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Au non du père

Texte et mise en scène Ahmed Madani, avec Anissa et Ahmed, environnement sonore Christophe Séchet – images vidéo Bastien Choquet – au Théâtre de Belleville.

© Ariane Catton

Si vous voulez la recette des chouchous ou celle des fondants au chocolat, Anissa vous les remettra bien volontiers à la sortie du spectacle, en même temps que vous goûterez des deux gourmandises préparées et mijotées pendant une heure.

Car Anissa, protagoniste de l’histoire, est généreuse, et nous reçoit dans sa cuisine, là où elle se sent bien, entre la table de travail et le four. Ahmed est assis derrière son ordinateur, côté cour, il est le chef d’orchestre et l’accompagne. Il commence par parler de leur rencontre à la Maison de Quartier de Vernouillet, elle a fait partie d’un de ses spectacles précédents, F(l)ammes.

Anissa se déclare public-phobique et dit qu’elle a besoin d’une salle offrant un peu d’intimité pour se raconter, comme entre amis, salle allumée. C’est son histoire qu’elle s’apprête à livrer, douloureuse, Ahmed tient le rôle du médecin-accoucheur. Enfant non désirée, ses parents se séparent très tôt, elle ne revoit jamais son père et ne sait rien de lui. Dès l’âge de sept ans elle s’interroge sur ses origines et aurait bien voulu en finir là.

© Ariane Catton

Le récit s’interrompt, Anissa réalise en parallèle ses deux recettes, les amandes auxquelles elle ajoute du sucre et de l’eau qu’elle fera mijoter pendant une heure, et le fondant au chocolat, cuisson vingt-cinq minutes à 150°. Il y aura ainsi plusieurs interruptions pour qu’elle reprenne souffle et donne des respirations au récit. Ahmed la guide pour arriver au cœur du sujet, l’absence du père. La découverte d’une photo où enfin son héros et grand absent prend figure la tient en haleine. On comprend plus tard qu’en fait ce bel inconnu n’est pas le père mais qu’il lui ressemble, peu importe elle construit par cette image paternelle, son « petit papa imaginaire. » De loin en loin, Anissa, puis Ahmed, apostrophent le public, très simplement, et construisent avec lui à travers différentes hypothèses comme un jeu de piste, ou une sorte de polar.

Plus tard et une fois mariée à Nasser, un soir, devant la télé, Anissa voit un reportage sur une boulangerie de Colebrook, dans l’État du New Hampshire, aux États-Unis, et comme Claudel derrière le pilier de Notre-Dame reçoit la grâce, elle a soudain la révélation que c’est lui, son père. Son petit vélo à guidon chromé au fond de la cour se met alors à pédaler dans sa tête, son mari en est tout ébahi. En répétition avec Ahmed, elle lui raconte, et il la guide. Elle appelle sa mère qui, d’après les recoupements, confirme. Puis elle téléphone à son géniteur. La communication dure une minute, le temps qu’il lance la sentence : « Oubliez-moi. » Elle tente un courrier : « Je ne t’ai pas connu je t’ai reconnu. Je viens te voir » lui écrit-elle. Même fin de non-recevoir : « Je n’y tiens pas » lui répond-il.

© Ariane Catton

Alors Ahmed la convainc de faire acte de désobéissance et d’accomplir ce voyage. Il prend la parole en relais. Ensemble, ils préparent un plan et Ahmed accepte de poursuivre son accompagnement bienveillant à deux conditions : qu’Anissa accepte d’être filmée et qu’elle s’engage à transformer l’événement dans un spectacle, avec lui.

Et c’est ainsi qu’Anissa se trouve aujourd’hui devant nous, dans sa cuisine, après son voyage aux États-Unis. Elle et il, racontent :  22 mai 2019, elle appelle sa mère d’Orly, les images nous sont offertes et l’on voyage avec elle entre écran et fondant au chocolat. Vol Orly-New-York, puis ensuite New-York-New Hampshire, huit heures de voyage. 23 mai, les pensées flottent, la pluie tombe, le chauffeur de taxi lui conseille de laisser son cœur parler. Avec le cameraman et avec Ahmed elle repère la boulangerie, trois marches à monter, aperçoit un visage derrière la vitre. Mille scénarios s’échafaudent : comment faire, acheter un croissant, apporter un bouquet… ? Les derniers vingt mètres, ce 24 mai sont pour elle un calvaire. Ahmed la lâche lui disant : « Tu dois finir ta route toute seule… »

© Ariane Catton

Retour sur la cuisson des amandes, et Ahmed questionne le public Quelles hypothèses sur la rencontre avec ce père, comment cela a-t-il pu se passer ? Anissa nous donne la réponse : ce père en fait ne veut rien entendre et la vire, se justifie en disant « votre mère m’a fait un enfant dans le dos… » Elle sort. Le désappointement du public est de courte durée, une seconde version se profile, la scène du père est jouée par un spectateur invité à monter sur scène et qui relève le défi. Ce soir-là il s’appelle Guillaume. Photos et hypothèses défilent, puis la vraie version est lue. Ahmed établit alors des correspondances entre l’histoire d’Anissa et sa propre histoire. Il découvre que son père a rendu son dernier souffle le jour où le père d’Anissa ouvrait sa boulangerie de Colebrook et que les deux avaient une certaine ressemblance. Il garde une certaine culpabilité de n’avoir pas assisté à son enterrement et donne à son tour quelques clés sur son enfance, dans la cité d’urgence de Mantes-la-Jolie. Là où, dit-il, se partageaient le pain des Français et les gâteaux des Algériens. Pendant le Ramadan son père, qui avait un four, faisait cuire les gâteaux des voisins, lui aussi devenait boulanger-pâtissier.

La fin est une émotion, un hommage aux mères, la recherche du Simorgh, oiseau de la mythologie perse et kurde empreint de savoir et quasi immortel, récit relaté par le poète soufi iranien Farīd ad-Dīn ʿAṭṭār. Amandes et fondant au chocolat sont cuits, la dégustation commence sous le sourire chaleureux d’Anissa et d’Ahmed qui nous raccompagnent sur le pas de la porte comme on sort de la maison, une part de douceurs à la main et d’humanité dans le cœur.

© Ariane Catton

Ahmed Madani travaille depuis 1985 au cœur des périphéries urbaines, principalement à partir des récits de vie des acteurs, professionnels et non-professionnels et avec la jeunesse des quartiers populaires. Il a présenté de nombreux spectacles dont Face à leur destin, Illumination(s), F(l)ammes (cf. Ubiquité-Culture(s) du 31 octobre 2017) ou encore J’ai rencontré Dieu sur Face Book. Il a dirigé le Centre dramatique de l’Océan Indien à La Réunion, de 2003 à 2007.  Son prochain spectacle, Nous les minuscules, dans lequel jouera Anissa, sera créé à Genève en octobre 2026. Il utilise le matériau brut du récit qu’il polit et écrit, mêlant le réel et l’imaginaire.

Avec Au non du père, se croisent la voix d’Anissa, généreuse et bouleversante dans son voyage vers son destin et son interrogation sur ses origines et le regard complice d’Ahmed, son mentor. Pourtant, distinguer le vrai du faux n’est pas si simple car Ahmed Madani en son langage scénique singulier construit fausses pistes et chausse-trapes, et laisse flotter la réalité et la fiction, là où l’art et la vie se croisent.

Brigitte Rémer, le 22 décembre 2025

Avec Anissa et Ahmed – Texte et mise en scène, Ahmed Madani – environnement sonore, Christophe Séchet – images vidéo, Bastien Choquet – construction et régie, Damien Klein – administratrice, Pauline Dagron – chargée de diffusion et de développement, Rachel Barrier – Ahmed Madani est artiste associé au CDN de Rouen-Normandie Madani Compagnie est conventionnée par la Région Île-de-France, par le Ministère de la Culture/DRAC Île-de-France – Le texte est publié aux Éditions Actes Sud-Papiers.

Du 3 décembre 2025 au 27 février 2026 – En janvier : le mercredi à 19h, les jeudi et vendredi à 21h15,

À propos d’Elly

Adaptation scénique du film À Propos d’Elly, d’Asghar Farhadi – concept Jolente De Keersmaeker, Scarlet Tummers, compagnie Tg STAN, au Théâtre Nanterre-Amandiers / Centre Dramatique National.

© Kurt van der Elst

Scénariste, grand réalisateur et producteur iranien, Asghar Farhadi avait reçu l’Ours d’Argent du meilleur réalisateur, pour son film À Propos d’Elly, en 2009, à Berlin. Deux fois l’Oscar du meilleur film étranger lui a été attribué, pour Une séparation, en 2012 et pour Le Client en 2017.

Lors d’un week-end au bord de la mer Caspienne un groupe d’amis constitué quand ils étaient étudiants se rassemble. Il y a trois couples : Sepideh, l’organisatrice de la rencontre, est avec son mari et sa fille, elle s’est chargée de trouver le lieu où ils passeront ces trois jours et a invité Elly, l’institutrice de sa fille et Ahmad, un ami vivant en Allemagne ; il y a Shohreh, son mari Peyman et leurs deux enfants ; il y a Naazy et son mari Manouchehr ; Le moment s’annonce festif.

© Kurt van der Elst

Première contrariété, le lieu dont ils devaient disposer n’est en fait pas libre, on les dirige vers une autre maison, inoccupée et en mauvais état qu’il faut commencer par dépoussiérer et organiser. Tout le monde s’y colle, compensation la mer reste proche. Sepideh présente à tous Elly, énigmatique et quelque peu effarouchée, et met en valeur Ahmad, cet ami qu’elle aimerait pousser dans les bras d’Elly, le groupe essaie de favoriser leur rapprochement, sans trop de subtilité et les deux ne semblent pas indifférents l’un à l’autre. Les choses s’installent dans la bonne humeur et chacun vaque jusqu’au moment où l’un des enfants manque de se noyer dans cette mer immense. Peu après, on se rend compte qu’Elly manque à l’appel. On la cherche, l’anxiété monte, on se questionne car on la connaît peu, jusqu’au constat final de sa disparition et l’annonce de sa vraisemblable noyade, à sa famille. Elle aurait sauver l’enfant, peu précis sur l’événement.

tg STAN a donc adapté le scénario d’Asghar Farhadi en 2023, pas sûr que ce soit une bonne idée. La troupe flamande vient souvent en France, on lui reconnaît un langage scénique basé sur une certaine loufoquerie. Son iconoclasme ici se retrouve dans le jeu des enfants, interprétés par des adultes et irritant à souhait malgré mouette et cerf-volant, contrepoint caricatural dans la montée dramatique façon polar d’un scénario qui ne prête guère à rire.

© Kurt van der Elst

La première scène apporte son mystère, qu’on ne décode pas au point de départ mais qui prend toute sa valeur dans le déroulé de l’histoire : sous une pluie fine une jeune femme roule, s’enroule sur le sol et s’abandonne (Anna Franziska Jäger), carré de pierres grises, qui pourrait être une plage, ou la mer, ici est la clé du spectacle avec sentiment de solitude, senteur et couleur d’un pays. Une toile peinte à l’arrière-scène confirme la mer et se déroule de temps à autre dans des peintures assez abstraites, une bâche plastique devient la mer, les rotatives activent un grand vent, un univers artisan qu’on apprécie chez tg STAN. Pourtant, l’ensemble s’apparente plutôt à un univers club des cinq avec déjeuner sur plage, partie de volley, devinettes et séance photo. Rien de très consistant et on est loin de tout contexte iranien, rien qui ne se rapporte au pays, même en se forçant un peu dans la lecture et la digression pour évoquer la position de la femme et celle de l’homme ou tout autre sujet moyen-oriental.

© Kurt van der Elst

Étrange démarche des tg STAN qui lancent quelques pistes sans les développer avec un collectif de onze acteurs actrices issus de quatre compagnies différentes et venant de pays comme Iran, Irak, Afghanistan et pays européens. On apprend à la fin du spectacle qu’Elly est fiancée et doit se marier bientôt, obligation, fuite, mensonges ? La question de sa disparition plane, noyade ou suicide ? La suspicion s’installe, les amitiés, la solidarité vacillent. Le spectateur peut spéculer autour du conformisme, de l’amitié et de la famille, le spectacle manque nettement d’une colonne vertébrale. Le projet peut-être est trop ambitieux ou le film impossible à adapter à la scène, puisqu’il repose sur les non-dits et les hors champs, n’a pas de scénario publié et a obligé la compagnie à en demander la transcription à des amis iraniens. D’où peut-être ce côté vague, trop vague et comme vidé de substance.

Brigitte Rémer, le 7 décembre 2025

De et avec : Luca Persan, Kes Bakker, Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Lukas De Wolf, Anna Franziska, Jäger Manizja Kouhestani, Armin Mola, Mokhallad Rasem, Scarlet Tummers, Stijn Van Opstal – Décor Joé Agemans et tg STAN – lumière Luc Schaltin – costumes Fauve Ryckebusch – concept musical Frank Vercruyssen – dramaturgie version française Khatoon Faroughi – assistance de traduction Estelle Zhong Mengual.

Du 3 au 20 décembre 2025, du mardi au vendredi à 20h30, les samedis 6,13 et 20 décembre 2025 à 18h, dimanche 14 décembre à 15h – au Théâtre Nanterre-Amandiers / CDN, 7 avenue Pablo Picasso. 92022. Nanterre Cedex – site : nanterre-amandiers.com – tél. : 01 46 14 70 00

Chapitre quatre / الفصل الرابع – et Un spectacle que la loi considèrera comme mien

Dans le cadre de la SACD « Vive le sujet ! Tentatives » : Chapitre quatre, texte et mise en scène de Wael Kadour (Syrie/France) – Un spectacle que la loi considèrera comme mien, de Olga Dukhovna (Ukraine/France) – au Jardin de la Vierge du Lycée Saint-Joseph – créations Festival d’Avignon 2025.

© Christophe Raynaud de Lage

Chapitre 4 / الفصل الرابع – de Wael Kadour (Syrie/France) – En 2008, le metteur en scène soudanais Yasser Abdel-Latif alors exilé à Damas, travaillait sur une adaptation de la pièce d’Henrik Ibsen, Un Ennemi du peuple. Son producteur lui imposant trop de contraintes il ne put mener son projet à bien et sa mise en scène ne vit jamais le jour. Dix-sept ans après, Wael Kadour reprend les étapes du travail, et s’interroge, par ce spectacle, sur les raisons de l’échec.

Auteur et metteur en scène formé à l’art dramatique en Syrie où il est né, Wael Kadour intervient sur de nombreux projets au Proche-Orient puis en Europe à partir de 2008. Après trois ans passés en Jordanie il s’exile en France, à Paris, en 2016. Il écrit en langue arabe syrienne, plusieurs de ses textes sont publiés en arabe, anglais, français et italien. En 2021, il reçoit le soutien de la Fondation norvégienne Ibsen Scop pour écrire et produire la pièce Up There. On a pu voir en France Chroniques d’une ville qu’on croit connaître, au Théâtre Jean Vilar de Vitry (cf. Ubiquité-Culture(s) du 28 avril 2019) et Braveheart au Théâtre de Choisy-le-Roi (cf. Ubiquité-Culture(s) du 10 mai 2025), tous deux en langue arabe, (Syrie), surtitrés en français.

© Christophe Raynaud de Lage

Dans Chapitre quatre, un homme de théâtre en exil, Wael Kadour, parle d’un homme de théâtre absent, Yasser Abdel-Latif, décédé, et de l’impossibilité de créer. Les deux destins interfèrent et de croisent. Une grande table où l’auteur, Kadour, écrit, et deux chaises, un micro sur pied à l’avant-scène, un enregistreur où l’on entendra la voix de Yasser Abdel-Latif, au fond une porte-fenêtre ouverte, comme un gouffre qui aurait aspiré l’auteur et/ou le metteur n scène. Une personne du public monte sur scène pour lire un extrait de l’acte IV de L’Ennemi du peuple. L’auteur s’efface. Quand il revient il porte une valise, en sort un grand livre noir, relié. Une voix nous parle, en arabe, émanant d’un petit enregistreur qu’il ouvre. Lecture est faite d’une traduction en français, on comprend que cette traduction est falsifiée.

De la valise, l’homme sort les éléments d’une mise en scène en morceaux, comme des pièces détachées. Ne restent que des pages couvertes d’écritures. Il regarde les quelques objets liés à sa première mise en scène, d’autres liés à la dernière, avant de quitter la Syrie. Puis tout disparaît sauf la table et les chaises. Une autre personne du public monte sur scène et donne lecture de bribes de parcours de vie. Juillet 2008. Damas. Les dialogues de l’enregistreur sont hachés, distordus. On entre chez Ibsen comme par effraction. Dans L’Ennemi du peuple le personnage du docteur Stockmann, découvre que les eaux de la station thermale de son village sont contaminées et se met donc en devoir de prévenir le public. Pour remédier au mal, d’importants travaux seraient nécessaires et la municipalité, dont le maire, frère du docteur Stockmann, tente de le faire taire.

© Christophe Raynaud de Lage

 À Damas lors du montage du spectacle, l’acteur principal a soudainement disparu, parti pour un travail plus lucratif, quinze jours avant la première. Le metteur en scène, Yasser Abdel-Latif, demande aux autorités un report du spectacle mais en vain. Il lit en arabe le quatrième acte, le discours qu’adresse le docteur Stockmann, à la population. L’enregistreur est fixé au dossier de la chaise. On l’écoute, la traduction s’inscrit en français. « Il reste peu à dire. J’aurais aimé écrire deux pages vides, une simple page blanche. C’est un choix personnel comme acte d’effacement, dans un contexte politique violent. » Wael Kadour prend note et poursuit : « Le 8 décembre 2024, le règne de la famille Assad prend fin, avec des criminels et beaucoup de victimes. La haine m’envahit, plutôt que la joie… »

© Christophe Raynaud de Lage

Debout, derrière la chaise et l’enregistreur, il construit un fragile théâtre en papier dont il sort un à un les morceaux et raconte une autre histoire : « Un Palestinien, ancien fedayin me dit… »  Mais comment vit-on après avoir tué se demande-t-il ? On est dans l’enchevêtrement des paroles, celles d’Ibsen,  du metteur en scène Yasser Abdel-Latif, qui tentait de faire exister le texte d’Ibsen, celles de Wael Kadour, auteur dramatique qui parle de l’exil, évoquant un « effondrement long et silencieux et la perte totale de la capacité à espérer. » Et comme s’il se parlait à lui-même : « le statut d’artiste indépendant ? Une armure… » Comment s’affranchir de la génération précédente et comment s’affranchir de l’État ? pose-t-il. « On se trouve entre l’indépendance et l’isolement, l’isolement mène à la folie… »

En écho à la confession de Wael Kadour, le récit de Yasser Abdel-Latif entrelacé dans Ibsen ouvre sur un mécanisme de poupées russes : « Le peuple m’a attaqué, il m’a frappé, poursuivi, lancé des pierres. Le propriétaire m’a congédié, mes fils ont été harcelés, j’ai été viré du travail. La société avait prononcé contre moi un arrêt d’exil. » Dans Chapitre quatre, Wael Kadour questionne le théâtre et les conditions de la création dans un contexte où les libertés sont sous contrôle. Il parle et écrit sur la difficulté du travail artistique dans son pays et au Moyen-Orient, du déséquilibre et de l’injustice notamment dans la répartition des aides.

Il construit la maquette de la scénographie de Yasser Abdel-Latif pour L’Ennemi du peuple. « Je pourrai donner des chiffres, rapporter des histoires, je ne les prononce qu’aujourd’hui. Je suis aujourd’hui un homme qui perd peu à peu la raison. » Il enferme l’enregistreur dans la valise, la voix continue à parler de manière feutrée avant de s’éteindre. Au micro central : « J’ai choisi de rester en vie. L’homme le plus fort du monde est celui qui se tient seul face à tous. Je fais du théâtre pour moi, pour tuer le temps, pour savourer la solitude. » Les fils des récits se mêlent.

Reste la maquette de L’Ennemi du peuple, et la voix enregistrée. Rien d’autre. « Il ne me reste rien à dire » conclut Wael Kadour avant de sortir. Cette fragilité du théâtre qu’il évoque, autant que la fragilité de la vie, sont infinies, il le dit avec une grande finesse et un certain désespoir.

© Christophe Raynaud de Lage

Un spectacle que la loi considèrera comme mien, proposition d’Olga Dukhovna, danseuse et chorégraphe, (Ukraine/France) – La seconde rencontre dans Vive le sujet ! Tentatives ce même jour est aussi cette conférence dansée, orchestrée par Olga Dukhovna face à Pauline Léger, maître de conférence en propriété intellectuelle qu’elle questionne, et à Mackenzy Bergile, compositeur et performeur. L’échange porte sur la citation et l’emprunt en danse, le recyclage des anciennes chorégraphies et la ré-appropriation, l’hommage, et les limites du plagiat.

Olga Dukhovna est au centre du plateau et présente son parcours artistique avec beaucoup de naturel. Par ses gestes, elle déstructure la danse en prenant plusieurs exemples de chorégraphies qui ont prêté à des citations et re-créations de pièces, tombées dans le domaine public. Le Lac des Cygnes de Petipas en est un exemple, Yvonne Rainer, emblématique de la danse post-moderne américaine dans les années 60/70 en est un autre, la chorégraphe cherchant avant tout, à préserver l’intégrité de l’œuvre. La danseuse-conférencière apostrophe la juriste, assise à une table côté cour – juste devant une statue de la Bonne Mère, gardienne du Lycée – et qui se prête au jeu des questions-réponses, de manière très précise. La joute est passionnante. Olga Dukhovna a un humour fou, une réflexion pointue et danse magnifiquement.

Elle inscrit son travail à la croisée de courants artistiques, entre les danses traditionnelles ukrainiennes sa terre natale et la danse contemporaine rencontrée en Belgique, à l’école P.A.R.T.S auprès d’Anne Teresa De Keersmaeker, puis en France où elle s’est installée, au Centre National de Danse Contemporaine d’Angers sous la direction d’Emmanuelle Huynh. Elle a collaboré de manière intensive avec Boris Charmatz tout en menant ses propres recherches, elle est artiste associée au Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France. Olga Dukhovna a ainsi créé un solo, Swan Lake, en 2022 au moment du confinement à partir d’extraits vus sur Youtube, ce Lac des Cygnes qui la faisait fantasmer car devenu dans son pays, le symbole officiel et l’hymne récurrent qu’on sortait du placard à la mort des chefs d’État. Elle aimerait que son prochain Swan Lake fête la chute du gouvernement russe de Vladimir Poutine…

© Christophe Raynaud de Lage

Les questions qui se bousculent et qu’Olga Dukhovna pose à la chercheuse, tournent autour du droit ou non d’extraire un geste d’une chorégraphie. La chercheuse liste les cas où les citations sont admises, comme pour une visée pédagogique et de transmission, d’analyse et de critique. Les enchaînements de gestes sont protégés dans une chorégraphie, mais en en changeant l’ordre, il n’y a pas contrefaçon. Et si la parodie est un détournement, il existe vingt-cinq exceptions qui autorisent à transformer une chorégraphie sans l’autorisation de l’auteur. La danseuse indique également, par sa gestuelle, la manière dont on peut vider de sa substance une chorégraphie, elle montre ainsi comment les danses ukrainiennes peuvent être vidées de tout patriotisme, Le Lac des Cygnes de l’amour, et comment Yvonne Rainer va jusqu’à vider le vide. Olga Dukhovna s’avance alors vers la construction d’un troisième sens qu’on pourrait donner à une pièce en s’appuyant sur l’œuvre d’autrui. Et elle conclut cette belle démonstration en faisant la comparaison avec le gymnaste au pied de son agrès réinventant ses propres mouvements.

© Christophe Raynaud de Lage

À partir des réponses aussi pointues de Pauline Léger, maître de conférence en propriété intellectuelle que le geste lancé par la danseuse-chorégraphe, le spectacle se crée en direct, sous nos yeux, et parle de la complexité de la création, porté par la musique de Mackenzy Bergile qui accompagne les différentes démonstrations. C’est très passionnant et très réussi.

Vive le sujet ! Tentatives est une belle plateforme et un terrain d’expérimentation proposé par la SACD à des auteur(e)s de différentes disciplines qui composent des performances inédites, entourés des complices de leurs choix. Il permet la découverte et/ou l’affirmation de réels talents. Trois programmes sont au générique du Festival d’Avignon cette année, un premier volet, avec les deux spectacles présentés ici, suivi de deux autres séries, avec Soa Ratsifandrihana d’une part – Yasmine Hadj Ali, Antoine Kobi et Ike Zacsongo-Joseph d’autre part – la troisième série avec Solène Wachter et Suzanne de Baecque.

Brigitte Rémer, le 20 juillet 2025

Chapitre quatre, de Wael Kadour (Syrie/France) : collaboration artistique Jean-Christophe Lanquetin – scénographie Ikyheon Park – traduction Annamaria Bianco. Production Root’s Arts – coproduction SACD, Festival d’Avignon. Représentations en partenariat avec France Médias Monde – Chroniques d’une ville qu’on croit connaître et Braveheart sont publiés en français par les éditions L’Espace d’un instant.

Un spectacle que la loi considèrera comme mien, de Olga Dukhovna (Ukraine/France) – Avec Mackenzy Bergile (compositeur, performeur), Pauline Léger (maître de conférence en propriété intellectuelle) et Olga Dukhovna (interprète) – dramaturgie Simon Hatab. Production C A M P – Capsule Artistique en Mouvement Permanent – coproduction SACD, Festival d’Avignon.

Du 9 au 12 juillet 2025, au Jardin de la Vierge du Lycée Saint-Joseph, Festival d’Avignon/SACD – Tél. : +33 (0)4 90 14 14 60 Billetterie au guichet, en ligne ou par téléphone : +33 (0)4 90 14 14 14 – site : www.festival-avignon.com et www.sacd.fr

Samson

© Christophe Raynaud de Lage

Texte et mise en scène Brett Bailey – au Théâtre Nanterre-Amandiers – en anglais, xhosa et zoulou surtitré en français.

Consacré à Dieu dès sa conception et doué d’une force fantastique, rapporte l’Ancien Testament, Samson est venu sur terre pour lutter contre ses ennemis, les Philistins et délivrer Israël. Il appartient à la tribu des Dan. Amoureux d’une Philistine, Céleste dans la pièce – Dalila, dans la Bible – il l’épouse et sous sa pression lui révèle le secret de sa force : sa chevelure, composée de sept tresses. Mais elle le trahit et coupe les tresses pendant son sommeil. Il est fait prisonnier et sort de son cachot pour divertir ses ennemis. Sa force revenue au fil de la repousse des cheveux il écarte à mains nues les colonnes du palais afin de le faire s’écrouler, tuant ainsi plusieurs milliers de Philistins et signant sa propre mort.

© Christophe Raynaud de Lage

Partant de ce récit emblématique qu’il adapte, le metteur en scène sud-africain, artiste visuel et directeur artistique de la compagnie Third World Bunfight, Brett Bailey, livre sa vision de Samson et son interprétation à travers un style qui s’apparente à l’opéra. Il mobilise le théâtre, la danse le chant et la musique, ainsi que des images projetées sur un grand écran placé en fond de scène. Dans son geste de mise en scène, il mêle culture populaire et culture savante, passé et présent, luttes de pouvoir et défense des territoires, exil et altérité. Sa quête interroge le colonialisme et les différentes expressions du racisme. Apparaît ainsi à l’écran, derrière les miniatures persanes et enluminures chrétiennes qui sous-tendent le récit, à plusieurs reprises et parlant d’hier, cette image d’une rare violence, de corps noirs pendus dans les arbres, que Billie Hollyday, interprétait dans une des plus grandes chansons de tous les temps, Strange fruit, écrite par Abel Meeropol dit Lewis Allan, né dans le Bronx, à New-York, et qui a valeur de poignant réquisitoire contre le lynchage (vidéo de Kirsti Cumming). Parlant d’aujourd’hui, ce sont les mains d’une foule agglutinée s’accrochant à des grilles, qui sont montrées de manière récurrente… « Ta place est ici. Il n’y a plus rien là-bas… »

Pendant que le public prend place dans les gradins les acteurs se préparent avec un certain naturel en même temps qu’avec des gestes codifiés comme pour la préparation d’un cérémonial : balayage, pliage de tissus, installation de tapis et d’objets, de bassines, préparation d’encens. Côté cour les instruments de musique, notamment batterie, percussions et guitare, s’animent doucement, les musiciens s’installent, la musique monte. Au centre du plateau se forme un cercle, on chuchote autour de celui qu’on désigne comme l’élu, ici Samson, on le lave, on le purifie. Un couronnement se prépare. On le marie avec Céleste-Dalila, symbole de la femme tentatrice, belle jeune femme cachée derrière un masque. Côté jardin, un prédicateur intervient de loin en loin avec ses prières-commentaires, sa narration. « Tu veux changer le monde ? Sauveur ou bombe à retardement ? »

© Christophe Raynaud de Lage

Tout est rythme et danse, musique et chœur, balancements, expressivité. Tout est parabole. Une ville apparaît. Un galion passe. Les symboles se multiplient sur écran tels les abeilles, les oiseaux, les couleurs, les fleurs, les frères-loups, qui, la queue enflammée, provoquent un incendie avant que Samson ne devienne lui-même loup enragé. Sur scène et à travers le génie du grotesque passent trois personnages masqués mi-Père Ubu mi-Falstaff jouant de l’éventail et faisant fonction de chœur. « Je suis le fils du Soleil » clame Samson et quand il est agressé, sa longue chevelure de nattes argent cachant son visage, les trois musiciens lui donnent de l’énergie et dialoguent : « Tu te souviens de ton peuple, Samson ? » Le chœur coiffé de casques rouge, arrive, masqué et portant des paniers, Samson se déchaîne et les élimine. C’est le champ de bataille. Des flaques de couleur rouge dégoulinent de l’écran. Puis Samson exécute la danse des esprits. « Nulle part où aller nulle part où se cacher… » Imprécations, slam, chant, musique, transe, appels et réponses en écho ; purification, chant de grâce sur basse continue et chant choral se répondent. Le public est invité à accompagner les rythmes en tapant dans les mains. Puis les ancêtres parlent et le rappellent : « Tu as massacré les croisés, reviens vers ton peuple. » Et il se fond dans le bourdonnement des abeilles

Le retour au calme se fait par la narratrice qui entre avec retenue, remplit le plateau et le théâtre de sa voix de mezzo-soprano, douce et puissante, (Hlengiwe Mkhwanazi, magnifique) chantant l’aria Mon cœur s’ouvre à ta voix, de l’opéra-oratorio de Camille Saint-Saëns. Elle trouve le secret de sa force, exécute les gestes rituels qui apprivoisent Samson – maquillage et offrande – elle l’apaise. « Je suis venue demander grâce. Regarde ce gâchis. » À genoux elle lui redonne son identité perdue, lui en apportant les signes tangibles et restituant tous les symboles de sa culture : coffre, parures de ses rois, têtes de ses ancêtres, titres de ses terres et lui en fait offrande. « Ils croyaient en moi et je les ai abandonnés » se lamente-t-il. Elle prend place sur le trône tandis qu’il tente d’éteindre son cauchemar, s’assied à ses genoux et la caresse.  Son chant très doux remplit l’espace. On installe ensuite Samson sur un praticable blanc posé au centre, comme une figure totem ou une statue et alors que les images sur écran déboulonnent la statue de l’Empereur, la fracassant au sol. Encens, purification, rythmes et danses. Samson est avec son peuple et invoque le soleil, en langue ancienne. « Je suis le dernier fils du soleil » se rappelle-t-il alors qu’un astre ressemblant à un saint-sacrement passe sur écran.

© Christophe Raynaud de Lage

Sous couvert de chamanisme et de rituels, Brett Bailey décale la mythologie, qu’il fait sienne mais se perd parfois dans la narration. Il s’est nourri du Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns et la musique de Shane Cooper est jouée en direct et porte l’ensemble. Son univers plastique nous entraîne jusque dans le rêve et le fantastique, sa direction d’acteurs mène à la transe, expression première de Samson dans sa rage d’exister, rôle habité par Cebolenkosi Zuma avec force, grâce et violence dans les extrêmes de la transe. Une énergie se dégage de ce spectacle métaphorique en même temps que bien réel dans la guerre des communautés. En 2017, Brett Bailey présentait Sanctuary, sur la crise des réfugiés, leur perte d’espoir et de dignité, le lien avec leur communauté et leur pays d’origine, c’était un hommage aux migrants ; auparavant, en 2013, il avait présenté à Avignon, Exhibit B où se rejouait l’histoire coloniale, les thèmes dominant dans ses créations étant : migrations, colonisation, oppression. Samson, comme un coup de poing, traverse ces mêmes thèmes, entre le passé et le monde d’aujourd’hui.

Brigitte Rémer, le 16 janvier 2023

Avec : Shane Cooper, Nkosenathi Koela, Mvakalisi Madotyeni, Zimbini Makwetu, Marlo Minnaar, Hlengiwe Mkhwanazi, Apollo Ntshoko, Jonno Sweetman, Thukela Maka, Cebolenkosi Zuma. Musique Shane Cooper – chorégraphie Elvis Sibeko – scénographie : Brett Bailey, Tanya P. Johnson – vidéo Kirsti Cumming – lumière Kobus Rossouw – Son Carlo Thompson – régie Miliswa Mbandazayo – surtitrage Valentine Haussoullier – Administration de production Barbara Mathers (Third World Bunfight), Sarah Ford (Quaternaire) – Le spectacle a été créé le 8 mars 2019 au Festival Toyota US Woordfees, à Stellenbosch (Afrique du Sud) et présenté au Festival d’Avignon, en juillet 2021.

Du 10 au 15 janvier 2023 : mardi, mercredi à 19h30, vendredi à 20h30, samedi à 18h, dimanche à 15h, au Théâtre Nanterre-Amandiers/CDN, 7 avenue Pablo Picasso. 92022. Nanterre cedex. RER A arrêt Nanterre Préfecture – Site : www.nanterre-amandiers.com – Tél. : 01 46 14 70 00.