culture et ministère de l’Intérieur et des outre-mer) avec les représentants du secteur culturel pour penser les solutions, car elles existent, afin d’assurer la libre circulation des artistes et acteurs culturels maliens, nigériens et burkinabés… »  Restons aux aguets il y va de la liberté de création, le monde artistique est solidaire.

Brigitte Rémer, le 26 septembre 2023

Zone Franche, le Réseau des Musiques du Monde, 43 Boulevard de Clichy, 75009 Paris – tél. : +33 (0)9 70 93 02 50 – email : coordination@zonefranche.com – site : www.zonefranche.com et www.auxsons.com

Mali, Niger, Burkina-Faso

Communiqué de presse reçu du SYNDEAC/Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles, signé de l’ACDN/Association des centres dramatiques nationaux,  de l’ASN/Association des scènes nationales, de l’ACDN/Association des centres chorégraphiques nationaux,  le 13 septembre 2023.

Les adhérents du Syndeac, de l’ACCN, de l’A-CDCN, de l’ACDN et de l’ASN ont été nombreux ce matin à recevoir un message en provenance des DRAC/directions régionales des Affaires culturelles, rédigé sur instruction du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Ce message au ton comminatoire demande à nos adhérents de « suspendre, jusqu’à nouvel ordre, toute coopération avec les pays suivants : Mali, Niger, Burkina Faso. () Tous les projets de coopération qui sont menés par vos établissements ou vos services avec des institutions ou des ressortissants de ces trois pays doivent être suspendus, sans délai, et sans aucune exception. Tous les soutiens financiers doivent également être suspendus, y compris via des structures françaises, comme des associations par exemple. De la même manière, aucune invitation de tout ressortissant de ces pays ne doit être lancée. A compter de ce jour, la France ne délivre plus de visas pour les ressortissants de ces trois pays sans aucune exception, et ce jusqu’à nouvel ordre. »

Ce message est totalement inédit par sa forme et sa tonalité, et révélateur de ce que nous dénoncions déjà dans le travail collectif en faveur d’un plan sur la danse. Nous écrivions notamment devoir « veiller à ce que la construction d’une politique culturelle française à l’internationale, qu’il s’agisse de danse ou de tout autre art, soit revisitée à l’aune des artistes et de leurs démarches. Les logiques de rayonnement culturel au service d’enjeux diplomatiques aux antipodes des questions artistiques doivent être remises en cause et ce, jusqu’à nouvel ordre.»

Cette interdiction totale concernant trois pays traversés par des crises en effet très graves n’a évidemment aucun sens d’un point de vue artistique et constitue une erreur majeure d’un point de vue politique. C’est tout le contraire qu’il convient de faire. Cette politique de l’interdiction de la circulation des artistes et de leurs œuvres n’a jamais prévalu dans aucune autre crise internationale, des plus récentes avec la Russie, aux plus anciennes et durables, avec la Chine.

Le Syndeac demande la tenue d’une réunion immédiate avec le Secrétariat général du ministère de la culture pour que les arguments des professionnels soient écoutés et que la solidarité de la France à l’égard des artistes soit affirmée avec force. Il est urgent que le ministère de la culture renonce à cette approche strictement diplomatique et défende enfin une politique culturelle et artistique. Le Syndeac est par ailleurs au travail et formulera des propositions pour transformer cette approche d’ici la fin de l’année.

Senghor et les arts – Réinventer l’universel 

Roméo Muvekannin, « Hosties noires »  © Brigitte Rémer – (1)

Exposition au musée du Quai Branly-Jacques Chirac/Galerie Marc Ladreit de Lacharrière – commissaires : Mamadou Diouf, Sarah Ligner, Marc Vallet – Jusqu’au 19 novembre 2023

Grand écrivain et poète, premier Président élu de la République du Sénégal après l’Indépendance du pays le 20 août 1960 – mandat qu’il exercera pendant vingt ans avant de démissionner de ses fonctions – premier Africain élu à l’Académie Française, homme de réseau sachant cultiver le lien entre son pays et la France, défenseur de la Francophonie, Léopold Sédar Senghor est un grand humaniste.

Il débute son parcours intellectuel et politique dès les années 1930 en participant à des discussions internationales qui dénoncent le racisme, la colonisation, la ségrégation, et qui ambitionnent de faire « entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’histoire » comme l’écrit en 1956 un autre grand poète, le Martiniquais Aimé Césaire. Avec lui et avec son épouse, Suzanne Césaire, avec d’autres intellectuels dont les Martiniquaises Jane et Paulette Nardal et avec Léon-Gontran Damas, né à Cayenne, il devient pionnier de la Négritude – qu’il définit comme « la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture. » Senghor a incarné la voix de son Peuple et porté haut la Culture, mettant en place une politique culturelle d’envergure au Sénégal. Il plaide pour une civilisation de l’universel à partir du métissage culturel et de la lutte contre les replis identitaires et les impérialismes : « Il s’agit que tous ensemble – tous les continents, races et nations – nous construisions la Civilisation de l’Universel, où chaque civilisation différente apportera ses valeurs les plus créatrices parce que les plus complémentaires. » C’est ce parcours lié aux arts et à la culture, occupant une place centrale dans la pensée de Senghor, que montre l’exposition, sa politique et diplomatie culturelles qu’il initie au lendemain de l’indépendance et ses réalisations majeures dans le domaine des arts.

La notion d’art et de culture chez Senghor est synonyme d’échanges interculturels et de circulation des formes artistiques. Lui-même se reconnait comme quelqu’un de multiculturel : « Je songe à ces années de jeunesse, à cet âge de la division où je n’étais pas encore né, déchiré que j’étais dans ma conscience chrétienne et mon sang sérère. Mais étais-je sérère moi qui portait un nom malinké – et celui de ma mère était d’origine peule ? Maintenant je n’ai plus honte de ma diversité, je trouve ma joie et mon assurance à embrasser d’un regard catholique tous ces mondes complémentaires » écrit-il dans l’article L’Afrique s’interroge. Subir ou Choisir ? publié en 1950 dans la revue « Présence Africaine. » Il avait participé à Paris-la Sorbonne au premier Congrès des écrivains et artistes noirs, convoqué en septembre 1956 – dans un contexte de colonisation et de ségrégation raciale – à l’initiative d’Alioune Diop, fondateur en 1947 de la revue Présence Africaine. Pour la première fois, intellectuels, artistes et militants noirs de divers continents et de toutes obédiences politiques se rassemblaient. Ce rendez-vous sera suivi, trois ans plus tard, à Rome, d’une seconde édition.

Entretien avec Younousse Seye © Brigitte Rémer  – (2)

Pour démontrer la vitalité et l’excellence de la culture africaine et renforcer ces rendez-vous du donner et du recevoir, Senghor propose une première exposition d’art africain d’envergure internationale, à Dakar, intitulée Art nègre : Sources, Évolutions, Expansion, organisée en collaboration avec l’Unesco et la France, en avril 1966, au Musée dynamique de Dakar construit pour l’occasion. Cette même exposition sera présentée deux mois plus tard au Grand Palais, à Paris. Cinq cents œuvres issues de collections publiques et privées du monde entier y sont montrées, autour d’un grand colloque, de pièces de théâtre, concerts, spectacles de danse… attirant des milliers de spectateurs venus du monde entier. Pour faire connaître l’art africain au plan international. Pendant ses années à la Présidence, Senghor crée un Commissariat aux Expositions d’Art à l’Étranger et développe des partenariats dans un principe d’expositions croisées entre la France et le Sénégal, permettant d’augmenter le rayonnement culturel du Sénégal : ainsi les expositions de Marc Chagall, Pablo Picasso, Pierre Soulages, accueillies à Dakar en 1971 et 1972 et les Salons des artistes sénégalais au Musée dynamique de Dakar en 1973 et 1974, suivis de l’exposition L’Art sénégalais d’aujourd’hui au Grand Palais. À partir de 1973, Senghor entreprend de créer un vaste complexe culturel qui s’articulerait autour d’un musée conçu comme « l’une des plus importantes institutions muséographiques de l’ouest-africain. » Il en confie le projet architectural à Pedro Fez Vozquez, auteur du Musée national d’anthropologie de Mexico. Ce Musée des Civilisations Noires n’ira malheureusement pas jusqu’à son terme en raison de la démission de Senghor de la Présidence, en 1980. Dans le film Ghost Fair Trade réalisé par Laurence Bonvin et Cheikh Ndiaye, on voit Senghor rappeler ses ambitions culturelles pour le Sénégal depuis l’indépendance, et redire sa volonté de soutenir une architecture sénégalaise.

« Ghost Fair Trade » © Brigitte Rémer » – (3)

Plusieurs grands artistes illustrent l’œuvre poétique de Senghor, apportant un complément d’images, complément de rythme.  Le premier à illustrer ses poèmes, est le peintre et graveur français d’origine hongroise Émile Lahner. Il sera suivi de Marc Chagall, André Masson, Alfred Manessier, Hans Hartung, Pierre Soulages, Zao Wou-Ki, Maria Helena Vieira da Silva et Étienne Hojdu, dans le cadre de fructueux dialogues engagés avec Senghor-poète. Sont présentées dans l’exposition quelques pages des Lettres d’hivernage illustrées des lithographies originales de Marc Chagall, de Chants d’ombre, oeuvre ornée d’un dessin numéroté composé par André Masson et exécuté à la main, en empreinte, avec du sable du Sénégal, venu de Joal et M’Boro, réalisé par Bernard Duval. On y voit aussi des encres sur papier de Chérif Thiam et des références aux tableaux d’Amadou Seck, Théodore Diouf, Daouda Diouck et Amadou Sow, des esquisses de masques et statues avant sculpture de Iba N’Diaye, et ses Études de têtes de mouton et Tabaski, partie de sa recherche consacrée à la fête de Tabaski célébrée par les Musulmans à travers la prière et le sacrifice du mouton. Des entretiens vidéo avec des artistes – dont le peintre Viyé Diba, de la seconde génération de l’École de Dakar et avec Simon Njami, spécialiste de l’art contemporain et de la photographie en Afrique, critique d’art et commissaire de nombreuses expositions sur l’art africain – apportent documentation et réflexion.

Modou Niang, « L’Oiseau mystique »  © Brigitte Rémer (4)

Pendant sa Présidence, Léopold Sédar Senghor dédie plus d’un quart du budget de l’État à l’éducation, la formation, la culture et au soutien de la création contemporaine. Des institutions de formation, de création et de diffusion sont mises en place pour les arts plastiques et les arts vivants, dans des domaines aussi variés que la peinture, la tapisserie, le théâtre ou le cinéma. La Maison des Arts, créée à Dakar en 1958, et qui propose un enseignement en musique, danse, art dramatique et une section Arts Plastiques devient L’École des Arts après l’indépendance pour « puiser dans le passé et créer un art nouveau. » Senghor inaugure en juillet 1965 le Théâtre national Daniel Sorano co-financé par la France et le Sénégal, avec une salle de mille deux cents places. On voit dans l’exposition des dessins et maquettes de spectacles – dont Macbeth, mis en scène par Raymond Hermantier dans une scénographie d’Ibou Diouf. En décembre 1966 s’inaugure la Manufacture nationale de tapisserie de Thiès, située à soixante-dix kilomètres à l’est de Dakar, fruit d’échanges entre les lissiers des ateliers des Gobelins et de Beauvais et les tapissiers sénégalais. Des tapisseries comme Voy Bennël et La Semeuse d’étoiles de Papa Ibra Tall, ou encore L’oiseau mystique de Modou Niang tissée à Thiès, sont montrées dans l’exposition. On y voit les Études de têtes de mouton et Tabaski de Iba N’Diaye, partie de sa recherche consacrée à la fête de Tabaski célébrée par les Musulmans à travers la prière et le sacrifice du mouton. Senghor considérait les artistes de son pays comme des ambassadeurs, qu’ils soient acteurs, musiciens, plasticiens…  On le voit infatigable dans ce contact avec les artistes et la promotion de leurs œuvres. On le voit aussi dans sa construction de la diplomatie culturelle et les événements qu’il accompagne tout au long de sa Présidence, marquant de sa présence tous les moments d’échanges interculturels et internationaux.

Placée au haut sommet du musée du Quai Branly, dans la Galerie Marc Ladreit de Lacharrière, l’exposition Senghor et les arts. Réinventer l’universel est plus que salutaire actuellement, dans un contexte où les relations avec l’Afrique de l’Ouest se dégradent. Elle montre, en six séquences, la puissance de la volonté politique et à quel point les interactions entre pays dans le domaine des arts et de la culture peuvent être fructueuses, au-delà de l’inventaire du passé. L’exposition a été rendue possible grâce au don fait au musée du Quai Branly-Jacques Chirac en 2021 par Jean-Gérard Bosio, ancien conseiller diplomatique et culturel de Léopold Sédar Senghor, d’une partie de sa collection donnant l’accès à de nombreuses œuvres d’artistes de l’École de Dakar aux recueils illustrés des poèmes de Senghor – Lettres d’Hivernage, Chants d’ombre, Élégies majeures – des affiches d’expositions à de nombreux documents, photographies et articles de journaux rapportant les événements culturels de l’époque, à Dakar.

Dans Senghor et les arts – Réinventer l’universel, le Chef d’État et Poète est montré avec simplicité et clarté dans ce qui lui tenait à cœur et les idées qu’il défendait et qui ont parfois été vivement critiquées. L’exposition a une valeur pédagogique certaine, rappelant qu’il a définitivement marqué l’histoire intellectuelle, culturelle et politique du XXe siècle en affirmant le rôle de l’Afrique dans l’écriture de son histoire et dans son commentaire sur le monde.

Brigitte Rémer, le 3 août 2023

« Macbeth », décor Ibou Diouf © Brigitte Rémer  – (5)

Visuels – (1) : Roméo Muvekannin, Hosties noires, Bains d’élixirs et peinture acrylique sur toile libre, Galerie Cécile Fakhoury, Abidja, Dakar, Paris – (2) Entretien avec Younousse Seye, artiste plasticienne et actrice – vidéo, Musée du Quai Branly-Jacques Chirac/Entrecom 2023 – (3) : Ghost Fair Trade réalisé par Laurence Bonvin et Cheikh Ndiaye, vidéo couleurs 2022 – (4) : Modou Niang, L’Oiseau mystique, d’après une maquette des années 1970, tapisserie tissée aux manufactures sénégalaises des arts décoratifs de Thiès, collection du Mobilier national – (5) : Ibou Diouf, Macbeth de William Shakespeare, plan du dispositif scénique, Théâtre national Daniel Sorano, saison 1968/69, décors Ibou Diouf, encre sur papier, Bibliothèque nationale de France.

Commissaires : Mamadou Diouf, professeur d’études africaines et d’histoire aux départements des Études sur le Moyen Orient, de l’Asie du Sud et de l’Afrique (MESAAS) et d’Histoire de l’Université de Columbia, New- York (États-Unis) – Sarah Ligner, responsable des collections mondialisation historique et contemporaine, musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris – Sarah Frioux-Salgas, responsable des archives et de la documentation des collections à la médiathèque, musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris – scénographie Marc Vallet – Publication d’un catalogue édité par le Musée (29,90 euros).

Jusqu’au 19 novembre 2023, du mardi au dimanche de 10h30 à 19h, le jeudi de 10h30 à 22h. Fermé le lundi – Musée du Quai Branly-Jacques Chirac/Galerie Marc Ladreit de Lacharrière, 37 quai Branly, 75007. Paris – métro : ligne 9 /Alma-Marceau ou Iéna – ligne 8 : Ecole Militaire – ligne 6 : Bir Hakeim

60 ans des Prix de la critique pour le Théâtre, la Musique et la Danse

Artbribus, Mustapha Boutadjine

Anniversaire célébré à la Philharmonie de Paris le 19 juin 2023 et  remise des Prix aux lauréats de la saison 2022-2023.

Depuis 1963, ce Palmarès, fruit d’un vote par les critiques  professionnels, salue et récompense des artistes, des  spectacles, la création de toute une saison. Cette année est l’occasion de fêter les 60 ans de cette manifestation qui a su au fil du temps s’inscrire durablement dans la vie du spectacle vivant.

THÉÂTRE
Grand Prix (meilleur spectacle théâtral de l’année)
Le Firmament, de Lucy Kirkwood, mise en scène de Chloé Dabert

Prix Georges-Lerminier (meilleur spectacle théâtral créé en province) – Le Nid de cendres, de Simon Falguières, re-création au Festival d’Avignon

Prix de la meilleure création d’une pièce en langue française – L’amour telle une cathédrale ensevelie, de G.Régis Jr

Prix du meilleur spectacle théâtral étranger – Catarina et la beauté de tuer des fascistes, de Tiago Rodrigues

Prix Laurent-Terzieff (meilleur spectacle présenté dans un théâtre privé) – Fin de partie, de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski

Prix du meilleur comédien – Gilles Privat dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène d’Alain Françon

Prix de la meilleure comédienne – Catherine Hiegel dans Music-hall et dans Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, de Jean-Luc Lagarce, mises en scène de Marcial Di Fonzo Bo

Prix Jean-Jacques-Lerrant (révélation théâtrale de l’année) ex aequo Bertrand de Roffignac dans Ma jeunesse exaltée, d’Olivier Py ; Marie Fortuit pour sa mise en scène d’Ombre (Eurydice parle), d’Elfriede Jelinek

Prix de la meilleure création d’éléments scéniques – David Bobée et Léa Jézéquel pour Dom Juan, de Molière

Prix spécial, Bernard Sobel © Brigitte Rémer

Prix du meilleur livre sur le théâtre – Au cœur du théâtre 1989-2022, de Jean-Marie Hordé. Éd. Les Solitaires Intempestifs

Prix du meilleur compositeur de musique de scène – Dakh Daughters pour Danse macabre, mise en scène de Vlad Troitskyi

Prix spécial – La Mort d’Empédocle (Fragments), de Johann-Christian-Friedrich Hölderlin, mise en scène de Bernard Sobel

MUSIQUE
Grand Prix (meilleur spectacle musical de l’année) ex aequo – Manru, d’Ignacy Jan Paderewski, direction musicale de Marta Gardolińska, mise en scène de Katharina Kastening ; L’Annonce faite à Marie, de Philippe Leroux, direction musicale Guillaume Bourgogne, mise en scène de Célie Pauthe

Prix Claude-Rostand (meilleure coproduction en régions et européenne) – On purge bébé, de Philippe Boesmans, direction musicale de Bassem Akiki, mise en scène de Richard Brunel. Théâtre de la Monnaie et Opéra de Lyon

Prix de la meilleure scénographie – Fabien Teigné, pour Faust, de Gounod, direction musicale de Pavel Baleff, mise en scène de Claude Brumachon et Benjamin Lamarche. Opéra de Limoges

Prix de la création musicale – Concerto pour violon n°2 Scherben der Stille, d’Unsuk Chin

Prix de la personnalité musicale de l’année – Aziz Shokhakimov, chef d’orchestre, directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg

Prix de la révélation musicale de l’année – Jodyline Gallavardin, pianiste

Prix du meilleur livre de l’année sur la musique – Compositrices, l’histoire oubliée de la musique, Guillaume Kosmicki. Éd. Le mot et le reste

Prix de la meilleure initiative pour la diffusion musicale (répertoires et publics) – Présences compositrices, centre de recherche et festival porté par Claire Bodin

DANSE
Grand Prix (meilleur spectacle chorégraphique de l’année) – L’envahissement de l’être (danser avec Duras), de Thomas Lebrun

Prix de la personnalité chorégraphique – Christophe Martin, directeur artistique du Festival Faits d’hiver

Prix de la meilleure interprète – Samantha van Wissen dans Giselle…, de François Gremaud

Prix de la meilleure performance – One song, de Miet Warlop

Prix du meilleur livre sur la danse – Sortir du cadre, de Marie-Agnès Gillot. Éd. Gründ

Palmarès 2022/2023 © Jean Couturier

Prix du meilleur film sur la danse – Dancing Pina, documentaire de Florian Heinzen-Ziob. Production Fontäne Film. Dulac Distribution

Prix de la révélation chorégraphique – Amalia Salle pour Affranchies. Festival Suresnes Cités Danse 2023

Prix de la meilleure compagnie – CCN-Ballet de l’Opéra national du Rhin

Prix pour l’ensemble d’une carrière – Claude Brumachon et Benjamin Lamarche

 

Sindbad-Actes Sud

1972-2022. Cinquante ans d’édition des textes arabes et sur le monde arabe – Farouk Mardam-Bey, directeur de Sindbad – à l’Institut du Monde Arabe. (© Sindbad-Actes Sud, voir en fin d’article).

Les éditions Sindbad ont été fondées en 1972 par Pierre Bernard, qui a eu le talent de lancer en France et en Europe un mouvement de traduction de la littérature arabe contemporaine. De nombreux ouvrages toutes catégories confondues, ont été publiés et mis à la disposition d’un public francophone : romans contemporains, poésie, lettres classiques du patrimoine arabe et persan, essais sur l’histoire et la culture du monde arabe et de l’Islam. Sindbad a entre autres permis de faire connaître l’œuvre de Naguib Mahfouz bien avant l’attribution de son Prix Nobel de littérature en 1988 et donné à lire les grands poètes comme l’Irakien Badr Shakir al-Sayyab et le Syrien Adonis. Acquises par Actes Sud en 1995 et dirigées par Farouk Mardam-Bey, les éditions se sont enrichies de plus de quatre cents titres dont près de trois cents traductions, avec la volonté de mettre en exergue la diversité de la production littéraire arabe.

Pour fêter ses cinquante ans, Sindbad a programmé à l’Institut du Monde Arabe le 22 octobre dernier un temps de convivialité et d’échange autour du travail accompli. Deux tables rondes se sont succédé pour marquer l’événement. La première, intitulée La tâche des traducteurs entre l’arabe et le français, modérée par Nisrine Al-Zahre, a permis d’évoquer la difficulté de rendre compte de la complexité du passage entre deux langues, de la nécessaire prise en compte du contexte évoqué par l’auteur, des couches de signification et du monde symbolique qui renvoient à des notions d’interprétation particulières. Rania Samara, traductrice bilingue et biculturelle qui a étudié la littérature française à Damas et traduit plus d’une trentaine d’ouvrages – dont Miniatures et Rituel pour une métamorphose, de Saadallah Wannous, dont les textes d’Elias Khoury et certains de Naguib Mahfouz comme Son Excellence – a notamment évoqué la difficulté du transfert de la langue parlée et qualifié « d’espace gris » la tension entre ses deux langues. Franck Mermier, directeur de recherche au CNRS, ancien directeur du Centre français d’études yéménites à Sanaa et du département scientifique des études contemporaines à l’Institut français du Proche-Orient de Beyrouth, a mis l’accent sur les différentes géographies de la langue arabe d’un pays à l’autre et pointé le manque de traduction dans le domaine des sciences sociales mais aussi l’étroitesse de cet espace de réflexion. Il a démontré en même temps à quel point toutes les formes d’écriture – dont les romans – rendaient compte d’un contexte politique, social, économique, anthropologique et avaient valeur de témoignages des réalités vécues, se substituant  en quelque sorte à la place des chercheurs. Les auteurs sont ainsi devenus les porte-paroles de leurs sociétés, comme l’est Alaa Al-Aswany que traduit Gilles Gauthier, pour l’Égypte. Ainsi en Syrie et au Yémen, écrire la guerre répond à la volonté de savoir et d’interpréter le réel et de lui donner un sens. Pour Marianne Babut qui, après des études de sciences politiques et d’arabe littéraire a vécu trois ans en Syrie, traduire est une activité chorale qui demande de dialoguer avec beaucoup de monde et d’explorer des sources diverses. La discussion qui s’est ensuite engagée avec la salle fut riche, tournant autour de l’exil, al manfaa/le lieu de l’oubli obligeant à la dissociation d’avec soi-même et à une double réalité, ce qu’on montre et ce qu’on est. « Maison, votre souvenir est ancré en nous… » Farouk Mardam-Bey a parlé de la force poétique des vers libres et mis l’accent sur l’absence d’un dictionnaire raisonné et critique, en arabe.

La seconde table ronde a porté sur L’état des lieux de la littérature arabe, le directeur de Sindbad en était le modérateur. Son introduction a fait le constat du peu de littérature arabe traduite et éditée dans l’espace francophone, insistant sur le fait qu’il était essentiel d’en parler. Il a rendu hommage à Pierre Bernard (1940-1995) le père fondateur des Éditions, né dans l’Aveyron,  dans une famille d’artistes, passionné de livres et formé à la typographie. Il avait découvert le monde arabe en Algérie où il avait vécu pendant un an comme appelé sous les drapeaux, ce fut pour lui une révélation. Détaché à Radio Alger, il y produisait des émissions culturelles. De retour en France il s’était mis à écrire et à peindre, à travailler dans le milieu du livre à différents niveaux, puis à diriger une collection, L’Écriture des vivants, aux éditions de L’Herne. Il s’était lancé à proposer une collection d’ouvrages d’origine arabe à plusieurs éditeurs, après un voyage au Caire en 1968 qui répondait à l’invitation du gouvernement égyptien. La capitale égyptienne était alors le cœur du monde arabe, intellectuellement et politiquement. Il y avait rencontré de nombreux auteurs dont l’immense Taha Hussein, des cinéastes, architectes, poètes et musiciens. L’éditeur Jérôme Martineau lui avait ouvert sa porte, en 1970 et permis les premières publications dont Construire avec le peuple du grand architecte Hassan Fathy et Passage des miracles de Naguib Mahfouz. Deux ans plus tard il créait l’outil qui lui permit la publication et la diffusion d’ouvrages du monde arabe, les éditions Sindbad.

Au cours de cette table ronde, Frédéric Lagrange, universitaire, spécialiste de littérature arabe et auteur de divers ouvrages dont Musiques d’Égypte, a retracé ce qui avait changé en cinquante ans de romans arabes, accompagnant les mutations du monde et des sociétés – problèmes pétroliers, changements de régime, instabilités, radicalités religieuses, terrorisme, révoltes et contre révoltes -. Une vision devenue plus tragique aujourd’hui. Frédéric Lagrange rappelle ce slogan d’il y a une cinquantaine d’années : « L’Égypte écrit, le Liban imprime et l’Irak lit. » Partant de Miroirs, de Naguib Mahfouz, un roman fondateur, premier ouvrage traduit et édité chez Sindbad, il a montré l’explosion du roman arabe depuis une dizaine d’années tout en constatant que le champ littéraire panarabe restait à construire. Subhi Hadidi, critique et traducteur a parlé des poètes et traversé cinquante ans de poésie arabe à travers notamment l’évolution des formes, poèmes en prose ou en vers libres et renouvellement de la traduction poétique. Pour lui, le temps métaphysique n’est pas le temps humain. Jumana Al Yasiri, auteure et traductrice depuis une quinzaine d’années travaille entre le monde arabe, l’Europe et les États-Unis sur des festivals, résidences de création, et programmes de soutien aux artistes et aux opérateurs culturels indépendants. Elle a évoqué la difficulté de la circulation des œuvres dans et hors le monde arabe, de la traduction en ses débuts à partir du milieu du XIXème siècle avec les pièces de Molière adaptées au contexte local, de l’absence de public pour le théâtre arabe, et de la complexité entre arabe dialectal et arabe littéral. Elle a parlé de l’impossibilité de la fiction aujourd’hui, remplacée par des textes- témoignages comme Les Monologues de Gaza du Théâtre Ashtar, sur l’opération militaire israélienne déployée dans la bande de Gaza en 2008-2009, qui avait conduit à la mort de centaines de Palestiniens, dont de nombreux enfants ; Zawaya, du Théâtre El-Warsha, cinq récits parmi d’autres, collectés après la révolution égyptienne de janvier 2011. Jumana Al Yasiri reconnaît l’action de certains réseaux comme le Young Arab Theatre Fund (YATF) qui soutient les tournées régionales, sur les lieux de diffusion que sont les festivals comme les Journées théâtrales de Carthage, le Downtown Contemporary Arts Festival (D’Caf) au Caire, les troupes et lieux qui participent de la création et de la diffusion comme Al-Balad Theater lieu de diffusion pour le théâtre, la musique et la danse à Amman (Jordanie) organisateur de plusieurs festivals chaque année, El-Warsha Théâtre au Caire dont nous rapportons fidèlement le travail, dans ce site, et le Centre culturel Jésuite d’Alexandrie.

Ces tables rondes ont été suivies de la projection du film Les Dupes du Syrien Tawfik Saleh adapté de la nouvelle Des hommes dans le soleil, de Ghassan Kanafani et d’un récital poétique avec lectures bilingue par Hala Omran (arabe) et Farida Rahouadj (français), accompagnées par l’éblouissante flûtiste Naïssam Jalal. Un magnifique tour d’horizon sur la création littéraire et ses prolongements pour lesquels Sindbad-Actes Sud est un acteur vital.

Brigitte Rémer, le 6 novembre 2022

Sindbad Actes Sud, Bertrand Py, directeur éditorial d’Actes Sud – Le Méjan, Arles – site : actes-sud.fr – Les photos de l’article ont pour source la brochure publiée par l’éditeur à l’occasion du cinquantième anniversaire de Sindbad – Photo 1 : couverture de la brochure – Photo 2 : Pierre Bernard, fondateur, devant les éditions Sinbad (Paris 18ème) autour de 1980 – Photo 3 : Farouk Mardam-Bey, Elias Sanbar et Mahmoud Darwich, Aix-en-Provence, 2003 – Photo 4 : couverture de La Danse des passions, de Edouard Al-Kharrat, publié en 1997 aux éditions Sindbad Actes Sud.

Zoo ou l’Assassin philanthrope

© Photo Jean-Louis Fernand

D’après deux textes de Vercors : Zoo, L’Assassin philanthrope et Les Animaux dénaturés, ainsi qu’à partir de textes rédigés par les scientifiques ayant contribué au projet – mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota, avec la troupe du Théâtre de la Ville, au Théâtre de la Ville/Espace Cardin.

On connaît Vercors par son engagement dans la résistance et sa révolte contre la collaboration et l’antisémitisme – il est lui-même fils d’un Hongrois d’origine juive ayant fui l’antisémitisme de son pays. Il les mettra sobrement en mots dans Le Silence de la Mer, son premier ouvrage, publié aux Éditions de minuit qu’il fonde clandestinement avec Pierre de Lescure à l’automne 1941. De son vrai nom Jean Bruller (1902-1991) Vercors est illustrateur en même temps qu’écrivain et l’humanisme imprime son œuvre. « L’humanité, nous le voyons, n’est pas un état à subir, mais une dignité à conquérir » écrivait-il.

© Photo Jean-Louis Fernandez

Zoo ou L’Assassin philanthrope met en scène le procès de Douglas Templemore, journaliste, qui, à titre expérimental, a inséminé de sa propre semence une femelle tropi, avant d’empoisonner l’enfant qui en est né. Douglas avait lui-même appelé le médecin pour en constater la mort. La mère, originaire de Nouvelle Guinée, appartenait à l’espèce des anthropoïdes – qu’on appelle tropis – et ressemblait à un singe. L’enfant avait été déclaré et même baptisé. Il est ici au centre de la scène, mi-homme mi-singe et plus vrai que nature. L’étonnement du Dr Figgins sera à la hauteur de la problématique posée et le procès qui s’en suit cherchera à déterminer s’il s’agit d’un infanticide ou du meurtre d’un animal.

La pièce tourne autour de la question à travers l’observation du mode de vie des Tropis mais personne ne saura y répondre et les deux thèses philosophiques qui s’affrontent donneront du grain à moudre aux anthropologues : qu’est-ce que l’homme ? Les hommes sont-ils des animaux dénaturés ou bien l’homme est-il un animal rebelle, comme le posait Vercors ? « Tous nos malheurs proviennent de ce que les hommes ne savent pas ce qu’ils sont et ne s’accordent pas sur ce qu’ils veulent être » écrit-il. Et il ajoute : « L’humanité ressemble à un club très fermé : ce que nous appelons humain n’est défini que par nous seuls. »

Par l’enquête judiciaire et ce procès que l’on suit, d’étape en étape, on entre de plain-pied dans l’aventure intellectuelle qui a mené Emmanuel Demarcy-Mota et la troupe du Théâtre de la Ville à une première version du spectacle, présentée au Musée d’Orsay en juillet 2021 dans le cadre de l’exposition Les origines du monde. L’invention de la nature au XIXème siècle. Après Jean Mercure qui avait créé la pièce de Vercors en 1975 au Théâtre de la Ville qu’il dirigeait alors, le metteur en scène l’a inscrite dans le projet du théâtre qu’il dirige à son tour avec talent, par la rencontre entre les univers scientifique et artistique, et les recherches qu’il mène avec ses équipes sur le lien entre mémoire et présent.

© Photo Jean-Louis Fernandez

Pour Zoo ou l’Assassin philanthrope, Emmanuel Demarcy-Mota a questionné les scientifiques sur le transhumanisme et dialogué entre autres avec la neurochirurgienne Carine Karachi, l’astrophysicien Jean Audouze, la biologiste Marie-Christine Maurel, le biologiste et philosophe Georges Chapouthier. Il a articulé les textes de différentes sources et inscrit la théâtralité, en parallèle au procès, par la représentation d’animaux sous forme de masques tels que vautour, caméléon, lion, panthère noire, poisson, lynx, bouc et zèbre qui renforcent le fantastique et la fable philosophique, et qui se prolongent par le costume (masques d’Anne Leray, costumes de Fanny Brouste).

Dix comédiens de la troupe du Théâtre de la Ville, mise en place en 2008 par Emmanuel Demarcy-Mota, tiennent les différents rôles de la pièce et occupent des positions différentes dans le cadre du procès. Mathias Zakhar est un remarquable Douglas Templemore et tous les personnages, juge, avocats, ministre de la justice, médecins, paléontologues et jurés répartis sur plusieurs niveaux de praticables, renvoient le trouble dans lequel ils se trouvent. Plusieurs narrateurs transmettent le fil rouge de la pièce.

Cette interrogation sur l’origine et l’avenir de l’humanité, à travers l’homme et l’animal, fait aussi penser à George Orwell dont La Ferme des animaux fut publiée en 1945. La question scientifique philosophique et esthétique que posait Vercors en 1952, dans l’après-guerre, reste pourtant d’actualité si l’on fait référence aujourd’hui à l’homme augmenté qui en fait « est déjà là », comme le dit Jean Audouze et à l’invention de créatures hybrides. Zoo ou l’Assassin philanthrope est une invitation à réflexion sur la condition humaine par la rencontre entre deux univers complexes, le scientifique et l’artistique, et c’est très réussi.

Brigitte Rémer, le 31 octobre 2022

Avec : Marie-France Alvarez, Charles-Roger Bour, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Anne Duverneuil, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma, Mathias Zakhar – Assistante à la mise en scène Julie Peigné – collaborateurs artistiques Christophe Lemaire, François Regnault – conseillers scientifiques Carine Karachi, neuro-chirurgienne – Jean Audouze, astrophysicien – Marie-Christine Maurel, biologiste – Georges Chapouthier, biologiste et philosophe – scénographie Yves Collet, Emmanuel Demarcy-Mota – lumières Christophe Lemaire, Yves Collet – musique Arman Méliès – costumes Fanny Brouste – son Flavien Gaudon – vidéo Renaud Rubiano – maquillages et coiffures Catherine Nicolas – masques Anne Leray – accessoires Erik Jourdil.

Du 5 au 22 octobre 2022 à 20h et le dimanche à 15h. au Théâtre de la Ville/Espace Cardin, 1 avenue Gabriel. 75008. Site : theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77.

Le 150ème anniversaire du Syndicat de la critique

© Jean Couturier – Table ronde n°1

Le Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse a célébré le 17 octobre 2022 au Théâtre de la Ville-Espace Cardin son 150ème anniversaire. Tables rondes et débats sur la critique théâtre, musique et danse se sont succédé en présence de personnalités du monde de la presse, d’artistes et de responsables de lieux de diffusion.

Après les mots de bienvenue d’Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et l’introduction de la journée par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, président du Syndicat de la critique, Jean Couturier et Antonella Poli ont donné un bref historique du Syndicat. Quatre tables rondes se sont ensuite succédées sur Le passé, le présent et l’avenir de la critique, en France et à l’étranger.

La première table-ronde, De la critique-monde, acte 1 avait pour thème le regard critique dans différents pays. Modérée par Brigitte Rémer, elle a rassemblé des critiques de Belgique, de Suisse et d’Allemagne : Sylvia Botella, dramaturge au Théâtre national Wallonie-Bruxelles, enseignante, critique dans différents champs du spectacle vivant dont théâtre, danse, opéra, cirque, arts performance ; Alexandre Demidoff, critique théâtre et danse, journaliste pour Le Temps à Genève, rubrique Culture et Société ; Eberhard Spreng, journaliste culturel indépendant, cinéaste, critique de théâtre et traducteur à Berlin et à Paris, collaborateur artistique dans des productions théâtrales, en France. Autour de la table également, deux critiques oeuvrant depuis la France : Laura Cappelle, sociologue de l’art, journaliste et chroniqueuse pour le théâtre au New York Times, critique de danse pour différents médias anglo-saxons et Victoria Okada, critique musique pour différents médias japonais et français, traductrice et interprète.

La seconde table-ronde, De la critique-monde, acte 2, modérée par Jean-Pierre Han a parlé de la place de l’Association internationale des critiques de théâtre (AICT) en présence de deux anciens présidents : Margareta Sörenson, de Suède et Georges Banu, de France-Roumanie, et en compagnie de Karim Haouadeg, chroniqueur théâtral de la revue Europe, ancien stagiaire AICT.

Animée par Mireille Davidovici et Marie-José Sirach, la troisième table ronde, Vous avez dit critique ? parlait des critiques face à eux-mêmes dans la confrontation de leurs expériences et des différentes facettes et difficultés de leur métier. Autour de la table : Armelle Héliot, critique au Quotidien du Médecin, blog Le Journal d’Armelle Heliot ; Jean-Pierre Léonardini, critique à L’Humanité auteur de Qu’ils crèvent les critiques ; Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, président du Syndicat de la critique, rédacteur en chef de L’œil d’Olivier ; Caroline Châtelet, critique dans différents médias dont Incise, Novo, Théâtre(s), AOC média ; Marie Plantin, critique à Théâtre(s) Magazine ; Gilles Charlassier, vice-président musique du Syndicat de la critique et critique musical à La Terrasse, Anaclase et Jim le Pariser.

La quatrième table-ronde modérée par Delphine Goater et Jean-Guillaume Lebrun, a présenté Les critiques vus par les artistes et les directeurs d’institutions, en présence de Léna Bréban, metteuse en scène, autrice et actrice ; Hassane Kassi Kouyaté, directeur du Festival Zébrures d’automne, ex Francophonies en Limousin ; Chantal Loïal, interprète et chorégraphe de la compagnie Difé Kako, directrice artistique du festival Mois Kréyol ; Petter Jacobson, chorégraphe, directeur général du Ballet de Lorraine ; Alain Perroux, directeur général de l’Opéra national du Rhin.

De fructueux échanges avec la salle ont eu lieu au cours de cette journée, conviviale et de réflexion sur nos métiers. Le Théâtre de la Ville-Espace Cardin avait réservé au Syndicat de la critique théâtre, musique et danse le meilleur accueil, ce qui en a permis la réussite

Brigitte Rémer, le 21 octobre 2022

Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse, au Théâtre de la Ville – Espace Cardin, 1 Av. Gabriel, 75008 Paris – Coordonnées : Hôtel de Massa, 138 rue du Faubourg Saint-Jacques. 75014 Paris – Site : associationcritiquetmd.com