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Édouard III

Texte William Shakespeare, traduction Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent – Mise en scène Cédric Gourmelon, Comédie de Béthune/CDN Hauts-de-France – au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes.

© Simon Gosselin

Étrangement, c’est une pièce de Shakespeare oubliée, inédite, écrite vers 1593, que présente Cédric Gourmelon, première mise en scène pour ce texte qui ne revient peut-être pas intégralement à son auteur. Elle dessine l’histoire d’Édouard III, roi d’Angleterre, mêlant l’amour et la guerre. Christopher Marlowe avait écrit Édouard II, inscrite dans le registre des libraires la même année, en 1593. La Comédie de Béthune fait troupe, les acteurs alignés en fond de scène, costumes de ville au départ, la racontent avec simplicité et dans son style tragicomique, à l’adresse du public. On la suit comme un livre d’images, entre l’épique, l’intime et l’ironique.

Édouard III (1312-1377), fils d’Isabelle de France et d’Édouard II Plantagenêt, aurait dû être couronné roi de France selon les lois successorales habituelles, mais à la mort du roi Charles IV, dernier des fils de Philippe Le Bel, la lignée des Capétiens n’a pas de descendant masculin. Seulement une fille, Isabelle. Mais la loi interdit le pouvoir aux femmes, elle ne peut être reine. C’est donc le cousin du dernier Roi, Philippe VI, qui est couronné et ouvre sur la dynastie des Valois. Quand Édouard III, devenu Roi d’Angleterre à 14 ans après l’assassinat de son père, l’apprend, il demande qu’on lui restitue le pouvoir. Dans un face à face sanglant, les Plantagenêts et les Valois s’affrontent, ce sera le début de la Guerre de Cent Ans.

© Simon Gosselin

La pièce retrace la vie d’Édouard III à partir de son adolescence (rôle tenu par l’excellent Vincent Guédon) et s’appuie sur des événements historiques marquants de son règne, dont les premières grandes batailles de la Guerre de Cent Ans. Les acteurs quittent leurs vêtements de ville et se changent à vue, apportant au fur et à mesure des éléments qui connotent l’époque (costumes Sabine Siegwalt). On débute par la romance amoureuse du roi d’Angleterre avec la Comtesse de Salisbury (Fanny Kervarec) qui apparaît en haut d’un mur en bois mobile, sorte de palissade qui fait fonction de mur d’enceinte et de tour (scénographie Mathieu Lorry-Dupuy, lumières Marie-Christine Soma). Il en tombe fou amoureux et se déclare par une lettre doucereuse qu’il fait écrire à son chambellan et qu’il confirme, lors d’un rendez-vous avec elle. Il essaie même de soudoyer le père de la jeune femme qui fléchit ou fait semblant, elle, ne fléchit pas. La scène est assez cocasse quand elle l’éconduit, parlant de son époux parti combattre pour l’Angleterre et qu’elle entend lui rester fidèle. Fou de rage et rouge de colère, Édouard III se comporte comme un gamin capricieux, le metteur en scène appuie sur le côté ridicule de ses trépignements et fantasmes, et sur ses songes.

Suit la bataille de Crécy relatée par Shakespeare, où Édouard III venu sur les terres de France fait face à Philippe VI de Valois, arrogant et sûr de lui (Vladislav Botnaru), il le somme d’abdiquer. La palissade s’est ouverte, on a vue sur le champ de bataille, dans un bel espace dégagé sur lequel les troupes entrent en silence. Les ennemis s’affrontent et le combat conclut à la victoire écrasante de l’armée anglaise, pourtant en infériorité numérique. Allié d’Edouard III, le roi de Bohême, Jean Ier, aveugle, est tué au cours de la bataille (Guillaume Cantillon).

© Simon Gosselin

Edouard III prépare un nouveau débarquement pour sa guerre de conquête, réunit mille deux cents navires et quatorze mille hommes, s’empare de la Normandie où les Français sont terrorisés. Sur son chemin, il croise un groupe de vagabonds et leur apporte de l’aide. Le Prince Édouard dit le Prince Noir, (Zachary Bairi) fils d’Édouard III et de Philippa de Hainaut (Manon Guilly) qui saura prendre sa place en l’absence du roi parti au combat, est fait récemment chevalier et placé à la tête d’un bataillon où il sera un maillon essentiel de la bataille de Poitiers. Plus tard il rapporte la liste des tués. « Vivre ou mourir me sera indifférent » ajoute-t-il. Une suite de messagers livre aussi le bilan des batailles. Bilan pour la bataille de Poitiers où le roi de France Jean le Bon est fait prisonnier par le fils d’Édouard III. Bilan pour le siège de Calais où apparaitront les bourgeois de la ville, enchaînés et où le roi d’Angleterre obtient la pleine souveraineté. Le va-et-vient des récits construit la dramaturgie des premières batailles de la Guerre de Cent Ans et l’on suit les géographies des troupes et les victoires anglaises qui discréditent la chevalerie française. La fin surprend, avec l’annonce de la mort du Prince Noir, fils du roi d’Angleterre, par Salisbury soi-même, époux de l’amoureuse d’Edouard III, au début de la pièce, puis, coup de théâtre, avec son retour, accompagné du roi Jean de France et de son fils, tous deux captifs. On est en plein cafouillis dans une séquence pleine d’absurde et de comique.

Cédric Gourmelon construit le spectacle autour des combats, des chevauchés et des récits qui nous sont rapportés avec une belle énergie, sans emphase ni didactisme. C’est très bien réalisé, on est sur le champ de bataille, avec les soldats, quand sonne la trompe de la retraite et la mise en scène apporte une certaine finesse en même temps que le plaisir du jeu. La troupe est parfaitement guidée, chacun assurant plusieurs rôles, le décor bien planté, entre bannières et armoiries qui aident à se repérer, et avec les éléments de costumes qui apparaissent et nous guident quand de besoin.

Formé à l’école du Théâtre National de Bretagne comme comédien, Cédric Gourmelon s’est rapidement aiguillé vers la mise en scène. Il adapte les textes contemporains et se passionne pour l’œuvre de Jean Genet dont il a monté plusieurs pièces tout autant qu’il s’intéresse aux textes classiques. Il a mis en scène Édouard II de Marlowe, en 2008, on pourrait dire qu’il assure aujourd’hui la continuité de l’histoire.

Brigitte Rémer, le 7 février 2026

© Simon Gosselin

Avec : Zakary Bairi, Laurent Barbot, Jessim Belfar, Marc Bertin, Vladislav Botnaru, Guillaume Cantillon, Victor Hugo Dos Santos Pereira, Vincent Guédon, Manon Guilluy, Fanny Kervarec. Assistanat à la mise en scène Louis Berthélémy – scénographie Mathieu Lorry-Dupuy – son Julien Lamorille – lumières Marie-Christine Soma – costumes Sabine Siegwalt – travail sur le corps Isabelle Kürzi – coach vocal François Gardeil – collaboration à la dramaturgie Lucas Samain – construction décors Les Ateliers du Théâtre du Nord. La pièce a été créée en octobre 2025 à la Comédie de Béthune – CDN Hauts-de-France

Du 22 janvier au 22 février 2026, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h (durée 3h10), au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre. 75012. Métro : Château de Vincennes, puis bus ou navette – site : www.la-tempete.fr – tél. : 01 43 28 36 36.

Barocco

Mise en scène, scénographie et costumes de Kirill Serebrennikov – composition, arrangements et direction musicale Daniil Orlov – chorégraphie Ivan Estegneev et Evgeny Kulagin – création vidéo Ilya Shagalov – en russe, allemand et anglais, surtitré en français – au Théâtre Nanterre-Amandiers.

© Fabian Hammerl

Il pleut sur la ville, les nuages sont bas et tout est sombre, l’écran posé à l’arrière-scène – qui livre au fil du spectacle son écriture vidéo, nécessaire et complémentaire à l’action en cours – le confirme. Les gens s’abritent sous des parapluies, par grappes de deux ou trois. On entre dans le spectacle par cette obscurité, on en ressort par le feu dans toutes les acceptions du mot, son mystère, son agressivité et la trame du parcours dramaturgique. Fire aurait pu être le titre du spectacle.

Le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov a travaillé sur Barocco en 2018 alors qu’il était assigné à résidence à Moscou. Son spectacle est un puissant manifeste pour la liberté, et comme un concerto visuel et musical où il entrechoque les parcours et lignes de crêtes, mêle théâtre, danse, musique baroque et vidéo. « La musique trompera vos tourments ! » dit un personnage. Son art majeur est de rassembler d’immenses talents – acteurs, danseurs, chanteurs et musiciens – pour donner sa vision des situations complexes, à travers le temps et le monde.

© Fabian Hammerl

Un ouvrier chausse ses crampons et les plante dans le tronc qui supporte un réverbère défectueux clignotant dans la ville, pour le réparer. Il s’électrocute dans le silence général, première image, saisissante. Suivent une série de tableaux : une voiture qui s’avance dans un lieu improbable de rencontres nocturnes où s’échangent les corps et l’argent « ô ma vie mon trésor… »  Un père qui tente en vain d’appeler son fils, jusqu’à le trouver et l’envahir de reproches, entre ironie et désespoir, « Mets ton réveil ! » lui lance-t-il ; une femme qui se métamorphose, revêtant son manteau de fourrure pour devenir la voix de la raison, respectable, prodiguant conseils et bonne parole qui se perdent dans le vide. Elle est un fil conducteur du spectacle (superbe Victoria Trauttmansdorff) marquant de sa présence anachronique un réel contrepoint aux désastres ambiants, tout comme l’est Felix Knopp, narrateur et autre fil conducteur.

Des images de manifestations s’affichent sur écran dont mai 68 et ses slogans bien connus fusant dans les porte-voix  : « il est interdit d’interdire » ou « le chef a besoin de toi, toi, pas de lui… » ou encore : « Soyez réalistes, demandez l’impossible. » Sont rappelés à nos mémoires les militants pacifistes qui résistent – de la protestation au sacrifice – s’aspergent de kérosène et s’immolent par le feu, dans différents pays  : c’est en 1963 à Saïgon, le bonze vietnamien Thich Quang Duc qui s’immole contre la répression anti-bouddhiste, une photographie de Malcolm Brown a fait le tour du monde et en témoigne ; c’est en janvier 1969,  Jan Palach, qui, à vingt ans, s’immole à Prague pour contester contre l’occupation des troupes russes, mettant fin au Printemps de Prague engagé par Alexander Dubček, et la lecture de la lettre qu’il envoie à sa mère, et au monde ; c’est en 1982, Semta Ertan, poétesse iranienne immolée à son tour pour dénoncer la xénophobie en Allemagne, où sa famille est réfugiée ; c’est aussi Hartmut Gründler, professeur de quarante-sept ans  et défenseur de l’environnement, qui s’immole en 1977 à Hamburg, pour dénoncer le nucléaire ; il y a aussi Irina Slavina, journaliste russe qui s’immole par le feu devant la Préfecture de police de Nijni Novgorod en 2020, après une perquisition dans une enquête visant les opposants à Vladimir Poutine, dont elle fait partie. Son message, posté sur Face book est sans ambiguïté : « Je vous demande de rendre la fédération de Russie responsable de ma mort. » C’est encore de nombreuses autres personnes qui crient : « Libérez-vous des dictateurs ! »

© Fabian Hammerl

« Les hommes ne servent à rien » entend-on de manière pessimiste, et on pourrait ajouter avec provocation, face aux politiques, l’image-symbole étant les sacs poubelles que chacun porte. Dans une ironie où la théâtralité prend le dessus, on assiste à l’uniformisation et à l’effacement des identités, avec la permutation des rôles par l’échange des perruques ; et par cette ressemblance de tous, portant les mêmes blousons de cuir, mêmes cheveux, même lunettes noires. Le texte défile sur écran. Tout se brouille, l’ici et l’ailleurs et « le monde ravage le monde. » Avec une séquence dansée par un solo de Polina Sonis, superbe, dans une robe blanche et enfermée dans une pièce, un sac poubelle volant, pour partenaire, le mélodica l’accompagnant.

Les morceaux musicaux issus du baroque permettent, à certains instants, de reprendre souffle et de confirmer ce que dit un des personnages : « Parfois, il y a tant de beauté dans le monde… » Les séquences qui se succèdent sont aussi guidées par la musique, essentiellement baroque, avec le talentueux chef de l’ensemble, Daniil Orlov, piano et clavier, accompagné d’Andreas Dopp, guitare – Arnd Geise, basse électrique – Hauke Rüter, trompette, bugle et mélodica – Niclas Rotermund, batterie, et par les voix, superbes, des acteurs-chanteurs. Pour reprendre souffle aussi et d’une toute autre manière, la séquence de deux bouffons, comme dans les lazzis de la Commedia dell’Arte, qui apporte son burlesque jusque dans la salle, fraise plissée version XVIème siècle autour du cou et bonnet de perles, tours de magie sur rythmes rock et percussions avec simulations de cartes à jouer et épée avalée (Nikita Kukushkin et Tilo Werner). Autre séquence de l’ordre du cabaret, les deux squelettes qui entrent en scène portés et animés par deux manipulateurs, rappelant l’humour de la  culture mexicaine devant la mort.

La danse apporte le feu par les interventions chorégraphiques pleines d’énergie qui ponctuent le spectacle (chorégraphie Ivan Estegneev et Evgeny Kulagi) et se déploient en différentes configurations. Ici, les danseurs sont porteurs de feuilles qu’ils enflamment comme des torches avant de se dévêtir et d’inscrire, chacun sur sa peau et sur le corps : FIRE ! AGIR ! « Je suis devenu le feu ! » Des témoignages sont repris qui nous laissent sous le coup de l’émotion comme cet homme, serrurier de profession, qui fonce sur une voiture de soldats au Moyen-Orient et qui ne quitte pas son véhicule enflammé, alors qu’il en aurait eu le temps ; celui qui ne revient pas de la guerre, celui qui en revient devenu sourd sous les bombes, brûlé, détruit, la dépression pour avenir. Un chant comme une ode à la mort s’élève du plateau, dans une sorte de procession.

© Fabian Hammerl

Un jeune brésilien se trouvant à Berlin (Beluma) raconte à sa mère sa vie de chanteur de rue avec d’autres émigrés, des exilés comme ceux qui viennent d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie. « Tu ne m’écoutes pas » lui reproche sa mère. Il chante, la saudade l’envahit. Ironie de la victoire, un bâton sur lequel on lit les mots sarcastiques de Joie, Bonheur, Prospérité passe sur scène de mains en mains, l’actrice-chanteuse, Yang Ge, magnifique soprano d’origine chinoise, monte sur une poutre transversale comme une victoire de Samothrace. On loue le soleil levant. Tout devient kitsch et couleurs de la dérision. Reviennent les jeunes (un groupe d’apprentis comédiens), comme à d’autres moments, dans leurs apparitions chorégraphiées.

© Fabian Hammerl

La suite du spectacle nous conduit jusqu’au grand réalisateur soviétique, Andreï Tarkovski, qui utilise dans tous ses films le feu et qui, dans ce qui sera son dernier, Le Sacrifice – tourné en 1986 sur l’île de Fårö à l’invitation d’Ingmar Bergman – met le feu à sa maison. Sur scène, le narrateur filmé en direct, met le feu à la maquette de la maison posée au centre du plateau. Sur l’écran, un paysage de nostalgie avec un arbre mort, sur scène ce même arbre planté. « À ceux qui ne sentent pas la terre brûler sous leurs pieds, il n’y a rien à conseiller » dit le texte.

Le spectacle se ferme sur le constat d’un monde où « tout s’écroule » où guerre et mensonge sont au zénith, où les peurs se multiplient. Le chef de l’ensemble musical, (Daniil Orlov) menotté et relié au policier par la main droite, est emmené. Sur sa route, côté jardin, il passe devant un piano à queue et tire le policier jusqu’au clavier. Il se met à jouer une pièce de Bach, divinement, de la main gauche, pendant de longues minutes, superbe séquence. À côté de lui, la maison brûle encore, il claque le couvercle du piano et continue sa route.

Sur un petit écran noir et blanc est donnée l’actualité politique, avant que le journaliste ne s’efface sous les feux de la censure. Des dessins de type BD commentent les événements sur le grand écran. Revient sur scène le groupe des jeunes acteurs en manteaux noirs, les praticables mobiles sont en mouvement, le feu embrase l’écran du rouge à l’orangé sur un solo de trompette (Hauke Rüter). Le soleil se couche et dans le ciel volent on ne sait quoi, des cerfs-volants ou bien des drones. Le chaos est là.

Plusieurs trames de récits s’entrechoquent dans la proposition dramatique de Kirill Serebrennikov et tous les styles se mêlent, du récit journalistique à la narration, des voix du quotidien aux mélodies du baroque, des corps en mouvement aux chorégraphies élaborées, et jusqu’à la tentation du kitsch et des paillettes. Barocco est d’une grande richesse, narrative et scénique, servi par des artistes d’excellence venant de partout, dans un contenu et des références, politiques et artistiques, qui nous percutent. Né à Rostov de père russe et de mère ukrainienne, Kirill Serebrennikov – qui est aussi réalisateur de films – a mis en scène de nombreux spectacles dans les théâtres dramatiques et opéras d’Europe, principalement de Russie, d’Allemagne et de France. Il a présenté au Festival d’Avignon Les Âmes mortes en 2016, Outside en 2019, Le Moine noir en 2022  ainsi que Lohengrin à l’Opéra de Paris, en 2023.*

© Fabian Hammerl

Dans Barocco, Kirill Serebrennikov décline le mot baroque dans tous les sens du terme, de la musique baroque du XVIIème jusqu’au sens de la légèreté, du fantasque et de l’extravagance. Il est le maître du grand écart et de la complexité exprimée, tirant les fils de ses différents récits avec virtuosité. La scénographie qu’il signe repose sur un jeu de praticables qui donne de l’espace et permet les métamorphoses nécessaires à la disparité des séquences, dans de somptueuses lumières créées par Sergej Kuchar et Daniil Moskovich. Le compositeur et directeur musical Daniil Orlov – qui a récemment fait ses débuts à l’Opéra national de Paris – travaille depuis 2019 en étroite collaboration avec lui. Ensemble, ils ont créé plusieurs opéras dont Parsifal au Staatsoper de Vienne, Le Franc-tireur à l’Opéra national d’Amsterdam, Così fan tutte au Komische Oper Berlin. Les chanteuses et chanteurs ainsi que les musiciens, les danseuses et danseurs, servent magnifiquement le spectacle qui passe du clair-obscur aux paillettes, du noir au rouge-et-or, du no man’s land aux manifestations politiques, et qui suit le fil du feu, de tous les feux et de toutes les résistances.

Le spectacle est dédié à Evgenia Berkovitch, metteuse en scène et Svetlana Petriychouk, dramaturge, artistes russes  condamnées à six ans de prison, sans motif si ce n’est celui d’exister et de créer. Et comment ne pas penser à Alexeï Navalny, avocat, militant et homme politique mort en février 2024 non pas du feu mais à petits feux dans des conditions plus que douteuses, dans la colonie pénitentiaire n°3, de Kharp, commune urbaine russe de l’Oural polaire, en Sibérie…

Brigitte Rémer, le 6 février 2026

Avec : Beluma, Odin Lund Biron, Felix Knopp, Aleksandra Kubas-Kruk, Nikita Kukushkin, Svetlana Mamresheva, Daniil Orlov, Victoria Trauttmansdorff, Nadezhda Pavlova,Tilo Werner, Yang Ge. Danseurs : Tillmann Becker, Steven Fast, Larissa Potapov, Polina Sonis, Davide Troiani. Apprentis comédiens : Raphaël Attal, Maud Coumau, Paul-Antoine Fresnais, Ali Latif, Zhu Lin, Charlotte Nebout, Élise Piffeteau, Gaël Porcier, Salomé Rousseaux, Alissa Safina, Axel Wallaert. Chanteurs : Mathis Jeanne, Bach N’Guyen, Yasmina Malgrange, Louise Vanderlynden. Musiciens : Daniil Orlov, piano et clavier – Andreas Dopp, guitare – Arnd Geise, basse électrique – Hauke Rüter, trompette, bugle et mélodica – Niclas Rotermund, batterie. Quintette à cordes : Natalia Alenitsyna, violon 1 – Andrzej Böttcher, violon 2 – Anatol Yarosh, alto – Noelia Balaguer Sanchis, violoncelle – Felix Liebig, contrebasse. Morceaux : Music for a while et Now the night is Chased Away/The Fairy Queen, de Henry Purcell – Bach Fantaisie en A mineur BWV922interrotte speranze de Monteverdi, adapté par Andréi Polyakov.

Création lumière Sergej Kuchar, Daniil Moskovich – création sonore Sven Baumelt – dramaturgie Joachim Lux et Anna Shalashova – direction de production artistique Alina Aleshchenko – direction technique Ilya Reyzman, assistante mise en scène Ekaterina Kostiukova – chef machiniste Alexander Reit – responsable des accessoires Julia Chaplygina – Production Thalia Teater, Hamburg , coproduction Internationales Musikfest, Hamburg, coréalisation Kirill & friends – Le spectacle est présenté ici dans sa version actualisée pour le Thalia Theater de Hambourg en 2023, il est conseillé à partir de 14 ans, certaines scènes peuvent heurter la sensibilité du public – * Voir aussi nos articles sur Le Moine noir, (cf. https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/le-moine-noir/), et sur Lohengrin (cf.https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/lohengrin/ ).

Spectacle présenté les Jeudi 5 février et vendredi 6 février 2026, à 20h30, au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, Nanterre – Ligne/ arrêt Nanterre-Préfecture – à pied par le parc ou la ville (10mn) : Sortie 1 Carillon – En bus : Sortie 3 boulevard de Pesaro (Bus 160 ou 259) – Bus 259 au 61 avenue Salvador Allende – tél. : 01 46 14 70 00 – site : nanterre-amandiers.com

Poétique des Ailleurs

Carte blanche aux chorégraphes Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, samedi 7 et dimanche 8 février, samedi 14 et dimanche 15 février 2026 – au Théâtre Claude Lévi-Strauss et sur le Plateau des Collections du musée du Quai Branly.

Aksak, de H. Fattoumi E. Lamoureux © Laurent Philippe

Dans le cadre de la troisième carte blanche proposée par le musée du Quai Branly à des chorégraphes – après Bintou Dembélé et Fouad Boussouf – deux chorégraphes passionnés des ailleurs et des altérités, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, animeront, par leur danse, le Plateau des Collections du Musée et présenteront leurs spectacles dans l’auditorium.

À la tête de Viadanse, Centre chorégraphique national de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort, ils ont toujours travaillé en duo pour tracer leur chemin singulier et affirmer une œuvre écrite à quatre mains. Leur première création Husaïs, avait été repérée et couronnée au Concours international de Bagnolet en 1990, leur trio Après-midi avait reçu, un an plus tard, le Prix Nouveaux Talents Danse de la SACD, leur apportant une reconnaissance internationale. Ils ont dessiné, tout au long de leur parcours, une véritable identité chorégraphique à partir de leur recherche des Ailleurs.

Parades, de Clémence Baubant © Lionel Pesquet

Au gré des rencontres et des compagnonnages qu’ils ont mis en place au fil des ans, avec pour oriflamme la pensée de l’auteur martiniquais Edouard Glissant dans son concept de créolisation qu’il traduit par l’imprévisible du monde, et celui de rhizome dans son essai Poétique de la relation, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux travaillent sur les imaginaires et l’altérité. Ils ont constitué une communauté de danseurs dans la diversité géographique venant du Burkina Faso, d’Égypte, de France, du Maroc, de Tunisie, du Sri-Lanka et de Madagascar, métissant les cultures et confrontant les expériences.

Au cours de la Carte blanche qui leur est offerte par le musée du Quai Branly, lors de deux wee-end – les 7 et 8 février, 14 et 15 février – des artistes issu(e)s des cultures caribéennes les accompagnent, notamment Clémence Baubant de la Compagnie Empreintes, originaire de Guadeloupe qui signe avec Parades trois solos féminins, portraits de femmes, qui se croisent et dialoguent ; Léo Lérus de la Compagnie Zimarèl, Gounouj, (grenouille, en créole) qui chorégraphie une ode à la biodiversité en explorant les liens subtils entre danse, émotions et environnement, à partir du site protégé de Gros-Morne et Grande-Anse en Guadeloupe, sur les rythmes des tambours du gwo ka.

Gounouj, de Léo Lérus © Philippe Virapin

Héla Fattoumi et Éric Lamoureux présenteront leur spectacle Tout-Moun (cf. notre article du 11 janvier 2024 – https://www.xn--ubiquit-cultures-hqb.fr/tout-moun/ ) ainsi qu’une création, Les Auras, sur le Plateau des Collections/mezzanine Marc Ladreit de Lacharrière du Musée, avec le magnifique contre-ténor Serge Kakudji, originaire de la République démocratique du Congo ; et leur spectacle Akzak – L’impatience d’une jeunesse reliée, Aksak qui, en turc signifie contretemps et qui met le rythme et l’énergie au cœur de la danse, dans une musique composée par Xavier Desandre Navarre, percussionniste virtuose.

Un voyage par-delà les frontières, porté par la vitalité des danseurs et l’ardeur des chanteurs et musiciens, dans une tension poétique à la croisée de la danse contemporaine et des cultures antillaise, caribéenne et africaine, là où « le poème est toujours à venir… » comme le disait Édouard Glissant. Venez nombreux !

Brigitte Rémer le 4 février 2026

© Musée du Quai Branly

Samedi 7 février, dimanche 8 février 202615h : Parades,de Clémence Baubant, Compagnie Empreintes (30mn) – Suivi de Gounouj in situ de Léo Lérus (30mn), au Foyer du théâtre Claude Lévi-Strauss 17h : Tout-Moun, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux (1h10), au Théâtre Claude Lévi-Strauss

Samedi 14 février, dimanche 15 février 2026 – 15h : Les Auras, Héla Fattoumi, Éric Lamoureux et Serge Kakudji, danse et chant, création (45mn), Plateau des Collections – Mezzanine Marc Ladreit de Lacharrière – 17h : Aksak, L’impatience d’une jeunesse reliée, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, danse (1h10), Théâtre Claude Lévi-Strauss – et aussi le film documentaire sur le travail de Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, Danser sur les frontières, réalisé par Élise Darblay et Antoine Depeyre (52mn) , heure à préciser.

Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, 37 quai Branly. 75007. Paris – métro : Alma-Marceau, École Militaire, Bir Hakeimtél. : 01 56 61 71 72 – site : www.quaibranly.fr

Le Cercle de craie caucasien

Texte Bertolt Brecht, traduction Georges Proser – mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota, avec la Troupe du Théâtre de la Ville, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, Paris.

© Jean-Louis Fernandez

Bertolt Brecht avait lui-même présenté la pièce avec le Berliner Ensemble, en 1955, dans ce même Théâtre Sarah Bernhardt où Emmanuel Demarcy-Mota la met en scène aujourd’hui, un beau symbole !  À l’origine du texte, une vieille légende chinoise du XIIIème siècle croise le jugement de Salomon où deux femmes revendiquent chacune la maternité du même enfant.

Pour Roland Barthes, qui assistait à la représentation, « Le Cercle de craie caucasien est certainement une des pièces les plus importantes du théâtre de Brecht… Son ampleur, sa beauté, le mélange de simplicité et de subtilité de son argument, la générosité de son dessein, le sens positif de sa conclusion, la perfection de la mise en scène, tout est heureux dans cette œuvre, qui accomplit la double intention du théâtre de Brecht : éveiller et nourrir la conscience politique du spectateur, et en même temps assurer son plaisir le plus franc, car le théâtre est fait pour réjouir. » La pièce est pourtant assez peu jouée.

© Jean-Louis Fernandez

Dans la première scène, les paysans des kolkhozes caucasiens, maquillés de blanc, s’apprêtent à entrer en rébellion ; on suit l’histoire et le parcours de Groucha Vachnadzé, servante du gouverneur Georgi Abachvilli exécuté au début de la pièce. Le quartier brûle. Nathalie Abachvilli, son épouse, contrainte à s’enfuir, n’a en tête que de sauvegarder sa garde-robe et surveiller ses malles plutôt que de prendre soin de son fils, Michel, nouveau-né et héritier. Groucha (magnifique Élodie Bouchez) voit l’enfant, abandonné, hésite et retourne sur ses pas. Elle le prend sous son aile, l’emmène dans sa fuite, trouve avec difficulté le lait nécessaire et l’élève comme son fils, un renoncement sur sa propre vie. « Redoutable est la tentation d’être bon » note Brecht. Avec Michel, elle traverse tous les périls et franchit les montagnes les plus inhospitalières. Son frère, qu’elle part retrouver, lui est de peu d’aide, mal conseillé par une belle-sœur de peu de bienveillance. Ils la marient avec un moribond imposteur. Pourtant, Groucha a un fiancé, Simon Chachava, (Gérald Maillet) soldat parti à la guerre à qui elle a prêté serment, ce qui nous vaut de belles scènes avec lui à son retour, dans une écriture délicate. « Je l’ai pris parce que je m’étais fiancée à toi » dit-elle à Simon, de l’autre côté de la rivière, joliment symbolisée par un tissu tombant des cintres, justifiant son mariage imposé et cet enfant qui n’est pas le sien.

© Jean-Louis Fernandez

Mais un jour réapparaît la mère biologique, Nathalie Abachvilli (Marie-France Alvarez) qui réclame son fils, non par excès d’amour mais par excès d’intérêt, espérant recouvrer l’héritage familial. Entre en piste, dans la quatrième partie de la pièce, le juge Azdak (Valérie Dashwood) l’écrivain du village et juge populaire élu par les Gardes noirs qui traite le droit de façon fantaisiste. C’est lui qui doit dire le droit et départager les deux mères – liens du cœur ou liens du sang ? – et c’est lui qui fait tracer sur le sol le cercle de craie à l’intérieur duquel s’affrontent une fois de plus le monde des nantis et celui des pauvres, chacune devant tirer vers elle l’enfant placé au centre. « Laissez-le, je vous en supplie, laissez-le, il est à moi ! » supplie Groucha qui lâche la petite main de Michel, ne voulant pas le blesser. « Je l’ai élevé. Faut-il maintenant le déchirer ? Ça, je ne peux pas. » Et Azdak, arbitre en sa faveur et dans sa parodie de justice, rend justice avec justesse.

© Jean-Louis Fernandez

Dans la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota avec la troupe du Théâtre de la Ville qu’il a rassemblée autour de lui il y a un certain temps, les kolkhoziens deviennent narrateurs et construisent un récit dans le récit, ils font chœur et chacun(e) tient plusieurs rôles. Comme il le dit très justement  « le travail avec la troupe crée une nouvelle identité narrative. » La scénographie est basée sur la réinterprétation des décors du Songe d’une nuit d’été – que le metteur en scène et directeur du Théâtre de la Ville avait monté en 2023 – la tourbe au sol et ces grands arbres qui se déplacent, plaisir de les revoir, servis par de magnifiques éclairages (scénographie Natacha Le Guen de Kerneizon, lumières Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota).

Brecht écrit la pièce en 1945 alors qu’il est en exil aux États-Unis, elle sera publiée en 1949, à son retour en République Démocratique Allemande. On retrouve l’auteur dans l’humanité de sa pièce et la générosité du personnage principal, Groucha, sa bonté et sa volonté de sauver l’enfant, mettant sa propre vie en danger, dans les concepts de justice et de travail. Jean Dasté, directeur de la Comédie de Saint-Etienne qui l’avait montée avec John Blatchley en 1957, disait « l’humanité de chaque personnage, son rôle social, son sens par rapport à la pièce doivent rester vivants dans l’esprit des spectateurs » et il avait mis l’accent sur le sens profond de l’œuvre, son humanité et son actualité.

Emmanuel Demarcy-Mota connaît bien Brecht qu’il a approché  il y a une vingtaine d’années en présentant en 2007 Homme pour Homme, et le théâtre allemand avec Horváth et Peter Weiss. Il dit être habité depuis des années par la pièce et sa note d’intention précise : « Dans Le Cercle de craie caucasien, tout part d’un geste d’une simplicité absolue : une femme protège un enfant au milieu d’un monde qui s’effondre. Un courage sans héroïsme, une bonté sans discours, la certitude silencieuse qu’une vie mérite d’être portée. » Sa lecture de Brecht est dense et sa mise en scène s’apparente à un théâtre populaire au meilleur sens du terme. La bienveillance de Groucha n’est pas naïve, elle donne espoir en le monde. Bernard Dort, grand spécialiste de Brecht, commentait : « Le monde est ouvert. Entre l’Histoire et l’Utopie, un mouvement incessant s’organise, une réconciliation s’esquisse » et nous en avons besoin.

Brigitte Rémer, le 31 janvier 2026

Avec la Troupe du Théâtre de la Ville : Élodie Bouchez, Marie-France Alvarez, Ilona Astoul, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Edouard Eftimakis, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma, Jackee Toto. Collaboration artistique Julie Peigné assistée de Judith Gottesman – scénographie Natacha Le Guen de Kerneizon – costumes Fanny Brouste – lumières Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota – musique Arman Méliès – objets de scène Erik Jourdil – maquillage et coiffures Catherine Nicolas – dramaturgie et documentation François Regnault, Bernardo Haumont

Du 28 janvier au 20 février à 20h, dimanche 8 février à 15h, au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 Place du Châtelet. 75004. Paris – métro : Châtelet – site : www.theatredelaville-paris.com

Presque égal, presque frère

De Jonas Hassen Khemiri, traduction du suédois Marianne Ségol, mise en scène Christophe Rauck – au Théâtre Nanterre-Amandiers, centre dramatique national.

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

On entre dans un dispositif bi-frontal au bout duquel, de part et d’autre se trouve un écran. Christophe Rauck, metteur en scène, spatialise ainsi le diptyque qu’il propose sous le titre Presque égal, presque frère, en rassemblant deux pièces de l’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri : Presque égal à et J’appelle mes frères, qui traversent plusieurs temporalités. Le dispositif scénographique est signé Simon Restino, il permet aux acteurs de se mêler au public pour le prendre à témoin, la création lumière d’Olivier Oudiou construit des atmosphères.

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

Dans la première pièce, Presque égal à, s’entrelacent des parcours qui marquent de grands écarts entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. On entre dans la galaxie de l’économie et du rendement. « Je tombe » dit le premier acteur déjà au sol et se fondant à la poussière interstellaire d’où il voit la terre, vue du ciel. La galerie des portraits proposée par Christophe Rauck nous mène, dans une certaine distance humoristique, du XVIIIème siècle avec la réussite de Casparus Van Houten le roi du chocolat, comme une apparition sur fond de clavecin, à la brutalité du monde d’aujourd’hui dessinée à grands traits : les petits boulots et les moyens de survie pour Peter le vrai-faux SDF ; la recherche d’emploi d’Andrej, fraîchement diplômé, plein de bonnes intentions et bientôt chez Pôle emploi rempli d’amertume, « à l’avenir ! » ; le brillant universitaire, Mani, polarisé sur ses connaissances et déconnecté, en attente de reconnaissance ; le rêve de Martina d’avoir une ferme bio, taraudée par son double qui lui souffle le chaud et le froid, disant tout haut ce qu’elle pense tout bas et qui écoute, hébétée, les recommandations de la coach, vraiment très coach, « que deviendriez -vous si vous suiviez votre voie (voix) ? Freya jeune licenciée, en short et chaussettes jaunes qui attend son heure ; Erica virée du tabac qui l’emploie ; le bonimenteur à la veste à paillettes et son étude de marché qui nous fait de l’œil et joue de vitesse sur patins à roulettes

Le capitalisme et sa balance commerciale bat son plein, les billions voltigent, la folie de l’or rôde, les bingos entretiennent l’espoir. Les formes et les formules d’investissement pour « un taux minimum de rendement » s’inscrivent au sol dans un mouvement d’accélération et d’hystérie du monde. On voyage avec les personnages, leurs espoirs et désespoirs, leurs aspirations et leurs leurres, leurs utopies, du dialogue à la pensée in petto, du témoignage à la conférence, de l’apostrophe à la péroraison, du texte qui s’affiche sur écran et jusqu’à la duperie généralisée.

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

Tout se compte et se paye : l’animateur du mariage de la sœur de Martina, dont l’époux arrive en chapeau claque et voiture tamponneuse, le coaching de la dame en violet payée par les parents, les enchères permanentes, l’héritage de la petite ferme pour l’une qui déshérite l’autre, le parfum et les cigarettes volées, celui qui peut payer la rançon celui qui ne peut pas et se fait flinguer, le flashback de la dèche mais de la bonne humeur de la vie étudiante, le travail au black, la passion des riches pour la pauvreté, la « petite bourge de merde… » qui prépare sa réplique à la jalousie du mari : « Peter (le SDF) est tellement vrai !Tu es dans la théorie il est dans la pratique… » l’accident et la théâtralité autour, le tourbillon de la vie où « rien ne s’est passé comme prévu… » mais où il ne faut pas « baisser les bras. »

Presque égal à © Géraldine Aresteanu

Et comme « le show doit continuer », après l’entracte et deux heures de spectacle, le public est convié à la seconde pièce, J’appelle mes frères, introduite par quelques notes de clavecin qui font le lien avec la première partie, comme l’esprit de la mise en scène et dans le même dispositif scénographique. Tirée du roman au nom éponyme, Jonas Hassen Khemiri, l’a écrite en 2012, en écho à l’attentat de Stockholm en 2010 qui se voulait être une réponse aux caricatures du Prophète. Il s’est aussi exprimé après l’attaque de Charlie-Hebdo à Paris, en 2015. La pièce met en scène un homme, Amor, que ses amis appellent après l’explosion d’une voiture piégée au centre-ville, acte terroriste commis par un Irakien, et qui sème la panique. Un paysage de neige, le sol est blanc, une voiture sur le côté – cour ou jardin, selon -. Les appels par mobile sont au cœur du sujet et le lien entre les personnages. Shavi, l’ami d’enfance nouvellement père, Valéria, Ahlem, Tyra, le bordent de recommandations contradictoires, et le mobile devient un personnage principal du récit. L’angoisse, les mises en garde et les mots de tendresse et de provocation fusent. Les ami(e)s prennent place dans cette voiture pour le haranguer, une caméra renvoie des images sur l’écran.

Pour Shavi, en contemplation devant son nouveau-né, Amor, qu’il appelle Hélium parce qu’il tente de transformer les drames en légèreté – il est d’ailleurs souvent perché sur la voiture – les flash-back d’enfance et d’école reviennent. Shavi ne cesse de l’appeler pour des recommandations comme rester chez lui et se méfier de tout, dans un contexte de suspicion généralisée, de peur de l’étranger et de préjugés basés sur une montagne de stéréotypes. « Les bâtards de racistes sont entrés au Parlement… On vit dans un pays de racistes… » Et Amor de lui demander : « T’as voté quoi ? » Autre ami(e), Ahlem, le met en garde et le ton monte dans l’échange. « T’es toujours là ? » demande-t-il/elle. Et ils se rappellent ensemble les propos racistes essuyés comme « la montagne aux singes. » « Je me souviens, et tu étais du magnésium inflammable » lui répond Amor qui commence à douter de l’hospitalité autour de lui et qui, rangeant ses affaires, tombe sur le vieux couteau rouillé qu’il affectionne, et qu’il a la mauvaise idée de mettre dans sa poche, se rendant potentiellement suspect.

J’appelle mes frères © Géraldine Aresteanu

Apparaît Valéria, maîtresse du développement personnel et vendeuse de rêve, puis Carolina, qui le taraude sur le droit des animaux et se découvre comme camarade de classe aussi. Entre temps, la voiture calcinée est remorquée. Amor qui était dans la ville à la recherche d’une mèche de perceuse pour sa sœur se sent en insécurité, déstabilisé car culpabilisé dès qu’il croise des policiers. La peur s’installe « dans notre deuxième pays » comme autant de caméras de surveillance dont les images remplissent les écrans, les pensées se télescopent, la folie monte. La guerre est dans les têtes. Amor se voit tuer les policiers et leurs chiens et raconte, tendu à l’extrême, couché sur la neige. Tournant sur lui-même, ses pieds dessinent les lettres de l’alphabet arabe. L’image en noir et blanc rapportée sur écran est belle, la solitude est là. La scène finale convoque une autre vision, sa grand-mère, dans sa part de simplicité et d’humanité. Face à elle, les temps se réfractent et se mêlent : « J’ai vingt-deux ans. J’ai cinquante-cinq ans… Tout me manque… » L’esprit de sa grand-mère, image sur écran et jeu sur scène. « Je t’ai suivi toute la journée, dit-elle. Il faut que tu rentres chez toi. Tu n’es pas seul, je suis là. » Dernier appel avec Shavi qui lui dit : « Je t’ai cherché… T’as entendu les explosions ? On s’appelle demain… » Et Amor le rappelant, l’implore de venir. « Attends-moi là mon frère… » lui répond Shavi qui arrive, l’amitié en bandoulière. Dans les phares de la voiture « j’ai vu un type, et ce type, c’était moi ! Mon propre reflet dans la vitre. »

J’appelle mes frères © Géraldine Aresteanu

Comme un entomologiste, l’auteur dessine de courtes scènes, dans la première pièce comme dans la seconde, les acteurs interprètent plusieurs personnages et changent d’identité. Figure majeure de la scène contemporaine européenne, né en 1978 de père tunisien, et de mère suédoise, Jonas Hassen Khemiri a plongé dans l’écriture par les romans dont le premier, Un œil rouge, publié en 2003, remporta un vif succès et fut adapté au théâtre, puis au cinéma. En 2006 il publie un second roman, Montecore, un tigre unique, qui traite de l’immigration et de la montée du racisme en Suède s’appuyant sur son expérience, et parle de la difficulté du métissage Il écrit cinq autres romans, tous traduits dans de nombreuses langues dont un dernier, Les Sœurs, publié par Actes-Sud en septembre 2025.

À partir de 2006 Jonas Hassen Khemiri se lance dans l’écriture dramatique, avec une commande du Théâtre municipal de Stockholm. Montée par la metteuse en scène Farnaz Arbabi, unanimement saluée par la critique, sa première pièce, Invasion ! s’y joue à guichets fermés pendant deux ans, de 2006 à 2008, avant d’être montée à Oslo, puis à la Schaubühne de Berlin, en 2016. En France elle est publiée aux éditions Théâtrales en 2007 et créée en 2010, dans une mise en scène de Michel Didym au Théâtre Nanterre-Amandiers. Depuis, Jonas Hassen Khemiri a écrit cinq autres pièces.

J’appelle mes frères © Géraldine Aresteanu

Christophe Rauck à la tête du Théâtre Nanterre-Amandiers depuis janvier 2021 après avoir dirigé différentes structures, s’empare de ces textes qui font exploser les stéréotypes. Au fil de son parcours il a mis en scène entre autres des textes de Brecht, Lagarce, Sara Stridsberg, Marivaux, Von Horvath, Shakespeare, Ostrovski. Avec Presque égal, presque frère il montre la violence de nos sociétés en une sorte de satire politique, mêlant le présent, le passé et le futur. Il s’empare de l’écriture de Jonas Hassen Khemiri et construit un parcours grinçant dans le langage d’aujourd’hui. La précision de son travail dans la conception générale comme dans l’art du détail et la direction d’acteurs, permet une montée dramatique puissante. Amor dans la seconde partie (Mounir Margoum) transmet une densité au personnage pleine de vérité, de reliefs et de couleurs. Christophe Rauck donne sens à la réalité des deux parties qui forment le spectacle, dans les images – dont il n’abuse pas, comme sur le plateau où le face à face des publics fonctionne grâce à la mobilité et l’attention des acteurs, et comme si nous nous interrogions réciproquement, de part et d’autre de la scène, sur le monde dans lequel on patauge.

                                   Brigitte Rémer le 30 janvier 2026

Avec – Virginie Colemyn : Silvana, Freya, la coach emploi, Angelika (Presque égal à), Tyra (J’appelle mes frères) – Servane Ducorps : Martina, la femme de pôle emploi (Presque égal à), Ahlem (J’appelle mes frères) – David Houri : Mani (Presque égal à), Le filateur (J’appelle mes frères) – Mounir Margoum : Peter, l’homme de Pôle emploi, le pasteur (Presque égal à), Amor (J’appelle mes frères) – Julie Pilod : Martina, Laura Lorenzo (Presque égal à) Valeria et Karolina (J’appelle mes frères) – Lahcen Razzougui : Caspar Van Houten, l’orateur de l’entracte, l’employé du magasin d’alcool (Presque égal à) Shavi (J’appelle mes frères) – Bilal Slimani : Andrej (Presque égal à), le vendeur (J’appelle mes frères) – Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance) : Ivan, petit frère d’Andrej (Presque égal à).

Dramaturgie, collaboration artistique Marianne Ségol – scénographie Simon Restino – musique Sylvain Jacques – lumière Olivier Oudiou – costumes Coralie Sanvoisin – maquillages et coiffures Cécile Kretschmar – vidéo Arnaud Pottier – assistant à la mise en scène Achille Morin. Avec la participation artistique du Jeune théâtre national. Texte traduit avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, centre international de traduction théâtrale. Jonas Hassen Khemiri est représenté par L’Ache/agence théâtrale (www.arche-editeur.com.) Les textes sont publiés aux éditions théâtrales.

Du 28 janvier au 21 février 2026, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h, le dimanche à 15h, au Théâtre Nanterre Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, Nanterre – Ligne/ arrêt Nanterre-Préfecture – à pied par le parc ou la ville (10min) : Sortie 1 Carillon – En bus : Sortie 3 boulevard de Pesaro (Bus 160 ou 259) – Bus 259 au 61 avenue Salvador Allende – tél. : 06.07.14.81.40 ou 06.07.14.47.83

Iqtibas

Écriture et mise en scène Sarah M. – interprétation, collaboration artistique Hayet Darwich, Maxime Lévêque, Hussam Aliwat – création musicale, musique live Hussam Aliwat – au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine.

© Christophe Pean

Iqtibas, signifie allumer son feu au foyer d’un autre. C’est l’histoire, lumineuse au départ, d’une rencontre entre Abel et Balkis, lui, Français et enseignant, elle d’origine marocaine, adorant la boxe qu’elle pratique. On les voit se rencontrer, planer et plonger dans une relation amoureuse.

La première partie est donc un chant d’amour vibrant, « On ne se parle pas, on se sait » dit-il. Il se convertit ils s’épousent, le rituel du mariage est esquissé, le mouvement de la mer les berce, du moins en pensée (un rideau de fils bleus en mouvement, dans une scénographie signée Colas Reydellet), l’odeur du sel les fait vibrer. Derrière ce tableau idyllique sur une « terre d’adoption » on entend l’envie et la nécessité qu’a Balkis de mettre du Maroc dans sa vie française, les langues se mêlent, l’amazigh et le breton, la musique les porte, elle danse.

© Christophe Pean

Mais un jour, la terre tremble au Maroc – sur écran les images – et Balkis tremble en France se sentant loin des siens, loin de sa langue maternelle, la darija. Une pulsion impérieuse la pousse à partir se replonger dans ses racines. Un silence alors assourdissant s’installe et plonge Abel dans l’attente et le chagrin, dans l’incompréhension. Il tourne comme un lion en cage espérant de ses nouvelles.

Un message oral arrive enfin, Balkis lui parle en darija qu’Abel ne comprend ni ne parle. Il fait des pieds et des mains pour en trouver la traduction. C’est avec l‘aide du musicien, la troisième personne présente sur le plateau, qu’il essaie de déchiffrer les intentions et la logique de son épouse. L’installation des claviers et cordes côté cour remplit l’espace et le musicien, Hussam Aliwat, de son accompagnement oriental sensible pour oud, chant et électro traduit les sentiments et émotions, et donne de l’énergie. Balkis raconte ce qu’est la terre qui tremble, « la terre sur laquelle on marchait. » La bande son nous fait entendre le cœur battant du Maroc, la vie autant que le drame autour du séisme. Abel apprend le message par cœur, une façon d’exorciser l’absence. Balkis devient une abstraction, une intouchable, une image lointaine passant derrière le rideau bleu de la mer, devenant rideau de soleil et de feu.

© Christophe Pean

Quand il reprend des forces et décide de partir. « Je vais te chercher » dit-il. Il se met en route, au moins dans sa tête, dévale l’Espagne croise en pensée la Palestine, « se connecte par les profondeurs souterraines. » Balkis est loin, elle lui parle en darija, esquisse un chant, contraignant Abel à devenir le spectateur de sa vie à elle, comme de sa propre vie. Revient tout ce qui obscurcit la relation entre deux pays jadis inscrits dans un rapport de force, quand la France était protectorat. Abel se questionne et ses questions volent au vent. Revient la colonisation : « Je ne sais pas ce que tes morts ont fait aux miens », les événements cachés du protectorat, la guerre dans les montagnes du Rif quand deux dictateurs, Pétain pour la France et Franco pour l’Espagne, unissaient leurs forces contre les tribus berbères, les ruses de guerre comme la manière d’affamer un peuple ou de le tuer à petits feux par les armes chimiques. « Comment vivre avec tout ça ? » questionne-t-elle. Et lui reste abasourdi.

© Christophe Pean

La compagnie Beïna / بين que dirige Sarah M, auteure et metteure en scène du spectacle – beïna qui signifie, entre, en arabe, dans le sens d’entre les cultures – s’interroge, à travers ses différentes créations sur l’altérité et la mémoire collective, notamment entre la France et divers pays de l’espace Méditerranée. Ce fut en 2018 Du sable et des Playmobil/Fragment d’une guerre d’Algérie ; en 2020, Notre sang n’a pas l’odeur du jasmin sur la révolution de jasmin en Tunisie, et en 2023, Amnesia sur le pouvoir.

Iqtibas surprend dans ce parcours en deux parties, l’une illustration d’un bonheur un peu naïf, l’autre, disparition brutale et sans préalable de Balkis laissant en plan son époux sur fond de trouble de l’identité et de tremblement de terre. Les acteurs – Hayet Darwich et Maxime Lévêque – s’en sortent bien même si Balkis, personnage plutôt autocentré, a le leadership de la souffrance, ce qui crée un léger déséquilibre de l’ensemble. Le compositeur et musicien jouant en live, Hussam Aliwat apporte une belle présence et des sons et musiques qui aèrent l’architecture du face-à-face et complètent le langage scénique.

Brigitte Rémer, le 28 janvier 2026

Traduction Youssef Ouadghiri, Noussayba Lahlou – chorégraphie Wajdi Gagui – scénographie, construction, création lumière, régie générale Colas Reydellet – assistanat à la scénographie et à la construction Hervé Koelich – création sonore, régie son Mikael Plunian – costumes Léa Gadbois Lamer – motion Design Jeanne Denize – assistanat à la mise en scène Juliette Launay

Vendredi 23 janvier à 20h, Théâtre Antoine Vitez, 1 rue Simon Dereure, 94200. Ivry-sur-Seine – site : www.theatrevitez.fr – tél. : 01 46 7021 55.

Sillages

Conception et mise en scène Guillaume Lecamus – texte Faustine Noguès  – interprétation : Sabrina Manach, comédienne – Cécilia Proteau, danseuse – Cand Picaud, marionnettiste – Le Morbus Théâtre, au Centre national de la Marionnette/Le Mouffetard.

© Roland Baduel

C’est une grande professionnelle américaine de la montagne qui se lance un défi. Un peu par provocation, un peu parce qu’elle est au bout du rouleau au moment où les sponsors qui devaient accompagner ses projets vers les hauts sommets, la lâchent, pour une raison injuste : Dan, son compagnon, a bravé un interdit en escaladant une barre rocheuse protégée, mais c’est à elle que s’adressent les représailles.

Avant de s’écrouler, elle lance des appels téléphoniques et une de ses amies, pour la convaincre de poursuivre ses ascensions, évoque au cours de la conversation, une barre rocheuse tout près de chez elle, dans les Alpes. Elle en dit la difficulté et l’inhospitalité, la préparation nécessaire, mais elle lance son invitation. Quelle n’est pas sa surprise quand elle entend l’amie se dresser comme un félin, ramasser son énergie et son amertume et partir sur le champ et sans matériel, avec la seule volonté d’en découdre.

La situation esquissée – peut-être un peu longuement – la vraie pièce commence dans le tête-à-tête éprouvant entre cette alpiniste qui va faire face à la paroi de calcaire comme une folie, l’escaladant en solo intégral, à mains nues, sans poulies, cordes ni mousquetons, et sans personne pour l’assurer. Le parcours du spectacle, c’est ce combat, physique et mental, avec les éléments et avec elle-même, et c’est ce dépassement, au-delà du risque, et de la vie.

Guillaume Lecamus, metteur en scène, s’est déjà frotté à ce sujet des extrêmes et de la rage de gagner, ouvrant un cycle sur l’endurance en 2022 avec 54 x13 sur le cyclisme, à travers un coureur du peloton qui s’envole et la mécanique vélo, puis en 2023 avec 2h32, le record de Zenash Gezmu au marathon, récit éblouissant d’une tragédie sur fond d’Éthiopie (cf. Ubiquité-Cultures du 19 mars 2023). Faustine Noguès, l’auteure, s’inspire ici de la trajectoire de Steph Davis, une des meilleures grimpeuses du monde et nous mène dans ses reliefs intérieurs et pensées, en écho aux reliefs géographiques.

Sur scène Sabrina Manach, comédienne, livre son corps à corps, assistée d’une danseuse (Cécilia Proteau) et d’un marionnettiste (Cand Picaud). La mise en scène repose sur ce dialogue des échelles – parfois complexe à gérer – entre la comédienne et les figurines de petit format qui parcourent le spectacle. Une fête dans un appartement avant départ met en jeu des plateaux de ces figurines (conception et réalisation Cand Picaud) ; le double de la comédienne, si petite sur une grande paroi que le spectateur ne quitte pas des yeux, deux praticables dressés (scénographie Sevil Grégory, création lumière Vincent Tudoce) permettent le va et vient du regard entre l’actrice et la montagne. « Je veux m’oublier sur cette roche » dit-elle.

© Roland Baduel

Le texte dit l’effort et le danger de chaque moment, la concentration à outrance, les flash-back des exploits passés, les mains à la recherche d’anfractuosités et l’érosion des plaques tectoniques, les visions, la blessure au milieu du gué, le doute d’y arriver, l’impossibilité de toute marche arrière, la conséquence de la moindre erreur. On est dans le regard de l’alpiniste, dans sa technique et son dédoublement, dans son désespoir et ses visions. Le temps s’arrête. « Je vois ma main rater la prise, glisser… » On accompagne la chute déjà programmée. Reviennent les noms et les âges des alpinistes qui ne sont pas revenus de leurs courses en montagne « ces visages me regardent tomber » et la liste des morts s’allonge. Dans un sursaut dernier, le visage de Yasuko Namba, alpiniste japonaise morte d’épuisement en 1996 après une tempête de neige en redescendant l’Everest, l’oblige à stopper sa chute. « Yasuko me tend une main de pierre… » Un appel à la vie la saisit, sa respiration s’apaise, elle se re-mobilise et reprend la montée.

© Roland Baduel

Le corps de la comédienne positionnée côté cour, est engagé dans le combat, pris en relais par la figurine joliment manipulée à vue. De courtes parenthèses sont données par quelques apartés scientifiques qui définissent les éléments qu’elle croise comme autant de signes de vie qui se fichent sur la paroi : la roche calcaire et les lichens, une fourmi qui l’accompagne un bout de route et qu’elle tient à emmener au sommet, les vibrations d’un oiseau dont l’ombre apparaît sur le rocher, un papillon à la robe verte, tout ce qui l’aide à replonger dans le réel de la démesure et de l’intensité. « Tu le sens, le fourmillement de la montagne… »

L’exaltation revient, la lutte reprend dans sa rigueur mathématique. Comme une araignée ou un lézard contre la roche, l’alpiniste sait maintenant qu’elle va y arriver. Des moments musicaux et superpositions de sons l’accompagnent, dans le crissement de ses chaussures et le tâtonnement des mains à la recherche des failles à agripper (création sonore Thomas Carpentier), jusqu’au mouvement final qui la propulse sur le sommet. « Tu poses tes pieds, et tu te dresses. » Là-haut, pas le temps de se réjouir, on lui remet la combinaison et le parachute qui lui permettront un retour à la terre ferme, nouvelle épreuve.

Car après avoir frôlé la mort de si près, à l’aller, elle la frôlera aussi au retour dans les deux techniques de saut qu’elle utilise, le wingsuit, cette combinaison ailée qui permet d’accroître la sensation du vol en chute libre et le base-jump où elle déclenchera à un moment son parachute. L’alpiniste observe les courants avant de se jeter dans le vide, sa descente lui permet l’ivresse et l’harmonie des éléments.

Une belle image finale nous est donnée à voir quand la grimpeuse a atterri au sol et qu’elle garde l’empreinte du vol, elle est devenue oiseau. Sillages est une métaphore de la vie, de l’espace et de la nature, de la liberté, de notre lien à cette nature qui garde et sédimente les traces.

Brigitte Rémer le 24 janvier 2026

Avec : Sabrina Manach, comédienne – Cécilia Proteau, danseuse – Cand Picaud, marionnettiste – conception et mise en scène Guillaume Lecamus – texte Faustine Noguès  – scénographie Sevil Grégory – création marionnette Cand Picaud – création sonore Thomas Carpentier – création lumière Vincent Tudoce – chargée de production et de diffusion Anne-Charlotte Lesquibe

Du 21 au 31 janvier 2026, mardi au vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 17h – scolaire, Jeudi 29 janvier à 14h30 – Le Mouffetard/CNMa, 73 rue Mouffetard, 75005. Paris – métro ligne 7, Place Monge ou ligne 10, Cardinal Lemoine – tél. : 01 84 79 44 44 – site : lemouffetard.com et morbustheatre.com – En tournée : 12 février 2026 Théâtre des 2 Rives, Charenton (94) – 27 mars 2026, Festival MARTO, Théâtre de Châtillon (92), à 20h (site www.festivalmarto.com) – automne 2026, Le Sablier/CNMa/Ifs (14) – novembre 2026, Ville de Melun (77).

Wolf

Spectacle de l’Ensemble Circa (Australie), direction artistique et scénographie Yaron Lifschitz – avec Shea Baker, Malte Gerhardt, Lisa Goldsworthy, Jordan Hart, Barney Herrmann, Rosa Mordaunt, Luke Pearce, Georgia Pozorski, Kimberley Rossi, Zachery Stephens, Lachlan Sukroo – au Théâtre Silvia Monfort, Paris.

© Andy Phillipson

C’est un spectacle tout en souplesse tant athlétique que chorégraphique. Les acrobates-danseurs font corps dans l’intercommunication, la fraternité et une réelle solidarité qui s’établit entre eux. Les pyramides qu’ils construisent, savantes et collectives, reposent sur des figures et équilibres fragiles qu’ils maitrisent magnifiquement, jouant de la gravité. La réception au sol est féline, élégante. À l’écoute les uns des autres et dans l’action permanente, ils sont aux aguets et font meute.

Le rythme est donné par la bande-son basée sur les percussions, qui appelle le côté sauvage et qui transmet l’énergie (création sonore Ori Lichtik). Ils portent des justaucorps coupés au genoux et surtout rayés chacun de manière différente, qui créent des effets d’optique dignes de l’Op art (création costumes Libby McDonnell). Les enchaînements sophistiqués se construisent dans une vitalité concentrée, un praticable blanc en fond de scène leur permettant apparitions et disparitions. Ils sont virtuoses dans leur art plein de raffinement.

© Andy Phillipson

Figures à deux, trois, quatre ou onze, ils montent toujours plus haut, dans des écritures élaborées et réglées au cordeau. Les femmes, comme les hommes, sont porteuses et les rôles sont interchangeables. Certaines séquences sont conçues pour sangles aériennes dans des technicités d’une grande habileté et habitées par la même élégance. Les passages de main à main ont la précision d’un engrenage d’horlogerie.

Créée en 2004, la compagnie Circa – anciennement Rock’n’Roll Circus – est basée à Brisbane, en Australie, mais parcourt le monde – New York, Londres, Berlin, Montréal etc. sont dans sa géographie. Yaron Lifschitz, directeur artistique mène l’Ensemble et se reconnaît dans trois mots-clés : qualité, audace et humanité. Il a, à son actif, de nombreux spectacles et événements culturels et artistiques dans le domaine de l’opéra, du théâtre et du cirque. Circa transmet l’image d’un cirque contemporain très performant et chorégraphié, plein de grâce. La troupe avait présenté au printemps dernier à la Philharmonie de Paris En masse, spectacle basé sur les musiques de Schubert et Stravinsky, autant dire que la danse et le cirque sont étroitement  mêlés.

Avec Wolf son nouveau spectacle, l’Ensemble Circa joue sur les extraordinaires portés et sauts, sur les mouvements coulés qui jamais ne s’arrêtent. Le geste est épuré, inventif et esthétique. Puissance et émotion se dégagent du spectacle qui repousse loin les limites de la pesanteur et fait preuve d’une extraordinaire vitalité. À peine ont-ils posé le pied au sol et les voici à nouveau haut perchés, le rythme du spectacle ne laisse aucun répit, la virtuosité est de chaque moment. Chapeau bas, on ne peut qu’admirer le travail et la maîtrise des acrobates-danseurs, l’inventivité du spectacle.

Brigitte Rémer, le 22 janvier 2026

© Andy Phillipson

Direction artistique et scénographie Yaron Lifschitz – Interprètes de l’Ensemble Circa : Shea Baker, Malte Gerhardt, Lisa Goldsworthy, Jordan Hart, Barney Herrmann, Rosa Mordaunt, Luke Pearce, Georgia Pozorski, Kimberley Rossi, Zachery Stephens, Lachlan Sukroo – création sonore Ori Lichtik – création lumière Alex Berlage – création costumes Libby McDonnell. Production Circa, Chamäleon Theatre Berlin – coproduction La Comète – Scène nationale de Châlons-en-Champagne – Diffusion française Antonin Coutouly, Kinetic Tour – Circa bénéficie du soutien du gouvernement australien.

Du 14 au 24 janvier 2026, mardi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 20h30, dimanche à 16h, au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion. 75015. Paris – tél. : 01 56 08 33 88 – site : theatresilviamonfort.eu

Toutes les petites choses que j’ai pu voir

D’après des nouvelles et poèmes de Raymond Carver – mise en scène et adaptation, Olivia Corsini – collaboration artistique Leïla Adham et Serge Nicolaï – assistanat à la mise en scène Christophe Hagneré – au Théâtre du Rond-Point.

© Christophe Hagneré

La voiture immobilisée côté jardin, phares allumés, au profond de la forêt dans les arbres et la brume, distille d’emblée un grand sentiment de solitude, quand apparaît Tom, junkie, âgé de vingt-trois ans. Il se concentre sur son injection et semble osciller entre septième ciel et souffrance extrême, vision, illusion. Côté cour la cuisine de la grand-mère, frigo, table et chaises. Mystère et solitude planent le long des mots qui décrivent une réalité sociale sombre, aux États-Unis.

© Christophe Hagneré

Les descriptions de Raymond Carver (1938-1988), ont influencé une génération d’écrivains en marche vers le rêve américain et sa solitude glacée. Edward Hopper, dans son tableau Nighthawks / Noctambules, où le temps semble s’être arrêté et où personne ne regarde personne, pourrait le représenter. Poète et écrivain issu d’une famille modeste, Carver, dont on entend la voix en introduction au spectacle, présentant ses débuts difficiles d’écrivain, et dont les mots traduits apparaissent sur scène dans la nuit, s’est très tôt réfugié dans la lecture. Son parcours, chaotique, entre pauvreté, alcoolisme, besoin et envie d’écrire, ne l’a mené que tardivement dans la sphère des grands écrivains. Le réalisme et le souci de transcrire la vie des gens les plus modestes, et les drames ordinaires sont au cœur de son œuvre littéraire. Olivia Corsini y a puisé entre autres dans Tais-toi je t’en prie et Les Vitamines du bonheur, ainsi que dans des poèmes.

De la voiture, Tom (superbe Tom Menanteau), observe l’insolite de sa vie, entre et sort dans le jeu avec une fluidité gestuelle et une présence, remarquables. Il égrène ses peurs et danse sa fragilité. « Peur de voir une bagnole de flic pénétrer dans l’allée. Peur de s’endormir la nuit. Peur de ne pas s’endormir. Peur que le passé remonte. Peur que le présent s’envole. Peur de la sonnerie du téléphone en pleine nuit. » Cette sonnerie justement retentit à pas d’heure et met en vis-à-vis une femme paniquée qui lance un appel au secours à son interlocuteur ébahi, mais qui obtempère, et la rencontre (Arno Feffer). Elle, la grand-mère de Tom, épluchant les légumes, cigarette au bec, (Nathalie Gautier) elle qui serait prête à vendre son corps à un homme tombé de nulle part dont elle a capté le numéro de téléphone, et qui n’en revient pas. On est dans le drame de la misère. Le trouble est parfait.

© Christophe Hagneré

S’entremêlent les récits ponctués de lourds silences astucieusement agencés, sur une scénographie, sorte de matrice pour des personnages improbables qui apparaissent et disparaissent, tels des fantômes baignant dans des clair-obscur ou éclairés à la lueur du frigo ou d’une télé années 50 (scénographie et costumes Kristelle Paré, création lumière Anne Vaglio). Les générations se superposent, on y voit les parents et leur amour (Olivia Corsini/Nancy, Erwan Daouphars/Mike) leur séparation ensuite, la grand-mère, seule depuis la mort du grand-père à la scierie, à cinquante-quatre ans, le tout probablement avec une part autobiographique de l’auteur. On y voit des personnages glissant de l’un à l’autre, madame Vitamine déguisée en pomme verte et sa pub infernale, le shérif, actrice à moustaches, la jeune femme tout de blanc vêtue, annonçant sa rupture.

© Christophe Hagneré

Le spectacle voyage entre humour, absurde, irréalité, et jusqu’au fantastique. La solitude y est palpable du début à la fin dans une atmosphère magnifiquement rendue entre scénographie, lumières et composition musicale (création sonore Benoist Bouvot). À partir de ces drames de la vie ordinaire, Olivia Corsini pose un geste théâtral singulier où l’émotionnel le dispute au sensoriel. Actrice et metteuse en scène, née à Modena en Italie, elle s’est formé à l’école nationale d’art dramatique Paolo Grassi de Milan. Elle a ensuite travaillé dans la compagnie internationale Teatro de los Sentidos, du metteur en scène colombien Enrique Vargas, à Barcelone avant d’intégrer en 2002 la troupe du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine où elle y a interprété les rôles principaux, jusqu’en 2013. Elle est formatrice dans différentes structures en Italie, France et Amérique latine et fonde la compagnie The Wild Donkeys avec Serge Nicolaï, en 2017. Comme actrice elle travaille aussi avec de grands metteurs en scène dont Roméo Castellucci et Cyril Teste. La lecture qu’elle propose de l’œuvre de Raymond Carver revue à travers les filtres de la théâtralité est magnétique et pleine d’humanité.

Brigitte Rémer, le 21 janvier 2026

Avec : Avec Olivia Corsini (Nancy) – Erwan Daouphars (Mike) – Fanny Decoust (Maryann) – Arno Feffer (Arnold Breit) – Nathalie Gautier (Clara Holt) – Tom Menanteau (Tom). Collaboration artistique Leïla Adham et Serge Nicolaï – assistanat à la mise en scène Christophe Hagneré – scénographie et costumes Kristelle Paré – création sonore Benoist Bouvot – création lumière Anne Vaglio – chorégraphie Vito Giotta – régie générale et lumière Julie Bardin – régie son Samuel Mazzotti ou Rémi Base (en alternance) – régie plateau Charlotte Fégélé. Spectacle créé le 13 mai 2025 à l’Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur-Saône – Raymond Carver est représenté par la Wylie Agency – Londres.

Du 7 au 17 janvier 2026, Théâtre du Rond-Point, du mardi au vendredi, à 19h30, samedi à  18h30, dimanche à 15h30, Salle Jean Tardieu – 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris – site : France theatredurondpoint.fr – téléphone : 01 44 95 98 21 – En tournée : Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 5 au 16 mai 2026.

© Christophe Hagneré

© Christophe Hagneré

Au nom du ciel

Écriture et mise en scène Yuval Rozman – scénographie et création lumières Victor Roy – création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard – régie son, Quentin Florin – costumes et regard extérieur, Julien Andujar au Centquatre.

© Frédéric Iovino

Nous sommes à Jérusalem et Yuval Rozman choisit la métaphore des oiseaux qui volent au-dessus de la ville et la regardent, pour nous parler d’une région du monde en miettes.  Il a choisi… est-ce l’ironie, la dérision ou l’amertume, en tous cas la malice, pour parler du tragique, et c’est peut-être une bonne façon.

 Les percussions frappent et « le soleil brille sur le Mont des Oliviers » dit-il, tandis que le bulbul, oiseau maître chanteur, au plumage vif rouge orange et très extraverti (Gaël Sall) nous harangue puis se tourne vers sa collègue, une drara en vert et turquoise d’un naturel méfiant – à juste titre – et plutôt sur le qui-vive (Cécile Fisera). Entre, avec majesté, un troisième compère chargé d’étrangeté et comme tombé du ciel, le martinet à la robe noire et argent, sur son trapèze perché (Gaëtan Vourc’h). « Je ne dors pas » informe-t-il et tous trois, conciliabulent et tissent le fil de l’histoire, celle d’Iyad Al-Hallaq / إياد الحلاق et de sa mort absurde, qu’ils racontent.

Portrait d’Iyad Al-Hallaq

Ce palestinien de trente-deux ans, autiste, habitant Jérusalem-Est, se rendait presque chaque jour au Centre Elwyn El Quds, proposant des services aux personnes en situation de handicap, au cœur de la ville. Ce 30 mai 2020, il s’y rend à pied avec une aide-soignante, Warda. Arrivés au point de contrôle de la Porte des Lions, les policiers israéliens des frontières auraient interprété son geste, alors qu’il prenait son téléphone dans sa poche, comme une agression potentielle, prétendant qu’il portait une arme. Paniqué, Iyad n’ayant pu comprendre leurs injonctions, s’était enfui au bout de la rue et caché dans un local à poubelles de fortune, où, dans la paranoïa ambiante, il fut, de sang-froid, abattu, sans sommations. Trois ans après les faits, l’officier qui a tiré avait été acquitté, au motif de légitime défense…

C’est cette histoire que raconte Yuval Rozman via les oiseaux, chacun dans son style et son caractère, récit entrecoupé de leurs voyages, en Éthiopie ou ailleurs, de leurs moqueries et exaspérations, se houspillant, se provoquant. L’un, le martinet, raconte en espagnol son échappée, cherchant le meilleur arbre pour se poser. L’autre, le bulbul, évoque la disparition de sa Marta et son veuvage avant de se lancer dans les imitations de certains personnages politiques peu recommandables. La drara se métamorphose en Warda, l’aide-soignante de Iyad, pour répondre aux questions du journaliste, Yuval Rozman lui-même. Les destins s’entremêlent.

© Frédéric Iovino

Le plateau sur lequel se trouve un immense nid posé au sol, comme si nous étions au-dessus des nuages et des toits, les cordes et poulies auxquelles se suspendent les oiseaux, actionnées par un maître de cérémonie qui gère les rythmes des envolées, tout-à-coup se transforme. L’immense coffre type boîte à kebab, posé au fond du plateau, roule au centre et s’ouvre, se transformant en tribunal (scénographie et création lumières Victor Roy). Le martinet à la robe noire (costumes de Julien Andujar) devient le juge et donne le tempo, les autres caricaturent un semblant de justice, avec chambre d’écho, cette justice qui a mené à l’acquittement de l’officier, exécuteur d’Iyad. Dans son dos s’inscrit le mot Justice ! Il revient sur la séquence du crime de manière récurrente, interrogeant la drara/Warda, tremblante, alors que les caméras de surveillance étaient désactivées pour raison de court-circuit.

© Frédéric Iovino

La musique qui a accompagné la montée dramatique tout au long du spectacle, s’amplifie, (création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard) le militaire est face à ses contradictions. Le bulbul devient la victime, on cache son cadavre sous une couverture métallisée. Ce ballet des oiseaux est bien la métaphore de la guerre et d’un meurtre gratuit, une traduction de la phobie du terrorisme et des rapports de force.

Né et élevé dans la banlieue de Tel-Aviv, dans une famille de gauche, Yuval Rozman fait des études au Conservatoire national de Tel-Aviv après avoir déserté l’armée israélienne en 2004. Comédien, dramaturge, réalisateur et metteur en scène, il crée l’Ensemble Voltaire en 2010, et monte son premier spectacle Cabaret Voltaire avec l’acteur palestinien Mohammad Bakri, avant d’arriver en France en 2012. Au festival actOral de Marseille il présente deux mises en espaces Je crois en un seul dieu de Stefano Massini en 2013, puis Sight is the Sense de Tim Etchells en 2014. Il se lance dans l’écriture d’une chronique sur le territoire israélo-palestinien, Quadrilogie de ma Terre, parlant de la guerre (Tunnel Boring Machine, 2017), de la religion (The Jewish Hour, Prix du Jury du festival Impatience 2020), de l’amour (Ahouvi 2023) et de l’occupation territoriale avec Au Nom du Ciel, en 2025, dernière de l’opus.

Le baroque de la situation recouvre le drame mais le message est clair : pour Yuval Rozman, le nationalisme et tous les extrêmes verrouillent tout imaginaire et dit-il, « un pays sans imaginaire, c’est dangereux. » Iyad Al-Hallaq إياد الحلاق (1989- 2020) a été assassiné, il n’avait pas d’arme.

Brigitte Rémer le 20 janvier 2026

Avec : Cécile Fišera, Gaël Sall, Gaëtan Vourc’h – assistant à la mise en scène, Antoine Hirel – collaborateur à l’écriture, Gaël Sall – scénographie et création lumières Victor Roy – création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard – régie son, Quentin Florin – costumes et regard extérieur, Julien Andujar – régie Plateau, Nicolas Bignan – régie générale, Christophe Fougou – régie vol, Marc Bizet. Le spectacle a été créé le 12 novembre 2025 au Phénix / Scène nationale de Valenciennes – Le texte est publié aux Éditions des Solitaires intempestifs. 

Du mardi 13 janvier au vendredi 16 janvier 2026 à 20h, samedi 17 janvier à 18h, au Centquatre 5 rue Curial – 75019 Paris – métro : Riquet et Crimée/ ligne 7, Stalingrad/ lignes 2, 5 et 7, Marx Dormoy/ ligne 12 – tél. :  01 53 35 50 00 – site : 104.fr – En tournée : 20 au 23 janvier 2026, Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine – 27 et 28 février, deSingel, International Art Center, Anvers (Pays-Bas) – 5 et 6 mars, Théâtre Granit/Scène nationale de Belfort – 18 au 20 mars,  Théâtre de Liège (Belgique) – 28 au 30 avril, Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.

In Satie et The Rite of Spring,

Chorégraphies de Xie Xin, d’après les oeuvres d’Erik Satie et Igor Stravinsky, adaptation musicale Fu Yifei – par le Xiexin Dance Theatre, de Shanghai  (Chine) –  au Théâtre Les Gémeaux, scène nationale de Sceaux.

In Satie © Hu Yifan

Le Xiexin Dance Theatre présente deux nouvelles créations au cours de sa tournée européenne et célèbre son dixième anniversaire : In Satie, sur les œuvres bien connues que sont les Gymnopédies et les Gnossiennes du compositeur Éric Satie et The Rite of Spring / Le Sacre du Printemps, qu’Igor Stravinsky avait sous-titré Tableaux de la Russie païenne en deux parties.

Fondé en 2014 à Shanghai par la danseuse et chorégraphe Xie Xin, qui œuvre activement à la reconnaissance de la danse contemporaine en Chine depuis plus d’une dizaine d’années, c’est au théâtre Les Gémeaux, à Sceaux, qu’elle avaitnprésenté son précédent spectacle en 2024, From In, pièce qui utilisait la calligraphie comme métaphore de la rencontre. Elle avait auparavant créé pour le Ballet de l’Opéra de Paris, Horizon, en 2023, une ode à la nature dans laquelle elle travaillait les mouvements circulaires et lignes courbes, traduisant les reliefs de montagnes et de brumes, les cycles du jour et de la nuit. En tant que danseuse elle a été interprète dans la compagnie Sidi Larbi Cherkaoui. Directrice artistique du Xiexin Dance Theatre, à Shanghai, elle y a aussi fondé le One Art Center et, à Shenzhen, au sud de la Chine, le Great Bay Area Dance Festival. Elle est artiste associée du Shanghai International Dance Center Theatre.

The Rite of Spring © Hu Yifan

Cette soirée, juxtaposant deux chorégraphies et deux grands compositeurs, est pour le Xiexin Dance Theatre une sorte de renaissance après un épisode douloureux où, en décembre 2023, les locaux de la compagnie avaient pris feu. La chorégraphe et les danseurs ont transformé les traces de cette séquence éprouvante en énergie positive.

Le spectacle est emmené au gré des trois Gymnopédies d’Éric Satie (1866-1925), publiées à Paris en 1888 et inspirées de Salammbô, de Gustave Flaubert, autour de l’héroïne éponyme, fille du grand magistrat Hamilcar et servante de la déesse Tanit, de Carthage ; et par Les Gnossiennes, composées par Satie entre juillet 1889 et janvier 1897. Le piano solo obsessionnel des deux oeuvres est ici arrangé pour piano et vibraphone, entrainant la première partie du spectacle, In Satie, du côté des danses rituelles de la Grèce antique.

In Satie © Hu Yifan

Onze danseurs et danseuses glissent sur le sol comme des patineurs, avec une rare élégance, passant du solo au duo, du trio au quatuor et mouvements d’ensemble, se cherchant, se retrouvant avec des portés aériens, des rotations sur soi, des figures au sol et enchaînements parfaitement exécutés et fluides. Le rythme répétitif d’une valse lente et impressionniste dans des costumes, tous proches mais différents (conception des costumes, Li Kun), ouvre sur la rêverie et le mystère. Langueur et mélancolie se dessinent dans des entrées et sorties de scène aériennes et réglées au cordeau qui se succèdent dans une grande maîtrise métronomique où l’esthétique rejoint la mystique et la grâce. Les tempos lents de ces musiques de l’âme, les couleurs pastel, les invocations à la nature et une grande harmonie impriment à l’ensemble un côté méditatif et hypnotique chargé de densité poétique.

The Rite of Spring © Hu Yifan

Dans la seconde partie, The Rite of Spring / Le Sacre du Printemps, pourtant souvent présenté – tous les grands chorégraphes s’y sont intéressés, de Maurice Béjart en 1959 à Sasha Waltz en 2013, en passant par Pina Bausch en 1975 – les danseurs et danseuses déploient une fabuleuse énergie au rythme de Stravinsky. Une force de vie en émane. Vêtus de noir, ils et elles montrent une même maîtrise lancinante et magique dans les différents mouvements. Comme un rite de passage, la chorégraphie se construit au fil des appels des instruments de musique tels que clarinettes, cuivres, percussions, cordes, basson et au gré des mélodies populaires. Une montée frénétique entraîne l’élue, du premier tableau, L’Adoration de la Terre, au second, Le Sacrifice, dessinant le cycle éternel de la vie jusqu’à l’explosion et la renaissance. L’œuvre de Stravinsky est pleine de contraste. Xie Xin nous mène de la douceur à la puissance, des images rythmiques en crescendo aux formules harmoniques répétitives, avec le talent des danseurs qu’elle accompagne.

Rondes printanières et processions, danses sacrées et danse de la terre, dissonances et changements de mesure entraînent les danseurs dans des tensions abstraites et minimalistes, où se croisent un certain mysticisme oriental et un romantisme plus européen, dans une écriture scénique d’une grande précision et beauté organique.

Brigitte Rémer, le 18 janvier 2026

Avec : Xie Xin, Ma Siyuan, Wang Shaoyu, Chen Yalin, Hu Haiqing, Xu Junkai, Li Yu, Zhang Yan, Zhang Geyu, Liu Yuqi, Huang Yongjing. D’après les œuvres d’Erik Satie et Igor Stravinsky – direction artistique et chorégraphie, Xie Xin – adaptation musicale, Fu Yifei – musiciens sur la bande-son enregistrée : Li Cong (piano), Guan Jun (piano), Lyu Zhengdao (timpani), Mo Hanyin (percussion) – direction technique et lumières, Gao Jie – curatrice, Peggy Xu – scénographie, Hu Yanjun – assistants à la scénographie, Li Haiyi, Wang Wei – conception des costumes, Li Kun – assistants à la conception des costumes, Yang Ruanci, Huang Qian, Liu Yuqi – production des costumes, Yue Songshan – coproducteurs, Liu He et Peggy Xu – directeur de projet, Liu Zhonglei – administration Dai Qingxin, Liu Xingyu.

Du jeudi 8 au samedi 10 janvier, jeudi et vendredi à 20h30, samedi à 18h, Théâtre Les Gémeaux, 49 avenue Georges Clémenceau, 92330. Sceaux – site : www.lesgemeaux.com – tél. : 01 46 61 26 67 – En tournée : In Satie & The Rite of Spring à Épinal les 13 et 14 janvier 2026 – La tournée se poursuit en Europe avec le programme From IN, présenté pour la première fois en France en 2019 au festival Paris l’Été.

Les Ardents

Texte et mise en scène Hamideh Doustdar, musique live Tom Lefort, lumière Juliette Luangpraseuth – Compagnie 84, au Théâtre du Soleil.

© Patrick Wack

On pénètre dans ce conte de la misère et de la poussière par la musique live (Tom Lefort) et dans une sorte d’expressionnisme aux frontières, du clownesque et du caricatural.

Une famille passablement délabrée, physiquement et économiquement, et bientôt enfouie sous la poussière d’une maladie qui rôde, tente de survivre. Le décor de leur maison misérable tombe des cintres (scénographie et costumes Hamideh Doustdar et Marie Hébert). Le père s’est blessé dans le travail du bois sa femme le pousse à reprendre une activité, ou propose de partir elle-même travailler, non sans donner ses conseils ménagers. L’ainé trouve des expédients pour aider les parents et risque fort de se faire prendre dans de sales affaires, dans les quartiers sud, pour changer… Les pommes chapardées qu’il rapporte sont un petit paradis, il reçoit une bonne gifle en remerciements. La fille ainée, Astrid souvent moquée et prête à épouser Pierrot coud sa robe d’une soirée, penchée sur un avenir meilleur. On ensevelit les petits sans trop d’états d’âme. « Père, où sont les petits ? » questionne l’un des grands. La pénombre définit l’ensemble de la tragédie (création lumière Juliette Luangpraseuth).

© Patrick Wack

Car la tragédie sociale est là, version bas-fonds et quart-monde dégradé, famille frappée d’une drôle de maladie nommée ergotisme, intoxication à la farine de seigle avariée qui affecte la peau et les centres nerveux et apporte des formes aigues de convulsions, spasmes et hallucinations pouvant mener à la folie. On la nomme aussi le mal des ardents – d’où le titre – ou le feu de Saint-Antoine, elle touche ceux que nos sociétés laissent sur le banc de touche.

C’est en découvrant un article du Monde qui évoquait ces intoxications alimentaires à Pont Saint Esprit dans le Gard, pendant l’été 1951, avec des morts et de nombreux internements psychiatriques, qu’Hamideh Doustdar eut l’idée de s’en emparer et d’écrire. On assiste ainsi à la dégradation de la famille, déjà à la marge, dans laquelle chacun réagit à sa manière selon son instinct de survie. La metteure en scène travaille un univers décalé et choisit le vocabulaire du grotesque et du clown pour traduire cet épisode du pain noir.

De ce fait sa pièce devient un peu un exercice d’école, bien réalisé et bien porté par les acteurs, habiles de leur corps et dirigés avec précision, mais laisse peu de place à la crédibilité. Ce conte, qu’elle annonce macabre repose sur un trait assez forcé, où tremblements et sacs de farine laissent à l’objet théâtral quelque chose de linéaire.

© Patrick Wack

Certes la misère sociale sous nos yeux est éprouvante, il n’y a qu’un pas pour regarder autour de soi et se redire que toute ressemblance avec des personnes ayant existé ne serait pas pure coïncidence, même si la connotation de l’histoire nous conduit aux années de l’après-guerre. La misère reste la misère, il est dérangeant de la regarder droit dans les yeux.  À l’intérieur, la maison se vide, la mère se délite et Astrid est prise de tremblements. Dehors tous les villageois meurent, le maire se suicide, le boulanger est arrêté.

Formée entre autres à l’école Jacques Lecoq, Hamideh Doustdar a créé la Compagnie 84, après avoir été interprète dans différentes troupes. Elle a travaillé le clown et le burlesque avec Jos Houben et participé à la création du Théâtre Majâz. Le contrepied choisi comme langage théâtral à travers le burlesque et le clown, idée affirmée par la metteure en scène et bien réalisée avec les acteurs, contredit sans doute le regard sociologique porté par la pièce, sur la pauvreté. Son accentuation un peu trop théâtrale, conduit, qu’on le veuille ou non, à ce qu’on cherche à éviter.

Brigitte Rémer, le 30 décembre 2025

Avec : Charlotte Andrès, David Charcot, Arnaud Churin, Marie Hébert et Harold Savary – musique live Tom Lefort – création lumière Juliette Luangpraseuth – scénographie et costumes Hamideh Doustdar et Marie Hébert, communication et diffusion, Aude Martino.

du 26 novembre au 14 décembre 2025, du mercredi au samedi à 20h et dimanche à 16h – au Théâtre du Soleil, 2 Route du Champ de Manoeuvre, 75012 – site : www.theatre-du-soleil.fr – tél. : 06 44 02 73 30

Le Château des Carpathes

D’après Jules Verne, adaptation Émilie Capliez en collaboration avec Agathe Peyrard – mise en scène Emilie Capliez – composition musicale Airelle Besson – au Théâtre des Quartiers d’Ivry, en partenariat avec le Théâtre Antoine Vitez/scène d’Ivry.

© Simon Gosselin

Précurseur de la littérature fantastique, Le Château des Carpathes est un roman appartenant au genre littéraire dit gothique, qui mêle mystère, surnaturel, peurs et horreur. Il n’est pas dans la liste bien connue des œuvres de Jules Verne telles que Voyage au centre de la terre (1864), Vingt mille lieues sous les mers (1869/70), Le Tour du monde en quatre-vingts jours (1873). Publié en 1892, Le Château des Carpathes fait partie de la série des « Voyages extraordinaires » créée par son éditeur et qui affichait fièrement gravures et reliures bleues, puis rouge et or.

© Simon Gosselin

Émilie Capliez et Agathe Peyrard ont adapté le roman, et la première le met en scène, restituant magnifiquement, avec son équipe d’acteurs/actrices, ces frissons et suspensions, ces émotions. Nous sommes en Transylvanie, « un curieux fragment de l’Empire d’Autriche » et le pays de Dracula, dans le village de Werst, perdu au milieu de la forêt, dans lequel règne une ambiance pleine de mousse et de brume, de superstitions et de légendes, qui viennent de loin. De l’autre côté de la colline, enfoui dans une nature sauvage, un château abandonné depuis le départ du dernier représentant des seigneurs qui l’habitaient, Rodolphe de Gortz, attire l’attention des villageois par la fumée que crache sa cheminée dans le ciel. Beaucoup de rumeurs et de légendes autour du château, peut-être hanté, circulent.

La narratrice, Carmen, (superbe Fatou Malsert), s’inscrivant dans et hors la fable, porte le récit et annonce « cette histoire n’est pas fantastique, elle n’est que romanesque. » Elle fait passer avec humour, poésie et énergie les péroraisons des villageois sur ce sujet qui petit à petit les dévore, jusqu’à les cerner et les faire trembler de peur : le bon sens du berger, Frik, regardant dans la lunette ce château abandonné, les investigations du Maire, les Ya qu’à faut qu’on de certains habitants dont Patak le toubib, Nic Deck le Forestier, Maître Koltz et sa fille Miriota que convoite Nic. Entre morts de trouille et téméraires, tous conciliabulent chez Jonas, l’aubergiste, et chacun y va de son couplet : y aller ou ne pas y aller, telle est la question. Patak et Nic Deck tels des héros peu rassurés, se proposent.

© Simon Gosselin

Une astucieuse scénographie sous toit de chaume se pose et se retire (signée Alban Ho Van, éclairée des lumières de Kelig Le Bars), pour laisser place, plus tard à l’opéra et au cabaret, à la forêt et au Château, soutenue par des images vidéo bien dosées (réalisées par Pierre Martin Oriol), qui laissent planer l’étrangeté. On sent l’humus de la forêt et la solitude des habitants qui, face à l’adversité et la menace, se serrent les coudes. Chacun est typé, sans jamais d’excès et les instruments jouent avec les mots et donnent la couleur du climat. La composition musicale est signée de la trompettiste et compositrice de jazz Airelle Besson, trois musiciens et une cantatrice accompagnent le spectacle, Julien Lallier au piano, Adèle Viret au violoncelle, Oscar Viret à la trompette.

© Simon Gosselin

L’expédition ne sera pas vraiment fructueuse. À la tombée de la nuit, n’étant pas arrivés, Nic et Patak furent contraints de marquer une pause, assez terrorisés. Tandis que Nic s’endort, Patak spécule. À minuit il ne dort toujours pas, « Minuit, l’heure effrayante entre toutes, l’heure des apparitions, l’heure des maléfices… » et les douze coups résonnent, Patak réveille Nic, l’angoisse est au paroxysme. Le lendemain ils font le tour du château, sans succès pour en trouver l’entrée et sont au bord de l’épuisement. Nic ne peut plus avancer, ses pieds ressemblent à des racines mortes. Quelques-uns du village, de leur côté au comble de l’angoisse, décident de partir à leur recherche et les ramènent saufs.

Nic et Patak font récit de leur expédition hasardeuse, chacun se mettant en valeur, quand un rebondissement arrive à point nommé dans le village à travers deux voyageurs frappant à la porte de l’auberge, à la recherche d’une chambre. Jonas, l’aubergiste, sur le qui-vive, ouvre et accepte de les héberger, son commerce battant de l’aile. Les deux voyageurs se nomment : Franz de Telek et son soldat Rotzko. Après avoir soupé et dormi, la discussion s’engage le lendemain sur l’environnement et ce qu’il y a à visiter dans la région, jusqu’à parler du Château des Carpathes. Franz de Telek n’étant pas superstitieux décide de s’y rendre tout en se documentant sur les propriétaires, que les villageois renseignent : la famille des barons de Gortz. À entendre ce nom, de Gortz, Franz de Telek croit défaillir.

La dernière partie de la fable aide à remonter le temps et de Telek se raconte. Orphelin de mère à quinze ans, de père à vingt et un, sa vie s’immobilisa pendant quelques années, il n’avait plus goût à rien. Quand il reprit des forces il décida de voyager et partit en Italie. Il s’y passionna pour les arts et y revint de nombreuses fois. Lors de son dernier voyage à Naples il tomba amoureux d’une voix d’abord, puis d’une célèbre cantatrice, la Stilla, femme superbe et secrète. Or une ombre est postée derrière la diva, un homme d’âge mûr, Orfanik, qui ne l’approche pas, mais semble addicte à sa voix. Il la suit de ville en ville, et cet homme n’est pas seul, il traîne un compagnon de loge l’opéra en loge, aussi singulier que lui et qui s’appelle… Rodolphe de Gortz.

Se sentant traquée par ces hommes de l’ombre, la Stilla n’a pas beaucoup de défense et annonce qu’elle met fin à sa carrière. Franz de Telek alors se jette à l’eau pour se déclarer, elle ne décline pas la proposition de l’épouser, mais lors de sa dernière apparition publique, prise de panique en apercevant de Gortz face à la scène dans l’ombre de sa loge, un vaisseau de sa poitrine éclate, elle meurt en scène. Franz de Telek manque d’en perdre la raison. Avant de quitter Naples et de disparaître, de Gortz lui adresse ces quelques mots : « C’est vous qui l’avez tuée ! »

© Simon Gosselin

Dans la suite de l’histoire, Franz de Telek pénètre dans le Château et se suspend, entendant la voix de la cantatrice. Il se dirige vers cette voix divine dont il est amoureux et se trouve face à Rodolphe de Gortz. On est au paroxysme du suspens et du rationnel, entre le désespoir et l’illusion, entre images et sons magnifiquement gérés par la mise en scène qui développe ce thème de la possession et du désir, et par les acteurs. Apparitions-disparitions, magie et maléfices, espoirs et désespoirs nous mènent dans le surnaturel par le rappel d’une voix, magique, et d’un visage, avant que le château n’explose, emportant dans la mort Rodolphe Gortz, grand manipulateur.

© Simon Gosselin

L’adaptation faite tant du texte de Jules Verne que du langage scénique par Emilie Capliez (avec l’aide d’Agathe Peyrard pour le texte) est remarquable, et rend compte de la montée dramatique avec précision et habileté. La metteure en scène co-dirige avec Matthieu Cruciani la Comédie de Colmar/CDN Grand Est Alsace et fait une part importante dans ses créations à la musique, elle a d’ailleurs mis en scène en 2021 L’Enfant et les sortilèges, opéra de Ravel, avec l’Opéra national du Rhin. Avec Le Château des Carpathes, c’est un magnifique travail qu’elle présente, avec la troupe, dans un va et vient entre la suggestion de la vie du village, sans réalisme excessif, et l’abstraction du surnaturel et des peurs archaïques, spectacle excellemment bien mené par le fil rouge de la narration.

Brigitte Rémer, le 28 décembre 2025

Avec : François Charron (membre de la jeune troupe #), Franz de Télek / Patak – Emma Liégeois, La Stilla / Miriota Koltz – Fatou Malsert, Carmen – Rayan Ouertani (membre de la jeune troupe #), Rotzko / Orfanik / Frik / Nic Deck – Jean-Baptiste Verquin, baron de Gortz / maître Koltz – les musiciens : Julien Lallier (piano), Adèle Viret (violoncelle), Oscar Viret (trompette) – scénographie Alban Ho Van – lumière Kelig Le Bars – vidéo Pierre Martin Oriol – création son Hugo Hamman – création costumes Pauline Kieffer -dramaturgie musicale et assistanat à la mise en scène Solène Souriau – Production Comédie de Colmar/CDN Grand Est Alsace. En tournée en 2026.

Vu le 12 décembre 2025, au Théâtre des Quartiers d’Ivry / La Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200. Ivry-sur-Seine – métro : Mairie d’Ivry – tél. : 01 43 90 49 49 –  site : www. theatre-quartiers-ivry. com

Analphabet

Conception, dramaturgie, mise en scène, texte et interprétation Alberto Cortés – violon et conversations Luz Prado – spectacle en espagnol surtitré en français, au Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d’Automne 2025.

© Alejandra Amere

Le performeur andalou Alberto Cortés aime à s’accompagner d’étranges figures : ce furent, lors de ses précédents spectacles, un vampire dans Ardor, un ange dans One Night at the Golden Bar. C’est aujourd’hui un fantôme qui ici, le taraude, et dans Analphabet, une violoniste, Luz Prado, dialogue avec lui.

Alberto Cortés reconnaît plusieurs sources d’inspiration mêlées dans la conception du spectacle. La première, le poète et essayiste, José Bergamín (1897-1983) qui par sa sensibilité a puisé dans les mystiques espagnols croisés avec la pensée européenne. Contraint de s’exiler pendant une vingtaine d’années, en Amérique Latine, puis en France en 1939, il écrit dans Frontières infernales de la poésie, publiées en 1959 : « Au pied de la lettre meurt toujours l’esprit crucifié. » La Decadencia del Analfabetismo de cette grande figure intellectuelle espagnole est au coeur du sujet.

© Alejandra Amere

La seconde puise dans la thèse écrite par l’intellectuelle canadienne, poétesse et spécialiste du grec ancien, Anne Carson, sur Sappho de Mytilène, qui vécut au VIIè et VIè siècle avant J.C., Eros the Bittersweet/Éros le doux-amer, un essai sur la tension entre l’amour romantique et le désir, dans la philosophie de la Grèce Antique, publié en français en 1986. « Éros, encore une fois, me délie les membres, me fait tourbillonner, doux-amer, impossible à combattre, créature qui s’approche en douce… »

La troisième se réfère au romantisme allemand, un extrait des Souffrances du jeune Werther (1774), premier roman de Goethe, dont quelques bribes sont lues, fait référence au cœur blessé et met en scène le suicide de son héros. « C’est un texte qui m’enchante et qui fait partie de tout ce qui m’a accompagné durant le processus de création d’Analphabet » dit le performeur.

Alberto Cortés est donc ce Christ recrucifié, qu’il superpose à sa vie en toute nudité et transparence, sans garde-fous, traitant de son homosexualité et partant en quête d’identité à travers paroles, corps, gestes et souffrance. Le violon fortissimo ouvre la représentation avant que ne paraisse l’acteur dans une lumière tamisée (création et régie lumière Benito Jiménez). « Qui ose troubler ma plainte ? » lance-t-il, et dans son dialogue poétique, il pose les questions : « À quoi t’intéresses-tu ? » et apporte les réponses « Aux oiseaux… » « Prouve que tu es là… » dit-il à Analphabet, son fantôme, son double.

© Alejandra Amere

Alberto Cortés construit son Golgotha, petit monticule en forme de couronne d’épines (scénographie Víctor Colmenero) pour laisser filtrer par bribes sa méditation transgressive. Il parle de violence et maltraitance au sein d’un couple d’hommes et montre le combat de l’homme avec lui-même autant qu’avec l’autre. Du mystique au charnel son texte est poétique, parfois cru, aux frontières d’une relation sadomasochiste dans les rapports de force. Lui se reconnaît « beau à l’extérieur, loup à l’intérieur » et quand il retire un à un ses vêtements et se trouve en slip-gaine pour la danse en forme de string, il se présente et se représente « comme une diva égocentrique, et plus que cela : une ensorceleuse » jouant de son corps théâtralisé.

« Analphabet est une invitation à réfléchir sur les espaces de cruising, sur les blessures, sur la violence dans les relations pédés quand elles demeurent patriarcales » détaille Alberto Cortés, on ne sait plus qui est victime et qui bourreau. « Regardez-moi comme si j’étais un paysage » dit-il, prenant des pauses… au sommet du narcissisme. Parfois il y a de la grâce et de la musicalité, parfois mots et gestes se désaccordent. On est dans l’émotion érotique, la présence organique, le désir, l’idée queer, les blessures. On est dans une messe noire et l’après-midi d’un Faune où le performeur hésite entre mélancolie et ironie, Nijinski et Pasolini. Obscur objet du désir que ce spectacle…

Brigitte Rémer, le 26 décembre 2025

Création et régie lumière Benito Jiménez – son Oscar Villegas – traduction française et surtitrage Marion Cousin – coordination technique Cristina Bolívar – enregistrement piano César Barco – scénographie Víctor Colmenero – costumes Gloria Trenado – regard extérieur Mónica Valenciano – photographie Alejandra Amere, Clementina Gades – vidéo Johann Pérez Viera – production El Mandaíto Producciones SL – Le spectacle comporte des scènes de nudité.

Du 12 au 19 décembre 2025, à 20h, le samedi à 18h – Relâche le dimanche 14 et le mercredi 17 décembre, au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette. 75011 Paris – métro : Bastille, Voltaire – tél. : 01 43 57 42 14 – site : www. theatre-bastille.com.

Pluie dans les cheveux

D’après le texte de Tarjei Vesaas, traduit du nynorsk par Marina Heide, Guri Vesaas et Olivier Gallon – dramaturgie Jean-Louis Besson – mise en scène Alain Batis, Compagnie La Mandarine Blanche, au Théâtre de l’Épée de Bois.

© Patrick Kuhn

Nous sommes dans les brumes des paysages norvégiens tels que le grand écrivain et poète Tarjei Vesaas aimait à les traduire à travers sa langue et ses observations. Fils de paysan destiné à prendre la succession de la ferme familiale, c’est l’écriture qu’il choisit et s’exprime en nynorsk, une langue autrefois connue sous le nom de langue rurale. On connaît Tarjei Vesaas (1897-1970) pour ses romans-phares, notamment Les Oiseaux (1957) et Palais de glace (1963) parfois adaptés au théâtre.

Écrite en 1958 et longtemps restée inconnue, la pièce Pluie dans les cheveux, nous mène dans la forêt pour une promenade nocturne à l’occasion de la Fête du Printemps. Elle s’intéresse aux souterrains de la sensibilité adolescente et parle de la naissance de l’amour chez des adolescents (es) de leurs désirs, de leurs visions.

© Patrick Kuhn

Valborg (Romane Wicker) quitte le bal et s’enfonce dans la forêt, seule, pour mieux savourer la sensation de l’étreinte qu’elle a eue avec Per, le temps d’une danse. Elle y croise différentes figures qui se cherchent les unes les autres : Björn, son ami d’enfance, amoureux d’elle, et qui la cherche à vélo et se fait éconduire ; Kari (Mélina Fagot), exaltée, car amoureuse de Knut, un jeune homme timide ; Siss (Victoria Fagot) mi-déesse mi-âme errante, silencieuse et énigmatique, vêtue de rouge et portant diadème, (costumes Jean-Bernard Scotto), Siss qui convoite Björn et exprime sa jalousie.

Ces romances et espérances se croisent au cœur du silence de la forêt et du clair-obscur, magnifiquement traduits par la scénographie de bouleaux et de mousse (Sandrine Lamblin), et les lumières sur fond de bruine, (Nicolas Gros et Noémie Viscera). L’odeur de la terre nous parvient ainsi que l’odeur de la pluie dans les cheveux. Au pupitre, côté jardin et face à la scène, le musicien Guillaume Jullien, à l’écoute des variations norvégiennes comme les silences et les murmures, la marche dans les sous-bois et la danse, les voix qui reviennent en écho.

Les chemins se cherchent et se croisent dans les sous-bois, entre secrets et premiers émois, avec beaucoup de simplicité et d’élégance, dans un certain onirisme. La fin de la promenade nocturne se fait sous la baguette magique de Siss qui délace ses rubans, pose son diadème, retire son manteau et attache ses cheveux pour se métamorphoser en la mère de Valborg et ramener les jeunes à la réalité. Valborg lui raconte mais sa mère n’entend son récit que comme une fantaisie « une plume dans les cheveux… »

© Patrick Kuhn

Il y a beaucoup de doigté et délicatesse dans la mise en scène d’Alain Batis et la direction des actrices et acteurs. Issus du Conservatoire de Metz-Nancy ils cheminent depuis quelque temps avec la Compagnie La Mandarine Blanche, implantée à Metz. Leur précision et professionnalisme sont à saluer. Créée en 2002, la Compagnie a à son actif une vingtaine de spectacles dont un certain nombre sous forme itinérante. Avec Pluie dans les cheveux elle s’est engagée dans un nouveau cycle pour les années à venir autour du thème : « À qui parlons-nous lorsque nous nous taisons. » La prochaine étape, en 2026, sera La Dame de la mer d’Henrik Ibsen, suivi, en 2027, d’un dyptique de Fredrik Brattberg, jeune auteur dramatique norvégien héritier de Bob Fosse et d’Ibsen. À suivre de près !

Brigitte Rémer, le 21 décembre 2025

© Patrick Kuhn

Avec : Victoria Fagot, Mélina Fagot, Yann Malpertu, Romane Wicker – composition et musique in situ : Guillaume Jullien – scénographie Sandrine Lamblin – costumes Jean-Bernard Scotto – création et régie lumière Nicolas Gros et Noémie Viscera – chorégraphie Amélie Patard – assistants mise en scène Alexandra Terlizzi et Esteban Bidet – Le texte de Tarjei Vesaas, traduit du nynorsk par Marina Heide, Guri Vesaas, Olivier Gallon, est publié aux Éditions La Barque.

Production : Compagnie La Mandarine Blanche – Avec le soutien de la Région Grand Est, la SPEDIDAM, Bliiida et le Conservatoire à Rayonnement Régional Eurométropole de Metz.  La Mandarine Blanche est conventionnée par la DRAC Grand Est – Ministère de la Culture, la Région Grand Est, le Département de la Moselle et la Ville de Metz.

Du 4 au 21 décembre 2025, jeudi au samedi à 19h, samedi et dimanche à 14h30 – au Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champs de Manœuvre. 75012 Paris – métro Château de Vincennes, puis bus 219, arrêt Cartoucherie – sites :  www. epeedebois.com et www.lamandarineblanche.fr

Magnificat – Henri Michaux : Mouvements

Deux chorégraphies de Marie Chouinard : Magnificat, musiques Le Magnificat de Jean-Sébastien Bach et Henri Michaux : Mouvements, sur une partition de Louis Dufort – au Théâtre de la Ville / Sarah Bernhardt.

Magnificat © Sylvie-Ann Paré

Deux courtes pièces se succèdent pour une soirée revue et corrigée par la chorégraphe québécoise Marie Chouinard. La première, Magnificat, est une création, la seconde, Henri Michaux : Mouvements une reprise. Plutôt radicale, la chorégraphe a toujours pris ses sujets à bras-le-corps, au sens propre comme au figuré, pour mémoire bODY_rEMIX/vARIATIONS_gOLDBERG, créé en 2006 et qui a fait le tour du monde.

Avec Magnificat, Marie Chouinard nous en fait voir de toutes les couleurs, au sens propre, l’écran déroulant ses couleurs primaires de manière décomplexée, douze danseuses et danseurs devenant comme des ombres, des elfes, ou des anges, collants couleur chair, torses nus, auréolés d’une coiffe à la Nefertiti.

© Sylvie-Ann Paré

L’œuvre de Bach en ré majeur pour chœur, orchestre et cinq solistes vocaux, fut écrite en langue latine de 1728 à 1731 pour la fête de la Visitation de la Vierge Marie. Le récit est relaté dans un épisode des évangiles qui commémore la visite de Marie, enceinte du Chris, à sa cousine Élisabeth, enceinte de Jean-Baptiste. Douze séquences le composent, regroupées en trois épisodes débutant par une aria et s’achevant par un chœur, douze noir entre deux séquences de ces versets bibliques. Dans ce Magnificat, Marie Chouinard ne retient pas le sacré, elle crée comme un temps d’échauffement en prologue, puis mobilise l’énergie du groupe dans un élan de vie, de l’humour, une succession de solos, duos, trios et mouvements d’ensemble où s’expriment la liberté du corps et l’extravagance du geste mais où il manque une certaine profondeur.

On quitte ensuite les univers bleu, vert et orange pour entrer dans la seconde pièce et le jeu des noir et blanc. Henri Michaux : Mouvements dont le texte, tel que défini par l’auteur lui-même, écrivain, poète et peintre, est un « écrit sur des signes représentant des mouvements. » Créée en 2011 en Autriche, la chorégraphie s’appuie sur ses sublimes dessins réalisés à l’encre de Chine qui se succèdent à l’écran et dont les danseurs essaient d’épouser les formes, en faisant danser les traits. « Fête de taches, gamme des bras, mouvements, on saute dans le rien… »

Henri Michaux : Mouvements © Sylvie-Ann Paré

Collant noir, pieds, mains, corps, taches sombres sur écran blanc, un environnement sonore puissant signé Louis Dufort sur lequel les danseurs tournent, s’étirent, ondulent et se tordent comme autant de hiéroglyphes complexes à décrypter. L’univers de Michaux reste un prétexte et comme un jeu, on ne pénètre pas vraiment l’épaisseur des signes, on reste du côté du mimétisme et de la reproduction, soulignés, à certains moments sous des lumières stroboscopiques.

Lecture est donnée, au final, d’une partie du texte par Marcel Sabourin en voix off, mais on reste un peu sur sa faim par cette représentation des idéogrammes. Dans la Postface de Mouvements, publiée en 1951, Michaux écrivait : « Je ne sais trop ce que c’est, ces signes que j’ai faits. D’autres que moi en auraient mieux parlé, à bonne distance. J’en avais couvert douze cents pages… J’essayai à nouveau, mais progressivement les formes en mouvement éliminèrent les formes pensées, les caractères de composition. Pourquoi ? Elles me plaisaient plus à faire. Leur mouvement devenait mon mouvement… Un rythme souvent commandait la page, parfois plusieurs pages à la file et plus il venait de signes (certain jour plus de cinq mille), plus vivants ils étaient… » C’est ce vers quoi tend la chorégraphie sans vraiment le trouver, à la recherche de l’Homme arc-bouté, des Taches pour obnubiler, des Signes pour retrouver le don des langues la sienne au moins, que, sinon soi, qui la parlera ? de l’Abstraction faite, Vitesse ! »

Brigitte Rémer, le 20 décembre 2025

Henri Michaux : Mouvements © Sylvie-Ann Paré

Avec : Michael Baboolal, Adrian W.S. Batt, Justin Calvadores, Rose Gagnol, Valeria Galluccio, Béatrice Larouche, Luigi Luna, Scott McCabe, Carol Prieur, Sophie Qin, Clémentine Schindler, Ana Van Tendeloo, Jérôme Zerges – production Compagnie Marie Chouinard.  Magnificat – chorégraphie, lumières, scénographie, costumes, accessoires et maquillage Marie Chouinard – Musique Le Magnificat, Jean-Sébastien Bach. Création le 25 mai 2025 à Madrid en Danza Festival (Espagne) – Henri Michaux : Mouvements – texte et dessins projetés, Henri Michaux, tiré de l’ouvrage Mouvements, d’Henri Michaux, publié en 1951, avec la permission de ses ayants-droits et des éditions Gallimard – direction artistique, lumières et scénographie, costumes, coiffure : Marie Chouinard – musique, Louis Dufort – environnement sonore, Edward Freedman – voix : Marcel Sabourin – production Compagnie Marie Chouinard, avec l’appui de ImPulsTanz.

Du 10 au 13 décembre 2025, à 20h, au Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt, place du Châtelet, 75004 Paris – réservation : 01 42 74 22 77 – site : www.theatredelaville-paris.comEn tournée : Henri Michaux : Mouvements, les 10 et 14 février, Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan Magnificat, le 10 février 2026, Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan – le 14 février 2026, Teatro Comunale Citta di Vicenza, les 1er et 2 mai 2026, Moody Performance Hall, AT&T Performing Arts Center, Dallas (États-Unis).

Les Petites Filles modernes (titre provisoire)

Une création théâtrale de Joël Pommerat et la Compagnie Louis Brouillard – au Théâtre Nanterre-Amandiers/Centre dramatique national, dans le cadre du Festival d’Automne.

© Agathe Pommerat

C’est une histoire d’adolescence, un conte philosophique et fantastique, métaphysique et poétique, une histoire de vie, la réalité peut-être, le réalisme parfois.

Il était une fois deux jeunes filles adolescentes, la première, Marjorie (Marie Malaquias) en butte à l’autorité tant scolaire que familiale se rebelle, la seconde, Jade (Coraline Kerléo), d’apparence plus tranquille, reçoit de ses parents l’interdiction de la rencontrer. Au début leurs rapports sont rugueux, provocateurs, Marjorie accusant Jade de l’avoir dénoncée, jusqu’à s’approcher l’une de l’autre au point de se jurer que jamais l’une sans l’autre. Elles se voient donc en douce et loin de tout commentaire, faisant leurs expériences et confrontant leur interprétation du monde. Elles ont à affronter des frayeurs, des désirs, des regards, des jugements, des colères, leur image réciproque, leur propre image et présence.

Elles sont des énigmes pour les adultes, leurs parents, professeurs, directeur, mais tracent, leurs routes, leurs attentes et espoirs, leurs rêves, quitte à défier tout rationalisme et cohérence, entières et sans hésitation. Elles plongent dans le risque et le défi d’elles-mêmes et des autres, dans la construction de leur amitié, de leurs amours peut-être.

© Agathe Pommerat

Le spectacle semble s’inscrire dans le prolongement de Contes et légendes, conçu et mis en scène par Joël Pommerat (cf. Ubiquité-Cultures du 27 janvier 2020), qui évoquait les archétypes du masculin féminin, le trouble et les inquiétudes d’adolescents, la colère et la peur. C’est avec singularité que l’auteur et metteur en scène a traversé d’autres contes comme Le Petit Chaperon rouge, Pinocchio et Cendrillon. Le récit l’intéresse il l’a aussi montré dans Marius, d’après Pagnol, présenté en septembre dernier au Théâtre du Rond-Point (cf. Ubiquité-Cultures du 28 septembre 2025) qui, d’une toute autre veine, parle des utopies, de la vie, de l’absence, de la mort et du temps.

Sur le plateau, deux temps se télescopent, celui du réel où l’on est dans la chambre de Jade, avec son lit et ses peluches et où Marjorie vient en cachette et dans la transgression, et celui d’une construction mentale et d’une déconnection du présent, sous forme d’une autre parabole, nous projetant dans le surnaturel, celle de la jeune fille à la voix de Jade, enfermée dans une boîte qui ressemble à une tour et cherchant son amoureux, lui-même désemparé (Éric Feldman), récit dans lequel s’enchâsse un autre conte, l’amoureux désemparé étant devenu ce vieil homme satyre, fantasmé et redouté par les deux jeunes filles. Le travail sur le son est remarquablement fait, des voix les environnent (création sonore Philippe Perrin, Antoine Bourgain).

© Agathe Pommerat

La gestion de l’espace et du temps via une scénographie ouverte et des projections vidéo qui font tanguer les lignes est d’une grande beauté plastique (scénographie et lumière Eric Soyer, création vidéo Renaud Rubiano). La lumière et sa distorsion, la perspective et le trompe l’œil de la projection, le vide et le déséquilibre, font chavirer la réalité et traduisent le sensible qui ici affronte cette réalité. Celle-ci se traduit entre autres, au-delà de la chambre, par le puits dans lequel Jade va se jeter, pensant allant à la rencontre du chanteur Shawn Mendes, beau gosse dont elles se sont entichées. On la retrouve à l’hôpital, bien cassée, retrouvant Marjorie, en pleine lumière cette fois, avec l’accord de ses parents.

© Agathe Pommerat

Nous sommes loin de la Comtesse de Ségur aux Petites Filles modèles. Dans Les Petites Filles modernes (titre provisoire) de Joël Pommerat, tout est dans ce va et vient entre la réalité et les utopies, et leur traduction sur scène, subtile et imagée, dans les gestes et rites initiatiques entre les deux jeunes filles (sobrement interprétées par Coraline Kerléo et Marie Malaquias). L’atmosphère est magnétique et la vulnérabilité dessinée dans une sorte de féérie fantastique où le geste final de l’étreinte, dans sa lenteur et son épaisseur, celle dont parle Roland Barthes dans l’épaisseur du signe, recouvre une grande force et comme un vertige.

 Brigitte Rémer, le 20 décembre 2025

Avec : Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias et les voix de David Charier, Roxane Isnard, Garance Rivoal, Pierre Sorais, Faustine Zanardo scénographie et lumière Eric Soyer – création vidéo Renaud Rubiano – création sonore Philippe Perrin, Antoine Bourgain – collaboration artistique Garance Rivoal – assistanat à la mise en scène David Charier, renfort assistanat à la mise en scène Roxane Isnard – costumes Isabelle Deffin, renfort costumes Jeanne Chestier – perruques Julie Poulain – collaboration à l’écriture Zareen Benarfa, musique originale Antonin Leymarie – participation au travail de recherche, comédien Pierre Sorais – réalisation maquette et accessoires Claire Saint Blancat – construction accessoires Christian Bernou – décor les Ateliers du TNP direction technique Emmanuel Abate – direction technique adjointe Thaïs Morel – régie lumière Gwendal Malard – régie son Philippe Perrin, Antoine Bourgain, régie vidéo Grégoire Chomel – régie plateau Pierre-Yves Leborgne, Jean-Pierre Constanziello, Inès Correia Da Silva Mota – assistanat à la régie plateau Lior Hayoun, Faustine Zenardo – habillage Lise Crétiaux, Manon Denarié.

Du jeudi 18 décembre 2025 au samedi 24 janvier 2026, du lundi au vendredi 19h30, à 18h30 pendant les vacances scolaires, le samedi à 18h30, le dimanche à 15h30 – au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, à Nanterre – RER A : Nanterre Préfecture, puis 15 mn à pied ou Bus 129, arrêt Joliot-Curie.

© Agathe Pommerat

En tournée : du 11 au 15 février 2026, à L’Azimut, Théâtre de la Piscine, Châtenay-Malabry (92) – les 19 et 20 février, au Théâtre de l’Agora, scène nationale d’Evry et de l’Essonne (91) – les 4 et 5 mars, Espaces Pluriels/scène conventionnée d’intérêt national art et création danse, Pau (64) – les 24 et 25 mars : Maison de la Culture de Bourges, scène nationale (18) ; les 8 et 9 avril : Le Canal, Théâtre du Pays de Redon (35) – du 14 au 18 avril, Comédie de Genève, à Genève (Suisse), en co-accueil avec le Théâtre Am Stram Gram – les 23 et 24 avril, Palais des Beaux-Arts, Charleroi (Belgique) – les 29 et 30 avril, Maison de la Culture d’Amiens, scène nationale (80) – les 5 et 6 mai, Les Salins, scène nationale de Martigues (13) – du 20 au 22 mai, Le Bateau Feu, scène nationale de Dunkerque (59) – du 3 au 18 juin, TNS /Théâtre National de Strasbourg (67).

Mountain Dawn / L’Éveil de la montagne

Spectacle musical et chorégraphique du collectif taïwanais, le U-Theater – directeur artistique Huang Chih-Chun – à l’auditorium du musée du Quai Branly-Jacques Chirac, Théâtre Claude Lévi-Strauss.

© U-Theater

C’est une représentation de toute beauté mêlant virtuosité musicale, percussions traditionnelles, arts martiaux, danse et méditation. Fondée en 1988 par Madame Liu Ruo-Yu, la troupe est connue et reconnue au plan international. Collectif emblématique en Asie, sa venue en France est un événement.

À sa création, le U-Theater a puisé dans les techniques théâtrales de Jerzy Grotowski, basées sur la préparation physique, plastique et psychologique des acteurs, « au-delà de la douleur » disait le Maître polonais. Huang Chih-Chun, percussionniste et directeur artistique depuis 1993 y a adjoint la méditation et les interprètes sont formés au tai-chi-chuan. La troupe est installée sur les collines de Taïpei, propices à la concentration, la rigueur et l’écoute. L’Éveil de la montagne est une ode à la nature environnante, là où est établi leur centre d’apprentissage, la montagne Laoquan.

© U-Theater

Les instruments de musique, principalement des tambours et des gongs dont certains, petits comme accrochés à des arbres, forment une scénographie de toute beauté. Pieds nus, les interprètes, musiciens et danseurs pour certains, portent de longues tuniques blanches d’une grande élégance. En soi, la disposition des tambours – que les musiciens déplacent pendant le spectacle, ils sont posés sur roulettes – est chorégraphique et la gestuelle du frappé aux baguettes entrainant les bras haut levés, très ritualisée, l’est tout autant. Dans les gradins faisant face au public, des gongs tout en haut, et du côté cour, réparties sur différents niveaux, les instrumentistes solistes comme flûte droite ou traversière, violon, violoncelle, hautbois, vibraphone, petites cymbales, cithares, triangle, musiciennes vêtues de noir, donnent le change dans le dialogue avec les tambours et sont un parfait contrepoint. La parité dans la troupe permet de rassembler autant de batteuses que de batteurs. Le maître tambour, instrument le plus imposant en taille est battu par un homme, dos au public, il y faut une grande force.

Le frappé du tambour sorti de la montagne est impressionnant de précision, touchant la membrane ou le bois, cliquetis, claquements ou marche rythmée, les batteurs dialoguent avec énergie et maîtrise dans une chorégraphie du geste. Parfois ils éteignent le son de la main. On entend la nature, on capte la montagne, calme ou en fureur. Parfois un ou une danseuse se détache pour un court solo, parfois tous forment comme un quadrille et tournent, bras, corps, émettant comme des signes. Entre symétrie et asymétrie, crescendo et décrescendo, rien n’est laissé au hasard, tout est maîtrisé, les mains sont papillons.

© U-Theater

Les lumières, raffinées, portent ce mystère de la nature. Les ombres des instruments, des bras et des baguettes de bois parfois s’affichent sur les murs, les entrées et sorties deviennent sculptures. Cri, course, montée de l’intensité, descente de l’escalier, abrupte, danse pivotante comme celle des derviches. Du haut de la montagne, le travail de la diagonale, la lumière bleue d’accompagnement, donnent de la profondeur de champ.

À genoux au sol, dos au public, les musiciens font résonner le gong. Comme un cérémoniel, L’Éveil de la montagne dessine une écriture de gestes et de sons d’une grande densité. Concentration, émotion, correspondances entre les tambours, mystique et transcendance, entourent le spectacle.

La flûte et le hautbois apostrophent la montagne, ou le ciel. La musique, savante, cisèle l’espace, les mains racontent, le balancement des bras balaie l’horizon. La chorégraphie est millimétrée. Corps, rythme et souffle, corps et esprit s’y conjuguent en une expression d’une rare intensité et subtilité où apparaissent les premières lueurs du jour et le cycle de la vie sur la montagne Laoquan. Une grande poésie et une introspection, entre la puissance rythmique des tambours, gongs et instruments et la poésie visuelle apportée par le geste et la chorégaphie.

Brigitte Rémer, le 14 décembre 2025

© U-Theater

Avec les danseurs et musiciens du U-Theater – Danseurs : Yu-Wen Yao, Yu-Ting Huang, Ching-Sheng Lin, Chun-Tsung Chou, Shu-Chih Liu, Yu-Xuan Su, Ya-Lun Chang, Kui-Lan Ou, Ching-Fang Hsu, Ping-Tsen Liu – Musiciens : Pei-Yun Tsai, Ya-Chi Wang, Nien-Tzu Hung, Ying-Ti Huang, Hsi-Yen Lo – Régisseur lumières, Wang-Ling Lee – Régisseur plateau, Yi-Shan Lai – Régisseur son Ting-Kai Lin – Percussions et orchestre traditionnels – Le U-Theatre bénéficie du soutien du ministère de la Culture et du ministère des Affaires étrangères de Taïwan dans le cadre du programme Taiwan Culture in Europe 2025. 

Spectacle présenté à l’auditorium du musée du Quai Branly-Jacques Chirac, Théâtre Claude Lévi-Strauss, les samedi 13 décembre 2025, à 17h et 20h et dimanche 14 décembre, à 15h et 18h (la représentation du dimanche à 15h est labellisée Culture Relax) – 37 quai Branly. 75007. Paris – métro : Alma-Marceau ou Bir-Hakeim – site : www.quaibranly.fr – tél. : 01 56 61 70 00 –spectacle présenté en écho à l’exposition Dragons en cours, et jusqu’au 1er mars 2026

Suzanne : une histoire du cirque

Seule en scène, Anna Tauber – réalisation et mise en scène, Anna Tauber et Fragan Gehlker – au Théâtre Nanterre-Amandiers / Centre Dramatique National.

© Jean-Claude Leblanc

C’est une histoire simple et composée, une histoire de vie, une histoire de cirque, celle de Suzanne Marcaillou, ex-voltigeuse, une vieille dame aujourd’hui. C’est aussi une histoire de transmission et de tendresse portée par Anne Tauber, « une circassienne hors-piste » comme elle aime à se définir.

Suzanne fut une magnifique artiste qui en duo avec son époux, Roger, voltigeait dans les airs, dans les années 50. À l’époque, ni filet ni filin, aucune parade, pas de sécurité. Une passion, un naturel, une folie. Ils s’appelaient Les Antinoüs, d’un nom qui pour les Grecs personnifie la beauté, et la référence à Hadrien dont Antinoüs au destin tragique est amoureux, et qui se noie dans le Nil. L’agrès des Antinoüs est un cadre aérien, Suzanne en explique la fabrication, alors bien artisanale, ils évoluent à dix mètres de hauteur.

C’est en se racontant avec cette même simplicité qu’Anna Tauber introduit le spectacle. Elle n’est pas sur scène d’ordinaire, mais en amont des spectacles, active pour leur organisation et leur diffusion. Une voisine de sa grand-mère lui parle de Suzanne et du parcours des Antinoüs, et organise la rencontre.

© Collage Axelle Gonay – Fonds des Antinoüs / Pierre Dannès et AlainJulien

Cette reconnaissance, comme une renaissance, est émouvante, Suzanne, passée dans l’oubli, se raconte. Anna Tauber et Fragan Gehlker la questionnent et l’aident à fouiller sa mémoire. Ensemble, ils cherchent dans les archives, Suzanne est pétillante, Anna impatiente. Née en 1933 la voltigeuse rencontre Roger après la guerre, en 1948, deux ans plus tard elle l’épouse, elle a dix-sept ans, lui en a vingt-six. Elle est un poids plume, lui est ouvrier bobineur et travaille sa musculature à la piscine et dans les salles de culture physique. Ils sont autodidactes et apprennent le cirque en observant les autres et les imitent, au départ. Ils ont pour référence les Clerans, qui ont marqué l’histoire de la voltige aérienne. Charlie Girardin et Stéphane Hégédus sont spécialistes du saut de la mort, dans les années trente, saut qui s’est révélé tragiquement mortel pour eux, à deux reprises, un numéro repris par Daniel Vatan et Gerard Hégédus, le fils de Stéphane.

Au-delà des Antinoüs qui présentent leur numéro de haute voltige avec saut périlleux arrière, de 1948 à 1965, c’est l’histoire du cirque que dessine Anna Tauber : vie et déclin du cirque Médrano en 1963 avant sa destruction en 1972, là où Suzanne fut ouvreuse à un moment de sa vie ; Piste aux étoiles à la télévision de 1956 à 1978 ; adjudication du cirque Amar au milieu des années soixante, cirque créé au début du XXème par Ahmed Ben Amar el-Gaid, originaire de Kabylie et qui mêlait danseuses du ventre, saltimbanques et dompteurs ; création du Centre National des Arts du Cirque en 1985.

© Jean-Claude Leblanc

Elle relate la tournée des Antinoüs avec Piaf et Zavatta, ce dernier s’entrainant dans leur jardin, parle du risque, de la fin de leur activité en 1965, puis de la mort de Roger, à l’âge de soixante-quinze ans, de la solitude ensuite et de l’anonymat. La vie d’Anna Tauber s’entremêle au récit, elle évoque la mort de son père, en 1999, à l’âge de cinquante et un ans, d’un cancer, alors qu’elle n’avait que douze ans. Quatre enfants et son souvenir de la seizième coupe du monde, France-Brésil, un an avant sa disparition et des images de match qui se superposent à celles du cirque, guidées par le son d’un violon.

Anna Tauber sort Suzanne de l’ombre et comme par magie, la voltigeuse, nonagénaire, retrouve ses vibrations. Une rencontre avec un admirateur du travail des Antinoüs, François, ex-funambule faisant du vélo sur corde permet de parler avec précision des sauts de l’ange de Suzanne et Roger, et appelle les émotions. Les souvenirs s’égrènent. On évoque le risque. Puis un temps de silence s’installe, Suzanne ne répond plus. La vie la rattrape, son appartement vient d’être vendu, elle risque d’être expulsée. Sa vie entière est là, déposée dans la maison. Par chance tout se réglera à l’amiable et le dialogue pourra reprendre, au grand soulagement d’Anna.

Un peu d’archéologie dans l’appartement permet de retrouver au fond d’une malle le cadre aérien des Antinoüs, non chromé à l’époque, les échelles pour monter en haut du chapiteau et toutes les petites choses utilisées par Suzanne et Roger. Une bobine de film 8mm de l’époque, véritable trésor sauvé du temps, montre le numéro des Antinoüs, donnant à Anna l’idée et l’envie de le recréer. Elle regroupe autour d’elle trois jeunes circassiens qui relèvent le pari : Simon Bruyninckx, Marine Fourteau et Luke Horley, guidés par Suzanne qui va jusqu’à réaliser une figure au trapèze. Ils travaillent à tire-d’aile la voltige mais aussi travaillent sur le porter-mâchoire, une sorte de languette de cuir qu’on serre entre les dents, et qui sert à se suspendre à un agrès, à se tenir en équilibre, ou à porter un voltigeur, comme le faisait Roger.

Le temps passe, le numéro se prépare. Suzanne va moins bien, elle ne viendra pas. On assiste au spectacle, réalisé avec, puis sans sécurité. L’écran se relève et montre la valise pleine des agrès des Antinoüs, dont le cadre aérien. Anna lit une lettre parlant de cette folie du cirque, de vie et de mort, de la mémoire, et dédicace le spectacle à Suzanne et Roger, et à son père. Dalida, née la même année que Suzanne, en 1933, qui accompagne le spectacle en plusieurs séquences, le ferme, cheveux au vent, avec la chanson de Serge Lama, Je Suis malade, qu’elle interprète pour nous.

Conçu sous une forme de conférence, Anna Tauber en cheffe d’orchestre, Suzanne : une histoire du cirque évoque la transmission et la mémoire du cirque, le travail des artistes pour apprivoiser les peurs, le risque et la mort à travers archives, récits et projections d’images. Ce travail, réalisé en duo avec Fragan Gehlker, acrobate à la corde lisse en grande hauteur, souvent sans sécurité, est réalisé avec beaucoup de sensibilité et de finesse, l’émotion au rendez-vous.

Brigitte Rémer, le 12 décembre 2025

© Jean-Claude Leblanc

Montage Ariane Prunet – voltigeurs au numéro de cadre retrouvé : Simon Bruyninckx, Marine Fourteau, Luke Horley – à la longe, personne – caméra Raoul Bender, Lucie Chaumeil, Zoé Lamazou – documentation : Suzanne Marcaillou, François Rozès – costumes et accessoires : Marie-Benoîte Fertin, Héloïse Calmet, Lise Crétiaux – composition musicale finale Tsirihaka Harrivel – lumière Clément Bonnin – mixage son Alexis Auffray – étalonnage Axelle Gonnay – régie générale et lumière Elie Martin.

Du 26 novembre au 7 décembre au Théâtre (Éphémère) Théâtre Nanterre-Amandiers / CDN, 7 avenue Pablo Picasso. 92022. Nanterre Cedex – site : nanterre-amandiers.com – tél. : 01 46 14 70 00 – En tournée : Du 17 au 20 décembre 2025 : Les Célestins (Lyon) – 21 et 22 janvier 2026 : Miramiro, Festival Smells Like Circus (Gand, Belgique) – 24 et 25 janvier 2026 : Latitude 50 (Marchin, Belgique) – du 28 au 30 janvier 2026 : Les Halles de Scharbeek (Bruxelles, Belgique) – 3 et 4 février 2026 : Maison de la Culture de Tournai (Belgique) – du 12 au 21 février 2026 : Le Centquatre (Paris) – du 13 au 19 mars 2026 : Théâtre Garonne (Toulouse) – 25 et 26 mars 2026 : Le Théâtre, scène nationale de Mâcon – 5 et 6 mai 2026 : La Passerelle (Saint-Brieuc).

Sois sage, ô ma douleur

Spectacle théâtral autour des Fleurs du Mal, de Charles Baudelaire – conception et mise en scène Christian Rémer – jeu Sébastien Vuillot – création musicale Tristan Michelin, chant Camille Bougheraba – compagnie Tsurukam – à l’Espace culturel Bertin Poirée, Paris.

© Jean-Michel Jarillot

Le Romantisme est à son zénith quand Baudelaire entre en poésie. Lamartine, Hugo, Musset et Vigny sont sur le devant de la scène. Quelle singularité va s’inventer Baudelaire (1821-1867) pour exister ? Dans une conférence qu’il prononce à Monaco en 1924 sous le titre Situation de Baudelaire, Paul Valéry met en exergue sa double identité de poète et critique d’art comme clé de voûte du parcours poétique, et reconnaît : « Il était d’une sensibilité dont l’exigence le conduisait aux recherches les plus délicates de la forme. »

Sur les pas de Baudelaire, deux voyageurs ont scruté son œuvre poétique. Le premier, Christian Rémer, concepteur du projet, a labouré les écrits à la recherche du sens et de l’essence des mots, de la construction rythmique et du choix de la métrique, il a gardé la vulnérabilité. Le second, Sébastien Vuillot, sur le plateau, devient le magicien et le poète enfoui dans ses réminiscences et réflexions, et qui lance les mots tels des bouquets.

© Jean-Michel Jarillot

Baudelaire a construit Les Fleurs du Mal en cinq séquencesSpleen et Idéal, Le Vin, Les Fleurs du Mal, Révolte, et La Mort – les extraits et textes ici choisis ont été cousus main, pour composer un ensemble. Les thèmes traversés dans l’œuvre sont multiples, ils touchent à l’Ennui, tel que le nomme Baudelaire dans son avertissement Au Lecteur, à  la souffrance et à la chute dans le vide et le néant : « J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou », à la quête d’absolu et de transcendance, à la Beauté, thème vital pour le poète : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme, ô Beauté ! ton regard, infernal et divin, verse confusément le bienfait et le crime » ; ou encore « J’aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés, d’où semblent couler des ténèbres, tes yeux… » Avec Les Phares on perçoit Rubens et Delacroix, Vinci et Rembrandt, au plus profond de la peinture, là où la poésie se conjugue au regard du critique d’art que fut Baudelaire, « Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge et vint mourir au bord de votre éternité ! » Les thèmes traversés et qu’on retrouve sur scène touchent au voyage, à la fuite du temps, à l’infini, à la recherche d’inspiration et de la nouveauté, au rejet du mal, à la recherche d’un monde idéal. L’obsession de la mort habite l’espace baudelairien : « O mort, vieux capitaine, il est temps ! Levons l’ancre ! Ce pays nous ennuie… Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, plonger au fond du gouffre. Enfer ou ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ? »

© Jean-Michel Jarillot

Sur le plateau, un fauteuil et un narguilé côté cour, la table de l’écrivain côté jardin. C’est avec Recueillement, qu’on entre de plain-pied dans le spectacle : « Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici : une atmosphère obscure enveloppe la ville, aux uns portant la paix, aux autres le souci. » Au centre et le cœur du sujet, un paravent clos et qui, quand il s’ouvre, révèle la Femme et son reflet. Mannequin de taille humaine, Elle, regarde le poète, droit dans les yeux.

En même temps qu’il traduit les textes d’Edgar Allan Poe dont le premier, Révélation magnétique, est publié en 1848 dans le journal « La Liberté de penser », Baudelaire travaille Les Fleurs du Mal.  « Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Poe ? » pose-t-il au journaliste et critique d’art Théophile Thoré : « Parce qu’il me ressemblait. » Écrites majoritairement entre 1840 et 1850, Les Fleurs du Mal sont publiées en 1857. L’ouvrage fait scandale donnant lieu à un procès, certaines pièces jugées immorales seront retirées de l’ouvrage, Baudelaire et ses éditeurs condamnés à de fortes amendes pour délit d’outrage à la morale publique. Entre 1861 et 1868 trois versions successives voient le jour, enrichies de nouveaux poèmes. Ainsi Les Tableaux Parisiens, absents de la version d’origine apparaissent dans l’édition de 1861. La réhabilitation du poète n’aura lieu qu’un siècle plus tard, en 1949.

© Jean-Michel Jarillot

Dans Mon cœur mis à nu, Baudelaire qui haïssait le beau-père qui avait pris la place de son père, mort quand il avait cinq ans, écrivait : « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie. » Son parcours sera l’illustration de cette tension. L’homme est tourmenté, obsédé par le mal et hanté par la mort. Sa mère est adorée mais il s’oppose très jeune aux valeurs bourgeoises qu’incarne sa famille. Dès sa majorité il mène une vie de dandy, dilapidant l’héritage laissé par son père et découvre les Paradis artificiels dont il relate ses expériences dans son essai éponyme, en 1860.

La Beauté selon Baudelaire et l’image de la Femme, mi-déesse mi-tentatrice, adulée et maudite, fait d’elle sur scène, par ce mannequin grandeur nature, une intouchable, un fantasme, un mirage. Il l’apostrophe : « Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe ? » Elle lui répond : « Je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone. » Chez Baudelaire, la beauté physique provoque un désir érotique trouble et jamais assouvi. On lui connaît plusieurs amantes qui deviendront ses muses, dont Jeanne Duval, jeune femme haïtienne proche des gens de théâtre avec qui il entretient une relation tumultueuse pendant une vingtaine d’années. Spleen et Idéal le raconte. Christian Rémer s’empare de la métaphore de la Beauté qu’il développe à travers le miroir à trois faces, déposé sur scène. Ce thème du miroir cher à Baudelaire dans la dualité de l’image qu’il renvoie est une nouveauté pour l’époque. Il permet ici le jeu des reflets et des réverbérations renforçant la part de mystère et de contemplation intérieure. Chez Baudelaire, plaisir et souffrance se mêlent et le poète jette des passerelles entre le réel et l’irréel. Regarde-t-il sa propre image et son reflet avec quelques remords et mélancolie ? « Mais pourquoi pleure-t-elle ? » demande-t-il.

© Jean-Michel Jarillot

Dans son œuvre, Baudelaire établit la théorie mystérieuse des Correspondances qui nous font passer d’un monde à l’autre, le monde d’ici-bas et ses limites matérielles face au monde spirituel, irréel et sorte d’au-delà. Dans cet entre-deux s’inscrit le spectacle où les souvenirs du poète, pleins de regrets nostalgiques, voyagent. Quelques notes de musique traversent la représentation, comme en écho à la poésie (création musicale Tristan Michelin) et rappellent que Baudelaire, mélomane et passionné entre autres des opéras de Wagner, était sensible aux sons ainsi qu’aux vibrations de la nature, reflet de ses états d’âme, ses poèmes en témoignent.

Acteur et danseur, marionnettiste et créateur lumières, metteur en scène et formateur dans la multiplicité de ces disciplines, le concepteur du spectacle et metteur en scène, Christian Rémer, s’est formé à Strasbourg puis à Nancy, a côtoyé entre autres Kantor et Béjart, Bluwal, Goretta et Verneuil, Carlson et Acogny, Molière et Copi, Wilde et Shakespeare, Michaux, Witkiewicz, Ghelderode, et bien d’autres. Il a accompagné Alain Recoing dans la structuration de son espace aux Mains Nues, a bourlingué dans les Afrique(s), à Ouaga, Brazza, Yaoundé, Bamako, Malabo, pour partager les inspirations et langages scéniques, les formes d’art et d’artisanat, a monté l’œuvre de Xavier Orville originaire de Case Pilote, rencontré Aimé Césaire, à Fort-de-France.

© Jean-Michel Jarillot

Sébastien Vuillot distille le texte avec élégance. Acteur, danseur jazz et contemporain, marionnettiste, il co-fonde avec Kaori Suzuki la compagnie franco-japonaise Tsurukam, en 2004 et s’initie au théâtre traditionnel japonais – dont les Théâtres Nô et Kyôgen – avec les grands maîtres, et découvre les formes traditionnelles du Bunraku avec Hoichi Okamoto. Il admire le Figuren theater Tübingen, fondé par Frank Soehlne et développe ces différentes disciplines ainsi que la vidéo et l’univers sonore au sein de la Compagnie. Celle-ci a présenté de nombreux spectacles dans différents pays dont Tomoki – Qui-Koto ? – NingyoLAB – D-aï et Kagomé, dans lequel Christian Rémer a dirigé les acteurs et créé les lumières.

« Les Fleurs du mal ne contiennent ni poèmes historiques, ni légendes, rien qui repose sur un récit. On n’y voit point de tirages philosophiques. La politique n’y paraît point. Les descriptions y sont rares et toujours significatives. Mais tout y est charme, musique, sensualité puissante et abstraite… » précise Paul Valéry lors de sa conférence de 1924, et il démontre à quel point la poésie de Baudelaire fut un signe avant-coureur pour ceux qui allaient suivre : « Tandis que Verlaine et Rimbaud ont continué Baudelaire dans l’ordre du sentiment et de la sensation, Mallarmé l’a prolongé dans le domaine de la perfection et de la pureté poétique. »

© Jean-Michel Jarillot

Le spectacle est tout en retenue. La poésie pour arme, dans le pouvoir des images et la pensée de Baudelaire qui s’exprime avec densité. Il traduit la souffrance et le détournement du monde réel souhaité par le poète, sa mélancolie, le Spleen. Le pouvoir incantatoire de la poésie portée par Sébastien Vuillot qui extrait les mots et réinvente les rimes, s’achève sur la voix chantée de Camille Bougheraba. Ni romantisme ni classicisme, ici le verbe se fait chair et projette les paraboles que chaque spectateur peut dessiner dans son regard sur l’infini. Sur scène, pas d’artifice, la poétique comme pur joyau et la mélancolie sous le regard du poète, à travers la Femme, l’inaccessible, dans ses apparitions-disparitions. Comme une invitation au voyage…

Brigitte Rémer, le 9 décembre 2025

Spectacle théâtral autour des Fleurs du mal et autres textes de Charles Baudelaire – conception et mise en scène Christian Rémer – jeu Sébastien Vuillot – création musicale Tristan Michelin, chant Camille Bougheraba – compagnie Tsurukam.

Vu les 6 et 7 novembre 2025, à l’Espace culturel Bertin Poirée/ Association Tenri, 8-12 Rue Bertin Poirée, 75001, Paris – métro : Châtelet – site : www.cietsurukam.com – Tél : 06 12 24 93 25 – mail : cie.tsurukam@gmail.com