Archives de catégorie : Arts visuels

À ce stade de la nuit

Texte Maylis de Kerangal – mise en scène Antoine Oppenheim – Avec Sophie Cattani et Peshawa Mahmood, par le Collectif Ildi ! eldi, au Théâtre de Belleville.

© Guillaume Bosson

Le récit est porté par la comédienne, Sophie Cattani, seule en scène, assise au coin d’une table. La radio qu’elle écoute rapporte le naufrage d’un bateau d’exilés près de l’île de Lampedusa. Un sonagramme dessine la courbe de la reconnaissance des sons, ceux de la mer, lancinante, autant que ceux des voix enfouies et disparues (musique Pierre Aviat). Trois-cent-cinquante absents ce jour-là. Sitôt son cœur chavire au fil de la voix et de l’information et son esprit s’évade.

Lampedusa l’amène au souvenir du film emblématique de Luchino Visconti, Le Guépard, sorti en 1963, qu’elle avait vu dans un cinéma de quartier. Le film parle du vacillement de l’aristocratie sicilienne, le film est issu de l’unique roman du taciturne aristocrate Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, seul roman qu’il écrivit et qui fut publié en 1958 à titre posthume. Burt Lancaster y interprète don Fabrizio Corbera, prince de Salina, un aristocrate sicilien dans le tourbillon révolutionnaire du Risorgimento cette période de transition qui mène de l’ordre ancien au nouvel ordre et jusqu’à l’unité italienne, dans la seconde partie du XIXème siècle.

© Guillaume Bosson

L’image de Lancaster et des extraits du Guépard envahissent l’écran de fortune sur lequel la présence de la mer demeure obsédante ainsi que dans la bande-son. On assiste au bal, une séquence monumentale qui conclut le film et montre le prince de Salina spectateur du déclin de son monde face à la bourgeoisie montante. Le bal est un chant du cygne et comme un naufrage.

D’un Lancaster l’autre, le récit nous mène ensuite dans le film de Frank Perry The Swimmer/Le Plongeon où l’acteur à nouveau, dans un tout autre registre, envahit l’écran. En errance, il parcourt un certain chemin initiatique, à sa manière. Certains extraits nous sont aussi donnés à voir de cette critique intimiste et vertigineuse de la vanité du rêve américain.

Le mécanisme de l’écriture de Maylis de Kerangal ne nous fait pourtant pas perdre de vue Lampedusa et le drame des exilés qui risquent leur vie pour un peu de liberté et une vie décente. Son écriture est précise et transparente, superposant les idées et les visions. La liste des noms des pays d’où viennent les migrants est longue dans ces parcours sinistres de maltraitance, au départ pleins d’espoirs. Le geste littéraire de Maylis de Kerangal, ses récits, parlent des déplacements, dans tous les sens du terme – on se souvient entre autres de Réparer les vivants, qu’elle avait écrit en 2014, texte porteur d’une histoire de mort et de vie et d’une course contre la montre pour une transplantation cardiaque, magnifiquement adapté et mis en théâtre par Sylvain Maurice en 2017 (cf. notre article du 30 juin 2017).

© Guillaume Bosson

Dans la mise en scène d’Antoine Oppenheim, après cette incursion en images au pays du cinéma et du rêve, la réalité nous rattrape. Il nous place face à elle par la présence de l’artiste kurde irakien Peshawa Mahmood, peintre, illustrateur, calligraphe et performeur, entré sur le plateau avec discrétion et comme par effraction. Lui-même arrivé en Europe par moultes chemins labyrinthiques risqués et qui dessine à la peinture noire, sous nos yeux, trait par trait, une foule de gens exilés qui nous fait face et nous regarde. On peut regretter son arrivée un peu tardive, même si cela n’enlève rien à la densité du texte porté et habité par la comédienne d’une part, par le trait qu’il pose pour reconstituer une fresque sur ses compagnons de voyage et d’errance, d’autre part.

© Guillaume Bosson

À ce stade de la nuit parle de l’état du monde d’aujourd’hui à travers un récit, celui de Maylis de Kerangal, monde proche de l’écroulement comme Le Guépard l’était, une présence, celle de Peshawa Mahmood, emblématique de ceux qui remettent tout en jeu pour marcher vers une vie libre, et une interprétation, celle de Sophie Cattani qui porte avec densité le récit dans ce va et vient entre l’imaginaire de l’auteure et l’âpre réalité de l’artiste plasticien comme témoin.

Brigitte Rémer, le 11 septembre 2026

Texte Maylis de Kerangal – mise en scène Antoine Oppenheim – avec Sophie Cattani et Peshawa Mahmood – musique Pierre Aviat – scénographie et lumières Cyril Meroni – régie générale et son Guillaume Bosson – création vidéo Antoine Oppenheim et Cyril Meroni – administration de production Charlotte Laquille (Bureau les collectives) – production collectif ildi ! eldi.

Du dimanche 6 au mardi 29 septembre 2026, lundi à 21h15, mardi à 19h15, dimanche à 17h, au Théâtre de Belleville, 16 Passage Piver. 75011- métro : Belleville, ou Goncourt – site : www.theatredebelleville.com – En tournée, du 8 au 11 et du 15 au 18 octobre, Théâtre des Marronniers à Lyon.

« L’Espace entre nous » dans la collection du Wilson Centre for Photography,

Exposition de cent-vingt photographies signés d’une quarantaine d’artistes où se mêlent des œuvres iconiques et d’autres moins connues des années 1920 à nos jours, réalisée avec le soutien du Wilson Centre for Photography – commissariat Diane Dufour, avec Julie Héraut – scénographie Cyril Delhomme – Le Bal, Paris – à l’occasion du Bicentenaire de la naissance de la photographie.

John Gutmann, Haussement d’épaules (1)

C’est une réflexion sur le photographe et son sujet que propose Diane Dufour, fondatrice et directrice artistique du Bal, à partir de la collection du Wilson Centre for Photography – fondé en 1998 par les collectionneurs Michael Wilson et son épouse, Jane – qui développe des activités de recherche consacrées à l’histoire, l’esthétique et la conservation de la photographie. Le Centre possède une des plus belles collections du XXème siècle, autour de 12000 tirages sur l’histoire photographique, Michaël et Jane Wilson ont travaillé avec les plus grands musées du monde.

Pour la première fois Le Bal consacre une exposition à une collection. En tant que commissaire, Diane Dufour dessine un parcours où les thèmes sont en correspondance et résonance, où la philosophie des photographes est mise en exergue. Pour elle, « entrer dans une collection c’est toujours un peu s’infiltrer sans carte en territoire inconnu, le royaume d’un autre. C’est concevoir les photographies qui la composent comme les fragments épars d’un puzzle appartenant à la même image, peu importe où elles ont été trouvées et si elles semblent de prime abord sans relation apparente les unes avec les autres ». L’exposition a nécessité trois ans de préparation et présente des œuvres iconiques des années 1920 à nos jours aussi bien que des oeuvres moins connues, dans un parcours sensible, nous menant d’un univers et d’une sensibilité à l’autre.

On y trouve la pionnière de la photographie sociale, Dorothea Lange et ses témoignages sur la pauvreté et la détresse, comme à travers Main et chapeau de travailleur (1938) où se lit la misère des petits fermiers et métayers à l’époque de la Grande Dépression américaine du début du XXème, ou encore comme Back, L’Homme de dos qui, par sa sueur à travers la chemise, laisse deviner un dur labeur. Du grand humaniste Walker Evans, sont présentées South Street (1942) où certains n’ont pour toute ressource que de dormir dans la rue et Les Mains de l’écrivain Hart Crane (1929/30) auteur qui admirait Rimbaud. Mark Cohen, radical dans sa pratique de la photographie de rue à Philadelphie, capte ses images au juger, sans mise au point, et les recadre en plaçant la focale sur un fragment qui l’intéresse. Les magnifiques clichés en noir et blanc du photographe chilien Sergio Larraín membre de l’agence Magnum, dans les bars, les rues et le port de Valparaíso dépeignent aussi la pauvreté. L’anecdote de sa rencontre à Paris avec Julio Cortázar, sera à l’origine de la nouvelle qu’il a écrite, Les Fils de la Vierge, et source du film de Michelangelo Antonioni, Blow-up où se mêlent mystère et réflexion sur la perception de la réalité.

A. Rodtchenko, Portrait de Maïakovski (2)

Deux photographies du peintre, sculpteur, graphiste et photographe soviétique, Alexandre Rodtchenko – Gathering for a demonstration et At the Lenine Library – fixant sur la pellicule le portrait du poète révolutionnaire Vladimir Maïakovski en 1924 sont au cœur de l’exposition. Les deux artistes s’étaient rencontrés dix ans auparavant à Kazan, au Tatarstan, lors d’une soirée autour du futurisme qu’il décrit comme « une attitude plutôt qu’une école ». Maïakovski était déjà connu et l’un des meneurs de l’avant-garde alors que Rodtchenko n’était encore qu’étudiant. Ils collaboreront à divers projets d’édition avant que Maïakovski se suicide, en 1930. L’ancien correspondant de guerre Horace Bristol, d’abord photographe du magazine Life, réalise ensuite à partir de 1938, des clichés des agriculteurs migrants de la vallée centrale de Californie en compagnie de l’écrivain John Steinbeck. Il est présent à travers plusieurs photographies prises au Japon où il a habité : Yoshimara Girl Looking out fom Curtain et Geisha Entering Gate (1947), ou encore Tattooing Skin on Wall (1946), un Yakuza – similaire aux grands mafieux – étant recouvert de tatouages corporels intégraux, dans une période où le Japon était occupé et dévasté. En 1941, il fut en effet recruté par l’Unité photographique de l’US Navy et réalisa des clichés de la Seconde Guerre mondiale en Afrique du Sud et au Japon où il s’installa et vécut en vendant ses photographies aux magazines internationaux.

Tomoko Sawada, Les débuts No.31 (3)

Du Japon, deux grandes figures sont présentées : Tomoko Sawada, photographe et performeuse féministe qui excelle dans l’art de l’autoportrait. Diplômée en design des médias puis en photographie, elle compose des séries thématiques où elle se métamorphose par le maquillage et les costumes, transformant radicalement son identité. Ainsi son image, Les débuts n° 31, la montre avec une épaisse couche de maquillage blanc comme pour une représentation de Kabuki, sur son visage rond comme une horloge où elle a peint les chiffres du cadran. Shoji Ueda, l’un des plus populaires dans son pays, fait preuve d’un art délicat de la mise en scène et travaille sur le thème des enfants. À travers ses Paysages de dunes il crée un univers de magie et de grâce et met en scène différents personnages dont des membres de sa famille dans les paysages naturels de sa région natale de Tottori, face à la mer du Japon. Son œuvre Quatre filles, réalisée en 1939, a fait le tour du monde et définit vraiment son style : il demande à quatre fillettes rencontrées sur la plage de poser, les unes à côté des autres, chacune à sa façon. Elles regardent dans des directions différentes, donnant presque l’impression de plans indépendants montés ensemble et remet ainsi en jeu les règles classiques de la composition. « Les dunes, c’est mon studio, dit le photographe… On ne peut pas trouver d’arrière-plan plus parfait, car l’horizon est étirable à l’infini. Je dirais que la dune est un paysage presque naturellement photographique. C’est la nature mais réduite à un fond unique. »

Shoji Ueda – Papa, maman et les enfants (4)

Tous les grands photographes du début du XXème sont présentés dans ce parcours finement combiné où souvent les images se répondent : d’Alvarez Bravo à Weegee et de Graham Smith à Francesca Woodman ; de Danny Lyon à Graham Smith et de Susan Meiselas à Gregory Crewdson, l’exposition abonde de chefs-d’œuvre – nous ne pouvons tous les citer, mais on peut passer beaucoup de temps en contemplation au creux de cette exposition.

Au sous-sol de la galerie nous voilà face à une photographie choc de Frida Kahlo qui montre son univers intime et blessé dans la Casa Azul, à partir de l’ouverture de sa salle de bains restée fermée depuis sa mort, en 1954, puis quinze ans de plus selon la demande de Diego Rivera, son époux, bien connu par ses peintures murales, au Mexique. Un espace tenu secret dans lequel pénètre la photographe Graciela Iturbide cinquante ans plus tard, tirant une série de vingt-huit photographies en noir et blanc qu’elle intitule El Baño de Frida montrant l’envers de la vie de l’artiste avec, dans la baignoire, sa prothèse, si parlante, si chargée. La photographe prend place dans cette baignoire se tenant à la place de la douloureuse Frida, comme un fantôme. L’écrivain Bertrand Schefer, dont les textes accompagnent le parcours de l’exposition, écrit : « Sur cette image, la seule où elle figure, Iturbide rejoue la toile célèbre de Frida Kahlo Ce que l’eau m’a donné (1938). Elle s’allonge dans la baignoire vide et pose ses pieds devant elle, de part et d’autre du robinet, dans la position exacte ou Kahlo s’était peinte elle-même, les pieds partiellement immergés dans cette même baignoire, le droit ensanglanté, au milieu d’un assemblage de visions étranges flottant dans l’eau du bain… »

Nicholas Nixon, Elm Street, East Cambridge (5)

En vis-à-vis se trouve une oeuvre de Tina Modotti, qui s’était liée d’amitié avec Frida Kahlo. D’abord mannequin, puis actrice, elle devient photographe en côtoyant Edward Weston qui la forme. C’est une militante et révolutionnaire italienne au destin hors du commun, qui consacre son énergie à montrer le mouvement de la vie saisi sur le vif. Elle a réalisé une célèbre série de photographies en 1929 intitulée Mains d’un montreur de marionnettes (ou Les Mains du marionnettiste). Son engagement politique lui vient du Mexique précisément où elle est restée un certain nombre d’années avant de s’installer à Berlin puis en Russie à partir de 1930. Elle y fait la connaissance de Vladimir Maïakovski, grand poète et chef de file des futuristes russes en même temps qu’elle comprend assez vite que son travail de photographe ne correspond pas aux exigences du réalisme socialiste stalinien. Elle prend alors ses distances avec la photographie pour se consacrer essentiellement à la lutte contre le fascisme et travaille pour le Secours rouge international.

David Goldblatt, George et Sarah Manyani (6)

Autre univers, celui de Bruce Davidson qui, entre 1966 et 1968, se pose chaque semaine dans un quartier du Harlem hispanique de New-York, El Barrio, délabré et mal famé  où il réussit à se faire adopter avec son matériel photographique : « Il se fait accepter, et durant deux ans il revient, semaine après semaine, prenant des photos à la chambre, un choix qui lui permet, une fois la visée effectuée sous le voile noir, de regarder dans les yeux ceux qu’il photographie au moment de la prise de vue… » Il rentre les développer chez lui et offre les tirages à ceux qu’il photographie. Avec George et Sarah Manyani (1972) David Goldblatt montre le fractionnement de l’espace dans une maison de Soweto qui n’est pas sans faire référence à l’apartheid. Le photographe a témoigné pendant des décennies et observé le paysage politique ségrégationniste d’Afrique du Sud. L’image montre un couple qu’une cloison sépare, où le discret reflet du photographe devient comme un trait d’union entre l’homme et la femme. ». Il y a aussi le Haussement d’épaule de John Gutmann et le Nude (Pliée) d’Imagen Cunningham, l’auteure du Manifeste Photographie, une Profession pour les Femmes, écrit en 1913 comme autant de propositions.

Cyril Delhomme signe la scénographie de l’exposition et a su dessiner les correspondances entre des univers photographiques multiples, créant une chorégraphie d’images ponctuée par les textes de Bertrand Schefer qui balisent le chemin. Cette riche exposition « L’Espace entre nous » dans la collection du Wilson Centre for Photography, montre la clairvoyance et l’exigence des collectionneurs, Michael et Jane Wilson. Leurs photographies font ici récit du XXème siècle tant au plan esthétique qu’historique et philosophique et marque de façon lumineuse le Bicentenaire de la naissance de la photographie pour laquelle Le Bal a reçu ce label. « La photographie n’a cessé de se redéfinir comme l’espace d’une rencontre entre le photographe, le sujet photographié et le regardeur. Comment affirmer un point de vue tout en laissant au sujet sa part de mystère et au regardeur sa liberté d’interprétation ? » telle est la problématique posée par la commissaire de l’exposition, Diane Dufour, qui nous place avec virtuosité au coeur de la diversité des points de vue et des esthétiques.

Brigitte Rémer, le 8 septembre 2026

Visuels(1) John Gutmann, Haussement d’épaules, 1935 © Center for Creative Photography, Arizona Board of Regents, Courtesy Wilson Centre for Photography – ( 2 ) Alexandre Rodtchenko, Portrait de Vladimir Maïakovski (1924) – MoMA – Gelatin silver print – (3) Tomoko Sawada, Les débuts No.31, 1997 © Tomoko Sawada Courtesy of Rose Gallery / Wilson Centre for Photography – (4) Shoji Ueda, Papa, maman et les enfants, 1947 © Photo Shoji UEDA, Courtesy Wilson Centre for Photography – (5) Nicholas Nixon, Elm Street, East Cambridge, 1981 © Nicholas Nixon. Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco / Wilson Centre for Photography – (6) David Goldblatt, George et Sarah Manyani, 3153 Emdeni Extension. Août 1972, 1972 © David Goldblatt, Courtesy Marian Goodman, Johannesburg / Wilson Centre for Photography – (7) Chris Killip, Jeune sur un mur, Jarrow, Tyneside, 1976 © Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos, Courtesy Wilson Centre for Photography

Chris Killip, Jeune sur un mur, Jarrow, Tyneside (7)

Président du Bal, Philippe Wahl – direction Diane Dufour, fondatrice, directrice artistique – Christine Vidal, directrice – Julie Héraut, directrice adjointe – Production Oriana Falala, chargée de production avec Constance Curtil, assistante – scénographie Cyril Delhomme – Pauline Broquet, responsable communication et partenariats – Chiara Serena Froldi, chargée communication et partenariats – Anne-Claire Monot, chargée communication et relations presse avec Bianca Marcuzzi, assistante communication – La programmation du Bal reçoit le soutien de la Ville de Paris, de la Région Île-de-France et du ministère de la Culture – Une publication, L’Espace entre nous, retrace le parcours de l’exposition, sur des textes de Bertrand Schefer, Jean-Christophe Bailly et Diane Dufour, coédition Atelier EXB et Le Bal (prix : 55 euros) – Un colloque de l’EHESS sur le statut de l’image se tiendra au mois d’octobre.

L’Espace entre nous, dans la collection du Wilson Centre for Photography, exposition, du 19 juin 2026 au 3 janvier 2027 – Le Bal, 6 Impasse de la Défense. 75018 Paris, métro Place de Clichy, lignes 2 et 13 – Mercredi 12h/20h (nocturne), jeudi 12h/19h, vendredi, samedi, dimanche 12h/19h. Fermé les lundi et mardi – tél. : 01 44 70 75 50 – site : www.lebal.fr

Ici grand ouvert 

Exposition de Smith – Commissariat général Nicolas Surlapierre – Commissaire de l’exposition Franck Lamy, assisté de Julien Blanpied – au Mac Val, musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine.

SMITH, Paris 2024 © DR (1)

C’est une exposition passionnante et singulière que celle de Smith au Mac Val, émaillée de nombreuses références philosophiques allant de Jean-Luc Nancy, professeur de philosophie à l’université de Strasbourg et membre du Collège international de philosophie et Jacques Derrida leader de la pensée dite de la déconstruction, au cosmologiste Jean-Philippe Uzan, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique et Lucien Raphmaj auteur notamment de Capitale songe. Smith est aux aguets, en quête de sens, il pose la question de l’environnement idéologique et artistique de son travail.

© Dami/Fulmen © traumsmith (2)

Né en 1985 Smith est un artiste chercheur qui voyage entre la photo, l’image animée, l’installation, la sculpture et la performance, et se plaît à déplacer les frontières. Le titre de son exposition, Ici Grand Ouvert, fait référence aux notions d’accueil et d’hospitalité, à la poétique de la transition. Une atmosphère fantomatique et stellaire compose l’esprit du lieu où l’artiste nous emmène et nous perd dans son rêve éveillé. La douceur, la violence et la mélancolie l’habitent.

Son travail s’ancre dans une expérience du monde entre l’intime et le collectif, loin de tout académisme. Sa méthode remet en cause les outils de l’histoire de l’art. Ici grand ouvert est une rétrospective qui montre vingt ans du travail de Smith avec arrêt sur image, tout autant qu’une rétro-prospective immersive et évolutive. « Cette forme m’intéresse pour sa puissance de repli du temps qui autorise une temporalité non linéaire, faite de plis, de retours et de voisinages inattendus entre strates éloignées… » Au fil des neuf mois au cours desquels les oeuvres et performances sont présentées l’exposition évoluera, au fil des grandes et petites mues qu’il organise *. Smith fait bouger les lignes et évoluer ses positions esthétiques et philosophiques au fil des commentaires entendus et des échanges, qui lui permettent de se réorienter et se ré-inventer. Dans une posture personnelle il déconstruit la chronologie et travaille dans une « pensée du temps oblique, de l’ordre de l’annonciation. »

Dami/Travelogue © traumsmith (3)

Après un Master en philosophie à la Sorbonne, Smith a commencé ses apprentissages en passant par les écoles de photographie d’Arles puis du Fresnoy, cherchant à jouer et déjouer les questions conceptuelles – la photographie est aussi une question de point de vue. En 2022 il soutient une thèse en recherche-création à l’UQAM de Montréal. Pour lui « l’exposition est un terreau en même temps qu’un rhizome » et il parle de fermentation en train de se faire. Dans sa narration il montre l’art et l’artiste en mutation et métamorphose, et travaille par cycles.

Il montre ainsi ses œuvres, séries et projets tels que CH19H2802 (Agnès) (2010-2011), une série de cinq vidéos composée d’écrans où des comédien.nes, transgenres et cisgenres, interprètent l’expérience d’Agnès, accompagnée d’une sculpture en silicone, PVC et paillettes – Spectrographie (2010-2014), est une série de photographies qui « défait » le corps et réhabilite la spectralité, il partage alors ses expériences réalisées avec l’aide d’une caméra thermique, cet outil militaire créé par l’armée américaine pendant la guerre froide. Il évoque aussi l’intelligence artificielle et réfléchit autour de la perception – Saturnium (2015-2018) mêle la radioactivité qu’utilisait Marie Curie dans ses expériences aux inquiétudes écologiques d’aujourd’hui, à partir de tirages photographiques sur surface métallique.

L’extase de M. Patate © traumsmith (4)

TRAUM (2016) extrait d’un spectacle chorégraphique accompagné de la Robe de Vlad, percute « lorsque l’instant de la mort cesse d’être une fin et devient l’ouverture d’une autre modalité d’existence » – Löyly (2007-2012), est un « travail photographique né de l’attention portée aux transitions de ma communauté d’ami·es proches, créé à une époque où ces questions circulaient encore peu dans la conversation publique » – Dami (2024), avec Fulmen, thermogrammes sur aluminium brossé, et Photino/Autoportrait,  thermogrammes sur aluminium brossé, bois brûlé Yakisugi et sculpture verre et néon, l’oeuvre construit « une traversée intérieure et la pratique d’états de conscience modifiés » L’extase de Monsieur Patate, cet humanoÏde aux membres ramifiés en tubercules  plane au-dessus de nos têtes comme l’ange descend du toit de la cathédrale, à Brasilia – Désidération(s) (2016-2021) dont Komplex une micro architecture designée par l’agence Diplomates, « élargit l’écologie au cosmos, cherchant une manière de traverser la turbulence du présent en déplaçant le point de vue. » C’est aussi, à l’étage supérieur de l’exposition, le studio de l’artiste et son lieu de fabrication et de recherche lui permettant de poursuivre ses Work in Progress.

Le rez-de-chaussée est conçu avec l’architecte finnois-norvégien Sami Rintala, dans une forme-forêt structurée « en clairières, zones denses, sous-bois et gradients lumineux, où l’on circule par ramification et bifurcation, avec des retours possibles et une attention qui se recompose au fil de la visite » parmi néons, musiques et vidéos. Dans cette crise de la sensibilité, pour Smith l’œuvre aide à penser, entre un vol en gravité zéro avec internaute, compost, transe et états de conscience élargie, projections dans le futur, frontières qui s’effacent et hybridations. Le parcours est brillant, poétique, ingénieux et exigeant.

Désidération © traumsmith (5)

Franck Lamy, commissaire d’Ici grand ouvert, fait la synthèse de l’exposition dans la singularité de l’univers de Smith : « Pensée comme un labyrinthe, un faisceau, une forêt de parcours initiatiques et de gestes transformatifs, l’exposition affirme sa dimension de laboratoire. Quelque chose est en cours… » L’environnement est tarkovskien, combinant des éléments de science-fiction et de fantastique, où se mêlent des thèmes philosophique, psychanalytique, mystique et métaphysique. Comme ce chasseur furtif et silencieux, Stalker, ce rôdeur, Smith nous guide sur les sentiers de sa mélancolie à travers terrains vagues et zones interdites, à la recherche du Graal ou en quête du Simorgh, l’oiseau fabuleux et immortel de la mythologie perse souvent comparé au Phénix, symbole du cycle de mort et de résurrection, ou encore Oiseau de feu. En écho, j’entends ce vieux derviche de la Conférence des Oiseaux de Farid-ud-Din Attar œuvre initiatique à laquelle l’exposition me fait penser, disant à l’instant de mourir : « Je suis pour mon dernier voyage comme un misérable mendiant. Je n’ai pu que pétrir une poignée d’argile mouillée par la sueur de mes hontes subies. Voyez, j’en ai fait une brique. Posez-moi la tête dessus. J’ai rempli un flacon de pleurs, j’ai pour linceul quelques haillons… »

Brigitte Rémer le 18 août 2026

Dami/Fulmen © traumsmith (6)

Visuels : (1) Smith, Paris, décembre 2024 © DR – (2) Smith, Sans titre, in « Dami (Fulmen) » , 2024. Image réalisée dans le cadre de la résidence Instants « Château Palmer x Leica ».  Thermogramme sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard. Courtesy Galerie Loevenbruck, Paris – (3) Smith, Sans titre, in « Dami (Travelogue) », 2024. Tirage sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard / Modds – (4) Smith,  « L’extase de M. Patate », 2024. Vue d’installation. Courtesy Galerie Christophe Gaillard –  (5) Smith, Sans titre, in « Désidération (Prologue) », 2019. Tirage sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard / Modds –  (6) Smith, Sans titre, in « Dami (Fulmen), 2023 ». Thermogramme sur aluminium brossé. Courtesy Galerie Christophe Gaillard.

Exposition réalisée en collaboration et avec le soutien de la Galerie Christophe Gaillard – avec le soutien de Picto et Am Art. La scénographie de l’exposition est pensée avec la complicité des architectes et designer Mathieu Prat (Diplomates) et Sami Rintala, assisté de Toni Lozano – *Tous les premiers dimanches du mois sont programmées des rencontres, projections ou visites dans l’espace de l’exposition, Les petites mues : dimanches 7 juin, 8 juillet, 2 août, 6 septembre, 4 octobre, 1er novembre et 6 décembre 2026, 3 janvier 2027. Les grandes mues auront lieu à l’occasion du vernissage, samedi 23 mai 2026, dimanche 28 juin pour le Pic Nic au Mac Val, samedi 19 et dimanche 20 septembre lors des Journées européennes du Patrimoine, samedi 17 octobre 2026 en écho avec les Journées nationales de d’architecture et dimanche 31 janvier 2027 pour le dernier jour de l’exposition.

Ici grand ouvert, exposition de Schmidt, du 23 mai 2026 au 31 janvier 2027, au Mac Val, musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne, du mardi au dimanche et jours fériés, de 11h à 18h – Place de la Libération, 94400. Vitry-sur-Seine – T3 ou métro ligne 7, arrêt Porte de Choisy  puis T9, arrêt Mac Val – tél. : 01 43 91 64 20 – email : contact@macval.fr – site : www. macval.fr

Byblos, Cité millénaire du Liban

© Philippe Maillard (1)

Exposition organisée par l’Institut du monde arabe et le ministère libanais de la Culture/Direction générale des antiquités (DGA), avec la collaboration du musée du Louvre, à l’Institut du Monde Arabe, Paris. Commissariat général Dr Tania Zaven, archéologue, directrice du site de Byblos – Derniers jours.

Byblos est une des villes parmi les plus anciennes au monde qui a connu une apogée durant la période néolithique. Des fouilles archéologiques y sont entreprises depuis les années 1860. En 2018, on retrouve plusieurs puits et chambres funéraires, les hypogées, qui constituent une nécropole quasi intacte remontant à 4000 ans. De nombreux objets présentés dans l’exposition proviennent des tombes des rois de Byblos, même si la ville n’a pas encore livré tous ses secrets.

© Philippe Maillard (2)

L’exposition a eu des difficultés pour arriver jusqu’à Paris. Une première fois en 2024 elle avait été reportée, à la suite de l’escalade du conflit entre Israël et le Hezbollah et des bombardements subis. Elle a finalement débuté en mars 2026 et se termine à la fin du mois d’août. La Commissaire générale en est Dr Tania Zaven, archéologue, directrice du site de Byblos du Mont-Liban nord et du programme Byblos Hypogeum à la Direction Générale des Antiquités du Liban. Elle est assistée de Dr Martine Francis-Allouche – pour la section Byblos et la mer – archéologue au Collège de France, co-directrice du programme de recherche Byblos ; et du Dr Julien Chanteau – pour la sous-section Les dernières découvertes – archéologue au département des Antiquités orientales du musée du Louvre, directeur des fouilles du programme Byblos Hypogeum.

À travers cette Cité millénaire du Liban, Byblos, inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, c’est 9000 ans de l’histoire du Liban qui nous sont racontés. Quatre cents pièces sont présentées dont certaines n’étaient jamais sorties du pays, dont d’autres sont absentes pour raison de guerre n’ayant pu être acheminées jusqu’à Paris, leur place est réservée. L’exposition est conçue dans la chronologie des civilisations qui ont marqué la ville et dévoile les trésors découverts dans la nécropole royale et les temples de Byblos – poteries et céramiques, vaisselle d’or et d’argent, amphores, amulettes, parures en or incrustées de pierres fines, armes d’apparat, miroirs…

On peut y comprendre Byblos durant le Néolithique, à partir des vestiges de trois villages d’agriculteurs-éleveurs et de pêcheurs, parmi lesquels l’outillage et la poterie ; observer le développement de la ville et de son système portuaire à l’âge du bronze (IIIème millénaire avant J.-C.) quand Byblos devient un carrefour terrestre et maritime pour les échanges commerciaux avec les empires successifs égyptien, hittites d’Anatolie, assyrien, babylonien, perse, grec et romain ; suivre les interactions avec l’Égypte, notamment dans le commerce du cèdre et les échanges avec les Pharaons, Amenemhat III et IV qui avaient choisi ce bois pour la construction des Pyramides, mais aussi pour ses senteurs, ses résines utilisées pour la momification et la fabrication des barques sacrées ; suivre l’apparition de l’écriture dans ce centre du commerce du papyrus où on trouve les plus anciennes inscriptions en langue phénicienne et l’élaboration de l’alphabet donc les Grecs et les Romains seront les héritiers.

© Brigitte Rémer (3)

L’exposition débute dans une grande salle où une installation impressionnante d’une trentaine d’ancres en pierre, retrouvées au fond de la mer, ont été posées comme dans un cimetière marin. Ces ancres se trouvaient dans les temples et avaient un rôle utilitaire et symbolique, certaines étaient offertes comme ex-votos. Piquées dans le sable elles ressemblent à des pierres tombales et c’est magnifiquement réalisé. Autour, les traces des échanges commerciaux notamment avec l’Égypte, et Byblos comme plaque tournante du commerce autour de ses activités portuaires.

© Brigitte Rémer (4)

Puis on pénètre dans la Nécropole de Byblos – autre très grande salle – qui contenait plus de deux mille tombes, dans ses rites et cérémonies funéraires pendant l’âge de bronze. La plupart étaient des inhumations dans des jarres contenant une grande variété d’objets funéraires tels que des poteries dont certaines aux motifs géométriques et céramiques, ivoire, os, pierre, métal, des éléments de parure en cornaline, en cristal de roche et en coquille d’autruche. Une hiérarchisation sociale s’établissait sur la base du mobilier funéraire. Des figurines en faïence tels qu’hippopotames, singes, bélier, chat, et personnages, une obélisque portant une inscription hiéroglyphique au nom d’Abishemou prince de Byblos, un bracelet et une bague en or décorée d’un scarabée en améthyste, des haches fenestrées à manche décoré ou à décor animalier, une jarre à bec verseur importée de Crète, un ensemble de figurines en bronze parfois rehaussées d’or, découvertes sur toute l’acropole du site et des statuettes anthropomorphes et zoomorphes réalisées en bronze, en argent et en or vraisemblablement des ex-votos sont autant d’objets remarquables présentés dans l’exposition.

On traverse une installation vidéo immersive du réalisateur libanais Vatche Boulghourjian, qui nous plonge au cœur des fouilles et c’est fascinant d’observer ce minutieux travail, avant d’arriver du côté des écritures phéniciennes et de l’évolution des transcriptions, avec ces nombreuses inscriptions phéniciennes découvertes, notamment sur le sarcophage du roi de Byblos, Ahiram, datant du 1er millénaire avant J.-C. et qui sont à l’origine de nos alphabets. Les tablettes en argile qui en attestent et font fonction de lettres adressées sont très émouvantes. Une des pièces maitresses de l’exposition est aussi la mosaïque de L’enlèvement d’Europe, datant de la fin du IIe / début du IIIe siècle après J.-C. qui illustre le mythe fondateur où Zeus métamorphosé en taureau blanc enlève la princesse phénicienne Europe pour l’emmener vers la Crète.

© Philippe Maillard (5)

Tous ces objets sont magnifiquement mis en valeur dans différents types de vitrines, accompagnés des cartels qui guident le visiteur à travers les époques. Byblos, Cité millénaire du Liban nous place au coeur de ce pays carrefour du Moyen-Orient, par la lecture qui est donnée des fouilles entreprises depuis un siècle et demi. Le parcours est passionnant. Ce passage d’un simple village de pêcheurs au néolithique devenu premier port maritime international au monde dans les périodes suivantes, témoigne d’un art de vivre à Byblos, par les objets du quotidien autant que d’un grand raffinement à travers les rites funéraires et objets de la mort.

Plusieurs institutions ont prêté leur concours à la mise en œuvre de cet événement culturel magnifiquement présenté – nous ne pouvons toutes les citer – et résultat d’un fructueux échange entre et le ministère libanais de la Culture/Direction générale des antiquités (DGA), en collaboration avec le musée du Louvre et l’Institut du Monde Arabe. Le Commissariat général par Dr Tania Zaven, archéologue, directrice du site de Byblos et ses équipes ont magnifiquement travaillé pour que vivent ces œuvres quelques mois à Paris, on ne peut que les remercier.

Brigitte Rémer, le 3 août 2026

Visuels : (1) – Figurines divines, Byblos, temple aux Obélisque, âge du Bronze, bronze et feuille d’or Beyrouth,  Ministère de la Culture / Direction Générale des Antiquités du Liban © Philippe Maillard. (2) –Plaque avec inscription gravée en écriture pseudo-hiéroglyphique, Byblos, 2e millénaire av. J.-C., Alliage de cuivre, Beyrouth, Ministère de la Culture / Direction Générale des Antiquités du Liban © Philippe Maillard. (3) – Première salle de l’exposition avec l’installation des Ancres votives, âge du bronze, calcaire, Byblos, et environnement audiovisuel © Brigitte Rémer. (4) – Vitrine avec Mobilier d’accompagnement, pots, cruches, vases, bols, Byblos, période chalcolithique,  terre cuite © Brigitte Rémer – (5) – Mosaïque représentant l’enlèvement d’Europe, Byblos, époque romaine, fin IIe- début IIIe siècle, Beyrouth Ministère de la Culture / Direction Générale des Antiquités du Liban © Philippe Maillard. (6) – Marquage de l’emplacement des objets qui n’ont pu être acheminés à Paris pour raison de guerre © Brigitte Rémer.

© Brigitte Rémer (6)

Byblos, Cité millénaire du Liban est présentée du 24 mars au 23 août 2026 à l’Institut du monde arabe – Salles d’expositions temporaires (niveaux 1 et 2) – du mardi au vendredi de 10h à 18h, samedi, dimanche et jours fériés de 10h à 19h – Horaires d’été à partir du 1er juillet 2026 : du mardi au vendredi de 11h à 19h, le samedi de 11h à 20h, dimanche de 11h à 19h (Fermeture des caisses 45 minutes avant – fermé le lundi) – Le catalogue est publié sous la direction de Tania Zaven aux éditions Sans Égal (30 euros).

IMA – 1, rue des Fossés-Saint-Bernard, Place Mohammed V, 75005. Paris – métro : Jussieu, Cardinal-Lemoine, Sully-Morland – tél. : +33(0) 1 40 51 38 38 – site : www.imarabe.org

Drama 1882

Film-opéra de Waël Shawky, au Grand Palais / Grand Auditorium, en accès libre – dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 avec le Centre des Monuments Nationaux – Derniers jours.

© Simon Lerat – Grand Palais RMN 2026

Cette oeuvre vidéo en huit parties explore la révolution nationaliste égyptienne menée par le colonel Ahmed Urabi contre la domination coloniale britannique,  entre 1879 et 1882.  D’origine paysanne, né dans la province d’Ash Sharqiyah dans le Delta ce dernier gravit tous les échelons militaires jusqu’à fonder le Parti nationaliste égyptien. Mais en 1882 ce mouvement populaire implose entrainant le bombardement massif d’Alexandrie par les forces britanniques.

L’artiste plasticien et réalisateur, Waël Shawky, originaire d’Alexandrie – qui signe aussi la réalisation des costumes et la composition musicale – se penche sur les archives et fait un travail minutieux pour rechercher les zones d’ombres d’un événement qu’on avait voulu oublier. Il a créé Drama 1882 pour le Pavillon égyptien lors de l’Exposition Internationale d’Art de la Biennale de Venise, en 2024 et mêle dans cette reconstitution historique fiction et réalité. « Nous risquerons nos vies jusqu’à la mort » disent le peuple et les militaires. Waël Shawky nous fait suivre la montée en puissance du colonel Urabi jusqu’à cette rixe dans un café entre un gardien d’ânes égyptien et un Maltais qui a fait le tour des cafés de la ville, rixe qui dégénère en émeutes causant sa chute et la mort de plus de trois cents personnes, dans une ville dévastée. La question de la préméditation des Britanniques reste posée.

© Simon Lerat – Grand Palais RMN 2026

Wael Shawky découpe son film en séquences et annonce les parties, les décors et costumes sont éclatants de couleurs et les mouvements d’ensemble d’une parfaite maitrise. Le Khedive est un Monsieur Loyal portant smoking et haut de forme, blancs, les armées locales et britanniques sont vêtues de magnifiques uniformes et la foule tangue. Il y a en même temps beaucoup d’humour dans le traitement de l’image où les acteurs sont chorégraphiés à la manière de figurines, où les maisons sont de guingois, où la rue des Sept Sœurs, Sabaa Banat et Mahatet El Raml la gare des trams au cœur de la ville, sont en mouvement. « Nous ne sommes esclaves de personne… Le Khedive est un traitre à la Nation » chante le peuple.

Des bagarres de rue mettent face à face les étrangers et les locaux qui règlent leurs comptes à coups de bâton. On voyage du quartier européen d’Alexandrie aux Consulats Britannique et Italien, et jusqu’à Constantinople où se fomentent quelques complots. Ferdinand de Lesseps est de la partie et fait la promesse de fermer le Canal de Suez aux Britanniques. Ahmed Urabi affronte la vice-reine britannique Twakif, en 1881, et a l’ascendant sur elle. Il ne craint pas non plus de se rendre à la tête d’une armée devant le Palais Abedine, lieu du Gouvernement et d’en demander le renvoi ainsi que la création d’une Commission pour la rédaction d’une Constitution. Il devient le porte-parole authentique de la voix du peuple égyptien qui l’acclame.

Wael Shawky fait de l’Histoire un très joli film qui nous mène jusqu’aux adieux du colonel Ahmed Urabi partant pour l’exil. Tarbouches, pigeonniers et Grande Mosquée, tout y est, dans un récit musical et chorégraphique réglé de main de maître et plein de charme qui interroge colonialisme, résistance et écriture de l’Histoire.

Brigitte Rémer, le 14 juillet 2026

© Wael Shawky

Réalisateur, directeur artistique, créateur costume, composition musicale : Wael Shawky | Scénario : Wael Shawky, Islam Salama | Directrice de la photographie : Mina Nabil | Monteur : Mark Lotfy | Son : Michael Fawzy | Équipe sculptures : Kain Walgrave, Giorgio Benotto | Équipe installation : Ibrahim Salama, Daniele Rancilio, Federico Elia, John Mirabel, Ikra Costruzioni | Installation lumières et audio-visuelle : Eidotech | Chorégraphe : Mirette Mechail | Directeur exécutif théâtre : Ahmed Shawky | Directeur exécutif film : Abanoub Nabil | Assistant mise en scène théâtre : Mohamed Farouq Rocky | Arrangements musicaux : Mohammed Hosny | Superviseur vocal : Mohammed Khaled | Enregistrement chansons, mixage et design sonore : Michael Fawzy | Superviseur costumes : Nahla Morsy | Superviseur scénographie : Osama Gaber | Rédaction et relecture des textes historiques : Islam Salama | Manager projet : Giorgia Rea | Manager exécutif : Antonio Zanon | Relations presse : Evergreen Arts | Graphiste : Mona Zanana | Production implémentation : Ahmed Sayed | Levée de fonds : Mai Eldib – Production : Mass Alexandria | Producteur exécutif théâtre : Osama Al-Hawary | Producteur film et théâtre : Mark Lotfy | Production compagnies : Wael Shawky, Mass Alexandria, Sfeir-Semler Gallery, Lisson Gallery, Lia Rumma Gallery, Barakat Contemporary.

Jusqu’au 26 juillet 2026 – Horaires de projection : 10h, 10h50, 11h40, 12h30, 13h20, 14h10, 15h, 15h50, 16h40, 17h30, 18h20, au Grand Auditorium du Grand-Palais, square Jean Perrin, 75008 Paris – métro : Champs-Elysées Clémenceau.

On fera mieux la prochaine fois

Petit traîté sur l’art de jouer – Conception, scénographie, images et mise en scène de Nicolas Heredia, La Vaste Entreprise / La Bulle bleue, au Théâtre d’O / Domaine d’O, Montpellier dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Nicolas Heredia

Autour d’une grande table, cinq acteurs questionnent les artistes mythiques de nos grands films On est comme dans un studio d’enregistrement, des micros posés sur la table et les acteurs portant des casques. Tantôt intervieweurs tantôt interviewés ils apparaissent sur le grand écran placé derrière eux, filmés par deux cadreurs qui se trouvent en bordure de plateau.

Nicolas Heredia signe la scénographie en même temps que la conception du spectacle et sa mise en scène, ce dispositif efficace et vivant fait partie intégrante du propos : une mise en jeu, dans tous les sens du terme et un questionnement sur le théâtre, intelligent, sensible et d’une grande justesse. Une mise en abyme à partir d’interviews de stars de cinéma dans un mouvement de va et vient entre l’imaginaire des acteurs-actrices présents sur le plateau, leur regard sur le métier, eux-mêmes et leur double s’affichant en gros plan sur l’écran.

© Nicolas Heredia

C’est un spectacle en train de se faire, où émerge la problématique du théâtre dans le théâtre et du croisement entre les disciplines, théâtre et cinéma, dans un geste artistique puissant entre vidéos de répétition, performance live et documentaire. En fait, les stars sont sur le plateau – Mélaine Blot, Mireille Dejean, Arnaud Gélis, Mickaël Sicret, Auriane Vivien – ils parlent de leur métier d’acteur-actrice avec humour, profondeur et vérité. Ils et elles font vivre Romy Schneider, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Patrick Dewaere, Emmanuelle Béart, Isabelle Adjani, Jean-Paul Belmondo, Jean-Louis Trintignant, Delphine Seyrig, Marcelo Mastroianni, Jeanne Moreau, Brigitte Bardot, François Truffaut qui se livrent à des confidences. Un jeu espiègle et frais à partir de quelques-uns de nos grands mythes, et sur scène quelques vérités bien pensées sur le fait d’être acteur, une superbe leçon de théâtre.

À la question « qu’est-ce qu’être actrice ? » Isabelle Huppert répond : « c’est le plaisir de devenir soi-même tout en devenant une autre… et au théâtre le personnage devient moi. » Actrice d’instinct, Catherine Deneuve dit avec simplicité que par le jeu « on se sent aimé » et qu’en tournage elle donne tout dès les premières prises, ayant horreur de la répétition. Patrick Dewaere reconnaît qu’il n’a jamais été à l’aise dans son métier d’acteur mais que, dans sa famille d’artistes, on devait de toute évidence l’être. « J’ai commencé au Café de la Gare, j’ai cherché à me comprendre, puis à me trouver, comme acteur. Il me fallait répéter, comme l’acrobate. » Pour lui le spectacle est une traversée. « Je me laisse traverser par les acteurs et actrices qu’on entend. La respiration, cette douceur… »

© Nicolas Heredia

Jean-Louis Trintignant a l’honnêteté de parler de l’échec, du bide qu’il a fait avec Hamlet et suggère de se méfier de la facilité, et des moments où tout semble bien marcher. Il évoque l’intermittence et le drame de l’acteur quand il ne joue pas, le côté ingrat des auditions, la frustration due à l’absence de reconnaissance et de prix. Pour lui « le talent c’est le public qui le reconnaît. » « On voudrait vous voir plus… » entend fréquemment Delphine Seyrig, actrice singulière et pudique promue par L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais, en 1961, c’est l’autisme qui fait ça, la mémoire… » Marcello Mastroianni dit ne faire que son métier et n’y voit rien d’héroïque. Il reconnaît avoir parfois tourné des films dits alimentaires, non diffusés à l’international. « Je suis très solitaire à la base » livre-t-il. Romy Schneider dont l’image de Sissi colle à la peau ne renie rien, elle a débuté à quatorze ans et convient de sa fragilité. « Sissi était juste » répond-elle quand on lui demande si elle se sent bonne comédienne et le film Les Choses de la vie de Claude Sautet a marqué un virage. « On n’est pas toujours un grand acteur, c’est un peu comme une pépite dans le désert » dit-elle avec modestie. Et survient la référence à Puck, personnage du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare avec ces quelques mots repris dans le titre du spectacle : « On fera mieux la prochaine fois…» Jean-Paul Belmondo reconnaît que le théâtre lui fait peur et Isabelle Adjani parle d’angoisse au théâtre, tandis que Brigitte Bardot trouve cette même peur évoquée, stimulante. Jeanne Moreau raconte la solitude et la manière dont la vie croise la fiction, Emmanuelle Béart met le public en avant et François Truffaut confirme adorer être devant comme derrière la caméra.

© Nicolas Heredia

Sur écran comme sur scène les acteurs parlent des trous de mémoire, du doute, du trac, de la souffrance et de la mort quand tout s’effondre. Ils évoquent la confiance en soi, la façon de se construire au quotidien, le droit de haïr et de tuer au théâtre et la notion d’imposture, leurs adorations et leurs déceptions.

Ce spectacle est une pépite, pour reprendre le mot de Romy Schneider, dans la prolifération des spectacles, les acteurs de la Bulle bleue nous regardent droit dans les yeux, jouant sans jouer ni se la jouer, et partageant leurs émotions qui deviennent les nôtres. On assiste à un spectacle en train de se faire dans l’inattendu et la vulnérabilité de chacun et de tous, l’acteur qui parle de son travail en interprétant les interviews d’acteurs et d’actrices mythiques, le public qui reçoit les vibrations et la fragilité du métier qui croise la fragilité de la vie, l’humour par rapport au champ médico-social dans lequel ils évoluent mais sans être « très impressionnants » comme le dit l’un des acteurs. On fera mieux la prochaine fois, ce « Petit traîté sur l’art de jouer » est un magnifique travail sur le processus de création d’un spectacle mené de mains de maître par Nicolas Heredia et La Vaste Entreprise – artiste associé au Parvis/scène nationale de Tarbes, et à Théâtre et Cinéma/ scène nationale de Narbonne – dans des théâtres, des centres d’art et en espace public, au croisement du spectacle vivant, des arts visuels et performatifs.

 Brigitte Rémer, le 10 juin 2026

© Nicolas Heredia

Créé avec et interprété par : Mélaine Blot, Mireille Dejean, Arnaud Gélis, Mickaël Sicret, Auriane Vivien – collaboration et assistanat à la direction d’acteurs, Sophie Lequenne – Regard, Marion Coutarel – assistanat images Jules Savoie – construction et régie Gaël Rigaud – création lumière Marie Robert – avec la collaboration des techniciens et techniciennes de La Bulle Bleue : Clément Potié, Thomas Ruzicka, Sylvie Salmeron, Sébastien Thiaumond – accompagnement des acteurs et actrices : Lucile Bohollo et Audrey Prolhac – coordination de production Bruno Jacob et Mathilde Lubac-Quittet,

Les 30 et 31 mai 2026, à 15h, au Théâtre d’O, Cité européenne du Théâtre, Domaine d’O, Montpellier, dans le cadre du Printemps des Comédiens – Sites : www. printempsdescomédiens.com – wwww.lavasteentreprise.org  – En tournée : le 13 octobre 2026 au Théâtre d’Arles – les 22 et 23 avril 2027, Le Sillon – scène conventionnée de Clermont-l’Hérault – du 27 au 30 avril et du 3 au 5 mai, au Théâtre Garonne / scène européenne et Théâtre de la Cité / CDN de Toulouse – le 19 mai 2027, au Théâtre de Choisy-le-Roi ( tournée en construction).

De rêver encore

Exposition des oeuvres du photographe-vidéaste Youssef Nabil, au Musée d’Orsay – Commissariat d’exposition Sylvain Amic (†) et Nicolas Gausserand – à l’occasion de la Saison Méditerranée et dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie 2026/2027.

Annick Lemoine et Youssef Nabil © Brigitte Rémer (1)

Conservatrice générale du patrimoine de la Ville de Paris et docteure en histoire de l’art, anciennement directrice du Petit Palais et conceptrice d’expositions emblématiques, Annick Lemoine est depuis quelques mois la nouvelle présidente-directrice de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie.

Elle accueille le photographe-vidéaste Youssef Nabil avec élégance et attention et annonce poursuivre la dynamique engagée par son prédécesseur, Sylvain Amic, grand défenseur de la démocratisation culturelle brutalement disparu l’été dernier, à qui elle rend hommage.

Self-portrait © Youssef Nabil (2)

De rêver encore est un magnifique exercice funambule permettant une plongée dans le patrimoine commun que sont les collections du musée d’Orsay couvrant la période 1848 à 1914, dialoguant avec l’art d’aujourd’hui à travers les chemins buissonniers et l’œuvre de Youssef Nabil. Le dialogue engagé entre l’artiste et l’équipe du musée – les conservateurs chargés de la Photographie d’une part, de l’Orientalisme d’autre part – sous le regard de Nicolas Gausserand, conseiller du président, conservateur en charge des affaires internationales et des programmes contemporains qui signe le commissariat de l’exposition, est passionnant. Il permet d’ouvrir davantage encore le musée d’Orsay au grand public et de permettre de repositionner dans le monde contemporain les messages des grands artistes du passé.

Depuis les années 1990, le photographe-vidéaste franco-égyptien Youssef Nabil, construit une œuvre à l’identité visuelle forte, à laquelle le musée d’Orsay a contribué sans le savoir. Ce fut sa première confrontation avec l’art en arrivant en France, une rencontre profonde et définitive. Son émotion du premier jour et sa perception rhizoment et imprègnent son œuvre. Il est le premier artiste contemporain à investir les salles consacrées à la peinture orientaliste du musée d’Orsay, l’accrochage suit son parcours chronologique, en cinq étapes.

Anonyme Égypte-Badrechein entre 1890 et 1915 (3)

Dans la première salle – Observations en Orient et inspirations orientalistes – sont accrochées les photographies extraites des collections du musée et choisies par l’artiste, présentant une Égypte intemporelle : celles de Maxime Du Camp, écrivain polygraphe et photographe français, membre de l’Académie française, ami de Gustave Flaubert et qui a voyagé avec lui en Égypte, Nubie, Palestine et Syrie dans les années 1849 à 1951 ; celles de John Beasley Greene, photographe et archéologue orientaliste américain qui a photographié le Nil et ses cataractes dans les années 1853 à 1955 et engagé des fouilles au temple de Ramsès III, à Thèbes. Par leur précision, ces photographies ont valeur d’outils scientifiques. Un Autoportrait de Youssef Nabil, visage couleur pierre se détachant dans un rais de lumière sur un mur de granit recouvert des symboles pharaoniques et idéogrammes sculptés, se mêle aux clichés du XIXème. Il est l’homme de l’ombre en costume noir dans le projecteur naturel du soleil égyptien, en marche dans la lumière oblique.

Memory of a Happy Place © Youssef Nabil (4)

Dans la seconde salle en enfilade de la galerie intitulée L’Enfance de l’Art, Youssef Nabil nous ramène à l’enfance, au double, au trouble, à l’observation, aux ondulations des décisions. Il fait récit du passé en référence à son départ du pays, qu’il choisit de quitter à l’âge de dix-neuf ans. Memory of a Happy Place, place le regard grave de l’enfant au centre de la photographie et le superpose aux paysages fragmentés d’eaux, de ciels et de soleils couchants. Le regard est interrogatif, empreint de sérieux et d’une certaine mélancolie. Dans Say Goodbye, Self-Portrait, Alexandria 2009, il nous mène dans le quartier de Bahari lié à la pêche à Alexandrie devant une mer remplie des barques tout-couleurs des pêcheurs. Il est de dos et prend le large, dans une barque, car cet homme en djellaba blanche qui rame et quitte le rivage, c’est lui, Youssef Nabil, en marche sur son chemin de Damas. Au loin, de l’autre côté de la corniche, paraît l’Alexandrie moderne autour de la Bibliotheca Alexandrina, comme un mirage. Un autre récit, autre série en quatre temps et quatre grands clichés, I Will Go To Paradise, Self-Portrait, Hyères 2008 raconte l’effacement progressif d’un homme pénétrant dans la mer, jusqu’à disparaître. Même djellaba blanche, jeux de couleurs entre ciels au couchant, mer dont le bleu s’éteint et reflets des dernières clartés sur le sable. L’homme s’éloigne et devient un petit point avant de disparaitre dans un paysage crépusculaire ocre, organsin, brun et orangé.

Onirique par le traitement de la couleur – Youssef Nabil a élaboré sa technique picturale auprès des derniers retoucheurs arméniens et égyptiens de son pays et colorise en peinture des tirages argentiques en noir et blanc qu’il capture à la chambre noire. L’atmosphère chromatique ainsi créée et devenue sa marque de fabrique et sa signature, ouvre sur le rêve. Depuis qu’il a quitté sa terre natale, en 2003, Youssef Nabil se met en scène dans des paysages de solitude.

The Dream, self-portrait © Youssef Nabil (5)

De rêve il est question tout au long de l’exposition, c’est un thème emblématique pour l’artiste et ses références, la troisième salle de l’exposition intitulée Symboles et Paraboles en témoigne. The Dream qu’il présente, réalisé en 2021 juste après le confinement, fait écho à la peinture de Pierre Puvis de Chavannes, Le Rêve, réalisée en 1883 et qu’il a rencontrée lors de son premier voyage en France, en 1992, il avait dix-neuf ans. Cette peinture l’a hanté, il en donne sa lecture, et en revisite le symbolisme. Ainsi trois nymphes ou trois anges, comme dans le tableau, apportent à ce bel endormi, lui-même, Youssef Nabil, l’élixir d’amour, de gloire et de richesse. Pour lui le rêve « ni vie ni mort, est ce moment, où l’on s’échappe de la vie. » Le peintre, dessinateur et graveur Odilon Redon l’inspire aussi beaucoup, dans sa manière de rendre l’invisible visible. Sa peinture, Le Sommeil de Caliban devient pour lui une référence. Odilon Redon était revenu à plusieurs reprises sur ce personnage issu de La Tempête de Shakespeare, par la réalisation de trois fusains avant d’en exécuter une peinture sur bois. Être hybride, habitant noir d’une île déserte sur laquelle Prospero duc de Milan s’est exilé, il a fait de Caliban son esclave. Ce duc règne grâce à l’esprit de l’air, Ariel, qu’il a libéré d’une malédiction et dont il a fait son serviteur. Le tableau d’Odilon Redon montre Caliban endormi au pied d’un arbre, entre un tapis de coquelicots et le ciel turquoise.

Self-portrait with Roots © Youssef Nabil (6)

De curieux visages flottent autour de lui dont celui d’Ariel maître de la magie, chargé de le surveiller. L’acte III scène 2 de La Tempête de William Shakespeare en est l’illustration. Youssef Nabil le cite en référence : « N’aie pas peur : l’île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois des milliers d’instruments tintent confusément autour de mes oreilles ; quelquefois ce sont des voix telles que, si je m’éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient dormir encore ; et quelquefois en rêvant, il m’a semblé voir les nuées s’ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur moi ; en sorte que lorsque je m’éveillais, je pleurais d’envie de rêver encore. »

I Saved My Belly Dancer # XX, 2015 © Youssef Nabil (7)

La dernière salle fait référence à la tradition cinématographique égyptienne en son âge d’or dont s’est imprégné Youssef Nabil pour avoir vu nombre de ces films et comédies musicales au Caire pendant l’enfance. De même qu’en photographie on peut aussi penser à l’œuvre très picturale de Rudolf Lehnert et Ernst Landrock dans leurs mises en scène de l’Égypte et jeux de lumière, rares, à cette époque. Deux films vidéo d’une dizaine de minutes sont projetés : I Saved My Belly Dancer, réalisé en 2015 où il met en scène l’actrice mexicaine Salma Hayek, en danseuse du ventre, et l’acteur franco-algérien Tahar Rahim dans une épopée amoureuse qui les mène des rives d’Égypte au Far West américain en une sorte d’opéra. À cette recherche esthétique élaborée et raffinée ouvrant sur une atmosphère magnétique, les tons pastel d’une beauté à outrance, fruit d’une colorisation de l’image à la main font référence à l’art de l’affiche en Égypte. L’artiste interroge aussi son pays d’origine sur son avenir et évoque la perception du corps des femmes dans l’Égypte d’aujourd’hui.

Le second film, The Room, se situe à l’opposé du premier, dans le fond comme dans la forme. Il s’agit du passage de l’autre côté du miroir, un voyage au pays de la mort qui n’est pas sans faire penser à la barque solaire pharaonique. Youssef Nabil s’y met en scène avec l’artiste performeuse Marina Abramovic qu’il avait rencontrée en 2000 et qui ne craint ni la provocation ni la mise en danger. Elle, sorte de sphinge vêtue de blanc, lui dans les limbes de l’avant ou de l’après de la vie, dans un univers où la lumière agresse l’âme et où le cerveau s’éteint. Marina Abramovic tient le rôle de l’ange qui le transporte jusqu’à ce lieu inconnu qu’on appelle la mort.

© Courtesy Y. Nabil and M. Ibrahim.

Par la colorisation manuelle Youssef Nabil dessine un Orient libre et sans interdit, à travers un imaginaire poétique où se mêlent fiction et autobiographie. Un certain nombre de ses photos ont été acquise par Bernard Pinault et figurent dans sa collection, elles ont été présentées pour la première fois en 2020 à l’occasion de l’exposition monographique consacrée à l’artiste sous le titre Once Upon A Dream au Palazzo Grassi, à Venise.

Le spectre de l’œuvre de Youssef Nabil est large, et son regard traverse le rêve et la mélancolie, la nostalgie, le désir, la légèreté et la profondeur, l’exil, l’identité et le sentiment d’appartenance. Il écrit lui-même ses cartels et joue des correspondances faisant dialoguer les époques, les espaces, les langues, les supports et les esthétiques. Quand il parle du Bouddha d’Odilon Redon, ou de son Grand tapis de prières, exposés avant de pénétrer dans les galeries où il est lui-même en majesté accueillant le visiteur, il commente l’œuvre au regard de sa perception. En cela l’exposition proposée par le Musée d’Orsay est passionnante et permet un fructueux dialogue entre artistes distants de centaines d’années, entre l’ici et l’ailleurs. Youssef Nabil dans ce cadre offre un bel espace de méditation en même temps qu’il se reconnaît dans un symbolisme libre et ouvert, ses œuvres deviennent des métaphores dans lesquelles chacun peut se perdre et se retrouver. Son exposition, De rêver encore, est une magnifique invitation au voyage … « Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur D’aller là-bas vivre ensemble ! Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté » dit le poète…

 Brigitte Rémer, le 29 mai 2026

Visuels – (1)  Annick Lemoine présidente-directrice de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie et Youssef Nabil – (2) Youssef Nabil (1972) Self-portrait next to the Wall # II, Luxor, 2014 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (3) Anonyme Égypte-Badrechein : paysage, rivière, palmiers, entre 1890 et 1915 Épreuve argentique H. 20,0 ; L. 27,8 cm. Collection Musée d’Orsay Achat, 1993 © Photo : Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt – (4) Youssef Nabil, Memory of a Happy Place, 2021 – tirage argentique coloré à la main • 26 × 39 cm Coll. particulière, © Youssef Nabil – (5) Youssef Nabil (1972) The Dream, self-portrait, 2021 Tirage argentique coloré à la main, 26 x 39 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (6) Youssef Nabil (1972) Self-portrait with Roots, Los Angeles, 2008 Tirage argentique gélatino-bromure coloré à la main, tiré en 2014, 115 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil – (7) Youssef Nabil (1972) I Saved My Belly Dancer # XX, 2015 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil – (8) Youssef Nabil, The Wedding, New York, 2025. Courtesy of the artist and Mariane Ibrahim – (9) Youssef Nabil (1972) Say Goodbye, self-portrait Alexandria, 2009 Tirage argentique gélatino-bromure coloré à la main, tiré en 2013, 50 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil

Say Goodbye self-portrait Alexandria © Youssef Nabil (9)

Commissariat d’exposition : Sylvain Amic (†) Président de l’Établissement Public du musée d’Orsay et du musée de l’Orangerie, Valéry Giscard d’Estaing du 24 avril 2024 au 31 août 2025 – Nicolas Gausserand, Conseiller du Président, en charge des questions internationales et contemporaines – Exposition organisée à l’occasion de la Saison Méditerranée et dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie 2026/2027 – Avec la collaboration de la Galerie Nathalie Obadia – Partenariats médias – Les Inrockuptibles, Fishey – Avec le généreux soutien de  American Friends Musées d’Orsay et de l’Orangerie

De rêver encore, exposition du 19 mai au 13 septembre 2026, au Musée d’Orsay, de 9h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h45 (fermé le lundi) – Esplanade Valéry Giscard d’Estaing. 75007. Paris – métro : Solférino – site : musee-orsay.fr

Faire parler les archives des non-alignés

Texte, mise en scène et interprétation Mila Turajlić, direction artistique Barbara Matijević – au Théâtre de la Bastille.

© Théâtre National de Bretagne

Mila Turajlić s’installe devant son ordinateur côté jardin, comme le public elle est face à l’écran. Elle est la cheffe d’orchestre du moment proposé et raconte un pan de l’Histoire de la Yougoslavie. D’une manière plus ouverte elle fait aussi parler les archives des pays non-alignés, via un grand écran sur lequel son visage s’imprime. Elle a choisi de ne pas se présenter comme une conférencière, elle regarde les images qu’elle commente avec le public .

Sur les étagères du bâtiment qui abritait les actualités yougoslaves à Belgrade, la cinéaste et artiste serbe découvre en effet des centaines de bobines oubliées portant de nombreuses traces de la présidence yougoslave de Tito qui documentent l’émergence du mouvement des non-alignés. Né en 1961 pendant la guerre froide ce mouvement visait à regrouper les États qui ne se considéraient comme alignés ni sur le bloc de l’Est ni sur le bloc de l’Ouest. Par archives elle entend non pas quelque chose de statique « les archives ne fixent pas » dit-elle, mais comme quelque chose qui évolue.

Extrait de Non Aligned, Stevan Labudovic

Chaque soir, Mila Turajlić crée un nouveau montage à partir d’images, lacunaires et souvent muettes, et comme elle le constate, les réactions du public influent et modifient le récit. Elle travaille les images en direct, peut accélérer ou ralentir, faire une pause, intervenir. Dans ce face à face avec le passé, existent des variations selon le pays dans lequel se déroule la représentation et les réactions fluctuent. Ce qui touche à la guerre d’Algérie par exemple, n’a pas le même impact en France qu’ailleurs.

Si Mila Turajlić a choisi de ne pas verrouiller le récit en un objet fermé et dit avoir choisi l’espace scénique comme lieu du récit. Cela laisse plus de liberté à sa lecture historique et sa réflexion, en rapport avec l’avancée de la numérisation et le côté fragmentaire et fluctuant des images. Elle parle d’un pays, la Yougoslavie, qui n’existe plus ou en tous cas pas sous la même forme, une pensée historique engloutie autour du non-alignement et du socialisme. Pour elle ces images ne sont pas des preuves historiques mais « les vecteurs d’une pensée politique ».

Extrait de Non Aligned, Stevan Labudovic

Ce film s’articule aussi autour d’un homme, Stevan Labudović – né le 28 décembre 1926 au Monténégro, mort le 25 novembre 2017 à Belgrade, en Serbie – qui fut cameraman pour les actualités cinématographiques Filmske novosti. Mila Turajlić l’a rencontré, il l’a accompagnée dans sa démarche, elle dit qu’il était une archive vivante. Il avait couvert pendant quarante ans de nombreux événements politiques et diplomatiques et filmé, entre autres avec Dragan Mitrović les cinquante-six déplacements à l’étranger de Tito, président de la Yougoslavie de 1953 à 1980. Tous deux se sont aussi filmés. On les voit courir, saisir le mouvement, la scène et l’arrière-scène. « C’est un soldat de l’image qui se situe comme un partisan qui a tourné des films de contre propagande et défendu des idées » résume-t-elle, en parlant du caméraman.

Pendant la guerre d’Algérie, sur le terrain, vêtu de l’uniforme algérien il a filmé les bases clandestines et opérations militaires pour l’Armée de libération nationale, branche armée du Front de Libération Nationale.  Sa caméra pesait dix-sept kilos. Il a aussi montré les carnets dans lesquels il avait consigné comment filmer un mouvement de libération. Avec l’image on entend son monologue intérieur à travers le texte qu’il commentait sur les images qu’il rapportait. Il était parti en Algérie pour trois mois il y est resté trois ans, et il est enterré à Belgrade sous drapeau algérien. L’Algérie lui a rendu hommage en 2017, un an avant sa mort.

© Théâtre National de Bretagne

Dans la marée des documents retrouvés, Mila Turajlić met le projecteur sur l’émergence du mouvement des non-alignés et les luttes d’indépendance dans le monde. Ce terme de non-alignement avait été inventé par le Premier ministre indien, Nehru, lors d’un discours prononcé en 1954 dans la ville ceylanaise de Colombo, et repris un an plus tard lors de la conférence de Bandung, dans l’Ouest de l’Île de Java, qui avait réuni une trentaine de pays d’Afrique et d’Asie, une étape importante vers la constitution du mouvement des non-alignés. Quelques années plus tard, en 1961, la conférence de Belgrade la première du genre, rassemblait vingt-cinq pays. Lors du discours d’ouverture, Tito affirmait les objectifs du mouvement, visant à dénoncer « l’exclusivisme des blocs, un danger pour la paix mondiale » et à promouvoir une industrialisation moins dépendante des technologies et des stratégies du Bloc de l’Est. Cette rencontre témoignait aussi des vives tensions opposant Tito au régime soviétique. Cela nous parle toujours aujourd’hui, dans les guerres et l’instabilité du monde actuel.

Sur la pellicule, Mila Turajlić observe les foules et essaie de décrypter et d’analyser les attitudes dans la solidarité qui se tisse. Elle observe aussi le langage corporel des grands de ce monde-là, d’autant que le plurilinguisme était peu d’actualité. On observe les poignées de mains, les manifestations contre le fascisme, les enfants agitant les drapeaux, les échanges de courriers, les enjeux et salamalecs politiques, ce qu’on pouvait faire et ce qu’il était inconcevable de faire.

On suit le yatch officiel de Tito, le Galeb /la Mouette, autrefois navire-école de la marine militaire yougoslave sorti en 1938 des chantiers navals de Gênes, qui a bourlingué sur l’Adriatique et dans le monde, menant le Président du canal de Suez avant sa nationalisation, en Inde et en Birmanie. Tito a rencontré les chefs d’État des pays non-alignés comme Nasser d’Égypte, Nehru de l’Inde, l’Empereur Hailé Sélassié d’Éthiopie, les chefs des différents pays d’Afrique francophone après les Indépendances. Elle évoque aussi le décret Laval, cette loi adoptée le 8 mars 1934 visant à contrôler le contenu des films tournés dans les colonies africaines françaises, une loi qui avait pour but d’empêcher les cinéastes africains et étrangers de filmer en Afrique, et. le cinéma, de diffuser des messages subversifs ou anti-coloniaux.

Stevan Labudović © Mila Turajlié

Dans les trésors de guerre retrouvés par Mila Turajlić la voix des non-alignés qu’on trouve dans de nombreuses bobines, ne sont ni numérisées ni indexées. On y voit la marche du monde et l’existence d’un corps collectif politique. Dans Faire parler les archives des non-alignés, à travers les archives dans lesquelles elle puise elle raconte une partie de l’histoire de son pays et crée un nouveau langage tout en posant la question de celui qui filme. Réalisatrice et productrice, ici actrice, elle interroge par ce spectacle la création artistique comme arme subversive, mêlant le témoignage, dont celui de Stevan Labudović, les archives filmiques et les images collectées au détour de ses recherches. Elle pose la question de la propriété des archives, mêle mémoire, histoire et oubli, sa démarche est passionnante.

Brigitte Rémer, le 30 avril 2026

Texte, mise en scène et interprétation Mila Turajlić – direction artistique Barbara Matijević – régie générale Wilhem Mastagli – régisseuse Bastille Solange Fanchon – production Par Avion – production déléguée Théâtre National de Bretagne/Centre dramatique national (Rennes).

Du 9 au 16 avril 2026 à 19h30, relâche le samedi 11 et le dimanche 12 avril – au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette. 75011 – métro : Bastille, Voltaire – site : www.theatre-bastille.com – tél. : 01 43 57 42 14 – En tournée, le vendredi 5 juin à 20h et le samedi 6 juin 2026 à 19h, Théâtre la Rose des Vents /scène nationale, Villeneuve-d’Ascq / Lille Métropole.

Raiva / Rage

Affiche du film

Film portugais réalisé d’après le livre de Manuel Da Fonseca par Sérgio Tréfaut (2018) – avec Hugo Bentes, Rita Cabaço, Luis Miguel Cintra, Lia Gama, Herman José, Sergi Lopez, Isabel Ruth, Rogério Samora, Leonor Silveira, Catarina Wallenstein, en langue originale sous-titrée. Un débat a suivi la projection en présence du réalisateur et de l’acteur principal, Hugo Bentes – dans le cadre du Festival Olá Paris ! au Club de l’Étoile.

La seconde édition du Festival de film portugais Olá Paris!  s’est terminée le 8 mars 2026, journée internationale des femmes, par un échange autour des droits des femmes. Dans la riche programmation proposée, le film Raiva a été projeté, il avait reçu six Prix Sophia, décernés par l’Académie Portugaise du Cinéma.

Grand classique de la littérature portugaise, le livre est publié en 1958. Son auteur, Manuel Da Fonseca, originaire de l’Alentejo, région du sud du Portugal y décrit la pauvreté dans les années 30 à travers la famille Palma, et la révolte qu’elle engendre. Paysans totalement démunis ils tentent de survivre dans une région dominée par de riches propriétaires à la tête de latifundia, qui les considèrent comme faisant partie intégrante de la propriété. À partir de 1932 et jusqu’en 1968 le pays est géré par le dictateur Salazar, Premier ministre du Portugal. L’Alentejo est alors une région délaissée et sans système éducatif, l’illettrisme n’y est pas rare.

Raiva © directeur de la photo Acacio de Almeida

Raiva est un film en noir et blanc, le paysage, agricole et de chênes-lièges, battu par les vents et la faim, magnifiquement filmé. Le réalisateur montre le cycle d’abus et de révolte dans lequel l’ouvrier agricole est littéralement écrasé. Les visages sont fripés et silencieux, solitude, misère, sècheresse et injustice sont au cœur de l’histoire. Les femmes tentent de se protéger du froid, la tête recouverte de leur cape noire, les hommes portent un chapeau et leur fusil de chasse à la main. Bento l’enfant autiste, aimé de son père, ne l’est pas de sa grand-mère (superbe Isabel Ruth). On se nourrit de pain, d’ail et d’eau, représentation de la misère extrême. et l’on guette le moindre gibier.

Derrière la beauté de l’image couve la tragédie. La violence est latente et circule quand la caméra se pose du côté des riches. On entre de plein fouet dans les inégalités sociales à la pointe du fusil, et la clé ne nous est donnée qu’à la fin. Le film remonte le temps et se résume à travers ces quelques mots rappelés par le réalisateur : « Les riches naissent riches, ils meurent riches ; les pauvres naissent pauvres, ils meurent pauvres. » La tension du film se joue dans ces écarts ouvrant sur des errements, excès et exactions. Le désespoir et l’impuissance se terminent dans le sang, Antonio Palma ira lui-même faire justice en tuant le propriétaire terrien et son fils. Dans une dictature, l’impuissance face au pouvoir se démultiplie, la rage surgit de l’injustice.

Raiva © directeur de la photo Acacio de Almeida

Si l’image est belle le son aussi est travaillé, que ce soit avec le vent, les bruits ambiants ou les chants polyphoniques traditionnels qui ponctuent l’action, aussi sublimes que ceux de Corse ou de Toscane. Au Portugal le Cante Alentejano fait partie du quotidien, il est inscrit dans la liste Unesco du Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité.

Dans la conversation avec le public, qui a suivi la projection animée par Didier Caramalho, journaliste à Radio Alfa, la salle a échangé de manière chaleureuse avec Sérgio Tréfaut, réalisateur et Hugo Bentes, l’acteur principal tenant le rôle d’Antonio Palma et primé pour ce rôle – ainsi d’ailleurs qu’Isabel Ruth, primée pour celui de sa belle-mère, Raiva ayant reçu le Prix Sophia du Meilleur film, en 2019. Originaire de l’Alentejo, Hugo Bentes n’était pas acteur, Sérgio Tréfaut l’a choisi pour sa présence qui, dans les gros plans du film font référence, à certains moments, au western. Il a depuis développé une belle carrière. Le réalisateur avait de son côté tourné un film documentaire sur l’Alentejo qu’il connaît bien et dont tous ceux qui y sont nés sont amoureux. Le film est puissant dans la représentation de la misère, les femmes y tiennent une place importante, la photographie grave leur détresse. Le film se termine dans le tragique, comme il a commencé, les militaires mettant le feu à la maison d’Antonio, abattu à titre de représailles, une façon aussi de rayer la misère et de répandre la terreur.

Raiva © directeur de la photo Acacio de Almeida

Comme pour chaque séance du Festival, Raiva fut précédé de la projection d’un film d’animation – un concept voulu par les directeurs et une bonne idée, Estilhaços, de José Miguel Ribeiro était ce jour-là à l’affiche.

 La 2nde édition de Olá Paris ! s’est refermée, après un réel succès public en écho à la qualité artistique. Les deux programmateurs et directeurs, Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques ont annoncé pour 2027 une 3ème édition avec comme grand virage, une ouverture sur les films européens. Rendez-vous dans un an, même endroit même heure !

Brigitte Rémer, le 10 mars 2026

Olá Paris !  Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques, directeurs et programmateurs du festival, Beatriz Batarda, marraine de la seconde édition – s’est tenu du 6 au 8 mars 2026 au Club de l’Étoile, à Paris. (Voir aussi notre article, Ubiquité-Culture(s) du 6 mars 2026).

Raiva : film de Sérgio Tréfaut – directeur de la photo Acacio de Almeida – montage : Karen Harley, Paulo Milhomens – décors : Miguel Mendes, Fabrtice Ziegler – costumes Lidja Kolovrat. Production : société de production Faux, Les Films d’Ici et la société Refinaria Filmes (Brésil) – distributeur au Portugal Nos Lusomundo Audiovisuals – distributeur international Doc & Film International.

Festival Olá Paris !

2ème édition du Festival de films portugais, au Club de l’Étoile, du 6 au 8 mars 2026 – Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques, directeurs et programmateurs du festival – Beatriz Batarda, marraine du Festival,.

La seconde édition du Festival Olá Paris ! a été lancée jeudi 5 mars 2026, au Consulat Général du Portugal à Paris. Mme Mónica Lisboa, Consule Générale, accueillait les organisateurs, artistes et partenaires, alors que l’on venait d’apprendre la disparition à Lisbonne du grand romancier Antonio Lobo Antunes, l’un des écrivains portugais les plus lus dans le monde. Âgé de 83 ans il avait été plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de Littérature. Une minute de silence a été respectée en son honneur.

Beatriz Batarda, marraine de l’édition 2026 © Keton Thatcher

L’ouverture du Festival s’est déroulée en présence de S.E. monsieur l’Ambassadeur du Portugal en France, Francisco Ribeiro de Menezes qui a rappelé l’importance des liens entre le Portugal historiquement francophone, et la France, au plan culturel et cinématographique, les deux pays s’inspirant l’un l’autre. Il a fait un petit tour historique, de Napoléon aux Cahiers du Cinéma et évoqué les déchirures du Portugal rapportées dans les films, ainsi que le rôle de la diaspora portugaise si bien intégrée en France. La présence du Président du conseil directeur de (l’ICA) Institut de Cinéma et de l’Audiovisuel du Portugal, Luís Chaby Vaz – qui avait tout spécialement effectué le voyage de Lisbonne à Paris comme nouveau partenaire, fut un événement. Il a souligné la qualité et la diversité de la production cinématographique portugaise, parlant des nouvelles directions qu’emprunte la narration dans les films et des jeunes créateurs. La marraine de cette seconde édition, la comédienne Beatriz Batarda, grande figure du cinéma portugais, mais aussi actrice pour le théâtre, a présenté la philosophie du Festival et parlé de son métier, évoquant la famille comme métaphore dans le cinéma portugais et la relation à l’espace méditerranéen, au Portugal comme en France.

Les directeurs et programmateurs du festival Olá Paris ! Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques, ont présenté le programme, entre exigence et curiosité, et montré les bandes-annonces des films qui seront projetés dans les trois jours à venir. Ils ont remercié les réalisateurs et producteurs qui participent à l’édition, les acteurs et actrices, les publics qui auront la curiosité de se rendre au Club de l’Étoile (d’une jauge de 150 places), les partenaires dont la délégation en France de la Fondation Gulbenkian et celle de la Caixa Geral de Depósitos, la librairie portugaise, Radio Aligre et Radio Tsugi, Télérama et Les Inrockuptibles.

Lancement de l’édition 2026  © Arthur Enard *

7 longs métrages dont 5 avant-premières sont à l’affiche, 2 films en sélection à (re)découvrir, 11 courts métrages multi-primés. Des films de cinéma d’animation portugais introduiront chacune des séances, une Masterclass de Regina Pessoa, réalisatrice de films d’animation au style très personnel, mêlant gravure animée et création poétique, est proposée. Des rencontres et conversations entre les artistes et le public permettront la circulation des idées de manière très ouverte et d’échanger autour des sujets sociaux évoqués dans les films. Chaque session sera suivie d’une conversation en public, en présence de l’équipe du film et d’intervenants, artistes et journalistes.

Le Festival Olá Paris ! propose une belle programmation, qui donne l’envie de la découverte ! En attendant l’édition 2027 qui s’ouvrira au niveau européen, rendez-vous pour l’édition 2026 en ses multiples propositions, au Club de l’étoile, dès le vendredi 6 mars 2026.

Brigitte Rémer, le 6 mars 2026

* Au Consulat Général du Portugal à Paris, lancement de la manifestation, avec de gauche à droite : Mónica Lisboa, Consule Générale du Portugal à Paris – Francisco Ribeiro de Menezes, Ambassadeur du Portugal en France – Beatriz Batarda, actrice, Marraine de l’édition 2026 du festival, – Luís Chaby Vaz, Président du conseil directeur de (l’ICA) l’Institut de Cinéma et de l’Audiovisuel du Portugal – Wilson Ladeiro et Fernando Ladeiro Marques, directeurs et programmateurs du festival. © Arthur Enard.

Festival Olá Paris ! Programme Vendredi 6 mars 2026 : 16h30/19h30, A VIDA LUMINOSA de João Rosas – 20h30/23h10, 18 BURACOS NO PARAÍSO de João Nuno Pinto – Samedi 7 mars 2026 : 10h/12h30, Masterclass de Regina Pessoa Mon processus créatif et projection de ses 4 courts métrages – 13h30 à 16h, O VENTO ASSOBIANDO NAS GRUAS de Jeanne Waltz – 17h/19h30,  SONHAR COM LEÕES de Paolo Marinou-Blanco – 20h30/22h50,  RAIVA, de Sérgio Tréfaut – Dimanche 8 mars 2026, 14h/17h,  ENTRONCAMENTO de Pedro Cabeleira – 18h/20h45, PRAZER, CAMARADAS! de José Filipe Costa – Au Club de l’Étoile, 14 rue Troyon. 75017 – métro : Charles de Gaulle Étoile. Paris – tél. :  01 43 80 40 27 –  https://www.instagram.com › festival_ola_paris

Saison Méditerranée 2026

Conférence de presse sous l’égide du ministre de l’Europe et des Affaires Étrangères, Jean-Noël Barrot, de la ministre de la Culture et de la Communication, de l’Institut Français/Eva Nguyen Binh, présidente. Didier Fusillier, président du Grand-Palais/Réunion des Musées Nationaux où se tenait la rencontre, a accueilli les participants. Nesrine Slaoui, journaliste et écrivaine franco-marocaine, l’a animée.

C’est une riche Saison Méditerranée qui s’annonce et qui se tiendra du 15 mai au 31 octobre 2026. Le président de la République l’avait annoncé à Marseille il y a trois ans. Son objectif est de faire connaître des artistes, des entrepreneurs et des innovateurs, et « de faire émerger des projets communs en Méditerranée. » La Saison Méditerranée 2026 sera mise en œuvre par l’Institut Français. Julie Kretzschmar, metteure en scène et femme d’expérience en termes d’accompagnement de la création contemporaine, particulièrement celle issue des rives sud de la Méditerranée et de ses diasporas, en est la directrice artistique et la commissaire.

Kegham Djeghalian devant son studio photo à Gaza (1)

Plus de deux cents manifestations sont à l’affiche de la Saison Méditerranée 2026 qui seront programmés dans plus de soixante villes de France dont Aigues-Mortes, Aix-en-Provence, Arles, Aurillac, Avignon, Bordeaux, Istres, Lille, Lyon, Marseille, Montpellier, Périgueux, Roubaix, Tourcoing, Paris et en Seine-Saint-Denis, à Aubervilliers, Bobigny, Bondy, Clichy-sous-Bois, La Courneuve, Saint-Ouen, Sevran. La Saison est portée par le réseau diplomatique et culturel via L’Institut Français, en lien avec les opérateurs locaux. De nombreux artistes issus de la région Méditerranée y participeront. Certains évènements seront aussi programmés en Algérie, Égypte et Tunisie, au Liban et au Maroc dans le cadre de la circulation des idées et des horizons partagés, donnant lieu à de nombreux partenariats.

Cinq axes majeurs traversent la Saison : Les utopies spéculatives, sur les initiatives environnementales et les modes de vies – Les identités plurielles, sur les croisements linguistiques – Les spiritualités contemporaines, sur les rituels et les transmissions – L’histoire collective des migrations, sur les histoires mémorielles – La construction des récits, sur la mise en fiction du réel. Le lancement de la Saison se fera le 15 mai à Marseille et s’étendra sur une dizaine de jours sur le thème Arriver, Partir, Revenir. Il se déploiera d’un port à l’autre de la capitale phocéenne, du Pharo au Fort Saint-Jean en passant par la Citadelle et le Château d’If, le Grand Port Maritime ainsi que les Docks. Un parcours d’expositions et d’installations s’inscrira dans la ville – dont Mon plus beau plan fixe du cinéaste franco-algérien Hassen Ferhani, au Château d’If et Les rêves n’ont pas de titre de Zineb Sedira à la Friche La Belle de Mai. Les différentes disciplines artistiques et culturelles seront représentées : musiques actuelles aux scènes des Suds, créations théâtrales dans des lieux emblématiques, cinéma en plein air, récits méditerranéens, Danser ma ville, Livres des deux rives/littérature et édition à l’honneur, etc. La clôture de la Saison aura lieu en octobre au Caire, elle coïncide avec la fin du festival de théâtre D-Caf (Downtown Contemporary Arts Festival) que dirige le metteur en scène Ahmed El Attar. La clôture se fera aussi en France avec L’Histoire du cinéma présentée à la Porte Dorée, à Paris et un week-end des Musiques Maroc et Méditerranée programmé à La Philharmonie de Paris.

Orchestre des Jeunes de la Méditerranée © V. Beaume(2)

Entre mai et octobre 2026, les nombreuses manifestations présentées seront multiformes. Nous en citerons quelques-unes pour exemple comme Arcadia, une œuvre-scénographie vivante réalisée par l’artiste syrien Khaled Alwarea et le collectif UV Lab, aux Subsistances de Lyon ; L’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée au Festival d’Aix-en-Provence ; la Route du Doc, Cinéma documentaire tunisien à Lussas en Ardèche avec la participation du critique et enseignant Tahar Chickhaoui ; la XXème édition du Festival Arabesques-Uni’sons à Montpellier avec la création d’Arabesques Music Forum ; Une Saison Raï en Seine Saint-Denis.

© Sara Ouhaddou, Adagio 2025/Marc Domage (3)

Des commandes publiques ont été faites à des artistes, avec le Centre des Monuments Nationaux. Ainsi à la Cité internationale de Villers-Côteret, le metteur en scène palestinien, Bashar Murkus présentera L’Épopée de Bani Hilal et à l’Abbaye de Montmajour, à Arles l’exposition Météore réunira des artistes des rives sud et orientales de la Méditerranée pour questionner ce que l’archéologie met au jour et ce que l’image retient, dans le cadre des Rencontres de la Photographie d’Arles sous le commissariat de Ludovic Delalande. Pour la Saison Méditerranée, l’artiste photographe et vidéaste franco-égyptien, Youssef Nabil, interrogera les représentations de l’Orient à partir des collections du musée d’Orsay sous l’intitulé Liberté, sensualité, rêve et réalité.

Depuis 1985, les Saisons mises en œuvre par l’Institut Français ont fait dialoguer la France avec plus de 100 pays. Julie Kretzschmar, commissaire générale annonce pour la Saison Méditerranée 2026 une programmation qui « déploie une sphère-critique et animée de narrations et d’imaginaires reflétant les espérances et les drames des peuples du pourtour méditerranéen… Elle sera un temps de création généreux et polyphonique, comme un espace de coopération qui accompagne des histoires écrites à plusieurs depuis les sociétés civiles et fasse émerger des questionnements nécessaires. » Rendez-vous le 15 mai 2026, à Marseille !

      Brigitte Rémer, le 27 février 2026

Hasna El Becharia – Arabesques 2023 © B. Rémer (4)

Conférence de presse du 12 février 2026 au Grand-Palais – Avec la participation de Didier Fusillier, président du Grand-Palais/RMN – Eva Nhuyen Binh, présidente de l’Institut Français – Julie Kretzschmar, commissaire générale de la Saison Méditerranée et aussi : Kamel Dafri, directeur du Point/Fort d’Aubervilliers et de l’association Villes et Musiques du monde – Mohamed El Khatib, artiste, metteur en scène – Olfa Feji, commissaire d’exposition – Nathalie Garraud, metteure en scène et codirectrice du Théâtre des 13 vents/CDN de Montpellier – Joana Hadjithomas, artiste – Marie Lavandier, présidente du Centre des Monuments historiques.

(1) – Photo Kegham de Gaza : une archive inachevableExposition présentée du 16 mai au 12 septembre 2026, au Centre photographique de Marseille – Figure majeure de la photographie à Gaza au milieu du XXè siècle, Kegham Djeghalian Sr (1915-1981) a documenté la ville et ses habitants pendant près de 40 ans. Rescapé du génocide arménien, il a fondé en 1944 le premier studio photographique professionnel de Gaza. Il est ici devant son studio, Photo Kegham, mi-1970. (2) – L’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, jouera dans le cadre du Festival d’Aix‐en‐Provence les 20, 21 et 22 juillet 2026. Il reçoit le soutien de la Région Sud Provence Alpes Côtes d’Azur et de la Fondation Orange. En coopération avec El‐Dahshurya et le Conservatoire du Caire (Égypte) et avec plus de quarante structures culturelles euro‐méditerranéennes. Festival d’Aix 2025 © Vincent Beaume. (3) – Exposition de la plasticienne franco-marocaine Sara Ouhaddou dans les Tours et remparts d’Aigues-Mortes, du 19 juin au 1er novembre 2026.  Sara Ouhaddou installe une série de pièces inédites – guirlandes de verre, amulettes, boutis – nées de la rencontre entre son univers artistique et l’histoire du monument, notamment celle des femmes qui y furent emprisonnées. En partenariat avec la Réunion des Musées Nationaux. (4) – Hasna El Becharia au Festival Arabesques 2023, Domaine d’O, Montpellier © Brigitte Rémer.

Poétique des Ailleurs

Carte blanche aux chorégraphes Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, samedi 7 et dimanche 8 février, samedi 14 et dimanche 15 février 2026 – au Théâtre Claude Lévi-Strauss et sur le Plateau des Collections du musée du Quai Branly.

Aksak, de H. Fattoumi E. Lamoureux © Laurent Philippe

Dans le cadre de la troisième carte blanche proposée par le musée du Quai Branly à des chorégraphes – après Bintou Dembélé et Fouad Boussouf – deux chorégraphes passionnés des ailleurs et des altérités, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, animeront, par leur danse, le Plateau des Collections du Musée et présenteront leurs spectacles dans l’auditorium.

À la tête de Viadanse, Centre chorégraphique national de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort, ils ont toujours travaillé en duo pour tracer leur chemin singulier et affirmer une œuvre écrite à quatre mains. Leur première création Husaïs, avait été repérée et couronnée au Concours international de Bagnolet en 1990, leur trio Après-midi avait reçu, un an plus tard, le Prix Nouveaux Talents Danse de la SACD, leur apportant une reconnaissance internationale. Ils ont dessiné, tout au long de leur parcours, une véritable identité chorégraphique à partir de leur recherche des Ailleurs.

Parades, de Clémence Baubant © Lionel Pesquet

Au gré des rencontres et des compagnonnages qu’ils ont mis en place au fil des ans, avec pour oriflamme la pensée de l’auteur martiniquais Edouard Glissant dans son concept de créolisation qu’il traduit par l’imprévisible du monde, et celui de rhizome dans son essai Poétique de la relation, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux travaillent sur les imaginaires et l’altérité. Ils ont constitué une communauté de danseurs dans la diversité géographique venant du Burkina Faso, d’Égypte, de France, du Maroc, de Tunisie, du Sri-Lanka et de Madagascar, métissant les cultures et confrontant les expériences.

Au cours de la Carte blanche qui leur est offerte par le musée du Quai Branly, lors de deux wee-end – les 7 et 8 février, 14 et 15 février – des artistes issu(e)s des cultures caribéennes les accompagnent, notamment Clémence Baubant de la Compagnie Empreintes, originaire de Guadeloupe qui signe avec Parades trois solos féminins, portraits de femmes, qui se croisent et dialoguent ; Léo Lérus de la Compagnie Zimarèl, Gounouj, (grenouille, en créole) qui chorégraphie une ode à la biodiversité en explorant les liens subtils entre danse, émotions et environnement, à partir du site protégé de Gros-Morne et Grande-Anse en Guadeloupe, sur les rythmes des tambours du gwo ka.

Gounouj, de Léo Lérus © Philippe Virapin

Héla Fattoumi et Éric Lamoureux présenteront leur spectacle Tout-Moun (cf. notre article du 11 janvier 2024 – https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/tout-moun/ ) ainsi qu’une création, Les Auras, sur le Plateau des Collections/mezzanine Marc Ladreit de Lacharrière du Musée, avec le magnifique contre-ténor Serge Kakudji, originaire de la République démocratique du Congo ; et leur spectacle Akzak – L’impatience d’une jeunesse reliée, Aksak qui, en turc signifie contretemps et qui met le rythme et l’énergie au cœur de la danse, dans une musique composée par Xavier Desandre Navarre, percussionniste virtuose.

Un voyage par-delà les frontières, porté par la vitalité des danseurs et l’ardeur des chanteurs et musiciens, dans une tension poétique à la croisée de la danse contemporaine et des cultures antillaise, caribéenne et africaine, là où « le poème est toujours à venir… » comme le disait Édouard Glissant. Venez nombreux !

Brigitte Rémer le 4 février 2026

© Musée du Quai Branly

Samedi 7 février, dimanche 8 février 202615h : Parades,de Clémence Baubant, Compagnie Empreintes (30mn) – Suivi de Gounouj in situ de Léo Lérus (30mn), au Foyer du théâtre Claude Lévi-Strauss 17h : Tout-Moun, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux (1h10), au Théâtre Claude Lévi-Strauss

Samedi 14 février, dimanche 15 février 2026 – 15h : Les Auras, Héla Fattoumi, Éric Lamoureux et Serge Kakudji, danse et chant, création (45mn), Plateau des Collections – Mezzanine Marc Ladreit de Lacharrière – 17h : Aksak, L’impatience d’une jeunesse reliée, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, danse (1h10), Théâtre Claude Lévi-Strauss – et aussi le film documentaire sur le travail de Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, Danser sur les frontières, réalisé par Élise Darblay et Antoine Depeyre (52mn) , heure à préciser.

Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, 37 quai Branly. 75007. Paris – métro : Alma-Marceau, École Militaire, Bir Hakeimtél. : 01 56 61 71 72 – site : www.quaibranly.fr

Hommage à Basile Behna

Basile Behna a déserté Alexandrie et la vie, le 2 mai 2024. Famille, amis et amoureux du cinéma lui ont rendu hommage en septembre dernier, à l’Institut du Monde arabe, à Paris.

© Samuli Schielke

Au programme de ce moment ardent et chaleureux, des témoignages, des chants lyriques de sa fille, la soprano Dounia Behna, accompagnée par Agnès Bonjean au piano – Ravel, Mozart, Bizet et Kurt Weill, la projection de films d’animation des Frères Frenkel, des films de Gaëtan Trovato, des extraits filmés d’un ciné-concert de 1959 autour du Voyage sur la lune de Hamada Abdel Wahab, la projection du film La Chanson du cœur (Ounshoudat al Fouad) de Mario Volpe.

Basile Behna est plutôt un homme de l’ombre qui a œuvré toute sa vie à la préservation et la valorisation du patrimoine cinématographique égyptien, un taciturne dont le visage s’éclairait quand il parlait des arts, notamment visuels et audiovisuels, ainsi que de la musique. Il appartient à une famille emblématique de l’âge d’or du cinéma égyptien. Né à Alexandrie en 1955, sa mère est libanaise, son père d’origine syrienne, arrivé en Égypte à l’âge de trois ans, Basile baigne dès l’enfance dans le milieu du cinéma. L’entreprise familiale florissante de production cinématographique, Sélections Behna Films, développée à partir de la fortune familiale constituée par l’oncle Rachid le patriarche, dans le commerce du tabac. Créée par son père et son oncle, Georges et Michael Behna, pour allier réussite matérielle et réussite sociale, elle est l’un des principaux acteurs du cinéma, de 1930 à 1950,

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L’histoire de la famille Behna est une belle histoire d’Alexandrie mêlée à l’histoire du cinéma, qui a débuté en 1896 par la projection du film des Frères Lumière, L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, à la Bourse Toussoun Pacha. Ce fut la première projection d’un film en Égypte et signe précurseur de l’inauguration, un an plus tard, de la première salle de cinéma du pays, nommée le Cinématographe Lumière. Magda Wassef, qui fut directrice du Département Cinéma à l’IMA le raconte magnifiquement dans son ouvrage, Égypte, cent ans de cinéma.

C’est dans une Alexandrie cosmopolite et moderne que les frères Behna se lancent dans l’industrie cinématographique, dans les années 1920, d’abord en important des films de Charlie Chaplin et Laurel et Hardy qu’ils sous-titrent ou doublent, puis des films de France et de divers pays. En 1932, ils coproduisent et distribuent avec les frères Nahas le premier film musical égyptien, Ounshoudat Al-Fouad (La Chanson du cœur) – qui sera projeté au cours de la soirée – et deviennent l’un des principaux distributeurs de films égyptiens dans le monde arabe et en France. « Ma famille était composée de marchands d’Alep, originaires de Mossoul en Irak, et est arrivée en Égypte aux alentours du début du XXe siècle », déclarait-il dans un entretien avec Rowan el Shimi, pour Al-Ahram on line, le 30 janvier 2013. Ils avaient fait fortune dans le commerce du tabac mais avaient très vite choisi d’investir dans le cinéma. Après l’importation des premiers films, ils produisent des courts métrages – comme Awlad Akef, Siwa, Fantasia Arabia et ont été les premiers à produire un film d’animation des Frères Frenkel. Ils créent une société de production et de distribution cinématographique, Behna Film Company, et produisent l’un des tout premiers films parlants, Ounshoudat Al-Fouad, La Chanson du coeur.

Image du film “La Chanson du coeur” de Mario Volpe

Le film ne remporta pas le succès escompté mais ouvrit la voie aux nombreux films musicaux qui seront réalisés par la suite et jusque dans les années 60, un genre en soi. Les frères Behna abandonnèrent alors la production pour fonder la première société de distribution de leurs films en Orient, Sélection Behna Films. Ils la développèrent au fil des années et ouvrirent avec succès des bureaux à Khartoum, Bagdad, Beyrouth, Damas et partout au Moyen-Orient. Ils aimaient à  s’entourer de nombreux artistes comme le compositeur et chanteur Mohamed Fawzy et l’actrice Madiha Youssry, le célèbre acteur Ismail Yassin, le réalisateur-phare et producteur Togo Misrahi, réalisateur entre autres de Sallama avec Oum Kalthoum. Les Frères Behna ont marqué de leur empreinte le cinéma égyptien.

En 1961 pourtant leur activité se suspend, Sélections Behna Films étant nationalisée par la politique socialiste du Président Gamal Abdel Nasser et soumise au régime de la séquestration. La famille Behna quitte l’Égypte pour le Liban, en 1964 mais fait de nombreux allers-retours à Alexandrie. Basile, parfaitement francophone et francophile, fait des études en sciences économiques à Paris à partir de 1976, vit un temps en Afrique, mais, amoureux de sa ville, s’installe définitivement à Alexandrie, en 1997. Il se consacre alors, avec sa sœur Marie-Claude – qui fut déléguée adjointe de la Biennale des cinémas arabes à l’IMA – à la restitution légale du patrimoine familial. Ils finiront par obtenir gain de cause dans les années 2010 et récupèrent les archives cinématographiques de la famille, abandonnées et en mauvais état, ainsi que les droits de la société ; ils décident de restaurer le siège de Behna Film.

« Dans la famille, les soirs de télévision étaient une fête » disait Basile. Sa famille le raconte, dans l’ambiance d’Alexandrie avec petits et grands écrans, sa sœur, Marie-Claude Behna, Dounia, sa fille et Cléa Behna, architecte. « Basile avait l’âme et la passion d’un collectionneur, l’âme d’un passeur » disent-elles. « Il aimait les artistes, les écrivains, les marginaux et se plaisait à transmettre. » Son appartement d’Alexandrie était un vrai musée.

Au fil de cette soirée hommage à Basile Behna et au cinéma égyptien, s’entremêlent divers extraits et projections, entre autres deux films publicitaires des Frères Frenkel, Mafish Fayda, (1936) et Le Secret du bonheur, (1947). Pionniers du cinéma d’animation en Égypte, les Frenkel créent le très populaire personnage de Mish Mish Effendi, apparu dès 1936 sur un écran cairote ; des films documentaires de Gaëtan Trovato, jeune réalisateur diplômé de l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence qui a rencontré Basile Behna  – Avant que j’oublie, (2016) Les Sels d’argent, et Tu me diras ce que tu as vu, de 2022 ; des extraits filmés d’un ciné-concert autour de Voyage sur la lune de Hamada Abdel Wahab datant de 1959, créé par le pianiste et compositeur Emmanuel Denis, accompagné à la batterie par David Guil, filmé par Camille Berthelin.

© Mehdi Drissi – Wekalet Behna

Un reportage sur le lieu qu’a créé Basile Behna après récupération de Behna Film, lieu historique de Manshiya, au cœur d’Alexandrie, pour en faire un lieu dédié aux arts visuels et aux cinéastes indépendants. Wekalet Behna a réouvert en janvier 2013, après plusieurs mois de restauration avec l’aide de bénévoles locaux et internationaux, sous la supervision et vigilance d’Aliaa El-Gready, artiste plasticienne et cofondatrice de Gudran, association qui œuvre dans l’espace public d’Alexandrie depuis plus d’une vingtaine d’année. Omayma Abdel Shafy, entrepreneuse culturelle le gère, on y trouve les archives liées aux films produits et gérés par Sélections Behna Films, dont de nombreux documents iconographiques, des publicités, des affiches et beaucoup d’autres imprimés.

© Mehdi Drissi – Wekalet Behna

La projection du long métrage de Mario Volpe, ferme cette longue et belle soirée, Chanson du cœur (Ounshoudat al Fouad / أونشودات الفؤاد, tourné en 1932 sur pellicule en nitrate de cellulose, pour une partie aux studios Éclair de Paris, et retrouvé avec difficulté par Basile et Marie-Claude Behna, les a menés à la Cinémathèque française. Une copie du film y avait été sauvegardée et la Cinémathèque a restauré numériquement le film, en son et en image, en 2012. Ce film se trouve au carrefour du cinéma muet et du cinéma parlant, avec les plans silencieux et cartons explicatifs du premier, les scènes parlées et chantées du second, dans une distribution lumineuse : la célèbre chanteuse Nadra, le grand chanteur et compositeur Zakaria Ahmed qui en signe la bande-son, et des acteurs-vedettes issus du théâtre, comme Georges Abiad, Dawlat Abiad, Abdel Rahman Roshdi.

Basile Behna, était un amateur d’art raffiné et convaincu que la culture est la clé d’un véritable changement social. Généreux, il savait ouvrir sa porte pour prêter des bribes de cette mémoire individuelle et la transformer en mémoire collective. Ainsi l’Institut Français d’Alexandrie où je me trouvais en tant que directrice adjointe avait pu présenter en 2007 une belle exposition à partir des documents, photographies et affiches prêtées par Basile. Un grand moment qui affichait sur les murs de la splendide villa italienne qu’est l’Institut les Portraits des Pionnières du Cinéma Égyptien – Badia Massabni, Aziza Amir, Assia Dagher, Amina Rizk, Laïla Mourad, Mary Queeny, Madiha Yousri…  une longue liste de ces divas qui ont été les merveilleuses actrices des années 1930 à 1950, également souvent réalisatrices et productrices. Nos remerciements pour le partage, à Basile Behna et longue vie à Wekalet Behna.

Brigitte Rémer, le 3 janvier 2026

Hommage à Basile Behna rendu le 26 septembre à 19h, à l’Institut du Monde Arabe de Paris, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, Place Mohammed V. 75005. Paris – métro Jussieu et Cardinal Leùoine – site : imarabe.org – tél. : +33 (0) 1 40 5138 38.

Kaboul, une chambre à soi

© Kubra Khademi

Création sonore et visuelle de Caroline Gillet et Kubra Khademi – travail sonore réalisé par Caroline Gillet et Frédéric Changenet – programmation du Théâtre de la Ville au Théâtre de la Concorde, dans le cadre du Festival d’Automne-Paris.

C’est une installation immersive réalisée en complicité avec l’artiste Kubra Khademi, réfugiée en France depuis 2015, en coopération avec une équipe anonyme située à Kaboul. On est invité dans un salon afghan où l’on pénètre après avoir laissé manteaux et chaussures au vestiaire. Les murs sont recouverts d’un papier blanc parcouru de fines frises. Deux banquettes se font face, où prennent place une quarantaine de spectateurs, le lieu est cocon, recouvert de tapis.

© Christophe Raynaud de Lage

Entre les deux banquettes de cet étroit couloir, une longue table et sa nappe bordée d’une dentelle sur laquelle sont posés divers objets de terre aux formes brutes, émaillées, certaines de ce bleu turquoise symbolique, un peu de l’âme afghane. On dirait que la table est mise et qu’on est attendu : assiettes et plats, pichets et bonbonnes à couvercle, fontaine à eau et fleurs séchées,

Quand on est bien calé sur l’une des deux banquettes, face à soi se trouve une fenêtre d’où sortiront les images et la narration qui constituent le coeur de l’installation. On voit quelques paysages, somptueux, une maison à fleur de montagne, la terre, hésitant entre brun et bordeaux, l’eau qu’on pompe pour remplir des jerricans, des enfants qui lancent des pierres. On entend des bruits lointains de foule et des oiseaux, seules traces de vie, une table qu’on débarrasse, c’est le paysage sonore qui environne la narratrice, Raha, une jeune femme Afghane de vingt et un ans, depuis sa chambre où elle est contrainte de garder fenêtre close, le confinement comme planche de salut.

En août 2021 Raha et Caroline Gillet, journaliste à France Inter, ont commencé à correspondre, Kaboul venait de retomber aux mains des talibans. Raha s’est mise à documenter son quotidien et Caroline Gillet a décidé de le faire vivre. Elle en a réalisé un podcast, Inside Kaboul, autour de deux jeunes Afghanes, puis ces témoignages sont devenus un film d’animation réalisé par l’artiste plasticienne et performeuse Kubra Khademi – qui a étudié les beaux-arts à l’Université de Kaboul, puis à l’université de Beaconhouse, à Lahore, au Pakistan. Elle a dû fuir en 2015 et est exilée à Paris. Aujourd’hui, cette installation immersive permet de poursuivre le dialogue et de faire entendre la voix de Raha et celle de nombreuses autres femmes autour d’elle. Elle présente sa famille – une mère enseignante, un père fonctionnaire, elle, qui travaillait dans le secteur privé et ne peut plus travailler. « Ici, tout est difficile. Que va-t-il nous arriver à nous, les femmes ? » se demande-t-elle à voix haute. Dans la ville, une circulation chaotique, des vendeurs ambulants, des drapeaux noir, rouge, vert, remplacés par les drapeaux talibans, noirs à l’écriture blanche – leur profession de foi musulmane, qui envahissent les rues, l’organisation de check point. « Le 15 août, il y a un an, on a tout perdu en une seule journée » dit-elle avec amertume. L’inquiétude des gens est palpable, certains ont tenté de fuir, sans succès, dans des aéroports saturés et la vie est désormais liée aux positions de la communauté internationale.

© Kubra Khademi

Tout-à-coup notre charmant salon afghan est plongé dans le noir, juste pour nous faire percevoir ce que sont les incessantes coupures de courant, à Kaboul. Alors la vie se suspend. Certaines institutrices tentent de poursuivre leur mission éducative en faisant classe par internet, mais la connexion souvent se coupe. Raha suit aussi des cours par visio, son prof a l’accent russe. Se concentrer à la maison dans tous les cas est difficile. Elle se raconte : elle avait obtenu une bourse et devait partir étudier à l’étranger au moment où les talibans ont pris le pouvoir. Elle s’est posé la question de partir ou de rester. Elle n’a pas eu le cœur de laisser ses sept sœurs, elle est restée. Elle se passionne pour l’histoire et la biologie mais désormais tout lui est interdit, comme pour toutes les femmes afghanes. Alors elle résume son emploi du temps : « je dors, je cuisine, je nettoie. »

Dans la ville les talibans arrêtent les taxis et les fouillent, comme ils fouillent chaque maison. Ils détruisent les instruments de musique, alors elle a pris les devants et a démonté et caché les cordes de sa guitare. « Une guitare bien morte dans un pays bien mort » dit-elle. « Je n’aurais jamais imaginé que les années les plus belles de ma vie seraient comme ça, on est retournés vingt et un ans en arrière. »

Et pourtant Raha s’accroche car elle pense que demain ne pourra être que meilleur. On entend une chanson qu’elle aime, on aperçoit une ligne d’horizon. Comment trouver le sommeil ? Il a neigé toute la nuit, les voitures roulent doucement et les oiseaux sont gelés. Payer le chauffage devient difficile. On voit des cages d’oiseaux sur les images, métaphore de sa maison-cage et de sa vie captive.

Et pourtant la vie continue, comme elle peut. Les huit ans de sa petite sœur donnent lieu à une fête, à la surprise générale. Le Ramadan arrive qui ponctue l’année, avec muezzin et hauts parleurs. Tout-à-coup des fumées jaillissent d’un quartier, c’est l’explosion d’une école, dévastée. Les talibans qui tirent en l’air font monter la tension, dernier jour de Ramadan, avant l’Aïd el-Fikr. La lumière vire au bleu turquoise. Il pleut des cordes en ce 11 août, le ciel pleure nous dit-elle. Beaucoup de gens regardent dehors, de leurs fenêtres fermées.

© Kubra Khademi

La suite rétrécit encore le monde des femmes afghanes, quand, en juillet 2023, la fermeture des salons de beauté est décrétée, et en octobre 2024, l’obligation de porter la burqa. Aujourd’hui il leur est interdit de chanter et même de parler en public, de lire à voix haute. Il est même conseillé de murer les fenêtres qui les laisseraient apparaitre.

Et pourtant monte un chant, et se constituent des récits. La lumière baisse, quelques images de femmes afghanes apparaissent encore aux fenêtres avant de s’effacer. Tout au bout de la table s’est assise une femme en tailleur, qui a posé une figurine, image emblématique de la femme afghane, et qui nous ouvre la porte.

Avec Kaboul, une chambre à soi Caroline Gillet et Kubra Khademi donnent l’alerte, rappellent, et rendent hommage à la Femme Afghane qui, envers et contre tout, résiste.

Brigitte Rémer, le 25 novembre 2025

Texte et son Raha – Récit sonore Caroline Gillet et Frédéric Changenet accompagnés de Anna Buy – Scénographie et installation plastique Kubra Khademi – Vidéo vidéastes et monteurs anonymes à Kaboul – Lumière Juliette Delfosse – Mixage Frédéric Changenet et Pierre Langlet – Sons additionnels depuis Kaboul Benazer – Régie générale François Lewyllie – Voix off en français Sofia Lesaffre – Production Maria-Carmela Mini.

Les vendredi 14 novembre, lundi 17 novembre, mardi 18 novembre, mercredi 19 novembre 2025 à 19h, 20h et 21h – samedi 15 novembre 2025 à 15h, 17h, 19h et 20h30. Programmation du Théâtre de la Ville dans le cadre du Festival d’Automne-Paris, au Théâtre de la Concorde, 1 avenue Gabriel. 75008. Paris – métro : Concorde – site : theatredelaville-pars.com – tél. : 01 42 74 22 77.

Une assemblée de femmes – diptyque

D’après Aristophane, Théâtre National Palestinien El-Hakawati, au Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes. Spectacle et film en langue arabe surtitré en français, film de Laurent Rojol et Roxane Borgna.

Une Assemblée de femmes avait été présentée par le Théâtre National Palestinien El-Hakawati à l’Institut de Monde Arabe, en octobre 2023 dans un autre format. Nous avions présenté ce travail par un article dans Ubiquité-Cultures, le 27 octobre 2023. *

L’adaptation de la pièce d’Aristophane est reprise sur le grand plateau du Théâtre du Soleil par le Théâtre National Palestinien El-Hakawati, invité d’Ariane Mnouchkine, qui le dirige. « Ce projet qui ne parle pas de la guerre mais de quelque chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus universel, rien de moins que de la moitié de l’humanité. Ce projet parle de la lutte parmi les luttes, celle des femmes. Celle de la moitié de l’humanité » dit-elle. La pièce s’inscrit aujourd’hui dans un diptyque et s’accompagne d’un film documentaire dont certaines séquences font partie intégrante de la représentation théâtrale, nous le présentons dans cet article.

© Laurent Rojol

L’ensemble de la soirée est un hommage à la femme palestinienne, à la femme en général, dans la fierté d’être Femme. Les mères parlent de leurs filles et parlent à leurs filles. « Vous êtes fortes et vous êtes uniques. » Même si le cœur n’est pas toujours à la fête, on les voit conviviales et solidaires, elles ont décidé de prendre la parole : « J’ai ma propre voix pour dire qui je suis » posent-elles parlant de leur société dans laquelle « l’homme a le pouvoir et où il n’y a pas d’égalité. » Leurs conditions de vie changent vu de la ville ou de la campagne, car partout dans le pays, la femme est sous contrôle, politiquement et religieusement. À la campagne, elle semble pourtant mieux armée, plus solide.

Le film parle du programme Adwar, un organisme d’aide internationale, qui accompagne les femmes au plan économique et social dans leur émancipation, et qui a mis en place un comité de protection. Les femmes palestiniennes mettent l’accent sur l’éducation de leurs enfants, elles savent qu’ils sont l’avenir. « Ma fille m’a fait avancer dans la vie » dit l’une. À l’hôpital de Naplouse une jeune fille brûlée à 65° a passé trois mois à l’isolement et va partir se faire soigner aux États-Unis. Sa mère l’accompagne et dit : « J’ai découvert que j’étais une femme forte. »

Dans le camp de Ein as-Sulṭān, la solidarité entre femmes existe et les enfants chantent. Des réseaux de solidarité se mettent en place. « Où réside la force des femmes ? » se demande-t-on et l’une répond : « les femmes réfléchissent, y compris celles qui n’ont pas étudié. On aime cuisiner, danser, on a besoin de parler et d’écouter l’autre… » Comme tout un chacun elles aiment la vie. Pourtant, elles ont subi de nombreux traumatismes, n’ayant pas au départ acquis la capacité de dire non, de s’opposer. L’une anime des ateliers sur le thème de la discrimination, une autre sur celui de l’occupation. La démolition de leurs maisons les hante et les images montrent par contraste une terre de toute beauté, rouge et chaleureuse. « Comme on respecte la terre, la femme doit être respectée » dit le film.

© Laurent Rojol

Le Théâtre Ashtar implanté à Ramallah participe aux ateliers et aide à la formulation de leurs combats pour exister. Au cours d’une représentation à Naplouse, le doyen s’est autorisé à arrêter la représentation mais l’actrice, imperturbable, a poursuivi son texte et la représentation, défendant la liberté d’expression propre au théâtre, ici comme ailleurs. Et le film se demande « pourquoi l’homme est-il roi ? » Le processus lancé par les femmes semble quasiment irréversible : « Mon choix, c’est mon droit… » disent-elles, même si leur statut reste fragile : la femme est très seule dans la société palestinienne, sans droit à l’avortement, soumise au tabou de la virginité – à Hébron des parents ont été jusqu’à tuer leur fille dont l’attitude leur avait déplu, en un geste d’autorité et de désespérance. Plus tard, c’est elle toujours qui est exposée au harcèlement sexuel et parfois au féminicide. Dans tous les cas les humiliations sont fréquentes.

© Alice Sidoli – Théâtre National Palestinien, à l’IMA

Spécialiste des méthodes du Théâtre Forum, le théâtre Ashtar travaille aussi avec les hommes pour les amener à réfléchir sur leur attitude, à se poser la question de l’égalité et des droits humains. Elle, s’est mariée à seize ans, lui est chrétien, elle bédouine. Une autre s’est mariée à vingt ans. Lui, contrôle… « C’est une société du faire semblant en ce qui concerne les femmes » constatent les réalisateurs dans leurs échanges avec les femmes.

Dans une autre séquence la haine s’exprime autrement, et l’on regarde, consternés, ces oliviers volés et arrachés par la colonisation israélienne : « Mon arrière-grand-père avait tout planté, c’est mon pays. » Alors comment guérir et apprendre à se supporter mutuellement quand tant de tourmentes traversent la société ? C’est ce que pose le film de Laurent Rojol et Roxane Borgna, tourné en 2021/2022 à Bethléem, Naplouse, Jérusalem, Hébron, Ramallah, à travers les multiples interviews rapportés et qui prolongent le propos qu’Aristophane avait lancé dans son Assemblée des femmes.

La comédie grecque satirique dont s’est emparé le Théâtre National Palestinien El-Hakawati mettant en miroir la vie des Athéniennes au IVème siècle avant J.C. et celle des Palestiniennes d’aujourd’hui permet d’ouvrir le débat sur le statut de la femme en général, a-fortiori de la femme en temps de guerre et du respect qui lui est dû dans sa recherche d’émancipation, loin des réflexes du patriarcat et des considérations religieuses. Une belle leçon de vie !

Brigitte Rémer, le 28 octobre 2025

Avec : Ameena Adileh, Iman Aoun, Mays Assi, Firas Farrah, Nidal Jubeh, Amer Khalil, Shaden Saleem, Yasmin Shalaldeh – un spectacle de Roxane Borgna, Jean-Claude Fall, Laurent Rojol.

Les 11 et 12, 18 et 19 octobre 2025 – les samedis 11 et 18 octobre, spectacle à 15h suivi du film à 16h30, et à 19h30, suivi du film à 21h – les dimanches 12 et 19 octobre, spectacle à 13h30 suivi du film à 15h00 – Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, 75012. Paris – métro : Château de Vincennes – site : www.theatre-du-soleil.fr – tél. : 01 43 74 24 08.

*Article du 27 octobre 2023, sur Une assemblée de femmes, présenté par le Théâtre National Palestinien à l’Institut du Monde Arabe :  https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/une-assemblee-de-femmes-et-me-and-my-soul/

Faustus in Africa !

Mise en scène de William Kentridge, avec la Handspring Puppet Company – au Théâtre de la Ville Sarah-Bernhardt dans le cadre du Festival d’Automne – spectacle en anglais, surtitré en français.

© Fiona MacPherson

C’est un spectacle dédié au compositeur et musicien James Phillips disparu en 1995, année de création de Faustus in Africa ! dont il signait la musique avec Warrick Sony. Il était « la voix et la conscience d’une génération. Ses chansons politiques rebelles et satiriques dénonçaient le gouvernement sud-africain pendant l’apartheid. » Par ces mots qui retiennent l’attention, on entre de plain-pied dans l’univers de William Kentridge.

Immense artiste sud-africain internationalement reconnu, Kentridge signe au fil des années une œuvre foisonnante composée de dessins, gravures, films, musiques dans de nombreuses performances, expositions et mises en scène. Par l’art qu’il pratique sous ces différentes formes, il a toujours interrogé les héritages du colonialisme et dénoncé l’apartheid. Son œuvre est présentée dans les plus grands musées du monde dont au Louvre, au MoMA de New-York, à la Documenta de Cassel, dans les grands théâtres et opéras du monde. Le Festival d’Automne l’a accueilli à plusieurs reprises et le Théâtre de la Ville a présenté en 2023 son spectacle Sibyl. La Handspring Puppet Company accompagne son travail depuis de nombreuses années.

© Fiona MacPherson

Quand Kentridge parle de ses motivations quant au choix du sujet sur le mythe de Faust en 1995, il nous fait replonger dans l’histoire de son pays, l’Afrique du Sud, un an après les premières élections démocratiques et la libération de Nelson Mandela, élu à la Présidence. Mais il explique en même temps qu’un pacte avait été scellé entre l’ancien gouvernement nationaliste d’apartheid et le Congrès national Africain, le parti de Mandela, pour acheter la paix sociale et éviter la guerre civile. Cela rendait impossible le décompte des exactions commises par les tenants de l’apartheid. Fort de ce pacte gouvernemental, pour lui, scellé avec le diable, William Kentridge en fait la traduction par ses fusains et sa recherche autour du mythe de Faust.

Trente ans plus tard, même texte, mêmes marionnettes, conçues et dirigées par Adrian Kohler, Basil Jones et leur troupe, la Handspring Puppet Company. Le nouveau scénario entremêle le récit de Goethe aux extraits pleins d’ironie du poète sud-africain Lesego Rampolokeng. Rien n’a pris une ride, seul le contexte international a changé, ainsi que le regard sur le colonialisme, à travers les débats sur la restitution des objets d’art africains d’une part – savoureuse scène sur écran où chaque objet d’art africain est atteint d’une balle tirée depuis le plateau par Faust – la manière dont certains gouvernements détournent les fonds d’État d’autre part – par les lingots d’or offerts en forme d’église pour le pasteur, en forme de livres de lois pour le colonel, sublimes marionnettes sculptées dans le bois.

© Fiona MacPherson

Faust est aussi une figurine de bois qui fait face à Méphistophélès, acteur, (Wessel Pretorius) tandem entre maître et serviteur dans des partitions qui s’inversent et dans lesquelles on ne sait plus qui tire les ficelles. Faust est porté par deux acteurs-manipulateurs qui lui donne vie dans une manipulation de type bunraku, à visage découvert, et dont l’un interprète le texte. On suit la métamorphose de Faust, de l’état dépressif du début à la signature du pacte qui le transforme en jeune amoureux entreprenant, en guerrier de safari et en observateur du monde politique, avant de devenir un vieil homme au seuil de sa vie. Les figurines sont en soi des œuvres d’art, comme ce sublime orchestre passant en leitmotiv, jouant saxophone, trompettes et percussions, magnifiquement portées en duo, par de brillants acteurs-manipulateurs (Eben Genis – Atandwa Kani – Mongi Mthombeni – Asanda Rilityana – Buhle Stefane – Jennifer Steyn). La musique de James Phillips et Warrick Sony, amplifie les dessins de William Kentridge qui ont valeur de didascalies, commentaires et accentuation et qui s’animent sur écran tout au long du spectacle.

La scénographie nous place dans une sorte de bibliothèque à l’ancienne aux meubles cirés, qui à certains moments fait office de laboratoire ou de tribune politique, espaces dans lesquels apparaissent et disparaissent figurines et personnages. Une immense horloge, de marque Lucifer barre la scène avant de faire place à l’écran. Il est sept heures cinq quand les employés arrivent pour ce Prologue au Paradis, avant que le temps ne s’emballe, au fil des événements.

Seul au centre, Faust fait un discours sur l’origine du monde et, dans sa démonstration, engage un dialogue avec l’au-delà. On est Hôtel Polonia, chambre 407. Deux acteurs-manipulateurs tournent avec lui les pages d’un ouvrage : « Dans les livres tout semble beau… Je ne crains rien du ciel ni de l’enfer… » Mais Méphistophélès, prince des ténèbres, veille et prépare le Pacte qu’il lui fait signer. Faust paraphe et n’aura d’autre issue que de devenir la voix de son maître. Très vite il réalise pourtant qu’il a été floué.

Dans un laboratoire de type colonial où s’affaire une jeune femme, Gretchen/Marguerite, Faust, redevenu jeune, tombe sous le charme et lui offre un bijou. Puis le voici fusil au corps, en safari, à Dar es Salam, ses cibles sont des dessins. Le rapport aux colonisateurs qui tuent hommes et bêtes sans discernement et vivent entre fusil et machine à écrire est traité avec un certain humour. Au bureau, côté cour, Méphisto tire les ficelles et épuise Faust. Dans cette mise en scène inventive on fait chanter les verres d’eau dans un filet de lumière, créant une mélodie qui accompagne les doutes de Faust. Les aiguilles du cadran commencent à s’affoler, l’écran se couvre des chiffres de la bourse, Méphisto ne pense que gain et libéralisme et congédie tout le monde. La fanfare-marionnettes donne le tempo.

© Fiona MacPherson

Au Palais, dans la salle du trône ressemblant à un tribunal, siègent les technocrates : un chef militaire aux allures de Khadafi, un pasteur dans un double mouvement, prêt à jurer en même temps qu’adjurer sur la bible qu’il tient serrée contre lui. Ils réclament de l’or, Méphisto leur offre des lingots, veaux d’or du moment.  La vente aux enchères de la collection d’art africain appartenant à Faust est un moment fort et vibrant de racisme. Une émeute mène à la mort du Général après une bagarre au couteau dans laquelle Faust, armé par Méphisto, est impliqué. Helena, sa veuve, préside un banquet dans la résidence impériale. Entre chacal et vautour, quel choix, demande-t-elle ? Le Pasteur y va de son couplet, sur l’âme. Le spectacle monte en puissance.

© Fiona MacPherson

Dans la Nuit des Walpurgies Faust court derrière Helena qui lui échappe et affiche sa haine pour Méphisto. Tout ce qu’il entreprend dysfonctionne. Il dénonce le racisme, égrenant une longue liste de noms effacés des mémoires et des registres de mort. Numéro du corps : sans – lieu : non – cause de la mort : inconnue. Il rappelle ces étranges fruits, le corps des Noirs pendus aux arbres après lynchage, sort qu’on réservait aux Afro-américains et que Billie Holiday chantait, en 1939. Un chant spirituals commente les dessins. La musique prend son temps et accompagne la mémoire. Entouré de deux infirmières, Faust a singulièrement vieilli. La pendule retrouve son statut, au centre de la scène. On se perd pourtant dans les paradoxes des discours politiques et le libéralisme redouble. Faust et Méphisto jouent aux cartes quand soudain, ce dernier lance son couperet : « Ton séjour est terminé, Faust, l’accord est rompu ! » Le bruit d’un avion qui plane au-dessus de leurs têtes marque la fin du parcours, la fin de la partie et du spectacle.

Dans Faustus in Africa!, au-delà de Goethe et de la force des dessins, le passé croise le temps présent. La puissance du travail artistique de William Kentridge traduit avec subtilité les inégalités et les injustices morales, raciales, économiques, sociales et environnementales. Portées par les acteurs qui leur prêtent vie avec beaucoup d’habileté et d’empathie, les figurines de la Handspring Puppet Company – sculptures de toute beauté et expressivité – se fondent magnifiquement dans l’univers visuel de William Kentridge aux propositions multiples. Faustus in Africa ! est un manifeste artistique rare, intelligent et sensible, subtil et puissant.

Brigitte Rémer, le 12 septembre 2025

Mise en scène William Kentridge, avec : Eben Genis – Atandwa Kani – Mongi Mthombeni – Wessel Pretorius – Asanda Rilityana – Buhle Stefane – Jennifer Steyn. Collaboration artistique à la mise en scène Lara Foot – conception et direction des marionnettes Adrian Kohler, Basil Jones (Handspring Puppet Company) – direction associée des marionnettes et des répétition Enrico Dau Yang Wey – scénographie Adrian Kohler, William Kentridge – animation William Kentridge – construction marionnettes Adrian Kohler, Tau Qwelane – costumes marionnettes Hazel Maree, Hiltrud von Seidlitz, Phyllis Midlane – effets spéciaux Simon Dunckley – conception décor Adrian Kohler – construction décors Dean Pitman pour Ukululama Projects – peinture et habillage des décors Nadine Minnaar pour Scene Visual Productions – traduction Robert David Macdonald – texte additionnel Lesego Rampolokeng – musique James Phillips, Warrick Sony – éclairagiste et régisseur de production  Wesley France – régisseuse plateau et opératrice vidéo Thunyelwa Rachwene – régisseur son Tebogo Laaka, Paul Patru – technicienne plateau Lucile Quinton – contrôleuse vidéo Kim Gunning – surtitres Babel Subtitling – production et tournée :  Quaternaire/ Sarah Ford, Roxani Kamperou, Emmanuelle Taccard

© Fiona MacPherson

Du 11 au 19 septembre à 20 h, le samedi à 15 h et 20 h au Théâtre de la Ville Sarah-Bernhardt, Grande salle. 2 place du Châtelet. 75001. Paris. www.theatredelaville-paris.comEn tournée, prochaines représentations, du 29 octobre au 1er novembre 2025, Comédie de Genève, (Suisse), site : www.comedie.ch

Voir aussi nos articles sur les spectacles de William Kentridge : Wozzeck, à l’Opéra Paris-Bastille (cf. ubiquité-culture(s) du 26 mars 2022) – Sibyl, au Théâtre de la Ville (cf. ubiquité-culture(s) du 9 mars 2023), Faustus in Africa ! au Printemps des Comédiens/Opéra de Montpellier (cf. ubiquité-culture(s) du 30 juin 2025.

Le mystère Cléopâtre

Exposition à l’Institut du Monde Arabe, Paris – Claude Mollard, commissaire général de l’exposition – Christiane Ziegler, égyptologue, commissaire scientifique de l’exposition.

Cléopâtre mourant  (1)

Personnage mythologique controversé qui habite nos imaginaires et dernière souveraine d’Égypte, Cléopâtre reste une énigme, une sorte de « légende noire qui a bouleversé les codes » dit Claude Mollard, commissaire d’exposition. Femme de cœur et/ou cheffe d’état, courtisane ou nymphomane, grande amoureuse ou fine calculatrice ? L’exposition déconstruit les clichés et tente de répondre à la question.

Quatre parties émaillent le parcours du visiteur : la première est une plongée dans les recherches historiques et archéologiques ; la seconde interroge la légende – légende noire au tout début, légende dorée à compter du VIIIème siècle ; La troisième fait face au mythe de la beauté, légende ou réalité ? montrant les différentes représentations de Cléopâtre, notamment au cinéma ; la quatrième met en scène les interprétations des artistes contemporains face au mythe.

Antoine rapporté mourant à Cléopâtre (2)

Née à Alexandrie, on sait peu de choses sur ses origines si ce n’est qu’elle fait partie de la famille des Lagides fondée par Ptolémée Ier. Grecque et égyptienne à Alexandrie, elle est accueillie à Rome et admirée des Romains. Sa mort, interprétée dans de nombreuses peintures, ajoute au romanesque qui entoure sa vie et son image. Son tombeau, comme celui d’Alexandre, n’a pas été retrouvé. « Les textes sont peu bavards à son sujet » rapporte Christiane Ziegler qui a dirigé le département Égyptologie du musée du Louvre et l’a longuement étudiée. Grâce à l’IA, une sorte de portrait-robot a pu être établi à partir de toutes les connaissances accumulées en occident.

Cléopâtre a régné sur l’Égypte entre 51 et 30 av. J.-C. avec ses frères-époux, Ptolémée XIII et XIV, puis fût la compagne de Jules César, homme d’état romain assassiné par les sénateurs qui l’entouraient, et celle de Marc Antoine, homme politique des dernières années de la République Romaine, avec lesquels elle a eu trois enfants. Vaincu par Octave – le futur empereur Auguste – lors de la bataille d’Actium en 31 avant J.-C. Marc Antoine se donne la mort à Alexandrie.  Apprenant la nouvelle, Cléopâtre se suicide quelques jours plus tard. Ainsi va la légende qui au demeurant laisse un certain nombre de zones d’ombre.

Déesse dans la numismatique – sorte de réseaux sociaux de l’époque – Cléopâtre affirme son pouvoir par la monnaie sur laquelle elle est gravée et diffuse son effigie dans toute l’Égypte. Beaucoup de ces monnaies sont exposées dans la première partie de l’exposition où on la voit seule, avec Marc-Antoine ou avec son fils Césarion né de leur liaison et qui deviendra plus tard le rival d’Octave. Une statuaire est aussi présentée dans différentes vitrines de cette section comme cette Tête de reine, peut-être Cléopâtre VII, marbre de l’époque hellénistique datant du 1er siècle ou encore de la même date, époque romaine, cette Tête d’homme, dit pseudo Marc Antoine découverte à Narbonne au sanctuaire des Moulinasses. Élégamment scénographiée, une sculpture de marbre du XVIIème siècle attribuée à Jean-Baptiste Goy Cléopâtre mourant debout se reflète et se dédouble à l’infini dans un miroir. Plus loin, c’est la Cléopâtre mourant, de François Barois, marbre de 1700, qui retient l’attention. Différents éléments complètent ce chapitre comme Une Corniche de temple aux cartouches de Cléopâtre VII et de Césarion, sorte de bas-relief aux symboles sculptés, en grès et polychromie, datant de l’époque ptolémaïque, vers 40 av. J.-C. et venant de l’Égypte copte ; ou encore, un Relief représentant probablement la bataille navale d’Actium réalisé en calcaire et datant de l’Époque romaine, qui s’étend de 31 av. J.-C. à 100 apr. J.-C. venant de Cordoue.

Cléopâtre se donnant la mort (3)

L’exposition met ensuite en exergue Cléopâtre comme cheffe d’état, accédant au pouvoir en 52 avant J.-C. alors que l’Égypte est sous protectorat romain et a perdu une partie de ses territoires. Elle n’aura de cesse de rendre à son pays sa puissance passée. Elle fera bâtir quelques temples à Coptos et à Dendérah ainsi que dans la région de Thèbes. Les bas-reliefs du temple d’Hathor à Dendérah, particulièrement bien conservés, montrent deux représentations de la reine en compagnie de son fils Césarion. Des pièces d’orfèvrerie, de la vaisselle de luxe – vases, verreries multicolores, objets en faïence – fabriquées en Égypte selon les traditions ancestrales qu’admirent les Romains sont aussi présentées, comme des vases à parfum décorés de scènes de musique et de danse, de fleurs et de griffons ailés, datant de l’Époque ptolémaïque (299-200 av. J.-C.) en faïence ou en verre polychrome, ou comme des coupelles et des bols à décor floral de la même époque.

On peut aussi voir la richesse des Ptolémées à travers une agriculture prospère – l’Égypte est le grenier à blé du monde méditerranéen, on voit ici des actes de vente de bétail, la culture royale du lin et du papyrus, l’épeautre qui remplace le blé, les vignes et les oliviers ; ainsi un Papyrus, ordre pour un prêt de céréales ou un Acte de vente de la moitié d’une vache rédigé en démotique ; richesse visible à travers l’exploitation des richesses naturelles (minerais et carrières) dont l’or et les pierres précieuse prêtant à la fabrication de bijoux – des boucles d’oreilles et pendentifs sont ici présentés dans des vitrines ; richesse aussi par l’artisanat et le commerce. Par le Nil transitent les produits de l’Afrique (or et ivoire), ceux de l’Arabie (aromates) et de l’Inde (cannelle, parfums et perles), acheminés par la mer Rouge. Alexandrie exporte vers la Grèce et vers Rome, c’est une plaque tournante du commerce,

L’exposition montre le contexte dans lequel Cléopâtre règne et rappelle que dès la conquête d’Alexandrie par Alexandre le Grand, la ville s’est inscrite dans le cosmopolitisme, les Grecs à côté des Égyptiens, la communauté juive, et venant de pays lointains, voyageurs et marchands. Le grec en était la langue officielle et chaque cité honorait ses Dieux, Dionysos et Sérapis étant en bonne place, On voit ici des Fragments d’amulette figurant le dieu égyptien Bès ou encore la Statuette d’ibis, oiseau sacré du dieu égyptien Thot, on voit des urnes, couronnes et stèles funéraires de l’époque ptolémaïque et hellénistique.

Sarah Bernhardt dans le rôle de Cléopâtre (4)

Des tableaux enrichissent le parcours tout au long de l’exposition comme Cléopâtre de Giacomo Raibolini dit Giacomo Francia (Bologne 1484 ou 1486 – Bologne, 1557), ou celui de Michele Tosini Florence, 1503/1577 (attribution incertaine). On y trouve aussi Lavinia Fontana et son Cléopâtre l’alchimiste peint vers 1585, La Mort de Cléopâtre du peintre baroque Antoine Rivalz (1700-1715) semblable à une déposition du Christ ou encore celle de Jean-André Rixens, en 1874. Fondateur de la littérature italienne en prose, Boccace inspire toute la Renaissance humaniste européenne et compose en latin, vers 1355-1373, De casibus virorum et feminarum Illustrium/ Des cas des nobles hommes et femmes, recueil avec enluminures de funestes destinées, comme celle des amants suicidés Cléopâtre et Marc Antoine, auquel il donne une portée morale.

Elisabeth Taylor dans Cleopatra (5)

Après cette description des relations entre Cléopâtre et le pouvoir on aborde des murs d’images sur grands et petits écrans qui mettent en scène le monstre sacré au cinéma comme au théâtre. On entre dans Le mythe de Cléopâtre en trois dimensions, par l’incarnation qu’en ont donné les grandes actrices – de Sarah Bernhardt avec la pièce de Victorien Sardou qu’elle interprète en 1890 au théâtre de la Porte-Saint-Martin, à Liz Taylor dirigée au cinéma par Joseph L. Mankiewicz en 1963 – permettant de faire connaître au grand public le parcours de la Reine tout en entretenant un orientalisme fantasmé. Shakespeare en son temps avait écrit sa tragédie, Antoine et Cléopâtre, publiée en 1623, en suivant le récit de Plutarque écrit au IIe siècle après J.-C. intitulé La Vie de Marc Antoine. Le dramaturge irlandais George Bernard Shaw avait aussi publié en 1898 une pièce, César et Cléopâtre, montée en français en 1928 par Georges Pitoëff, avec Ludmila PItoëff dans le rôle-titre, reprise en 1957 dans une mise en scène de Jean Le Poulain avec Françoise Spira. La BD s’est aussi emparée du mythe avec entre autres Astérix et Cléopâtre, plus tard les mangas. On suit la transformation du mythe en objet de consommation et reine du marketing ensuite, on la modernise et on la détourne de ce qu’elle a vraiment été, dévêtant le mythe de sa fonction historique notamment de cheffe d’État. Mode et publicité s’en emparent.

L’exposition se ferme en mettant en jeu le regard contemporain face au personnage de Cléopâtre, certains artistes répondant à leur manière au mythe. Ainsi Esmeralda Kosmatopoulos, jeune artiste née en 1981 en Grèce qui, avec About 2 Inches long 2020 organise une « nasothèque » installation réalisée avec des nez de marbre et d’acier de dimensions variables ou encore le Cleopatra Kiosk de Shourouk Rhalem, une installation d’objets divers recouverts de cristaux swarovski qui joue avec cette notion de marketing. Déesse vivante ayant apporté la prospérité à son royaume selon les Égyptiens et les Grecs, reine prostituée selon les Romains, image positive en Orient, plus changeante et qui traverse les siècles en occident, la mort de Cléopâtre frappe et entretient le mythe. Autour de l’icône subsiste pourtant un certain trouble et tout peut être remis en question, jusqu’à son suicide, puisqu’il n’y a guère d’écrits. Ce sont ces différentes facettes de Cléopâtre – au-delà du bracelet de serpent et du sein dénudé, que présente l’Institut du Monde Arabe dans une belle scénographie et puissante réflexion historique.

Brigitte Rémer, le 29 août 2025

I want to look like Cleopatra #1 (6)

Le Mystère Cléopâtre – Commissaire général Claude Mollard, conseiller spécial du président – Commissaires scientifiques : Christiane Ziegler, égyptologue, directrice honoraire du département des antiquités égyptiennes du musée du Louvre ; Christian-Georges Schwentzel, professeur des Universités en Histoire ancienne, directeur du Département d’Histoire, Université de Lorraine – Commissaires associées : Nathalie Bondil, directrice du musée et des expositions, IMA ; Iman Moinzadeh, chargée de collections et d’expositions, IMA – Visuels : (1) Barois François (1656-1726) – Cléopâtre mourant, 1700 – Paris, musée du Louvre © GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle – (2) Eugène-Ernest Hillemacher – Antoine rapporté mourant à Cléopâtre, 1863 – Centre national des arts plastiques – En dépôt au Musée de Grenoble – Domaine public/ Cnap – Crédit photo : Ville de Grenoble/ Musée de Grenoble -J.L. Lacroix – (3) Vignon Claude (1593-1670) – Cléopâtre se donnant la mort, vers 1650, Rennes, musée des Beaux-Arts © MBA, Rennes, Dist. GrandPalaisRmn / Patrick Merret (4) Georges-Antoine Rochegrosse – Sarah Bernhardt dans le rôle de Cléopâtre après 1890 – © Collection Particulière –  (5) Elisabeth Taylor dans Cleopatra, réalisé par Joseph L. Mankiewicz, 1963 – Crédit : Everett Collection/Bridgeman Images – © 20th Century Fox Film Corporation Everett Collection Bridgeman Images – (6) Esmeralda Komatopoulos – I want to look like Cleopatra #1 (Je veux ressembler à Cléopâtre), 2020 – Impression photo sur acrylique – Collection de l’artiste © Alberto Ricci.

Du 11 juin 2025 au 11 janvier 2026, les mardi, jeudi, vendredi de 10h à 18h, mercredi de 10h à 21h30 (nocturne), samedi de 10h à 20h – dimanche de 10h à 19h – Institut du Monde Arabe, 1, rue des Fossés-Saint-Bernard Place Mohammed V – 75005 Paris – métro : Jussieu, Cardinal-Lemoine, Sully-Morland – tél. : 01 40 51 38 38 – site : www.imarabe.org

David Hockney 25

David Hockney 25 – Do remember they can’t cancel the spring. Rétrospective de l’œuvre de David Hockney à La Fondation Louis Vuitton – Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton, commissaire générale – Sir Norman Rosenthal, commissaire invité – François Michaud, conservateur à la Fondation Louis Vuitton, commissaire associé, assisté par Magdalena Gemra – avec la collaboration de Jean-Pierre Gonçalves de Lima et de Jonathan Wilkinson, pour le studio David Hockney – Jusqu’au lundi 1er septembre 2025, nocturne le 29 août – Derniers jours.

27th March 2020, No. 1 – (1)

C’est une exposition de grande envergure qui est présentée à la Fondation Vuitton depuis le printemps dernier et qui ferme ses portes dans une douzaine de jours. Plus de quatre cents tableaux et installations sont ici montrés, émanant principalement de l’atelier de David Hockney et de sa fondation, des prêts de collections internationales, institutionnelles ou privées. Tous les espaces de la Fondation Vuitton sont investis par l’œuvre de l’artiste, réalisée de Bradford à Los Angeles, passant par Londres, Paris et la Normandie. L’œuvre est immense et David Hockney s’est lui-même beaucoup impliqué dans la réalisation de l’exposition, « la plus importante qu’il ait jamais eue » a-t-il commenté. Son œuvre est multiforme, c’est une véritable danse des couleurs.

Né en 1937 à Bradford, ville du textile, dans le Yorkshire de l’Ouest au Royaume-Uni, David Hockney se met à dessiner très tôt, intègre l’école d’art de sa ville dès l’âge de seize ans puis part étudier au Royal College of Art de Londres, à vingt-deux ans. Il découvre les musées et entre dans l’effervescence artistique du moment par le figuratif, qui ne le quittera pas. Il débute en 1955 comme dessinateur, à l’encre, au crayon et au fusain, peint ensuite à l’huile et à l’acrylique. Il a fait siennes aujourd’hui toutes les technologies et réalise des dessins photographiques, à l’ordinateur, sur iPhone et iPad, ainsi que des installations vidéo.

On entre dans l’œuvre par les quinze premières années de son travail, de 1950 à 1964, avec, ouvrant le parcours, le portrait de son père, austère et dans des tonalités sombres, Portrait of My Father, (1955). Très tôt, dans les années 60, David Hockney révèle son homosexualité et joue avec les interdits, se plongeant dans la lecture des poètes, notamment Walt Whitman et Constantin Cavafy. C’est une époque où il voyage beaucoup et rencontre de nombreux artistes – Florence, Rome, Berlin, l’Égypte, New-York, il nourrit ainsi son œuvre. « Mon art doit rendre compte de la beauté du monde » dit-il.

Représenté par la Kasmin Gallery, David Hockney s’installe à Los Angeles en 1964. Il travaille sur le thème de la piscine qu’il affectionne particulièrement et qu’il développe avec A Bigger Splash, (1967) une acrylique sur toile, ainsi que Portrait of An Artist (Pool with Two Figures), piscine avec deux personnages, où apparaît le thème du double qu’il reprendra à différentes reprises. Il s’installe ensuite à Paris, en 1973 où il reste cinq ans et où il rencontre là encore, beaucoup d’artistes. Il expose au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris et au Musée des Arts Décoratifs, avant de retourner à Los Angeles, en 1978.

Portrait of My Father – (2)

C’est aux États-Unis que David Hockney peint de grands paysages qui transforment son regard, entre 1980 et 1990. Il remporte un vif succès et acquiert une reconnaissance internationale en 1988, par la rétrospective qui lui est consacrée au Los Angeles County Museum of Art, présentée ensuite au Metropolitan Museum of Art (le MET) de New-York puis à la Tate Gallery de Londres. Ainsi Le Nichols Canyon ou encore les soixante panneaux peints du Bigger Grand Canyon plus tard, en 1998, une fresque de sept mètres de large composée de soixante toiles assemblées. À partir de 1990 il navigue entre Los Angeles et Bradford où il se plaît à retourner et s’y installe en 1999, à la mort de sa mère à laquelle il était très attaché. Là il cherche, à travers diverses techniques, à transcender les paysages et à témoigner de l’intime. Il décline les saisons dans toutes leurs variations, travaille en extérieur, comme les Impressionnistes, dans un retour aux techniques traditionnelles du fusain, de l’aquarelle, de l’huile tout en introduisant dans son travail la photographie et l’informatique.

Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) – (3)

La chronologie s’interrompt, l’exposition nous entraine ensuite au cœur des vingt-cinq dernières années du travail de l’artiste, c’est une volonté de David Hockney de placer le visiteur face au présent ou au passé proche de son parcours et de l’œuvre, à travers la Californie, Londres, le Yorkshire de son enfance et la Normandie où il vit de 2019 à 2023. Il y est aux aguets des saisons et contemple les arbres fruitiers du jardin, les clos normands. À travers vingt-quatre dessins à l’encre il raconte cet environnement quotidien. À compter de 2009, l’artiste introduit dans son travail, au-delà des techniques traditionnelles, l’ordinateur, l’IPhone et l’IPad. Ainsi, dans ses peintures sur IPad, il montre la floraison d’un cerisier. « Il y a un grand cerisier dans le jardin. Je pourrais le suivre depuis les premiers bourgeons jusqu’aux fruits. C’est le sujet le plus excitant que je connaisse, de l’arbre nu à l’arbre chargé des fruits » dit-il. Il travaille le portrait par la technique du dédoublement, et conçoit aussi des portraits de fleurs. Il joue avec les échelles, sur les écrans et dans son œuvre.

Plus loin dans l’exposition on se trouve face au Great Wall, né à partir des années 2000 et qui, au fil de ses recherches se transforme en histoire de la peinture, du XVème siècle à aujourd’hui à partir de photocopies laser couleurs. Il établit cette chronologie du portrait occidental couvrant huit siècles de peinture. Le dialogue avec les peintres a toujours été au cœur de ses préoccupations et de sa démarche, les anciens comme les contemporains, c’est ce qu’on peut voir sur ce mur d’images allant de Fra Angelico à Picasso, en passant par Van Gogh.

Dans une autre galerie de la Fondation on arrive dans une salle de danse et de musique dans laquelle un miroir renvoie une vidéo de danseurs, parallèlement à dix-huit écrans juxtaposés montrant un paysage diffracté, au regard décalé. Puis on entre dans l’univers de l’opéra pour lequel se passionne David Hockney et qui prête à la présentation de ses dessins et décors, dans la galerie monumentale de la Fondation Vuitton, avec entre autres The Rake’s Progress, de Stravinsky et La Flûte enchantée, présentés, le premier en 1975, le second en 1978, au Festival de Glyndebourne ainsi que son travail autour d’une soirée d’opéras français, au Metropolitan Opera de New-York en 1981 avec Parade, de Satie, Les Mamelles de Tirésias de Poulenc et L’Enfant et les Sortilèges de Ravel. Les lumières contribuent à la mise en valeur de l’œuvre.

Hockney Paints the Stage (4)

Les dernières créations de David Hockney, After Munch : Less Is Known Than People Think, inspiré du peintre norvégien, auteur du Cri et After Blake : Less Is Known Than People Think à partir des dessins de Blake pour la Divine Comédie de Dante ferment le parcours, dans la dernière galerie de la Fondation

Chaque galerie traversée, chaque époque, chaque technique mobilisée ouvre sur une construction du tableau et une multiplicité de couleurs, emblématiques de l’artiste. Bigger Trees Near Warter or/ou Peinture sur le motif pour le nouvel âge post-photographique, fresque monumentale réalisée en 2007 en est un exemple éblouissant avec ses arbres bien alignés bien coiffés, aux multiples couleurs, derrière lesquels deux petites maisons du Yorkshire aux toits bleu et vert émergent. « D’une certaine manière, ces peintures du Yorkshire sont nées de l’idée des grands espaces américains » révèle l’artiste.

L’univers pictural de David Hockney a toujours été mû par la recherche de la figure humaine, principalement à travers la figure de ses proches, amant, amis, famille, mais aussi à travers ses autoportraits – dont un certain nombre sont montrés dans l’exposition, passant de l’introspection à l’éclosion des couleurs. Ses paysages flamboyants, son obsession pour les fleurs, ses références à d’autres artistes peintres à travers les siècles sont déclinés avec beaucoup de finesse et d’intelligence dans le parcours proposé, par la relation entre les thèmes et les couleurs mise en exergue par l’artiste dans son dialogue avec les équipes de la Fondation Vuitton et la Commissaire d’exposition, Suzanne Pagé, qu’il faut saluer.

 Brigitte Rémer, le 12 août 2025

Visuels : (1) David Hockney, 27th March 2020, No. 1 – iPad painting printed on paper, mounted on 5 panels Exhibition Proof 2 – 364.09 x 521.4 cm (143.343 x 205.276 Inches) © David Hockney – (2) David Hockney, Portrait of My Father 1955 – Oil on canvas – 50.8 x 40.6 cm (20 x 16 Inches) © David Hockney – Photo Credit: Richard Schmidt – The David Hockney Foundation – (3) David Hockney, Portrait of an Artist (Pool with Two Figures), 1972 – Acrylic on canvas – 213.36 x 304.8 cm (84 x 120 Inches) © David Hockney – Photo Credit: Art Gallery of New South Wales / Jenni Carter – (4) Hockney Paints the Stage, 2025 – Création de David Hockney & Lightroom – Conception 59 Productions – Vue d’installation de l’exposition David Hockney 25, galerie 10, niveau 2, salle Hockney peint l’opéra, exposition présentée du 9 avril au 31 août 2025 à la Fondation Louis Vuitton, Paris © David Hockney © Fondation Louis Vuitton / Marc Domage – (5) David Hockney, Bigger Trees near Warter or/ou Peinture sur le Motif pour le Nouvel Age Post-Photographique, 2007 – Huile sur 50 toiles (36 x 48″ chacune) 457,2 x 1219,2 cm (180 x 480 pouces) © David Hockney – Crédit photo : Prudence Cuming Associates Tate, Royaume-Uni.

Bigger Trees near Warter  – (5)

Rétrospective David Hockney 25 – Do remember they can’t cancel the spring : Commissariat Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton et commissaire générale – Sir Norman Rosenthal, commissaire invité – François Michaud, conservateur à la Fondation Louis Vuitton, commissaire associé, assisté par Magdalena Gemra – Avec la collaboration de Jean-Pierre Gonçalves de Lima et de Jonathan Wilkinson, pour le studio David Hockney – Catalogue de l’exposition : David Hockney, réalisé par Norman Rosenthal pour les éditions Thames Hudson Gb et Fondation Louis Vuitton (49,90 euros).

Fondation Louis Vuitton, prolongée jusqu’au lundi 1er septembre.  Lundi, mercredi et jeudi de 11h à 20h, vendredi de 11h à 21h, samedi et dimanche de 10h à 20h (fermeture le mardi) – Nocturne le vendredi 29 août 2025 – 8, avenue du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, 75116 Paris – métro : ligne 1, station Les Sablons, sortie Fondation Louis Vuitton – navette de la Fondation : départ toutes les 20 minutes de la place Charles-de-Gaulle Étoile – tél. : +33 (0) 1 40 69 96 00 – site : www.fondationlouisvuitton.fr

L’Arrière-pays

Territoires arabes en archipel : des traversées et des récits, à travers la collection du Centre national des Arts Plastiques, à l’Église des Célestins, Avignon – Commissaire d’exposition Pascale Cassagnau, conservatrice, responsable de la collection audiovisuel, vidéo et nouveaux médias au Cnap –  Dans le cadre du Festival d’Avignon.

© Christophe Raynaud de Lage

L’exposition rassemble des artistes issus de territoires en guerre ou qui témoignent d’espaces géopolitiques instables. À travers photographies et vidéos ils font récit de leurs déplacements et géographies, de leurs exils et migrations, travaillent sur l’Histoire ensevelie, la mémoire et la transmission, la quête d’un ailleurs. Leurs œuvres oscillent entre documentaire et fiction. Le titre de l’exposition, L’Arrière-pays, est emprunté au poète Yves Bonnefoy, titre éponyme d’un de ses ouvrages : « La forme trouble, irrégulière, mouvante, de l’arrière-pays, émerge, autrement qu’à la surface des choses et au tournant des routes… »

© Safia Benaïm, “La Fièvre”

Dans ce lieu majestueux qu’est l’Église des Célestins, bâtie au XIVème siècle sur la Place des Corps Saints à Avignon – désacralisée, classée au titre des Monuments Historiques et restaurée en 2019 – sont rassemblées les œuvres d’une douzaine d’artistes – Marwa Arsanios (Liban), Taysir Batniji (Palestine), Safia Benhaim (Maroc), Sirine Fattouh (Liban), Ghassan Halwani (Liban), Elika Hedayat (Iran), Bouchra Khalili (Maroc), Lamine Ammar Khodja (Algérie), Randa Maddah (Syrie), Randa Maroufi (Maroc), Mehdi Meddacci (Algérie), Dania Reymond (Algérie), Larissa Sansour (Palestine). Chacun(e) a tracé les limites de son arrière-pays, physique et/ou mental dans une vision diffractée par la brutalité de la réalité. Nous ne pouvons ci-dessous en présenter que quelques-uns, mais tous s’inscrivent dans cette démarche politique et poétique sur des supports diversifiés sur lesquels ils ont choisi de graver leur geste artistique.

Safia Benhaim artiste marocaine a tourné un film intitulé La Fièvre (2015) où elle met en vis-à-vis le réel et un conte fantastique. Elle croise ici le destin d’une petit fille prise de fièvre et qui traverse la ville, avec le retour d’une exilée politique dans son pays sous la forme d’un fantôme, comme une revenante, elle y mêle le présent et le passé. Avec Who is afraid of ideology ? (2017/2019) la cinéaste libanaise, Marwa Arsanios, se place au cœur du dispositif scénique et filme des groupes de femmes réfugiées en lutte au sein de communautés pour l’auto-appropriation de moyens de subsistance. Elle se pose des questions, à haute voix : que signifie être là ? Qu’est-ce qu’un lieu ? Dans Jeux d’enfants (2008) l’artiste iranienne Elika Hedayat a interrogé des membres de sa famille qu’elle a filmés, face caméra, sur les traumatismes laissés par le conflit Iran/Irak, de 1980 à 1988 et la manière dont on cherche à s’évader de la réalité par l’imaginaire et le rêve. Avec La Tempête (2016) Dania Reymond, artiste d’Algérie, médite sur le cinéma à partir de la reconstitution d’une première séance de cinéma dans la classe d’une école de village, pendant la guerre d’Algérie. Le film qu’elle montre parle de cinéma et de la cruauté de la réalité.

Larissa Sansour, “Nation Estate” © brigitte rémer

Avec Another night in Beyrouth (2019) l’artiste libanaise Sirine Fattouh a repris le thème de L’Homme au tambour qu’elle avait filmé une quinzaine d’années auparavant et qui invite au petit matin les habitants à se lever, manger et prier avant la nouvelle journée de jeûne. C’est désormais un vieil homme qui se déplace assis dans le coffre d’une mobylette.  Avec Demande à ton ombre (2012), Lamine Ammar Khodja, artiste algérien, parle de son retour en Algérie en 2011, huit ans après avoir quitté le pays au moment des fortes émeutes populaires des Printemps arabes. Il met ses pas dans ceux d’Aimé Césaire et écrit son retour au pays natal sous forme d’un film faits de collages et de fragments où son histoire croise la grande Histoire. Randa Maddah, artiste syrienne présente 4 fragments vidéo réalisés à différents moments dont le premier en 2012, Light Horizon, est une vidéo-performance tournée sur les ruines d’une maison dans le village d’Ain Fit, sur le plateau du Golan où elle est née. Elle interroge les représentations de la guerre, de la perte et de l’exil, de la révolte, de l’espoir et de la reconstruction.

Taysir Batniji “GH0809” © brigitte rémer

Deux artistes de Palestine sont présents à travers leurs oeuvres : Larissa Sansour avec Nation Estate (2012) réalise un film de science-fiction où les Palestiniens auraient un État auquel elle donne la forme d’un immense gratte-ciel qui contiendrait tout le peuple palestinien, qui vivrait sans guerre et dans l’opulence, le conte est cruel, la parabole tragique. Originaire de Gaza, Taysir Batniji avait cartographié avant la guerre en cours et le génocide, les miradors israéliens et les maisons détruites, et réalisé des séries sur un mode où l’ironie le dispute à l’absurde. Il présente ici deux séries de photographies : l’une, GH0809 (2010) – réalisée selon le principe de la création déléguée et selon un cahier des charges précis – est un polyptique à la manière des annonces d’une agence immobilière, mais ici les maisons sont effondrées, fracassées : « Al Shati – Camp de réfugié, 70 mètres de la mer, 200m2 sur 400m2 de terrain, au rez-de-chaussée, 3 chambres, un salon, cuisine, salle de bains, WC- au premier étage, 4 chambres, cuisine, salle de bains, WC, pour 12 personnes » ou encore : « Quartier de Al-Qirim, à l’Est de Jabalya, à 300 mètres de la route principale, 200m2, rez-de-chaussée, 3 entrées, 3 chambres, salon, cuisine, salle de bains, WC, terrasse façade Est, un étage, vide ou non fini, 150 m2 de jardin, lumineux, situé près des écoles et du puits du quartier, 6 personnes. » La seconde série s’intitule Miradors (2008), elle fut photographiée à sa demande, par un photographe seul autorisé à se rendre hors de Gaza. C’est un polyptique composé de photographies en noir et blanc qui fait l’inventaire des miradors israéliens en ruine, en Cisjordanie, à la manière de la photographie objectiviste allemande. Artiste multidisciplinaire, Taysir Batniji rend compte d’un vécu, de l’incertitude et de la fragilité, il s’est imprégné des courants avant-gardistes comme l’arte povera ou Fluxus et avait présenté en 2022 une remarquable rétrospective de son travail au Musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne / le Mac Val sous le titre Quelques bribes arrachés au vide qui se creuse (cf. Ubiquité Culture(s) du 3 janvier 2022). « Ma volonté de témoigner naît souvent d’un besoin, d’un geste proche de la survie » dit-il.

Inscrite dans la thématique principale du Festival d’Avignon, l’exposition L’Arrière-pays nous place au cœur des conflits du Proche et du Moyen-Orient où les artistes, souvent exilés et solidaires font parler leurs pays et par le regard, leurs émotions et réflexions. Avec grands et petits écrans, casques et chaises longues, l’exposition propose un parcours aéré et silencieux plein des fureurs du monde, où les notions de temps et d’espace se perdent. Selon le poète, L’Arrière-pays est ce lieu où « l’invisible et le proche se confondent » comme le montrent les œuvres de ces artistes en quête de vérité, d’espaces et de sens.

Brigitte Rémer, le 4 août 2025

Taysir Batniji “Miradors” © brigitte rémer

Artistes : Marwa Arsanios (Liban), Taysir Batniji (Palestine), Safia Benhaim (Maroc), Sirine Fattouh (Liban), Ghassan Halwani (Liban), Elika Hedayat (Iran), Bouchra Khalili (Maroc), Lamine Ammar Khodja (Algérie), Randa Maddah (Syrie), Randa Maroufi (Maroc), Mehdi Meddacci (Algérie), Dania Reymond (Algérie), Larissa Sansour (Palestine) – Coproduction Centre national des Arts Plastiques (Cnap), Mairie d’Avignon, Festival d’Avignon – Exposition Avignon Terre de Culture 2025 –

Du 3 juillet au 31 août 2025, de 11hà 13h et de 14h à 19h à l’Église ses Célestins / Musée des curiosités, Avignon, dans le cadre du Festival d’Avignon.

Histoires croisées Gae Aulenti, Ada Louise Huxtable, Phyllis Lambert

Exposition sur l’architecture et la ville – commissaire Léa-Catherine Szacka, commissaire associée Catherine Bédard – exposition au Centre culturel canadien à Paris, jusqu’au 17 mai 2025 – Derniers jours.

© Centre Culturel Canadien

Une exposition remarquable sur trois femmes nées dans les années 1920 et qui ont marqué le domaine de l’architecture va bientôt refermer ses portes. Le Centre Culturel Canadien à Paris, propose une vision de leurs parcours et croisent leurs regards.

Deux d’entre elles sont architectes, Gae Aulenti (1927/2012) et Phyllis Lambert, née en 1927, et qui, à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans est toujours active. La troisième, Ada Louise Huxtable (1921-2013), est critique en architecture. Ces trois pionnières comptent parmi les figures les plus influentes de l’architecture et du design de l’après-guerre, elles ont su s’imposer dans un métier d’hommes.

On connaît Gae Aulenti, architecte et designer, pour avoir transformé la Gare d’Orsay en musée du XIXème siècle et de l’Impressionnisme. De nombreux dessins sont ici montrés sur les étapes du projet. Née en Italie et formée au Politecnico de Milan, elle a eu pour objectif de transformer les bâtiments historiques en musées, tout en respectant leur histoire. Elle en garde la structure et réinterprète le patrimoine urbain. Ainsi le Palazzo Grassi à Venise et le Musée d’Art de Catalogne, à Barcelone. Sa polyvalence et son talent lui permettent aussi de concevoir du mobilier et des luminaires. La lampe Pipistrello, qu’elle conçoit en 1965, est devenue un objet phare du design industriel. Sa sensibilité politique est tournée vers la gauche, elle donne du sens à son travail architectural par ses engagements culturels et sociaux.

Née à Montréal dans une famille fortunée, Phillys Lambert fait des études en Histoire de l’Art au Vassar College, dans l’État de New-York, avant de s’installer comme artiste à Paris où elle reste quelques années. De retour au Canada, elle seconde son père pour la construction du Seagram Building, et choisit Mies Van der Rohe, pionnier du modernisme, comme architecte. Elle s’engage alors dans des études d’architecture et se passionne pour ce qu’elle fait. C’est une militante qui se lance dans la défense de Montréal, pour que l’identité et la mémoire de la ville, construite dans une pierre grise très spécifique et venant des carrières de calcaire alentour, ne s’effacent pas. Elle fonde Sauvons Montréal et Heritage Montréal pour préserver les bâtiments historiques de la ville et signe la conception et la réalisation du très important Centre canadien d’Architecture, à Montréal, en 1973.

© Centre Culturel Canadien

Née à New-York, Ada Louise Huxtable devient la première critique d’architecture et travaille pour le New-York Times. Son style, connu et reconnu, sensibilise le public aux enjeux architecturaux et urbains. Elle a ainsi vivement réagi à la destruction de la Pennsylvania Station à New-York en 1963, une gare monumentale ornée de colonnades construite en 1910 et qui s’inspirait des thermes de Caracalla à Rome. Elle n’a cessé d’attirer l’attention sur l’importance du patrimoine en termes d’identité de la ville et comme porteur d’Histoire. Par la force de sa plume, elle a su convaincre et a sans doute permis d’éviter pas mal de destructions.

Au cœur d’un bel espace lumineux, éclairé par un puits de lumière, au sous-sol du bâtiment – une ancienne cour, couverte et donnant sur le ciel – sont posées au sol des panneaux et palissades recouverts de documents photographiques, articles et magazines. On pourrait être sur une sorte de chantier organisé. Chaque créatrice a son espace et l’on peut voir leurs réalisations, c’est très bien documenté. Des enregistrements d’interviews accompagnent le visiteur. Au centre, une pièce dérobée, sorte de mastaba où se croisent les lignes du temps et de la vie des trois artistes, chronologies mêlées. Signée du studio Pitis e Associati, de Milan, la scénographie permet une lecture fluide, libre et vivante des trois femmes et de leurs œuvres. Au premier étage, la section réservée aux bâtiments en pierre grise de Montréal, avant d’arriver devant un mur d’images qui témoignent, interviews filmés où elles s’expriment sur le sens de qu’elles cherchent et réalisent.

© Centre Culturel Canadien

Léa-Catherine Szacka commissaire invitée et historienne de l’architecture, et Catherine Bédard, commissaire associée et directrice adjointe du Centre culturel canadien ont réalisé un remarquable travail d’archéologie à travers différents pays d’une part pour rassembler les documents, d’autre part pour croiser les destins et trajectoires de ces trois visionnaires de l’architecture, d’abord influencées par les grands maîtres du modernisme – Franck Lloyd Wright, Le Corbisuer, Mies Van Rohe, Gropius créateur du Bauhaus et Rogers. Leur évolution est remarquable, elles n’ont pas craint ensuite de les remettre en question et de se passionner pour les défis sociaux, urbains et esthétiques de leur époque.

Histoires croisées. Gae Aulenti, Ada Louise Huxtable, Phyllis Lambert, sur l’architecture et la ville est encore visible quelques jours et jusqu’au 17 mai 2025, courez-y !

Brigitte Rémer, le 2 mai 2025

Commissaire d’exposition Léa-Catherine Szacka – commissaire associée Catherine Bédard – scénographie du studio Pitis e Associati, Milan – Un livre, publié en bilingue aux éditions Skira, accompagne l’exposition (144 pages, 50 illustrations). Visuels : (1) © Phyllis Lambert, Espace en négatif, New York City – 1968 (tirage chromogénique) – (2) New-York Times, le journal dans lequel Ada Louise Huxtable devient la première critique en architecture. (3) – © Aulenti-Gae-Museo-d_Orsay-Prospettiva-1980-86-©AGA-1261×1024.

Au Centre Culturel Canadien 130, rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008. Paris – tél. : 01 44 43 21 90 – métro Saint Philippe-du-Roule ou Miromesnil – site : www. canada-culture.org – Ouvert du lundi au vendredi de 10h à 18h