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Iqtibas

Écriture et mise en scène Sarah M. – interprétation, collaboration artistique Hayet Darwich, Maxime Lévêque, Hussam Aliwat – création musicale, musique live Hussam Aliwat – au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine.

© Christophe Pean

Iqtibas, signifie allumer son feu au foyer d’un autre. C’est l’histoire, lumineuse au départ, d’une rencontre entre Abel et Balkis, lui, Français et enseignant, elle d’origine marocaine, adorant la boxe qu’elle pratique. On les voit se rencontrer, planer et plonger dans une relation amoureuse.

La première partie est donc un chant d’amour vibrant, « On ne se parle pas, on se sait » dit-il. Il se convertit ils s’épousent, le rituel du mariage est esquissé, le mouvement de la mer les berce, du moins en pensée (un rideau de fils bleus en mouvement, dans une scénographie signée Colas Reydellet), l’odeur du sel les fait vibrer. Derrière ce tableau idyllique sur une « terre d’adoption » on entend l’envie et la nécessité qu’a Balkis de mettre du Maroc dans sa vie française, les langues se mêlent, l’amazigh et le breton, la musique les porte, elle danse.

© Christophe Pean

Mais un jour, la terre tremble au Maroc – sur écran les images – et Balkis tremble en France se sentant loin des siens, loin de sa langue maternelle, la darija. Une pulsion impérieuse la pousse à partir se replonger dans ses racines. Un silence alors assourdissant s’installe et plonge Abel dans l’attente et le chagrin, dans l’incompréhension. Il tourne comme un lion en cage espérant de ses nouvelles.

Un message oral arrive enfin, Balkis lui parle en darija qu’Abel ne comprend ni ne parle. Il fait des pieds et des mains pour en trouver la traduction. C’est avec l‘aide du musicien, la troisième personne présente sur le plateau, qu’il essaie de déchiffrer les intentions et la logique de son épouse. L’installation des claviers et cordes côté cour remplit l’espace et le musicien, Hussam Aliwat, de son accompagnement oriental sensible pour oud, chant et électro traduit les sentiments et émotions, et donne de l’énergie. Balkis raconte ce qu’est la terre qui tremble, « la terre sur laquelle on marchait. » La bande son nous fait entendre le cœur battant du Maroc, la vie autant que le drame autour du séisme. Abel apprend le message par cœur, une façon d’exorciser l’absence. Balkis devient une abstraction, une intouchable, une image lointaine passant derrière le rideau bleu de la mer, devenant rideau de soleil et de feu.

© Christophe Pean

Quand il reprend des forces et décide de partir. « Je vais te chercher » dit-il. Il se met en route, au moins dans sa tête, dévale l’Espagne croise en pensée la Palestine, « se connecte par les profondeurs souterraines. » Balkis est loin, elle lui parle en darija, esquisse un chant, contraignant Abel à devenir le spectateur de sa vie à elle, comme de sa propre vie. Revient tout ce qui obscurcit la relation entre deux pays jadis inscrits dans un rapport de force, quand la France était protectorat. Abel se questionne et ses questions volent au vent. Revient la colonisation : « Je ne sais pas ce que tes morts ont fait aux miens », les événements cachés du protectorat, la guerre dans les montagnes du Rif quand deux dictateurs, Pétain pour la France et Franco pour l’Espagne, unissaient leurs forces contre les tribus berbères, les ruses de guerre comme la manière d’affamer un peuple ou de le tuer à petits feux par les armes chimiques. « Comment vivre avec tout ça ? » questionne-t-elle. Et lui reste abasourdi.

© Christophe Pean

La compagnie Beïna / بين que dirige Sarah M, auteure et metteure en scène du spectacle – beïna qui signifie, entre, en arabe, dans le sens d’entre les cultures – s’interroge, à travers ses différentes créations sur l’altérité et la mémoire collective, notamment entre la France et divers pays de l’espace Méditerranée. Ce fut en 2018 Du sable et des Playmobil/Fragment d’une guerre d’Algérie ; en 2020, Notre sang n’a pas l’odeur du jasmin sur la révolution de jasmin en Tunisie, et en 2023, Amnesia sur le pouvoir.

Iqtibas surprend dans ce parcours en deux parties, l’une illustration d’un bonheur un peu naïf, l’autre, disparition brutale et sans préalable de Balkis laissant en plan son époux sur fond de trouble de l’identité et de tremblement de terre. Les acteurs – Hayet Darwich et Maxime Lévêque – s’en sortent bien même si Balkis, personnage plutôt autocentré, a le leadership de la souffrance, ce qui crée un léger déséquilibre de l’ensemble. Le compositeur et musicien jouant en live, Hussam Aliwat apporte une belle présence et des sons et musiques qui aèrent l’architecture du face-à-face et complètent le langage scénique.

Brigitte Rémer, le 28 janvier 2026

Traduction Youssef Ouadghiri, Noussayba Lahlou – chorégraphie Wajdi Gagui – scénographie, construction, création lumière, régie générale Colas Reydellet – assistanat à la scénographie et à la construction Hervé Koelich – création sonore, régie son Mikael Plunian – costumes Léa Gadbois Lamer – motion Design Jeanne Denize – assistanat à la mise en scène Juliette Launay

Vendredi 23 janvier à 20h, Théâtre Antoine Vitez, 1 rue Simon Dereure, 94200. Ivry-sur-Seine – site : www.theatrevitez.fr – tél. : 01 46 7021 55.

Sillages

Conception et mise en scène Guillaume Lecamus – texte Faustine Noguès  – interprétation : Sabrina Manach, comédienne – Cécilia Proteau, danseuse – Cand Picaud, marionnettiste – Le Morbus Théâtre, au Centre national de la Marionnette/Le Mouffetard.

© Roland Baduel

C’est une grande professionnelle américaine de la montagne qui se lance un défi. Un peu par provocation, un peu parce qu’elle est au bout du rouleau au moment où les sponsors qui devaient accompagner ses projets vers les hauts sommets, la lâchent, pour une raison injuste : Dan, son compagnon, a bravé un interdit en escaladant une barre rocheuse protégée, mais c’est à elle que s’adressent les représailles.

Avant de s’écrouler, elle lance des appels téléphoniques et une de ses amies, pour la convaincre de poursuivre ses ascensions, évoque au cours de la conversation, une barre rocheuse tout près de chez elle, dans les Alpes. Elle en dit la difficulté et l’inhospitalité, la préparation nécessaire, mais elle lance son invitation. Quelle n’est pas sa surprise quand elle entend l’amie se dresser comme un félin, ramasser son énergie et son amertume et partir sur le champ et sans matériel, avec la seule volonté d’en découdre.

La situation esquissée – peut-être un peu longuement – la vraie pièce commence dans le tête-à-tête éprouvant entre cette alpiniste qui va faire face à la paroi de calcaire comme une folie, l’escaladant en solo intégral, à mains nues, sans poulies, cordes ni mousquetons, et sans personne pour l’assurer. Le parcours du spectacle, c’est ce combat, physique et mental, avec les éléments et avec elle-même, et c’est ce dépassement, au-delà du risque, et de la vie.

Guillaume Lecamus, metteur en scène, s’est déjà frotté à ce sujet des extrêmes et de la rage de gagner, ouvrant un cycle sur l’endurance en 2022 avec 54 x13 sur le cyclisme, à travers un coureur du peloton qui s’envole et la mécanique vélo, puis en 2023 avec 2h32, le record de Zenash Gezmu au marathon, récit éblouissant d’une tragédie sur fond d’Éthiopie (cf. Ubiquité-Cultures du 19 mars 2023). Faustine Noguès, l’auteure, s’inspire ici de la trajectoire de Steph Davis, une des meilleures grimpeuses du monde et nous mène dans ses reliefs intérieurs et pensées, en écho aux reliefs géographiques.

Sur scène Sabrina Manach, comédienne, livre son corps à corps, assistée d’une danseuse (Cécilia Proteau) et d’un marionnettiste (Cand Picaud). La mise en scène repose sur ce dialogue des échelles – parfois complexe à gérer – entre la comédienne et les figurines de petit format qui parcourent le spectacle. Une fête dans un appartement avant départ met en jeu des plateaux de ces figurines (conception et réalisation Cand Picaud) ; le double de la comédienne, si petite sur une grande paroi que le spectateur ne quitte pas des yeux, deux praticables dressés (scénographie Sevil Grégory, création lumière Vincent Tudoce) permettent le va et vient du regard entre l’actrice et la montagne. « Je veux m’oublier sur cette roche » dit-elle.

© Roland Baduel

Le texte dit l’effort et le danger de chaque moment, la concentration à outrance, les flash-back des exploits passés, les mains à la recherche d’anfractuosités et l’érosion des plaques tectoniques, les visions, la blessure au milieu du gué, le doute d’y arriver, l’impossibilité de toute marche arrière, la conséquence de la moindre erreur. On est dans le regard de l’alpiniste, dans sa technique et son dédoublement, dans son désespoir et ses visions. Le temps s’arrête. « Je vois ma main rater la prise, glisser… » On accompagne la chute déjà programmée. Reviennent les noms et les âges des alpinistes qui ne sont pas revenus de leurs courses en montagne « ces visages me regardent tomber » et la liste des morts s’allonge. Dans un sursaut dernier, le visage de Yasuko Namba, alpiniste japonaise morte d’épuisement en 1996 après une tempête de neige en redescendant l’Everest, l’oblige à stopper sa chute. « Yasuko me tend une main de pierre… » Un appel à la vie la saisit, sa respiration s’apaise, elle se re-mobilise et reprend la montée.

© Roland Baduel

Le corps de la comédienne positionnée côté cour, est engagé dans le combat, pris en relais par la figurine joliment manipulée à vue. De courtes parenthèses sont données par quelques apartés scientifiques qui définissent les éléments qu’elle croise comme autant de signes de vie qui se fichent sur la paroi : la roche calcaire et les lichens, une fourmi qui l’accompagne un bout de route et qu’elle tient à emmener au sommet, les vibrations d’un oiseau dont l’ombre apparaît sur le rocher, un papillon à la robe verte, tout ce qui l’aide à replonger dans le réel de la démesure et de l’intensité. « Tu le sens, le fourmillement de la montagne… »

L’exaltation revient, la lutte reprend dans sa rigueur mathématique. Comme une araignée ou un lézard contre la roche, l’alpiniste sait maintenant qu’elle va y arriver. Des moments musicaux et superpositions de sons l’accompagnent, dans le crissement de ses chaussures et le tâtonnement des mains à la recherche des failles à agripper (création sonore Thomas Carpentier), jusqu’au mouvement final qui la propulse sur le sommet. « Tu poses tes pieds, et tu te dresses. » Là-haut, pas le temps de se réjouir, on lui remet la combinaison et le parachute qui lui permettront un retour à la terre ferme, nouvelle épreuve.

Car après avoir frôlé la mort de si près, à l’aller, elle la frôlera aussi au retour dans les deux techniques de saut qu’elle utilise, le wingsuit, cette combinaison ailée qui permet d’accroître la sensation du vol en chute libre et le base-jump où elle déclenchera à un moment son parachute. L’alpiniste observe les courants avant de se jeter dans le vide, sa descente lui permet l’ivresse et l’harmonie des éléments.

Une belle image finale nous est donnée à voir quand la grimpeuse a atterri au sol et qu’elle garde l’empreinte du vol, elle est devenue oiseau. Sillages est une métaphore de la vie, de l’espace et de la nature, de la liberté, de notre lien à cette nature qui garde et sédimente les traces.

Brigitte Rémer le 24 janvier 2026

Avec : Sabrina Manach, comédienne – Cécilia Proteau, danseuse – Cand Picaud, marionnettiste – conception et mise en scène Guillaume Lecamus – texte Faustine Noguès  – scénographie Sevil Grégory – création marionnette Cand Picaud – création sonore Thomas Carpentier – création lumière Vincent Tudoce – chargée de production et de diffusion Anne-Charlotte Lesquibe

Du 21 au 31 janvier 2026, mardi au vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 17h – scolaire, Jeudi 29 janvier à 14h30 – Le Mouffetard/CNMa, 73 rue Mouffetard, 75005. Paris – métro ligne 7, Place Monge ou ligne 10, Cardinal Lemoine – tél. : 01 84 79 44 44 – site : lemouffetard.com et morbustheatre.com – En tournée : 12 février 2026 Théâtre des 2 Rives, Charenton (94) – 27 mars 2026, Festival MARTO, Théâtre de Châtillon (92) – automne 2026, Le Sablier/CNMa/Ifs (14) – novembre 2026, Ville de Melun (77).

Wolf

Spectacle de l’Ensemble Circa (Australie), direction artistique et scénographie Yaron Lifschitz – avec Shea Baker, Malte Gerhardt, Lisa Goldsworthy, Jordan Hart, Barney Herrmann, Rosa Mordaunt, Luke Pearce, Georgia Pozorski, Kimberley Rossi, Zachery Stephens, Lachlan Sukroo – au Théâtre Silvia Monfort, Paris.

© Andy Phillipson

C’est un spectacle tout en souplesse tant athlétique que chorégraphique. Les acrobates-danseurs font corps dans l’intercommunication, la fraternité et une réelle solidarité qui s’établit entre eux. Les pyramides qu’ils construisent, savantes et collectives, reposent sur des figures et équilibres fragiles qu’ils maitrisent magnifiquement, jouant de la gravité. La réception au sol est féline, élégante. À l’écoute les uns des autres et dans l’action permanente, ils sont aux aguets et font meute.

Le rythme est donné par la bande-son basée sur les percussions, qui appelle le côté sauvage et qui transmet l’énergie (création sonore Ori Lichtik). Ils portent des justaucorps coupés au genoux et surtout rayés chacun de manière différente, qui créent des effets d’optique dignes de l’Op art (création costumes Libby McDonnell). Les enchaînements sophistiqués se construisent dans une vitalité concentrée, un praticable blanc en fond de scène leur permettant apparitions et disparitions. Ils sont virtuoses dans leur art plein de raffinement.

© Andy Phillipson

Figures à deux, trois, quatre ou onze, ils montent toujours plus haut, dans des écritures élaborées et réglées au cordeau. Les femmes, comme les hommes, sont porteuses et les rôles sont interchangeables. Certaines séquences sont conçues pour sangles aériennes dans des technicités d’une grande habileté et habitées par la même élégance. Les passages de main à main ont la précision d’un engrenage d’horlogerie.

Créée en 2004, la compagnie Circa – anciennement Rock’n’Roll Circus – est basée à Brisbane, en Australie, mais parcourt le monde – New York, Londres, Berlin, Montréal etc. sont dans sa géographie. Yaron Lifschitz, directeur artistique mène l’Ensemble et se reconnaît dans trois mots-clés : qualité, audace et humanité. Il a, à son actif, de nombreux spectacles et événements culturels et artistiques dans le domaine de l’opéra, du théâtre et du cirque. Circa transmet l’image d’un cirque contemporain très performant et chorégraphié, plein de grâce. La troupe avait présenté au printemps dernier à la Philharmonie de Paris En masse, spectacle basé sur les musiques de Schubert et Stravinsky, autant dire que la danse et le cirque sont étroitement  mêlés.

Avec Wolf son nouveau spectacle, l’Ensemble Circa joue sur les extraordinaires portés et sauts, sur les mouvements coulés qui jamais ne s’arrêtent. Le geste est épuré, inventif et esthétique. Puissance et émotion se dégagent du spectacle qui repousse loin les limites de la pesanteur et fait preuve d’une extraordinaire vitalité. À peine ont-ils posé le pied au sol et les voici à nouveau haut perchés, le rythme du spectacle ne laisse aucun répit, la virtuosité est de chaque moment. Chapeau bas, on ne peut qu’admirer le travail et la maîtrise des acrobates-danseurs, l’inventivité du spectacle.

Brigitte Rémer, le 22 janvier 2026

© Andy Phillipson

Direction artistique et scénographie Yaron Lifschitz – Interprètes de l’Ensemble Circa : Shea Baker, Malte Gerhardt, Lisa Goldsworthy, Jordan Hart, Barney Herrmann, Rosa Mordaunt, Luke Pearce, Georgia Pozorski, Kimberley Rossi, Zachery Stephens, Lachlan Sukroo – création sonore Ori Lichtik – création lumière Alex Berlage – création costumes Libby McDonnell. Production Circa, Chamäleon Theatre Berlin – coproduction La Comète – Scène nationale de Châlons-en-Champagne – Diffusion française Antonin Coutouly, Kinetic Tour – Circa bénéficie du soutien du gouvernement australien.

Du 14 au 24 janvier 2026, mardi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 20h30, dimanche à 16h, au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion. 75015. Paris – tél. : 01 56 08 33 88 – site : theatresilviamonfort.eu

Toutes les petites choses que j’ai pu voir

D’après des nouvelles et poèmes de Raymond Carver – mise en scène et adaptation, Olivia Corsini – collaboration artistique Leïla Adham et Serge Nicolaï – assistanat à la mise en scène Christophe Hagneré – au Théâtre du Rond-Point.

© Christophe Hagneré

La voiture immobilisée côté jardin, phares allumés, au profond de la forêt dans les arbres et la brume, distille d’emblée un grand sentiment de solitude, quand apparaît Tom, junkie, âgé de vingt-trois ans. Il se concentre sur son injection et semble osciller entre septième ciel et souffrance extrême, vision, illusion. Côté cour la cuisine de la grand-mère, frigo, table et chaises. Mystère et solitude planent le long des mots qui décrivent une réalité sociale sombre, aux États-Unis.

© Christophe Hagneré

Les descriptions de Raymond Carver (1938-1988), ont influencé une génération d’écrivains en marche vers le rêve américain et sa solitude glacée. Edward Hopper, dans son tableau Nighthawks / Noctambules, où le temps semble s’être arrêté et où personne ne regarde personne, pourrait le représenter. Poète et écrivain issu d’une famille modeste, Carver, dont on entend la voix en introduction au spectacle, présentant ses débuts difficiles d’écrivain, et dont les mots traduits apparaissent sur scène dans la nuit, s’est très tôt réfugié dans la lecture. Son parcours, chaotique, entre pauvreté, alcoolisme, besoin et envie d’écrire, ne l’a mené que tardivement dans la sphère des grands écrivains. Le réalisme et le souci de transcrire la vie des gens les plus modestes, et les drames ordinaires sont au cœur de son œuvre littéraire. Olivia Corsini y a puisé entre autres dans Tais-toi je t’en prie et Les Vitamines du bonheur, ainsi que dans des poèmes.

De la voiture, Tom (superbe Tom Menanteau), observe l’insolite de sa vie, entre et sort dans le jeu avec une fluidité gestuelle et une présence, remarquables. Il égrène ses peurs et danse sa fragilité. « Peur de voir une bagnole de flic pénétrer dans l’allée. Peur de s’endormir la nuit. Peur de ne pas s’endormir. Peur que le passé remonte. Peur que le présent s’envole. Peur de la sonnerie du téléphone en pleine nuit. » Cette sonnerie justement retentit à pas d’heure et met en vis-à-vis une femme paniquée qui lance un appel au secours à son interlocuteur ébahi, mais qui obtempère, et la rencontre (Arno Feffer). Elle, la grand-mère de Tom, épluchant les légumes, cigarette au bec, (Nathalie Gautier) elle qui serait prête à vendre son corps à un homme tombé de nulle part dont elle a capté le numéro de téléphone, et qui n’en revient pas. On est dans le drame de la misère. Le trouble est parfait.

© Christophe Hagneré

S’entremêlent les récits ponctués de lourds silences astucieusement agencés, sur une scénographie, sorte de matrice pour des personnages improbables qui apparaissent et disparaissent, tels des fantômes baignant dans des clair-obscur ou éclairés à la lueur du frigo ou d’une télé années 50 (scénographie et costumes Kristelle Paré, création lumière Anne Vaglio). Les générations se superposent, on y voit les parents et leur amour (Olivia Corsini/Nancy, Erwan Daouphars/Mike) leur séparation ensuite, la grand-mère, seule depuis la mort du grand-père à la scierie, à cinquante-quatre ans, le tout probablement avec une part autobiographique de l’auteur. On y voit des personnages glissant de l’un à l’autre, madame Vitamine déguisée en pomme verte et sa pub infernale, le shérif, actrice à moustaches, la jeune femme tout de blanc vêtue, annonçant sa rupture.

© Christophe Hagneré

Le spectacle voyage entre humour, absurde, irréalité, et jusqu’au fantastique. La solitude y est palpable du début à la fin dans une atmosphère magnifiquement rendue entre scénographie, lumières et composition musicale (création sonore Benoist Bouvot). À partir de ces drames de la vie ordinaire, Olivia Corsini pose un geste théâtral singulier où l’émotionnel le dispute au sensoriel. Actrice et metteuse en scène, née à Modena en Italie, elle s’est formé à l’école nationale d’art dramatique Paolo Grassi de Milan. Elle a ensuite travaillé dans la compagnie internationale Teatro de los Sentidos, du metteur en scène colombien Enrique Vargas, à Barcelone avant d’intégrer en 2002 la troupe du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine où elle y a interprété les rôles principaux, jusqu’en 2013. Elle est formatrice dans différentes structures en Italie, France et Amérique latine et fonde la compagnie The Wild Donkeys avec Serge Nicolaï, en 2017. Comme actrice elle travaille aussi avec de grands metteurs en scène dont Roméo Castellucci et Cyril Teste. La lecture qu’elle propose de l’œuvre de Raymond Carver revue à travers les filtres de la théâtralité est magnétique et pleine d’humanité.

Brigitte Rémer, le 21 janvier 2026

Avec : Avec Olivia Corsini (Nancy) – Erwan Daouphars (Mike) – Fanny Decoust (Maryann) – Arno Feffer (Arnold Breit) – Nathalie Gautier (Clara Holt) – Tom Menanteau (Tom). Collaboration artistique Leïla Adham et Serge Nicolaï – assistanat à la mise en scène Christophe Hagneré – scénographie et costumes Kristelle Paré – création sonore Benoist Bouvot – création lumière Anne Vaglio – chorégraphie Vito Giotta – régie générale et lumière Julie Bardin – régie son Samuel Mazzotti ou Rémi Base (en alternance) – régie plateau Charlotte Fégélé. Spectacle créé le 13 mai 2025 à l’Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur-Saône – Raymond Carver est représenté par la Wylie Agency – Londres.

Du 7 au 17 janvier 2026, Théâtre du Rond-Point, du mardi au vendredi, à 19h30, samedi à  18h30, dimanche à 15h30, Salle Jean Tardieu – 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris – site : France theatredurondpoint.fr – téléphone : 01 44 95 98 21 – En tournée : Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 5 au 16 mai 2026.

© Christophe Hagneré

© Christophe Hagneré

Au nom du ciel

Écriture et mise en scène Yuval Rozman – scénographie et création lumières Victor Roy – création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard – régie son, Quentin Florin – costumes et regard extérieur, Julien Andujar au Centquatre.

© Frédéric Iovino

Nous sommes à Jérusalem et Yuval Rozman choisit la métaphore des oiseaux qui volent au-dessus de la ville et la regardent, pour nous parler d’une région du monde en miettes.  Il a choisi… est-ce l’ironie, la dérision ou l’amertume, en tous cas la malice, pour parler du tragique, et c’est peut-être une bonne façon.

 Les percussions frappent et « le soleil brille sur le Mont des Oliviers » dit-il, tandis que le bulbul, oiseau maître chanteur, au plumage vif rouge orange et très extraverti (Gaël Sall) nous harangue puis se tourne vers sa collègue, une drara en vert et turquoise d’un naturel méfiant – à juste titre – et plutôt sur le qui-vive (Cécile Fisera). Entre, avec majesté, un troisième compère chargé d’étrangeté et comme tombé du ciel, le martinet à la robe noire et argent, sur son trapèze perché (Gaëtan Vourc’h). « Je ne dors pas » informe-t-il et tous trois, conciliabulent et tissent le fil de l’histoire, celle d’Iyad Al-Hallaq / إياد الحلاق et de sa mort absurde, qu’ils racontent.

Portrait d’Iyad Al-Hallaq

Ce palestinien de trente-deux ans, autiste, habitant Jérusalem-Est, se rendait presque chaque jour au Centre Elwyn El Quds, proposant des services aux personnes en situation de handicap, au cœur de la ville. Ce 30 mai 2020, il s’y rend à pied avec une aide-soignante, Warda. Arrivés au point de contrôle de la Porte des Lions, les policiers israéliens des frontières auraient interprété son geste, alors qu’il prenait son téléphone dans sa poche, comme une agression potentielle, prétendant qu’il portait une arme. Paniqué, Iyad n’ayant pu comprendre leurs injonctions, s’était enfui au bout de la rue et caché dans un local à poubelles de fortune, où, dans la paranoïa ambiante, il fut, de sang-froid, abattu, sans sommations. Trois ans après les faits, l’officier qui a tiré avait été acquitté, au motif de légitime défense…

C’est cette histoire que raconte Yuval Rozman via les oiseaux, chacun dans son style et son caractère, récit entrecoupé de leurs voyages, en Éthiopie ou ailleurs, de leurs moqueries et exaspérations, se houspillant, se provoquant. L’un, le martinet, raconte en espagnol son échappée, cherchant le meilleur arbre pour se poser. L’autre, le bulbul, évoque la disparition de sa Marta et son veuvage avant de se lancer dans les imitations de certains personnages politiques peu recommandables. La drara se métamorphose en Warda, l’aide-soignante de Iyad, pour répondre aux questions du journaliste, Yuval Rozman lui-même. Les destins s’entremêlent.

© Frédéric Iovino

Le plateau sur lequel se trouve un immense nid posé au sol, comme si nous étions au-dessus des nuages et des toits, les cordes et poulies auxquelles se suspendent les oiseaux, actionnées par un maître de cérémonie qui gère les rythmes des envolées, tout-à-coup se transforme. L’immense coffre type boîte à kebab, posé au fond du plateau, roule au centre et s’ouvre, se transformant en tribunal (scénographie et création lumières Victor Roy). Le martinet à la robe noire (costumes de Julien Andujar) devient le juge et donne le tempo, les autres caricaturent un semblant de justice, avec chambre d’écho, cette justice qui a mené à l’acquittement de l’officier, exécuteur d’Iyad. Dans son dos s’inscrit le mot Justice ! Il revient sur la séquence du crime de manière récurrente, interrogeant la drara/Warda, tremblante, alors que les caméras de surveillance étaient désactivées pour raison de court-circuit.

© Frédéric Iovino

La musique qui a accompagné la montée dramatique tout au long du spectacle, s’amplifie, (création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard) le militaire est face à ses contradictions. Le bulbul devient la victime, on cache son cadavre sous une couverture métallisée. Ce ballet des oiseaux est bien la métaphore de la guerre et d’un meurtre gratuit, une traduction de la phobie du terrorisme et des rapports de force.

Né et élevé dans la banlieue de Tel-Aviv, dans une famille de gauche, Yuval Rozman fait des études au Conservatoire national de Tel-Aviv après avoir déserté l’armée israélienne en 2004. Comédien, dramaturge, réalisateur et metteur en scène, il crée l’Ensemble Voltaire en 2010, et monte son premier spectacle Cabaret Voltaire avec l’acteur palestinien Mohammad Bakri, avant d’arriver en France en 2012. Au festival actOral de Marseille il présente deux mises en espaces Je crois en un seul dieu de Stefano Massini en 2013, puis Sight is the Sense de Tim Etchells en 2014. Il se lance dans l’écriture d’une chronique sur le territoire israélo-palestinien, Quadrilogie de ma Terre, parlant de la guerre (Tunnel Boring Machine, 2017), de la religion (The Jewish Hour, Prix du Jury du festival Impatience 2020), de l’amour (Ahouvi 2023) et de l’occupation territoriale avec Au Nom du Ciel, en 2025, dernière de l’opus.

Le baroque de la situation recouvre le drame mais le message est clair : pour Yuval Rozman, le nationalisme et tous les extrêmes verrouillent tout imaginaire et dit-il, « un pays sans imaginaire, c’est dangereux. » Iyad Al-Hallaq إياد الحلاق (1989- 2020) a été assassiné, il n’avait pas d’arme.

Brigitte Rémer le 20 janvier 2026

Avec : Cécile Fišera, Gaël Sall, Gaëtan Vourc’h – assistant à la mise en scène, Antoine Hirel – collaborateur à l’écriture, Gaël Sall – scénographie et création lumières Victor Roy – création sonore Roni Alter accompagnée par Jean-Baptiste Soulard – régie son, Quentin Florin – costumes et regard extérieur, Julien Andujar – régie Plateau, Nicolas Bignan – régie générale, Christophe Fougou – régie vol, Marc Bizet. Le spectacle a été créé le 12 novembre 2025 au Phénix / Scène nationale de Valenciennes – Le texte est publié aux Éditions des Solitaires intempestifs. 

Du mardi 13 janvier au vendredi 16 janvier 2026 à 20h, samedi 17 janvier à 18h, au Centquatre 5 rue Curial – 75019 Paris – métro : Riquet et Crimée/ ligne 7, Stalingrad/ lignes 2, 5 et 7, Marx Dormoy/ ligne 12 – tél. :  01 53 35 50 00 – site : 104.fr – En tournée : 20 au 23 janvier 2026, Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine – 27 et 28 février, deSingel, International Art Center, Anvers (Pays-Bas) – 5 et 6 mars, Théâtre Granit/Scène nationale de Belfort – 18 au 20 mars,  Théâtre de Liège (Belgique) – 28 au 30 avril, Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.

In Satie et The Rite of Spring,

Chorégraphies de Xie Xin, d’après les oeuvres d’Erik Satie et Igor Stravinsky, adaptation musicale Fu Yifei – par le Xiexin Dance Theatre, de Shanghai  (Chine) –  au Théâtre Les Gémeaux, scène nationale de Sceaux.

In Satie © Hu Yifan

Le Xiexin Dance Theatre présente deux nouvelles créations au cours de sa tournée européenne et célèbre son dixième anniversaire : In Satie, sur les œuvres bien connues que sont les Gymnopédies et les Gnossiennes du compositeur Éric Satie et The Rite of Spring / Le Sacre du Printemps, qu’Igor Stravinsky avait sous-titré Tableaux de la Russie païenne en deux parties.

Fondé en 2014 à Shanghai par la danseuse et chorégraphe Xie Xin, qui œuvre activement à la reconnaissance de la danse contemporaine en Chine depuis plus d’une dizaine d’années, c’est au théâtre Les Gémeaux, à Sceaux, qu’elle avaitnprésenté son précédent spectacle en 2024, From In, pièce qui utilisait la calligraphie comme métaphore de la rencontre. Elle avait auparavant créé pour le Ballet de l’Opéra de Paris, Horizon, en 2023, une ode à la nature dans laquelle elle travaillait les mouvements circulaires et lignes courbes, traduisant les reliefs de montagnes et de brumes, les cycles du jour et de la nuit. En tant que danseuse elle a été interprète dans la compagnie Sidi Larbi Cherkaoui. Directrice artistique du Xiexin Dance Theatre, à Shanghai, elle y a aussi fondé le One Art Center et, à Shenzhen, au sud de la Chine, le Great Bay Area Dance Festival. Elle est artiste associée du Shanghai International Dance Center Theatre.

The Rite of Spring © Hu Yifan

Cette soirée, juxtaposant deux chorégraphies et deux grands compositeurs, est pour le Xiexin Dance Theatre une sorte de renaissance après un épisode douloureux où, en décembre 2023, les locaux de la compagnie avaient pris feu. La chorégraphe et les danseurs ont transformé les traces de cette séquence éprouvante en énergie positive.

Le spectacle est emmené au gré des trois Gymnopédies d’Éric Satie (1866-1925), publiées à Paris en 1888 et inspirées de Salammbô, de Gustave Flaubert, autour de l’héroïne éponyme, fille du grand magistrat Hamilcar et servante de la déesse Tanit, de Carthage ; et par Les Gnossiennes, composées par Satie entre juillet 1889 et janvier 1897. Le piano solo obsessionnel des deux oeuvres est ici arrangé pour piano et vibraphone, entrainant la première partie du spectacle, In Satie, du côté des danses rituelles de la Grèce antique.

In Satie © Hu Yifan

Onze danseurs et danseuses glissent sur le sol comme des patineurs, avec une rare élégance, passant du solo au duo, du trio au quatuor et mouvements d’ensemble, se cherchant, se retrouvant avec des portés aériens, des rotations sur soi, des figures au sol et enchaînements parfaitement exécutés et fluides. Le rythme répétitif d’une valse lente et impressionniste dans des costumes, tous proches mais différents (conception des costumes, Li Kun), ouvre sur la rêverie et le mystère. Langueur et mélancolie se dessinent dans des entrées et sorties de scène aériennes et réglées au cordeau qui se succèdent dans une grande maîtrise métronomique où l’esthétique rejoint la mystique et la grâce. Les tempos lents de ces musiques de l’âme, les couleurs pastel, les invocations à la nature et une grande harmonie impriment à l’ensemble un côté méditatif et hypnotique chargé de densité poétique.

The Rite of Spring © Hu Yifan

Dans la seconde partie, The Rite of Spring / Le Sacre du Printemps, pourtant souvent présenté – tous les grands chorégraphes s’y sont intéressés, de Maurice Béjart en 1959 à Sasha Waltz en 2013, en passant par Pina Bausch en 1975 – les danseurs et danseuses déploient une fabuleuse énergie au rythme de Stravinsky. Une force de vie en émane. Vêtus de noir, ils et elles montrent une même maîtrise lancinante et magique dans les différents mouvements. Comme un rite de passage, la chorégraphie se construit au fil des appels des instruments de musique tels que clarinettes, cuivres, percussions, cordes, basson et au gré des mélodies populaires. Une montée frénétique entraîne l’élue, du premier tableau, L’Adoration de la Terre, au second, Le Sacrifice, dessinant le cycle éternel de la vie jusqu’à l’explosion et la renaissance. L’œuvre de Stravinsky est pleine de contraste. Xie Xin nous mène de la douceur à la puissance, des images rythmiques en crescendo aux formules harmoniques répétitives, avec le talent des danseurs qu’elle accompagne.

Rondes printanières et processions, danses sacrées et danse de la terre, dissonances et changements de mesure entraînent les danseurs dans des tensions abstraites et minimalistes, où se croisent un certain mysticisme oriental et un romantisme plus européen, dans une écriture scénique d’une grande précision et beauté organique.

Brigitte Rémer, le 18 janvier 2026

Avec : Xie Xin, Ma Siyuan, Wang Shaoyu, Chen Yalin, Hu Haiqing, Xu Junkai, Li Yu, Zhang Yan, Zhang Geyu, Liu Yuqi, Huang Yongjing. D’après les œuvres d’Erik Satie et Igor Stravinsky – direction artistique et chorégraphie, Xie Xin – adaptation musicale, Fu Yifei – musiciens sur la bande-son enregistrée : Li Cong (piano), Guan Jun (piano), Lyu Zhengdao (timpani), Mo Hanyin (percussion) – direction technique et lumières, Gao Jie – curatrice, Peggy Xu – scénographie, Hu Yanjun – assistants à la scénographie, Li Haiyi, Wang Wei – conception des costumes, Li Kun – assistants à la conception des costumes, Yang Ruanci, Huang Qian, Liu Yuqi – production des costumes, Yue Songshan – coproducteurs, Liu He et Peggy Xu – directeur de projet, Liu Zhonglei – administration Dai Qingxin, Liu Xingyu.

Du jeudi 8 au samedi 10 janvier, jeudi et vendredi à 20h30, samedi à 18h, Théâtre Les Gémeaux, 49 avenue Georges Clémenceau, 92330. Sceaux – site : www.lesgemeaux.com – tél. : 01 46 61 26 67 – En tournée : In Satie & The Rite of Spring à Épinal les 13 et 14 janvier 2026 – La tournée se poursuit en Europe avec le programme From IN, présenté pour la première fois en France en 2019 au festival Paris l’Été.

Les Ardents

Texte et mise en scène Hamideh Doustdar, musique live Tom Lefort, lumière Juliette Luangpraseuth – Compagnie 84, au Théâtre du Soleil.

© Patrick Wack

On pénètre dans ce conte de la misère et de la poussière par la musique live (Tom Lefort) et dans une sorte d’expressionnisme aux frontières, du clownesque et du caricatural.

Une famille passablement délabrée, physiquement et économiquement, et bientôt enfouie sous la poussière d’une maladie qui rôde, tente de survivre. Le décor de leur maison misérable tombe des cintres (scénographie et costumes Hamideh Doustdar et Marie Hébert). Le père s’est blessé dans le travail du bois sa femme le pousse à reprendre une activité, ou propose de partir elle-même travailler, non sans donner ses conseils ménagers. L’ainé trouve des expédients pour aider les parents et risque fort de se faire prendre dans de sales affaires, dans les quartiers sud, pour changer… Les pommes chapardées qu’il rapporte sont un petit paradis, il reçoit une bonne gifle en remerciements. La fille ainée, Astrid souvent moquée et prête à épouser Pierrot coud sa robe d’une soirée, penchée sur un avenir meilleur. On ensevelit les petits sans trop d’états d’âme. « Père, où sont les petits ? » questionne l’un des grands. La pénombre définit l’ensemble de la tragédie (création lumière Juliette Luangpraseuth).

© Patrick Wack

Car la tragédie sociale est là, version bas-fonds et quart-monde dégradé, famille frappée d’une drôle de maladie nommée ergotisme, intoxication à la farine de seigle avariée qui affecte la peau et les centres nerveux et apporte des formes aigues de convulsions, spasmes et hallucinations pouvant mener à la folie. On la nomme aussi le mal des ardents – d’où le titre – ou le feu de Saint-Antoine, elle touche ceux que nos sociétés laissent sur le banc de touche.

C’est en découvrant un article du Monde qui évoquait ces intoxications alimentaires à Pont Saint Esprit dans le Gard, pendant l’été 1951, avec des morts et de nombreux internements psychiatriques, qu’Hamideh Doustdar eut l’idée de s’en emparer et d’écrire. On assiste ainsi à la dégradation de la famille, déjà à la marge, dans laquelle chacun réagit à sa manière selon son instinct de survie. La metteure en scène travaille un univers décalé et choisit le vocabulaire du grotesque et du clown pour traduire cet épisode du pain noir.

De ce fait sa pièce devient un peu un exercice d’école, bien réalisé et bien porté par les acteurs, habiles de leur corps et dirigés avec précision, mais laisse peu de place à la crédibilité. Ce conte, qu’elle annonce macabre repose sur un trait assez forcé, où tremblements et sacs de farine laissent à l’objet théâtral quelque chose de linéaire.

© Patrick Wack

Certes la misère sociale sous nos yeux est éprouvante, il n’y a qu’un pas pour regarder autour de soi et se redire que toute ressemblance avec des personnes ayant existé ne serait pas pure coïncidence, même si la connotation de l’histoire nous conduit aux années de l’après-guerre. La misère reste la misère, il est dérangeant de la regarder droit dans les yeux.  À l’intérieur, la maison se vide, la mère se délite et Astrid est prise de tremblements. Dehors tous les villageois meurent, le maire se suicide, le boulanger est arrêté.

Formée entre autres à l’école Jacques Lecoq, Hamideh Doustdar a créé la Compagnie 84, après avoir été interprète dans différentes troupes. Elle a travaillé le clown et le burlesque avec Jos Houben et participé à la création du Théâtre Majâz. Le contrepied choisi comme langage théâtral à travers le burlesque et le clown, idée affirmée par la metteure en scène et bien réalisée avec les acteurs, contredit sans doute le regard sociologique porté par la pièce, sur la pauvreté. Son accentuation un peu trop théâtrale, conduit, qu’on le veuille ou non, à ce qu’on cherche à éviter.

Brigitte Rémer, le 30 décembre 2025

Avec : Charlotte Andrès, David Charcot, Arnaud Churin, Marie Hébert et Harold Savary – musique live Tom Lefort – création lumière Juliette Luangpraseuth – scénographie et costumes Hamideh Doustdar et Marie Hébert, communication et diffusion, Aude Martino.

du 26 novembre au 14 décembre 2025, du mercredi au samedi à 20h et dimanche à 16h – au Théâtre du Soleil, 2 Route du Champ de Manoeuvre, 75012 – site : www.theatre-du-soleil.fr – tél. : 06 44 02 73 30

Le Château des Carpathes

D’après Jules Verne, adaptation Émilie Capliez en collaboration avec Agathe Peyrard – mise en scène Emilie Capliez – composition musicale Airelle Besson – au Théâtre des Quartiers d’Ivry, en partenariat avec le Théâtre Antoine Vitez/scène d’Ivry.

© Simon Gosselin

Précurseur de la littérature fantastique, Le Château des Carpathes est un roman appartenant au genre littéraire dit gothique, qui mêle mystère, surnaturel, peurs et horreur. Il n’est pas dans la liste bien connue des œuvres de Jules Verne telles que Voyage au centre de la terre (1864), Vingt mille lieues sous les mers (1869/70), Le Tour du monde en quatre-vingts jours (1873). Publié en 1892, Le Château des Carpathes fait partie de la série des « Voyages extraordinaires » créée par son éditeur et qui affichait fièrement gravures et reliures bleues, puis rouge et or.

© Simon Gosselin

Émilie Capliez et Agathe Peyrard ont adapté le roman, et la première le met en scène, restituant magnifiquement, avec son équipe d’acteurs/actrices, ces frissons et suspensions, ces émotions. Nous sommes en Transylvanie, « un curieux fragment de l’Empire d’Autriche » et le pays de Dracula, dans le village de Werst, perdu au milieu de la forêt, dans lequel règne une ambiance pleine de mousse et de brume, de superstitions et de légendes, qui viennent de loin. De l’autre côté de la colline, enfoui dans une nature sauvage, un château abandonné depuis le départ du dernier représentant des seigneurs qui l’habitaient, Rodolphe de Gortz, attire l’attention des villageois par la fumée que crache sa cheminée dans le ciel. Beaucoup de rumeurs et de légendes autour du château, peut-être hanté, circulent.

La narratrice, Carmen, (superbe Fatou Malsert), s’inscrivant dans et hors la fable, porte le récit et annonce « cette histoire n’est pas fantastique, elle n’est que romanesque. » Elle fait passer avec humour, poésie et énergie les péroraisons des villageois sur ce sujet qui petit à petit les dévore, jusqu’à les cerner et les faire trembler de peur : le bon sens du berger, Frik, regardant dans la lunette ce château abandonné, les investigations du Maire, les Ya qu’à faut qu’on de certains habitants dont Patak le toubib, Nic Deck le Forestier, Maître Koltz et sa fille Miriota que convoite Nic. Entre morts de trouille et téméraires, tous conciliabulent chez Jonas, l’aubergiste, et chacun y va de son couplet : y aller ou ne pas y aller, telle est la question. Patak et Nic Deck tels des héros peu rassurés, se proposent.

© Simon Gosselin

Une astucieuse scénographie sous toit de chaume se pose et se retire (signée Alban Ho Van, éclairée des lumières de Kelig Le Bars), pour laisser place, plus tard à l’opéra et au cabaret, à la forêt et au Château, soutenue par des images vidéo bien dosées (réalisées par Pierre Martin Oriol), qui laissent planer l’étrangeté. On sent l’humus de la forêt et la solitude des habitants qui, face à l’adversité et la menace, se serrent les coudes. Chacun est typé, sans jamais d’excès et les instruments jouent avec les mots et donnent la couleur du climat. La composition musicale est signée de la trompettiste et compositrice de jazz Airelle Besson, trois musiciens et une cantatrice accompagnent le spectacle, Julien Lallier au piano, Adèle Viret au violoncelle, Oscar Viret à la trompette.

© Simon Gosselin

L’expédition ne sera pas vraiment fructueuse. À la tombée de la nuit, n’étant pas arrivés, Nic et Patak furent contraints de marquer une pause, assez terrorisés. Tandis que Nic s’endort, Patak spécule. À minuit il ne dort toujours pas, « Minuit, l’heure effrayante entre toutes, l’heure des apparitions, l’heure des maléfices… » et les douze coups résonnent, Patak réveille Nic, l’angoisse est au paroxysme. Le lendemain ils font le tour du château, sans succès pour en trouver l’entrée et sont au bord de l’épuisement. Nic ne peut plus avancer, ses pieds ressemblent à des racines mortes. Quelques-uns du village, de leur côté au comble de l’angoisse, décident de partir à leur recherche et les ramènent saufs.

Nic et Patak font récit de leur expédition hasardeuse, chacun se mettant en valeur, quand un rebondissement arrive à point nommé dans le village à travers deux voyageurs frappant à la porte de l’auberge, à la recherche d’une chambre. Jonas, l’aubergiste, sur le qui-vive, ouvre et accepte de les héberger, son commerce battant de l’aile. Les deux voyageurs se nomment : Franz de Telek et son soldat Rotzko. Après avoir soupé et dormi, la discussion s’engage le lendemain sur l’environnement et ce qu’il y a à visiter dans la région, jusqu’à parler du Château des Carpathes. Franz de Telek n’étant pas superstitieux décide de s’y rendre tout en se documentant sur les propriétaires, que les villageois renseignent : la famille des barons de Gortz. À entendre ce nom, de Gortz, Franz de Telek croit défaillir.

La dernière partie de la fable aide à remonter le temps et de Telek se raconte. Orphelin de mère à quinze ans, de père à vingt et un, sa vie s’immobilisa pendant quelques années, il n’avait plus goût à rien. Quand il reprit des forces il décida de voyager et partit en Italie. Il s’y passionna pour les arts et y revint de nombreuses fois. Lors de son dernier voyage à Naples il tomba amoureux d’une voix d’abord, puis d’une célèbre cantatrice, la Stilla, femme superbe et secrète. Or une ombre est postée derrière la diva, un homme d’âge mûr, Orfanik, qui ne l’approche pas, mais semble addicte à sa voix. Il la suit de ville en ville, et cet homme n’est pas seul, il traîne un compagnon de loge l’opéra en loge, aussi singulier que lui et qui s’appelle… Rodolphe de Gortz.

Se sentant traquée par ces hommes de l’ombre, la Stilla n’a pas beaucoup de défense et annonce qu’elle met fin à sa carrière. Franz de Telek alors se jette à l’eau pour se déclarer, elle ne décline pas la proposition de l’épouser, mais lors de sa dernière apparition publique, prise de panique en apercevant de Gortz face à la scène dans l’ombre de sa loge, un vaisseau de sa poitrine éclate, elle meurt en scène. Franz de Telek manque d’en perdre la raison. Avant de quitter Naples et de disparaître, de Gortz lui adresse ces quelques mots : « C’est vous qui l’avez tuée ! »

© Simon Gosselin

Dans la suite de l’histoire, Franz de Telek pénètre dans le Château et se suspend, entendant la voix de la cantatrice. Il se dirige vers cette voix divine dont il est amoureux et se trouve face à Rodolphe de Gortz. On est au paroxysme du suspens et du rationnel, entre le désespoir et l’illusion, entre images et sons magnifiquement gérés par la mise en scène qui développe ce thème de la possession et du désir, et par les acteurs. Apparitions-disparitions, magie et maléfices, espoirs et désespoirs nous mènent dans le surnaturel par le rappel d’une voix, magique, et d’un visage, avant que le château n’explose, emportant dans la mort Rodolphe Gortz, grand manipulateur.

© Simon Gosselin

L’adaptation faite tant du texte de Jules Verne que du langage scénique par Emilie Capliez (avec l’aide d’Agathe Peyrard pour le texte) est remarquable, et rend compte de la montée dramatique avec précision et habileté. La metteure en scène co-dirige avec Matthieu Cruciani la Comédie de Colmar/CDN Grand Est Alsace et fait une part importante dans ses créations à la musique, elle a d’ailleurs mis en scène en 2021 L’Enfant et les sortilèges, opéra de Ravel, avec l’Opéra national du Rhin. Avec Le Château des Carpathes, c’est un magnifique travail qu’elle présente, avec la troupe, dans un va et vient entre la suggestion de la vie du village, sans réalisme excessif, et l’abstraction du surnaturel et des peurs archaïques, spectacle excellemment bien mené par le fil rouge de la narration.

Brigitte Rémer, le 28 décembre 2025

Avec : François Charron (membre de la jeune troupe #), Franz de Télek / Patak – Emma Liégeois, La Stilla / Miriota Koltz – Fatou Malsert, Carmen – Rayan Ouertani (membre de la jeune troupe #), Rotzko / Orfanik / Frik / Nic Deck – Jean-Baptiste Verquin, baron de Gortz / maître Koltz – les musiciens : Julien Lallier (piano), Adèle Viret (violoncelle), Oscar Viret (trompette) – scénographie Alban Ho Van – lumière Kelig Le Bars – vidéo Pierre Martin Oriol – création son Hugo Hamman – création costumes Pauline Kieffer -dramaturgie musicale et assistanat à la mise en scène Solène Souriau – Production Comédie de Colmar/CDN Grand Est Alsace. En tournée en 2026.

Vu le 12 décembre 2025, au Théâtre des Quartiers d’Ivry / La Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200. Ivry-sur-Seine – métro : Mairie d’Ivry – tél. : 01 43 90 49 49 –  site : www. theatre-quartiers-ivry. com

Analphabet

Conception, dramaturgie, mise en scène, texte et interprétation Alberto Cortés – violon et conversations Luz Prado – spectacle en espagnol surtitré en français, au Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d’Automne 2025.

© Alejandra Amere

Le performeur andalou Alberto Cortés aime à s’accompagner d’étranges figures : ce furent, lors de ses précédents spectacles, un vampire dans Ardor, un ange dans One Night at the Golden Bar. C’est aujourd’hui un fantôme qui ici, le taraude, et dans Analphabet, une violoniste, Luz Prado, dialogue avec lui.

Alberto Cortés reconnaît plusieurs sources d’inspiration mêlées dans la conception du spectacle. La première, le poète et essayiste, José Bergamín (1897-1983) qui par sa sensibilité a puisé dans les mystiques espagnols croisés avec la pensée européenne. Contraint de s’exiler pendant une vingtaine d’années, en Amérique Latine, puis en France en 1939, il écrit dans Frontières infernales de la poésie, publiées en 1959 : « Au pied de la lettre meurt toujours l’esprit crucifié. » La Decadencia del Analfabetismo de cette grande figure intellectuelle espagnole est au coeur du sujet.

© Alejandra Amere

La seconde puise dans la thèse écrite par l’intellectuelle canadienne, poétesse et spécialiste du grec ancien, Anne Carson, sur Sappho de Mytilène, qui vécut au VIIè et VIè siècle avant J.C., Eros the Bittersweet/Éros le doux-amer, un essai sur la tension entre l’amour romantique et le désir, dans la philosophie de la Grèce Antique, publié en français en 1986. « Éros, encore une fois, me délie les membres, me fait tourbillonner, doux-amer, impossible à combattre, créature qui s’approche en douce… »

La troisième se réfère au romantisme allemand, un extrait des Souffrances du jeune Werther (1774), premier roman de Goethe, dont quelques bribes sont lues, fait référence au cœur blessé et met en scène le suicide de son héros. « C’est un texte qui m’enchante et qui fait partie de tout ce qui m’a accompagné durant le processus de création d’Analphabet » dit le performeur.

Alberto Cortés est donc ce Christ recrucifié, qu’il superpose à sa vie en toute nudité et transparence, sans garde-fous, traitant de son homosexualité et partant en quête d’identité à travers paroles, corps, gestes et souffrance. Le violon fortissimo ouvre la représentation avant que ne paraisse l’acteur dans une lumière tamisée (création et régie lumière Benito Jiménez). « Qui ose troubler ma plainte ? » lance-t-il, et dans son dialogue poétique, il pose les questions : « À quoi t’intéresses-tu ? » et apporte les réponses « Aux oiseaux… » « Prouve que tu es là… » dit-il à Analphabet, son fantôme, son double.

© Alejandra Amere

Alberto Cortés construit son Golgotha, petit monticule en forme de couronne d’épines (scénographie Víctor Colmenero) pour laisser filtrer par bribes sa méditation transgressive. Il parle de violence et maltraitance au sein d’un couple d’hommes et montre le combat de l’homme avec lui-même autant qu’avec l’autre. Du mystique au charnel son texte est poétique, parfois cru, aux frontières d’une relation sadomasochiste dans les rapports de force. Lui se reconnaît « beau à l’extérieur, loup à l’intérieur » et quand il retire un à un ses vêtements et se trouve en slip-gaine pour la danse en forme de string, il se présente et se représente « comme une diva égocentrique, et plus que cela : une ensorceleuse » jouant de son corps théâtralisé.

« Analphabet est une invitation à réfléchir sur les espaces de cruising, sur les blessures, sur la violence dans les relations pédés quand elles demeurent patriarcales » détaille Alberto Cortés, on ne sait plus qui est victime et qui bourreau. « Regardez-moi comme si j’étais un paysage » dit-il, prenant des pauses… au sommet du narcissisme. Parfois il y a de la grâce et de la musicalité, parfois mots et gestes se désaccordent. On est dans l’émotion érotique, la présence organique, le désir, l’idée queer, les blessures. On est dans une messe noire et l’après-midi d’un Faune où le performeur hésite entre mélancolie et ironie, Nijinski et Pasolini. Obscur objet du désir que ce spectacle…

Brigitte Rémer, le 26 décembre 2025

Création et régie lumière Benito Jiménez – son Oscar Villegas – traduction française et surtitrage Marion Cousin – coordination technique Cristina Bolívar – enregistrement piano César Barco – scénographie Víctor Colmenero – costumes Gloria Trenado – regard extérieur Mónica Valenciano – photographie Alejandra Amere, Clementina Gades – vidéo Johann Pérez Viera – production El Mandaíto Producciones SL – Le spectacle comporte des scènes de nudité.

Du 12 au 19 décembre 2025, à 20h, le samedi à 18h – Relâche le dimanche 14 et le mercredi 17 décembre, au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette. 75011 Paris – métro : Bastille, Voltaire – tél. : 01 43 57 42 14 – site : www. theatre-bastille.com.

Pluie dans les cheveux

D’après le texte de Tarjei Vesaas, traduit du nynorsk par Marina Heide, Guri Vesaas et Olivier Gallon – dramaturgie Jean-Louis Besson – mise en scène Alain Batis, Compagnie La Mandarine Blanche, au Théâtre de l’Épée de Bois.

© Patrick Kuhn

Nous sommes dans les brumes des paysages norvégiens tels que le grand écrivain et poète Tarjei Vesaas aimait à les traduire à travers sa langue et ses observations. Fils de paysan destiné à prendre la succession de la ferme familiale, c’est l’écriture qu’il choisit et s’exprime en nynorsk, une langue autrefois connue sous le nom de langue rurale. On connaît Tarjei Vesaas (1897-1970) pour ses romans-phares, notamment Les Oiseaux (1957) et Palais de glace (1963) parfois adaptés au théâtre.

Écrite en 1958 et longtemps restée inconnue, la pièce Pluie dans les cheveux, nous mène dans la forêt pour une promenade nocturne à l’occasion de la Fête du Printemps. Elle s’intéresse aux souterrains de la sensibilité adolescente et parle de la naissance de l’amour chez des adolescents (es) de leurs désirs, de leurs visions.

© Patrick Kuhn

Valborg (Romane Wicker) quitte le bal et s’enfonce dans la forêt, seule, pour mieux savourer la sensation de l’étreinte qu’elle a eue avec Per, le temps d’une danse. Elle y croise différentes figures qui se cherchent les unes les autres : Björn, son ami d’enfance, amoureux d’elle, et qui la cherche à vélo et se fait éconduire ; Kari (Mélina Fagot), exaltée, car amoureuse de Knut, un jeune homme timide ; Siss (Victoria Fagot) mi-déesse mi-âme errante, silencieuse et énigmatique, vêtue de rouge et portant diadème, (costumes Jean-Bernard Scotto), Siss qui convoite Björn et exprime sa jalousie.

Ces romances et espérances se croisent au cœur du silence de la forêt et du clair-obscur, magnifiquement traduits par la scénographie de bouleaux et de mousse (Sandrine Lamblin), et les lumières sur fond de bruine, (Nicolas Gros et Noémie Viscera). L’odeur de la terre nous parvient ainsi que l’odeur de la pluie dans les cheveux. Au pupitre, côté jardin et face à la scène, le musicien Guillaume Jullien, à l’écoute des variations norvégiennes comme les silences et les murmures, la marche dans les sous-bois et la danse, les voix qui reviennent en écho.

Les chemins se cherchent et se croisent dans les sous-bois, entre secrets et premiers émois, avec beaucoup de simplicité et d’élégance, dans un certain onirisme. La fin de la promenade nocturne se fait sous la baguette magique de Siss qui délace ses rubans, pose son diadème, retire son manteau et attache ses cheveux pour se métamorphoser en la mère de Valborg et ramener les jeunes à la réalité. Valborg lui raconte mais sa mère n’entend son récit que comme une fantaisie « une plume dans les cheveux… »

© Patrick Kuhn

Il y a beaucoup de doigté et délicatesse dans la mise en scène d’Alain Batis et la direction des actrices et acteurs. Issus du Conservatoire de Metz-Nancy ils cheminent depuis quelque temps avec la Compagnie La Mandarine Blanche, implantée à Metz. Leur précision et professionnalisme sont à saluer. Créée en 2002, la Compagnie a à son actif une vingtaine de spectacles dont un certain nombre sous forme itinérante. Avec Pluie dans les cheveux elle s’est engagée dans un nouveau cycle pour les années à venir autour du thème : « À qui parlons-nous lorsque nous nous taisons. » La prochaine étape, en 2026, sera La Dame de la mer d’Henrik Ibsen, suivi, en 2027, d’un dyptique de Fredrik Brattberg, jeune auteur dramatique norvégien héritier de Bob Fosse et d’Ibsen. À suivre de près !

Brigitte Rémer, le 21 décembre 2025

© Patrick Kuhn

Avec : Victoria Fagot, Mélina Fagot, Yann Malpertu, Romane Wicker – composition et musique in situ : Guillaume Jullien – scénographie Sandrine Lamblin – costumes Jean-Bernard Scotto – création et régie lumière Nicolas Gros et Noémie Viscera – chorégraphie Amélie Patard – assistants mise en scène Alexandra Terlizzi et Esteban Bidet – Le texte de Tarjei Vesaas, traduit du nynorsk par Marina Heide, Guri Vesaas, Olivier Gallon, est publié aux Éditions La Barque.

Production : Compagnie La Mandarine Blanche – Avec le soutien de la Région Grand Est, la SPEDIDAM, Bliiida et le Conservatoire à Rayonnement Régional Eurométropole de Metz.  La Mandarine Blanche est conventionnée par la DRAC Grand Est – Ministère de la Culture, la Région Grand Est, le Département de la Moselle et la Ville de Metz.

Du 4 au 21 décembre 2025, jeudi au samedi à 19h, samedi et dimanche à 14h30 – au Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champs de Manœuvre. 75012 Paris – métro Château de Vincennes, puis bus 219, arrêt Cartoucherie – sites :  www. epeedebois.com et www.lamandarineblanche.fr

Magnificat – Henri Michaux : Mouvements

Deux chorégraphies de Marie Chouinard : Magnificat, musiques Le Magnificat de Jean-Sébastien Bach et Henri Michaux : Mouvements, sur une partition de Louis Dufort – au Théâtre de la Ville / Sarah Bernhardt.

Magnificat © Sylvie-Ann Paré

Deux courtes pièces se succèdent pour une soirée revue et corrigée par la chorégraphe québécoise Marie Chouinard. La première, Magnificat, est une création, la seconde, Henri Michaux : Mouvements une reprise. Plutôt radicale, la chorégraphe a toujours pris ses sujets à bras-le-corps, au sens propre comme au figuré, pour mémoire bODY_rEMIX/vARIATIONS_gOLDBERG, créé en 2006 et qui a fait le tour du monde.

Avec Magnificat, Marie Chouinard nous en fait voir de toutes les couleurs, au sens propre, l’écran déroulant ses couleurs primaires de manière décomplexée, douze danseuses et danseurs devenant comme des ombres, des elfes, ou des anges, collants couleur chair, torses nus, auréolés d’une coiffe à la Nefertiti.

© Sylvie-Ann Paré

L’œuvre de Bach en ré majeur pour chœur, orchestre et cinq solistes vocaux, fut écrite en langue latine de 1728 à 1731 pour la fête de la Visitation de la Vierge Marie. Le récit est relaté dans un épisode des évangiles qui commémore la visite de Marie, enceinte du Chris, à sa cousine Élisabeth, enceinte de Jean-Baptiste. Douze séquences le composent, regroupées en trois épisodes débutant par une aria et s’achevant par un chœur, douze noir entre deux séquences de ces versets bibliques. Dans ce Magnificat, Marie Chouinard ne retient pas le sacré, elle crée comme un temps d’échauffement en prologue, puis mobilise l’énergie du groupe dans un élan de vie, de l’humour, une succession de solos, duos, trios et mouvements d’ensemble où s’expriment la liberté du corps et l’extravagance du geste mais où il manque une certaine profondeur.

On quitte ensuite les univers bleu, vert et orange pour entrer dans la seconde pièce et le jeu des noir et blanc. Henri Michaux : Mouvements dont le texte, tel que défini par l’auteur lui-même, écrivain, poète et peintre, est un « écrit sur des signes représentant des mouvements. » Créée en 2011 en Autriche, la chorégraphie s’appuie sur ses sublimes dessins réalisés à l’encre de Chine qui se succèdent à l’écran et dont les danseurs essaient d’épouser les formes, en faisant danser les traits. « Fête de taches, gamme des bras, mouvements, on saute dans le rien… »

Henri Michaux : Mouvements © Sylvie-Ann Paré

Collant noir, pieds, mains, corps, taches sombres sur écran blanc, un environnement sonore puissant signé Louis Dufort sur lequel les danseurs tournent, s’étirent, ondulent et se tordent comme autant de hiéroglyphes complexes à décrypter. L’univers de Michaux reste un prétexte et comme un jeu, on ne pénètre pas vraiment l’épaisseur des signes, on reste du côté du mimétisme et de la reproduction, soulignés, à certains moments sous des lumières stroboscopiques.

Lecture est donnée, au final, d’une partie du texte par Marcel Sabourin en voix off, mais on reste un peu sur sa faim par cette représentation des idéogrammes. Dans la Postface de Mouvements, publiée en 1951, Michaux écrivait : « Je ne sais trop ce que c’est, ces signes que j’ai faits. D’autres que moi en auraient mieux parlé, à bonne distance. J’en avais couvert douze cents pages… J’essayai à nouveau, mais progressivement les formes en mouvement éliminèrent les formes pensées, les caractères de composition. Pourquoi ? Elles me plaisaient plus à faire. Leur mouvement devenait mon mouvement… Un rythme souvent commandait la page, parfois plusieurs pages à la file et plus il venait de signes (certain jour plus de cinq mille), plus vivants ils étaient… » C’est ce vers quoi tend la chorégraphie sans vraiment le trouver, à la recherche de l’Homme arc-bouté, des Taches pour obnubiler, des Signes pour retrouver le don des langues la sienne au moins, que, sinon soi, qui la parlera ? de l’Abstraction faite, Vitesse ! »

Brigitte Rémer, le 20 décembre 2025

Henri Michaux : Mouvements © Sylvie-Ann Paré

Avec : Michael Baboolal, Adrian W.S. Batt, Justin Calvadores, Rose Gagnol, Valeria Galluccio, Béatrice Larouche, Luigi Luna, Scott McCabe, Carol Prieur, Sophie Qin, Clémentine Schindler, Ana Van Tendeloo, Jérôme Zerges – production Compagnie Marie Chouinard.  Magnificat – chorégraphie, lumières, scénographie, costumes, accessoires et maquillage Marie Chouinard – Musique Le Magnificat, Jean-Sébastien Bach. Création le 25 mai 2025 à Madrid en Danza Festival (Espagne) – Henri Michaux : Mouvements – texte et dessins projetés, Henri Michaux, tiré de l’ouvrage Mouvements, d’Henri Michaux, publié en 1951, avec la permission de ses ayants-droits et des éditions Gallimard – direction artistique, lumières et scénographie, costumes, coiffure : Marie Chouinard – musique, Louis Dufort – environnement sonore, Edward Freedman – voix : Marcel Sabourin – production Compagnie Marie Chouinard, avec l’appui de ImPulsTanz.

Du 10 au 13 décembre 2025, à 20h, au Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt, place du Châtelet, 75004 Paris – réservation : 01 42 74 22 77 – site : www.theatredelaville-paris.comEn tournée : Henri Michaux : Mouvements, les 10 et 14 février, Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan Magnificat, le 10 février 2026, Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan – le 14 février 2026, Teatro Comunale Citta di Vicenza, les 1er et 2 mai 2026, Moody Performance Hall, AT&T Performing Arts Center, Dallas (États-Unis).

Les Petites Filles modernes (titre provisoire)

Une création théâtrale de Joël Pommerat et la Compagnie Louis Brouillard – au Théâtre Nanterre-Amandiers/Centre dramatique national, dans le cadre du Festival d’Automne.

© Agathe Pommerat

C’est une histoire d’adolescence, un conte philosophique et fantastique, métaphysique et poétique, une histoire de vie, la réalité peut-être, le réalisme parfois.

Il était une fois deux jeunes filles adolescentes, la première, Marjorie (Marie Malaquias) en butte à l’autorité tant scolaire que familiale se rebelle, la seconde, Jade (Coraline Kerléo), d’apparence plus tranquille, reçoit de ses parents l’interdiction de la rencontrer. Au début leurs rapports sont rugueux, provocateurs, Marjorie accusant Jade de l’avoir dénoncée, jusqu’à s’approcher l’une de l’autre au point de se jurer que jamais l’une sans l’autre. Elles se voient donc en douce et loin de tout commentaire, faisant leurs expériences et confrontant leur interprétation du monde. Elles ont à affronter des frayeurs, des désirs, des regards, des jugements, des colères, leur image réciproque, leur propre image et présence.

Elles sont des énigmes pour les adultes, leurs parents, professeurs, directeur, mais tracent, leurs routes, leurs attentes et espoirs, leurs rêves, quitte à défier tout rationalisme et cohérence, entières et sans hésitation. Elles plongent dans le risque et le défi d’elles-mêmes et des autres, dans la construction de leur amitié, de leurs amours peut-être.

© Agathe Pommerat

Le spectacle semble s’inscrire dans le prolongement de Contes et légendes, conçu et mis en scène par Joël Pommerat (cf. Ubiquité-Cultures du 27 janvier 2020), qui évoquait les archétypes du masculin féminin, le trouble et les inquiétudes d’adolescents, la colère et la peur. C’est avec singularité que l’auteur et metteur en scène a traversé d’autres contes comme Le Petit Chaperon rouge, Pinocchio et Cendrillon. Le récit l’intéresse il l’a aussi montré dans Marius, d’après Pagnol, présenté en septembre dernier au Théâtre du Rond-Point (cf. Ubiquité-Cultures du 28 septembre 2025) qui, d’une toute autre veine, parle des utopies, de la vie, de l’absence, de la mort et du temps.

Sur le plateau, deux temps se télescopent, celui du réel où l’on est dans la chambre de Jade, avec son lit et ses peluches et où Marjorie vient en cachette et dans la transgression, et celui d’une construction mentale et d’une déconnection du présent, sous forme d’une autre parabole, nous projetant dans le surnaturel, celle de la jeune fille à la voix de Jade, enfermée dans une boîte qui ressemble à une tour et cherchant son amoureux, lui-même désemparé (Éric Feldman), récit dans lequel s’enchâsse un autre conte, l’amoureux désemparé étant devenu ce vieil homme satyre, fantasmé et redouté par les deux jeunes filles. Le travail sur le son est remarquablement fait, des voix les environnent (création sonore Philippe Perrin, Antoine Bourgain).

© Agathe Pommerat

La gestion de l’espace et du temps via une scénographie ouverte et des projections vidéo qui font tanguer les lignes est d’une grande beauté plastique (scénographie et lumière Eric Soyer, création vidéo Renaud Rubiano). La lumière et sa distorsion, la perspective et le trompe l’œil de la projection, le vide et le déséquilibre, font chavirer la réalité et traduisent le sensible qui ici affronte cette réalité. Celle-ci se traduit entre autres, au-delà de la chambre, par le puits dans lequel Jade va se jeter, pensant allant à la rencontre du chanteur Shawn Mendes, beau gosse dont elles se sont entichées. On la retrouve à l’hôpital, bien cassée, retrouvant Marjorie, en pleine lumière cette fois, avec l’accord de ses parents.

© Agathe Pommerat

Nous sommes loin de la Comtesse de Ségur aux Petites Filles modèles. Dans Les Petites Filles modernes (titre provisoire) de Joël Pommerat, tout est dans ce va et vient entre la réalité et les utopies, et leur traduction sur scène, subtile et imagée, dans les gestes et rites initiatiques entre les deux jeunes filles (sobrement interprétées par Coraline Kerléo et Marie Malaquias). L’atmosphère est magnétique et la vulnérabilité dessinée dans une sorte de féérie fantastique où le geste final de l’étreinte, dans sa lenteur et son épaisseur, celle dont parle Roland Barthes dans l’épaisseur du signe, recouvre une grande force et comme un vertige.

 Brigitte Rémer, le 20 décembre 2025

Avec : Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias et les voix de David Charier, Roxane Isnard, Garance Rivoal, Pierre Sorais, Faustine Zanardo scénographie et lumière Eric Soyer – création vidéo Renaud Rubiano – création sonore Philippe Perrin, Antoine Bourgain – collaboration artistique Garance Rivoal – assistanat à la mise en scène David Charier, renfort assistanat à la mise en scène Roxane Isnard – costumes Isabelle Deffin, renfort costumes Jeanne Chestier – perruques Julie Poulain – collaboration à l’écriture Zareen Benarfa, musique originale Antonin Leymarie – participation au travail de recherche, comédien Pierre Sorais – réalisation maquette et accessoires Claire Saint Blancat – construction accessoires Christian Bernou – décor les Ateliers du TNP direction technique Emmanuel Abate – direction technique adjointe Thaïs Morel – régie lumière Gwendal Malard – régie son Philippe Perrin, Antoine Bourgain, régie vidéo Grégoire Chomel – régie plateau Pierre-Yves Leborgne, Jean-Pierre Constanziello, Inès Correia Da Silva Mota – assistanat à la régie plateau Lior Hayoun, Faustine Zenardo – habillage Lise Crétiaux, Manon Denarié.

Du jeudi 18 décembre 2025 au samedi 24 janvier 2026, du lundi au vendredi 19h30, à 18h30 pendant les vacances scolaires, le samedi à 18h30, le dimanche à 15h30 – au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, à Nanterre – RER A : Nanterre Préfecture, puis 15 mn à pied ou Bus 129, arrêt Joliot-Curie.

© Agathe Pommerat

En tournée : du 11 au 15 février 2026, à L’Azimut, Théâtre de la Piscine, Châtenay-Malabry (92) – les 19 et 20 février, au Théâtre de l’Agora, scène nationale d’Evry et de l’Essonne (91) – les 4 et 5 mars, Espaces Pluriels/scène conventionnée d’intérêt national art et création danse, Pau (64) – les 24 et 25 mars : Maison de la Culture de Bourges, scène nationale (18) ; les 8 et 9 avril : Le Canal, Théâtre du Pays de Redon (35) – du 14 au 18 avril, Comédie de Genève, à Genève (Suisse), en co-accueil avec le Théâtre Am Stram Gram – les 23 et 24 avril, Palais des Beaux-Arts, Charleroi (Belgique) – les 29 et 30 avril, Maison de la Culture d’Amiens, scène nationale (80) – les 5 et 6 mai, Les Salins, scène nationale de Martigues (13) – du 20 au 22 mai, Le Bateau Feu, scène nationale de Dunkerque (59) – du 3 au 18 juin, TNS /Théâtre National de Strasbourg (67).

Mountain Dawn / L’Éveil de la montagne

Spectacle musical et chorégraphique du collectif taïwanais, le U-Theater – directeur artistique Huang Chih-Chun – à l’auditorium du musée du Quai Branly-Jacques Chirac, Théâtre Claude Lévi-Strauss.

© U-Theater

C’est une représentation de toute beauté mêlant virtuosité musicale, percussions traditionnelles, arts martiaux, danse et méditation. Fondée en 1988 par Madame Liu Ruo-Yu, la troupe est connue et reconnue au plan international. Collectif emblématique en Asie, sa venue en France est un événement.

À sa création, le U-Theater a puisé dans les techniques théâtrales de Jerzy Grotowski, basées sur la préparation physique, plastique et psychologique des acteurs, « au-delà de la douleur » disait le Maître polonais. Huang Chih-Chun, percussionniste et directeur artistique depuis 1993 y a adjoint la méditation et les interprètes sont formés au tai-chi-chuan. La troupe est installée sur les collines de Taïpei, propices à la concentration, la rigueur et l’écoute. L’Éveil de la montagne est une ode à la nature environnante, là où est établi leur centre d’apprentissage, la montagne Laoquan.

© U-Theater

Les instruments de musique, principalement des tambours et des gongs dont certains, petits comme accrochés à des arbres, forment une scénographie de toute beauté. Pieds nus, les interprètes, musiciens et danseurs pour certains, portent de longues tuniques blanches d’une grande élégance. En soi, la disposition des tambours – que les musiciens déplacent pendant le spectacle, ils sont posés sur roulettes – est chorégraphique et la gestuelle du frappé aux baguettes entrainant les bras haut levés, très ritualisée, l’est tout autant. Dans les gradins faisant face au public, des gongs tout en haut, et du côté cour, réparties sur différents niveaux, les instrumentistes solistes comme flûte droite ou traversière, violon, violoncelle, hautbois, vibraphone, petites cymbales, cithares, triangle, musiciennes vêtues de noir, donnent le change dans le dialogue avec les tambours et sont un parfait contrepoint. La parité dans la troupe permet de rassembler autant de batteuses que de batteurs. Le maître tambour, instrument le plus imposant en taille est battu par un homme, dos au public, il y faut une grande force.

Le frappé du tambour sorti de la montagne est impressionnant de précision, touchant la membrane ou le bois, cliquetis, claquements ou marche rythmée, les batteurs dialoguent avec énergie et maîtrise dans une chorégraphie du geste. Parfois ils éteignent le son de la main. On entend la nature, on capte la montagne, calme ou en fureur. Parfois un ou une danseuse se détache pour un court solo, parfois tous forment comme un quadrille et tournent, bras, corps, émettant comme des signes. Entre symétrie et asymétrie, crescendo et décrescendo, rien n’est laissé au hasard, tout est maîtrisé, les mains sont papillons.

© U-Theater

Les lumières, raffinées, portent ce mystère de la nature. Les ombres des instruments, des bras et des baguettes de bois parfois s’affichent sur les murs, les entrées et sorties deviennent sculptures. Cri, course, montée de l’intensité, descente de l’escalier, abrupte, danse pivotante comme celle des derviches. Du haut de la montagne, le travail de la diagonale, la lumière bleue d’accompagnement, donnent de la profondeur de champ.

À genoux au sol, dos au public, les musiciens font résonner le gong. Comme un cérémoniel, L’Éveil de la montagne dessine une écriture de gestes et de sons d’une grande densité. Concentration, émotion, correspondances entre les tambours, mystique et transcendance, entourent le spectacle.

La flûte et le hautbois apostrophent la montagne, ou le ciel. La musique, savante, cisèle l’espace, les mains racontent, le balancement des bras balaie l’horizon. La chorégraphie est millimétrée. Corps, rythme et souffle, corps et esprit s’y conjuguent en une expression d’une rare intensité et subtilité où apparaissent les premières lueurs du jour et le cycle de la vie sur la montagne Laoquan. Une grande poésie et une introspection, entre la puissance rythmique des tambours, gongs et instruments et la poésie visuelle apportée par le geste et la chorégaphie.

Brigitte Rémer, le 14 décembre 2025

© U-Theater

Avec les danseurs et musiciens du U-Theater – Danseurs : Yu-Wen Yao, Yu-Ting Huang, Ching-Sheng Lin, Chun-Tsung Chou, Shu-Chih Liu, Yu-Xuan Su, Ya-Lun Chang, Kui-Lan Ou, Ching-Fang Hsu, Ping-Tsen Liu – Musiciens : Pei-Yun Tsai, Ya-Chi Wang, Nien-Tzu Hung, Ying-Ti Huang, Hsi-Yen Lo – Régisseur lumières, Wang-Ling Lee – Régisseur plateau, Yi-Shan Lai – Régisseur son Ting-Kai Lin – Percussions et orchestre traditionnels – Le U-Theatre bénéficie du soutien du ministère de la Culture et du ministère des Affaires étrangères de Taïwan dans le cadre du programme Taiwan Culture in Europe 2025. 

Spectacle présenté à l’auditorium du musée du Quai Branly-Jacques Chirac, Théâtre Claude Lévi-Strauss, les samedi 13 décembre 2025, à 17h et 20h et dimanche 14 décembre, à 15h et 18h (la représentation du dimanche à 15h est labellisée Culture Relax) – 37 quai Branly. 75007. Paris – métro : Alma-Marceau ou Bir-Hakeim – site : www.quaibranly.fr – tél. : 01 56 61 70 00 –spectacle présenté en écho à l’exposition Dragons en cours, et jusqu’au 1er mars 2026

Suzanne : une histoire du cirque

Seule en scène, Anna Tauber – réalisation et mise en scène, Anna Tauber et Fragan Gehlker – au Théâtre Nanterre-Amandiers / Centre Dramatique National.

© Jean-Claude Leblanc

C’est une histoire simple et composée, une histoire de vie, une histoire de cirque, celle de Suzanne Marcaillou, ex-voltigeuse, une vieille dame aujourd’hui. C’est aussi une histoire de transmission et de tendresse portée par Anne Tauber, « une circassienne hors-piste » comme elle aime à se définir.

Suzanne fut une magnifique artiste qui en duo avec son époux, Roger, voltigeait dans les airs, dans les années 50. À l’époque, ni filet ni filin, aucune parade, pas de sécurité. Une passion, un naturel, une folie. Ils s’appelaient Les Antinoüs, d’un nom qui pour les Grecs personnifie la beauté, et la référence à Hadrien dont Antinoüs au destin tragique est amoureux, et qui se noie dans le Nil. L’agrès des Antinoüs est un cadre aérien, Suzanne en explique la fabrication, alors bien artisanale, ils évoluent à dix mètres de hauteur.

C’est en se racontant avec cette même simplicité qu’Anna Tauber introduit le spectacle. Elle n’est pas sur scène d’ordinaire, mais en amont des spectacles, active pour leur organisation et leur diffusion. Une voisine de sa grand-mère lui parle de Suzanne et du parcours des Antinoüs, et organise la rencontre.

© Collage Axelle Gonay – Fonds des Antinoüs / Pierre Dannès et AlainJulien

Cette reconnaissance, comme une renaissance, est émouvante, Suzanne, passée dans l’oubli, se raconte. Anna Tauber et Fragan Gehlker la questionnent et l’aident à fouiller sa mémoire. Ensemble, ils cherchent dans les archives, Suzanne est pétillante, Anna impatiente. Née en 1933 la voltigeuse rencontre Roger après la guerre, en 1948, deux ans plus tard elle l’épouse, elle a dix-sept ans, lui en a vingt-six. Elle est un poids plume, lui est ouvrier bobineur et travaille sa musculature à la piscine et dans les salles de culture physique. Ils sont autodidactes et apprennent le cirque en observant les autres et les imitent, au départ. Ils ont pour référence les Clerans, qui ont marqué l’histoire de la voltige aérienne. Charlie Girardin et Stéphane Hégédus sont spécialistes du saut de la mort, dans les années trente, saut qui s’est révélé tragiquement mortel pour eux, à deux reprises, un numéro repris par Daniel Vatan et Gerard Hégédus, le fils de Stéphane.

Au-delà des Antinoüs qui présentent leur numéro de haute voltige avec saut périlleux arrière, de 1948 à 1965, c’est l’histoire du cirque que dessine Anna Tauber : vie et déclin du cirque Médrano en 1963 avant sa destruction en 1972, là où Suzanne fut ouvreuse à un moment de sa vie ; Piste aux étoiles à la télévision de 1956 à 1978 ; adjudication du cirque Amar au milieu des années soixante, cirque créé au début du XXème par Ahmed Ben Amar el-Gaid, originaire de Kabylie et qui mêlait danseuses du ventre, saltimbanques et dompteurs ; création du Centre National des Arts du Cirque en 1985.

© Jean-Claude Leblanc

Elle relate la tournée des Antinoüs avec Piaf et Zavatta, ce dernier s’entrainant dans leur jardin, parle du risque, de la fin de leur activité en 1965, puis de la mort de Roger, à l’âge de soixante-quinze ans, de la solitude ensuite et de l’anonymat. La vie d’Anna Tauber s’entremêle au récit, elle évoque la mort de son père, en 1999, à l’âge de cinquante et un ans, d’un cancer, alors qu’elle n’avait que douze ans. Quatre enfants et son souvenir de la seizième coupe du monde, France-Brésil, un an avant sa disparition et des images de match qui se superposent à celles du cirque, guidées par le son d’un violon.

Anna Tauber sort Suzanne de l’ombre et comme par magie, la voltigeuse, nonagénaire, retrouve ses vibrations. Une rencontre avec un admirateur du travail des Antinoüs, François, ex-funambule faisant du vélo sur corde permet de parler avec précision des sauts de l’ange de Suzanne et Roger, et appelle les émotions. Les souvenirs s’égrènent. On évoque le risque. Puis un temps de silence s’installe, Suzanne ne répond plus. La vie la rattrape, son appartement vient d’être vendu, elle risque d’être expulsée. Sa vie entière est là, déposée dans la maison. Par chance tout se réglera à l’amiable et le dialogue pourra reprendre, au grand soulagement d’Anna.

Un peu d’archéologie dans l’appartement permet de retrouver au fond d’une malle le cadre aérien des Antinoüs, non chromé à l’époque, les échelles pour monter en haut du chapiteau et toutes les petites choses utilisées par Suzanne et Roger. Une bobine de film 8mm de l’époque, véritable trésor sauvé du temps, montre le numéro des Antinoüs, donnant à Anna l’idée et l’envie de le recréer. Elle regroupe autour d’elle trois jeunes circassiens qui relèvent le pari : Simon Bruyninckx, Marine Fourteau et Luke Horley, guidés par Suzanne qui va jusqu’à réaliser une figure au trapèze. Ils travaillent à tire-d’aile la voltige mais aussi travaillent sur le porter-mâchoire, une sorte de languette de cuir qu’on serre entre les dents, et qui sert à se suspendre à un agrès, à se tenir en équilibre, ou à porter un voltigeur, comme le faisait Roger.

Le temps passe, le numéro se prépare. Suzanne va moins bien, elle ne viendra pas. On assiste au spectacle, réalisé avec, puis sans sécurité. L’écran se relève et montre la valise pleine des agrès des Antinoüs, dont le cadre aérien. Anna lit une lettre parlant de cette folie du cirque, de vie et de mort, de la mémoire, et dédicace le spectacle à Suzanne et Roger, et à son père. Dalida, née la même année que Suzanne, en 1933, qui accompagne le spectacle en plusieurs séquences, le ferme, cheveux au vent, avec la chanson de Serge Lama, Je Suis malade, qu’elle interprète pour nous.

Conçu sous une forme de conférence, Anna Tauber en cheffe d’orchestre, Suzanne : une histoire du cirque évoque la transmission et la mémoire du cirque, le travail des artistes pour apprivoiser les peurs, le risque et la mort à travers archives, récits et projections d’images. Ce travail, réalisé en duo avec Fragan Gehlker, acrobate à la corde lisse en grande hauteur, souvent sans sécurité, est réalisé avec beaucoup de sensibilité et de finesse, l’émotion au rendez-vous.

Brigitte Rémer, le 12 décembre 2025

© Jean-Claude Leblanc

Montage Ariane Prunet – voltigeurs au numéro de cadre retrouvé : Simon Bruyninckx, Marine Fourteau, Luke Horley – à la longe, personne – caméra Raoul Bender, Lucie Chaumeil, Zoé Lamazou – documentation : Suzanne Marcaillou, François Rozès – costumes et accessoires : Marie-Benoîte Fertin, Héloïse Calmet, Lise Crétiaux – composition musicale finale Tsirihaka Harrivel – lumière Clément Bonnin – mixage son Alexis Auffray – étalonnage Axelle Gonnay – régie générale et lumière Elie Martin.

Du 26 novembre au 7 décembre au Théâtre (Éphémère) Théâtre Nanterre-Amandiers / CDN, 7 avenue Pablo Picasso. 92022. Nanterre Cedex – site : nanterre-amandiers.com – tél. : 01 46 14 70 00 – En tournée : Du 17 au 20 décembre 2025 : Les Célestins (Lyon) – 21 et 22 janvier 2026 : Miramiro, Festival Smells Like Circus (Gand, Belgique) – 24 et 25 janvier 2026 : Latitude 50 (Marchin, Belgique) – du 28 au 30 janvier 2026 : Les Halles de Scharbeek (Bruxelles, Belgique) – 3 et 4 février 2026 : Maison de la Culture de Tournai (Belgique) – du 12 au 21 février 2026 : Le Centquatre (Paris) – du 13 au 19 mars 2026 : Théâtre Garonne (Toulouse) – 25 et 26 mars 2026 : Le Théâtre, scène nationale de Mâcon – 5 et 6 mai 2026 : La Passerelle (Saint-Brieuc).

Sois sage, ô ma douleur

Spectacle théâtral autour des Fleurs du Mal, de Charles Baudelaire – conception et mise en scène Christian Rémer – jeu Sébastien Vuillot – création musicale Tristan Michelin, chant Camille Bougheraba – compagnie Tsurukam – à l’Espace culturel Bertin Poirée, Paris.

© Jean-Michel Jarillot

Le Romantisme est à son zénith quand Baudelaire entre en poésie. Lamartine, Hugo, Musset et Vigny sont sur le devant de la scène. Quelle singularité va s’inventer Baudelaire (1821-1867) pour exister ? Dans une conférence qu’il prononce à Monaco en 1924 sous le titre Situation de Baudelaire, Paul Valéry met en exergue sa double identité de poète et critique d’art comme clé de voûte du parcours poétique, et reconnaît : « Il était d’une sensibilité dont l’exigence le conduisait aux recherches les plus délicates de la forme. »

Sur les pas de Baudelaire, deux voyageurs ont scruté son œuvre poétique. Le premier, Christian Rémer, concepteur du projet, a labouré les écrits à la recherche du sens et de l’essence des mots, de la construction rythmique et du choix de la métrique, il a gardé la vulnérabilité. Le second, Sébastien Vuillot, sur le plateau, devient le magicien et le poète enfoui dans ses réminiscences et réflexions, et qui lance les mots tels des bouquets.

© Jean-Michel Jarillot

Baudelaire a construit Les Fleurs du Mal en cinq séquencesSpleen et Idéal, Le Vin, Les Fleurs du Mal, Révolte, et La Mort – les extraits et textes ici choisis ont été cousus main, pour composer un ensemble. Les thèmes traversés dans l’œuvre sont multiples, ils touchent à l’Ennui, tel que le nomme Baudelaire dans son avertissement Au Lecteur, à  la souffrance et à la chute dans le vide et le néant : « J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou », à la quête d’absolu et de transcendance, à la Beauté, thème vital pour le poète : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme, ô Beauté ! ton regard, infernal et divin, verse confusément le bienfait et le crime » ; ou encore « J’aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés, d’où semblent couler des ténèbres, tes yeux… » Avec Les Phares on perçoit Rubens et Delacroix, Vinci et Rembrandt, au plus profond de la peinture, là où la poésie se conjugue au regard du critique d’art que fut Baudelaire, « Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge et vint mourir au bord de votre éternité ! » Les thèmes traversés et qu’on retrouve sur scène touchent au voyage, à la fuite du temps, à l’infini, à la recherche d’inspiration et de la nouveauté, au rejet du mal, à la recherche d’un monde idéal. L’obsession de la mort habite l’espace baudelairien : « O mort, vieux capitaine, il est temps ! Levons l’ancre ! Ce pays nous ennuie… Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, plonger au fond du gouffre. Enfer ou ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ? »

© Jean-Michel Jarillot

Sur le plateau, un fauteuil et un narguilé côté cour, la table de l’écrivain côté jardin. C’est avec Recueillement, qu’on entre de plain-pied dans le spectacle : « Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici : une atmosphère obscure enveloppe la ville, aux uns portant la paix, aux autres le souci. » Au centre et le cœur du sujet, un paravent clos et qui, quand il s’ouvre, révèle la Femme et son reflet. Mannequin de taille humaine, Elle, regarde le poète, droit dans les yeux.

En même temps qu’il traduit les textes d’Edgar Allan Poe dont le premier, Révélation magnétique, est publié en 1848 dans le journal « La Liberté de penser », Baudelaire travaille Les Fleurs du Mal.  « Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Poe ? » pose-t-il au journaliste et critique d’art Théophile Thoré : « Parce qu’il me ressemblait. » Écrites majoritairement entre 1840 et 1850, Les Fleurs du Mal sont publiées en 1857. L’ouvrage fait scandale donnant lieu à un procès, certaines pièces jugées immorales seront retirées de l’ouvrage, Baudelaire et ses éditeurs condamnés à de fortes amendes pour délit d’outrage à la morale publique. Entre 1861 et 1868 trois versions successives voient le jour, enrichies de nouveaux poèmes. Ainsi Les Tableaux Parisiens, absents de la version d’origine apparaissent dans l’édition de 1861. La réhabilitation du poète n’aura lieu qu’un siècle plus tard, en 1949.

© Jean-Michel Jarillot

Dans Mon cœur mis à nu, Baudelaire qui haïssait le beau-père qui avait pris la place de son père, mort quand il avait cinq ans, écrivait : « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie. » Son parcours sera l’illustration de cette tension. L’homme est tourmenté, obsédé par le mal et hanté par la mort. Sa mère est adorée mais il s’oppose très jeune aux valeurs bourgeoises qu’incarne sa famille. Dès sa majorité il mène une vie de dandy, dilapidant l’héritage laissé par son père et découvre les Paradis artificiels dont il relate ses expériences dans son essai éponyme, en 1860.

La Beauté selon Baudelaire et l’image de la Femme, mi-déesse mi-tentatrice, adulée et maudite, fait d’elle sur scène, par ce mannequin grandeur nature, une intouchable, un fantasme, un mirage. Il l’apostrophe : « Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe ? » Elle lui répond : « Je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone. » Chez Baudelaire, la beauté physique provoque un désir érotique trouble et jamais assouvi. On lui connaît plusieurs amantes qui deviendront ses muses, dont Jeanne Duval, jeune femme haïtienne proche des gens de théâtre avec qui il entretient une relation tumultueuse pendant une vingtaine d’années. Spleen et Idéal le raconte. Christian Rémer s’empare de la métaphore de la Beauté qu’il développe à travers le miroir à trois faces, déposé sur scène. Ce thème du miroir cher à Baudelaire dans la dualité de l’image qu’il renvoie est une nouveauté pour l’époque. Il permet ici le jeu des reflets et des réverbérations renforçant la part de mystère et de contemplation intérieure. Chez Baudelaire, plaisir et souffrance se mêlent et le poète jette des passerelles entre le réel et l’irréel. Regarde-t-il sa propre image et son reflet avec quelques remords et mélancolie ? « Mais pourquoi pleure-t-elle ? » demande-t-il.

© Jean-Michel Jarillot

Dans son œuvre, Baudelaire établit la théorie mystérieuse des Correspondances qui nous font passer d’un monde à l’autre, le monde d’ici-bas et ses limites matérielles face au monde spirituel, irréel et sorte d’au-delà. Dans cet entre-deux s’inscrit le spectacle où les souvenirs du poète, pleins de regrets nostalgiques, voyagent. Quelques notes de musique traversent la représentation, comme en écho à la poésie (création musicale Tristan Michelin) et rappellent que Baudelaire, mélomane et passionné entre autres des opéras de Wagner, était sensible aux sons ainsi qu’aux vibrations de la nature, reflet de ses états d’âme, ses poèmes en témoignent.

Acteur et danseur, marionnettiste et créateur lumières, metteur en scène et formateur dans la multiplicité de ces disciplines, le concepteur du spectacle et metteur en scène, Christian Rémer, s’est formé à Strasbourg puis à Nancy, a côtoyé entre autres Kantor et Béjart, Bluwal, Goretta et Verneuil, Carlson et Acogny, Molière et Copi, Wilde et Shakespeare, Michaux, Witkiewicz, Ghelderode, et bien d’autres. Il a accompagné Alain Recoing dans la structuration de son espace aux Mains Nues, a bourlingué dans les Afrique(s), à Ouaga, Brazza, Yaoundé, Bamako, Malabo, pour partager les inspirations et langages scéniques, les formes d’art et d’artisanat, a monté l’œuvre de Xavier Orville originaire de Case Pilote, rencontré Aimé Césaire, à Fort-de-France.

© Jean-Michel Jarillot

Sébastien Vuillot distille le texte avec élégance. Acteur, danseur jazz et contemporain, marionnettiste, il co-fonde avec Kaori Suzuki la compagnie franco-japonaise Tsurukam, en 2004 et s’initie au théâtre traditionnel japonais – dont les Théâtres Nô et Kyôgen – avec les grands maîtres, et découvre les formes traditionnelles du Bunraku avec Hoichi Okamoto. Il admire le Figuren theater Tübingen, fondé par Frank Soehlne et développe ces différentes disciplines ainsi que la vidéo et l’univers sonore au sein de la Compagnie. Celle-ci a présenté de nombreux spectacles dans différents pays dont Tomoki – Qui-Koto ? – NingyoLAB – D-aï et Kagomé, dans lequel Christian Rémer a dirigé les acteurs et créé les lumières.

« Les Fleurs du mal ne contiennent ni poèmes historiques, ni légendes, rien qui repose sur un récit. On n’y voit point de tirages philosophiques. La politique n’y paraît point. Les descriptions y sont rares et toujours significatives. Mais tout y est charme, musique, sensualité puissante et abstraite… » précise Paul Valéry lors de sa conférence de 1924, et il démontre à quel point la poésie de Baudelaire fut un signe avant-coureur pour ceux qui allaient suivre : « Tandis que Verlaine et Rimbaud ont continué Baudelaire dans l’ordre du sentiment et de la sensation, Mallarmé l’a prolongé dans le domaine de la perfection et de la pureté poétique. »

© Jean-Michel Jarillot

Le spectacle est tout en retenue. La poésie pour arme, dans le pouvoir des images et la pensée de Baudelaire qui s’exprime avec densité. Il traduit la souffrance et le détournement du monde réel souhaité par le poète, sa mélancolie, le Spleen. Le pouvoir incantatoire de la poésie portée par Sébastien Vuillot qui extrait les mots et réinvente les rimes, s’achève sur la voix chantée de Camille Bougheraba. Ni romantisme ni classicisme, ici le verbe se fait chair et projette les paraboles que chaque spectateur peut dessiner dans son regard sur l’infini. Sur scène, pas d’artifice, la poétique comme pur joyau et la mélancolie sous le regard du poète, à travers la Femme, l’inaccessible, dans ses apparitions-disparitions. Comme une invitation au voyage…

Brigitte Rémer, le 9 décembre 2025

Spectacle théâtral autour des Fleurs du mal et autres textes de Charles Baudelaire – conception et mise en scène Christian Rémer – jeu Sébastien Vuillot – création musicale Tristan Michelin, chant Camille Bougheraba – compagnie Tsurukam.

Vu les 6 et 7 novembre 2025, à l’Espace culturel Bertin Poirée/ Association Tenri, 8-12 Rue Bertin Poirée, 75001, Paris – métro : Châtelet – site : www.cietsurukam.com – Tél : 06 12 24 93 25 – mail : cie.tsurukam@gmail.com

Silence, ça tourne

Création théâtrale de Chrystèle Khodr et Nadim Deaibes, à la MC93, Maison de la culture de Seine-Saint-Denis Bobigny – spectacle en langue arabe surtitré en français.

© Jean-Louis Fernandez

Chrystèle Khodr est seule en scène, assise avant l’arrivée des spectateurs, et suspendue au récit magnétique d’un sombre épisode de la guerre civile libanaise, un massacre commis dans un camp palestinien par les milices de droite, en 1976. Elle pianote sur son transistor enregistreur posé sur une table, au centre, pour écouter les témoignages de plusieurs personnes, dont une infirmière suédoise survivante, militante communiste qui y travaillait, Eva Ståhl. Les bandes magnétiques qui l’environnent et qu’elle tresse pour construire sa scénographie sont le cœur du sujet, ils portent la mémoire.

L’actrice a décidé de raconter. Elle met en garde sur la réalité des événements qui vont faire théâtre – elle est sur scène et nous sommes spectateurs – mais qui en fait ne sont pas théâtre. Elle ne jouera pas, ne fera pas semblant, nous sommes face à des événements réels, insiste-t-elle.

© Jean-Louis Fernandez

Le camp de Tal Al-Zaatar situé à Beyrouth et gardé par des fédayins, comptait plus de trente mille réfugiés palestiniens depuis la Nakhba de 1948, jusqu’à l’attaque par des milliers de miliciens chrétiens maronites soutenus par la Syrie de Hafez al-Hassad. Deux mois avant sa reddition annoncée, les coupures d’eau et d’électricité et la suspension de l’approvisionnement menèrent la population à la famine si bien que la Croix-Rouge s’engagea à l’évacuation de tous, c’était le 11 août 1976. Or, dès le lendemain, 12 août, les miliciens chrétiens entraient dans le camp pour commettre un véritable carnage, en toute impunité, ils n’ont jusqu’à ce jour jamais été jugés.

Chrystèle Khodr eut connaissance de ces événements par une vidéo trouvée par hasard en 2017 alors qu’elle faisait des recherches sur un autre spectacle. Eva Ståhl, cette infirmière suédoise, racontait sur un lit d’hôpital, le 2 août 1976, les atrocités qu’elle avait subies, ainsi que tous les Palestiniens du camp. Cinq ans plus tard elle décide de reprendre le sujet, de chercher dans les archives et de partir à la recherche de cette infirmière dont elle ne connaissait pas même le nom. Elle la retrouve en Suède, à Göteborg et s’y rend avec Nadim Deaibes pour la rencontrer. Eva a soixante-quatorze ans, son mari est mort dans le camp, tué par une bombe, elle, a perdu un bras et l’enfant de sept mois qu’elle portait. De ce récit d’Eva Ståhl, qui finalement sera exfiltrée, contre son gré, grâce au reporter de guerre suédois Anders Hasselbohm, est né le spectacle, grâce aussi au récit d’un médecin chef du Croissant Rouge au camp, Youssef el Iraqi qui a écrit son journal sur des petits bouts de papier, pendant les cinquante-deux jours de siège.

© Jean-Louis Fernandez

Au fil de la narration où se croisent les voix d’un même massacre, où l’on se suspend aux mots et à l’environnement sonore (signé Ziad Moukarzel), Chrystèle Khodr construit avec une grande habileté ce qui ressemble à une prison, le camp de Tal Al-Zaatar, par une installation progressive des bandes magnétiques sur des poteaux, qui marquent l’enfermement et sont la matière vive de la mémoire. Eva Ståhl raconte son engagement, personnel et politique, son adhésion au Parti Communiste dans les années 60, le bénévolat dans le camp, les rencontres, et plus tard la destruction, les exécutions. Certains silences en disent long, qui, comme des zones blanches, marquent les interruptions de la mémoire. « Ne laissez pas tomber la branche d’olivier de mes mains… » À un moment l’actrice suspend le processus du récit et lance avec ironie « attention, urgence théâtre » pour signifier qu’elle entre dans le jeu et prendre un peu de distance avec l’aspect documentaire du récit.

© Jean-Louis Fernandez

Pourtant le vif du sujet inscrit bien la répétition de l’Histoire. Le massacre du camp de Tal Al-Zaatar évoque celui de Sabra et Chatila qui aura lieu six ans plus tard, en 1982, commis par les milices chrétiennes phalangistes alliées d’Israël dans le même contexte où le conflit israélo-palestinien se superpose à celui de la guerre civile libanaise. Jean Genet qui se trouvait à Beyrouth avait alors écrit Quatre heures à Chatila. Avec Silence, ça tourne, habilement écrit, construit et mis en scène, Chrystèle Khodr et Nadim Deaibes – qui signe scénographie, lumières et mise en scène – invitent à la réflexion, d’autant que ce massacre parle aussi d’aujourd’hui et du génocide Gazaoui qui se poursuit sous nos yeux en toute impunité, à l’encontre du même peuple, les Palestiniens.

Brigitte Rémer, le 5 décembre 2025

Écriture et jeu Chrystèle Khodr – mise en scène Nadim Deaibes, Chrystèle Khodr – scénographie et lumière Nadim Deaibes – son Ziad Moukarzel

Du 26 au 30 novembre 2025, mercredi et jeudi à 20h, vendredi à 20h30, samedi à 19h, dimanche à 16h, à la MC93/Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, à Bobigny, 9 Boulevard Lénine, 93000 Bobigny – métro : Bobigny Pablo Picasso – Tél. : 01 01 41 60 72 60 – site : mc93.com – En tournée : du 10 au 18 mars 2026, au Théâtre de la Bastille, 75011. Paris – le 20 mars 2026, au Théâtre Joliette, à Marseille, dans le cadre de la Biennale des écritures du réel.

Vertiges

Texte et mise en scène de Nasser Djemaï, collaboration artistique Clémence Azincourt – au Théâtre des Quartiers d’Ivry / CDN du Val-de-Marne – Manufacture des Œillets.

@ Christophe Raynaud De Lage

Le violoncelle ouvre le bal, côté cour (Chiara Galliano). Ambiance famille, généreuse, avec bataille de polochon sur une scénographie judicieuse (Alice Duchange). Nadir, le fils aîné, peu présent depuis pas mal d’années, annonce son passage, à la surprise générale. Son père, mal en point, semble en sursis, vient-il le voir ? Même la mère s’étonne.

Ce que ne dit pas Nadir, c’est qu’il va rester un certain temps, car il y a de l’eau dans le gaz dans son foyer, on le comprend par les coups de fil qu’il donne et qu’il reçoit, de manière dérobée, avant qu’il n’informe ses parents de son divorce. C’est donc d’un retour dans la famille dont il s’agit et de l’ébranlement de tout l’édifice familial, dans cette situation. Nadir s’était inventé une vie autre, sans doute meilleure pensait-il, ce retour le met en danger, ainsi que la famille, qui essaie de le décrypter. Ses habitudes, ses mœurs, ses vues sur la vie ont changé. Il déconcerte ses parents, son frère et sa sœur, par ses exigences, et doit revoir sa copie et ses petits arrangements avec lui-même.

@ Christophe Raynaud De Lage

Son père est en plein désarroi face à la maladie, il dit ne plus pouvoir même prier et s’accroche à l’idée de repartir au pays pour un temps, comme chaque année. Tous essaient de l’aider entre les visites médicales et les traitements à suivre et Nadir, en plein chaos, apporte ses bonnes intentions et son autorité d’aîné, qui déstabilisent tout le monde. Une voisine passe, va et vient dans la maison, évanescente, guidée par une petite lumière rouge, oiseau de mauvais augure ou mauvais œil, elle fait partie de la famille. C’est l’espace fantasmatique et déréalisé de la pièce, contrepoint qu’aime à faire apparaître Nasser Djemaï dans ses pièces, comme opposition au réalisme de la situation familiale. Cette part du fantastique se trouvait déjà dans Héritiers en 2019, Les Gardiennes en 2022 et Kolizion en 2024, il continue à creuser son sillon. 

Nadir est donc un transfuge de classe, déserteur ou insoumis. La famille s’interroge sur ce frère et ce fils devenu quelque peu étranger dans ses réactions et positions envahissantes et décomplexées, et qui retrouve une famille différente et une ville changée – des images montrent le quartier (création vidéo Claire Roygnan et Nadir Bouassria). Dans sa quête de l’altérité, Nasser Djemaï reconnaît une proximité d’inspiration avec Jean-Luc Lagarce dans Juste la fin du monde, Peter Handke dans Par-delà les nuages ou encore Didier Eribon dans Retour à Reims.

@ Christophe Raynaud De Lage

À certains moments chacun joue à être quelqu’un d’autre, tiraillé entre des identités incertaines, deux pays, plusieurs familles, quelques projets. Nasser Djemaï s’inspire de sa biographie et recrée le spectacle qui avait vu le jour en 2020. Il a retravaillé le texte et renouvelé sa distribution. Tous habitent avec élégance et profondeur leurs personnages (Lounès Tazaïrt le père, Farida Ouchani la mère, Yassim Aït Abdelmalek le frère, Zaïna Yalioua la sœur, Martine Harmel la voisine). Nasser Djemaï est ce fils aîné, un retour pour lui sur le plateau, en relais avec Anthony Audoux.

La montée de la tension dramatique mène la famille vers le départ du père, valise à la main où se superposent l’idée du départ au pays et l’idée de la mort. Espace mental, divagation, illusion, extravagance, hantise ou obsession, le père se dit prêt. Le spectacle se termine sur un rituel de mort où la voisine présente/absente tient lieu de grande prêtresse et sur l’image de la valise pleine du quotidien, montant dans les cintres, ou dans les cieux, ou dans les abysses.

Nasser Djemaï poursuit ses investigations sur le multiculturel, la famille, la différence et l’altérité. Il a fait du Théâtre des Quartiers d’Ivry qu’il dirige depuis cinq ans, une maison des auteurs, attentifs aux artistes émergents. Il poursuit sa quête identitaire, individuelle et collective, à travers textes et rencontres et dans une qualité artistique toujours renouvelée.

Brigitte Rémer, le 3 décembre 2025

@ Christophe Raynaud De Lage

Avec : Yassim Aït Abdelmalek, Nasser Djemaï en alternance avec Anthony Audoux, Chiara Galliano (violoncelle), Martine Harmel, Farida Ouchani, Lounès Tazaïrt, Zaïna Yalioua – assistants mise en scène, Célia Bolzoni et Rachid Zanouda – scénographie Alice Duchange – casting, Nathalie Cheron (ARDA) – création lumière Renaud Lagier et Vyara Stefanova – création musicale Frédéric Minière et Chiara Galliano – création costume Benjamin Moreau – création vidéo Claire Roygnan et Nadir Bouassria – régie générale et régie plateau, Lellia Chimento – construction Ateliers décors MC2 Maison de la Culture de Grenoble. Le texte est publié aux éditions Actes Sud (2017).

Du 20 au 30 novembre 2025, au Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne Manufacture des Œillets, 1 Place Pierre Gosnat. – 94200. Ivry-sur-Seine – métro : Mairie d’Ivry – site : www.theatre-quartiers-ivry.com – tél. : 01 43 90 11 11.

@ Christophe Raynaud De Lage

En tournée :  11 et 12 décembre 2025, Comédie de Colmar/ CDN Grand-Est-Alsace – 9 et 10 janvier 2026, CDN de Normandie-Rouen –  4 au 6 février 2026, Théâtre de l’Union/CDN du Limousin (Limoges) – 12 au 13 février 2026, Le Préau/CDN de Normandie (Vire) – 20 et 21 mars 2026 Maison des Arts de Créteil – 24 mars 2026, Théâtre de Nîmes/ Scène conventionnée – 27 mars 2026, Théâtre Molière/Scène nationale archipel de Thau (Sète) – 8 et 9 avril 2026, Théâtre de Lorient/ CDN de Bretagne.

Et la terre se transmet comme la langue

Oratorio jazz d’après l’oeuvre de Mahmoud Darwich * – Récitant Elias Sanbar – Composition musicale et vibraphoniste Franck Tortiller – Soprano Dominique Devals –  Saxophone Maxime Berton – Guitare Misja Fitzgerald Michel – Percussions et chant Patrice Héral, au Théâtre de la Criée, à Marseille.

Elis Sanbar et Mahmoud Darwich © DR

Pour clôturer les Nouvelles Rencontres d’Averroès enracinées à Marseille, face à la Méditerranée, et qui avaient pour thème cette année Prendre langue, se parler, une superbe proposition :  les textes du grand poète palestinien, Mahmoud Darwich, mis en musique, avec pour récitant son ami et traducteur, Elias Sanbar, historien et écrivain, ancien ambassadeur pour la Palestine auprès de l’Unesco.

C’est un moment rare qui nous est proposé, d’intelligence et de beauté dans ce monde de barbarie. Mahmoud Darwich est cette figure-Phare qui redonne l’espoir, porté par le plus vibrant passeur de ses textes depuis son envol vers l’ailleurs, en 2008, Elias Sanbar.

Et la terre se transmet comme la langue, quoi de plus concret et de plus poétique que cette image qui habite en creux la Palestine, où la dépossession des terres et des maisons autant que de la langue et de l’identité sont à l’œuvre, depuis bientôt huit décennies. La violence intérieure est intacte.

© Baptiste de Ville d’Avray

Sur scène, Elias Sanbar, son émotion et la nôtre, entouré de quatre musiciens – Franck Tortiller le compositeur, Misja Fitzgerald Michel, Maxime Berton et Patrice Héral, ainsi que de la soprano Dominique Devals. « La nationalité des poètes, c’est la langue » dit Elias Sanbar, en introduction, avant d’évoquer l’actualité génocidaire subie par Gaza et au-delà, de plus en plus, par la Cisjordanie, fomentée par des hommes d’affaire et beaucoup de complicité. « Depuis 1948 mon peuple est soumis à une mise en demeure » poursuit-il. « Partez, vous serez saufs ! » leur dit-on. La mémoire individuelle de chaque famille se mêle à la mémoire collective. « Nos parents sont partis dit-il, mais ils pensaient revenir très vite. » Et il questionne les Républicains espagnols qui entendaient la même chose. « Est-ce que vous seriez partis, si vous saviez que vous ne reviendriez pas ? »

© Baptiste de Ville d’Avray

Avec la tragédie d’aujourd’hui, dans la souffrance de l’anéantissement de Gaza – 68 000 morts pour 700 000 habitants dans la ville avant le conflit, 85 à 95% du territoire détruit, il confirme : « Nous ne sortirons pas de ce paysage, même si le prix est très lourd ! Le peuple palestinien ne bougera pas, il est chez lui. Nous sommes chez nous. Nous répondrons par des poèmes… » Beaucoup de poèmes ont été écrits, beaucoup sont traduits et publiés en France. « En arabe, le verbe est poétique, nous habitons nos poèmes » poursuit Elias Sanbar, comme on habite la maison الْبَيْت (al bayt).

Mahmoud Darwich était un magnifique diseur de ses textes, dans un rythme si particulier et une sorte de psalmodie dans laquelle il projetait les mots avec énergie. Un poème ouvrait ses récitals, Sur cette terre, qu’Elias Sanbar lit avec beaucoup d’émotion : « Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le souvenir aux conquérants… Sur cette terre se tient la maîtresse de la terre, mère de préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame. »

© Baptiste de Ville d’Avray

Et la terre se transmet comme la langue, a été écrit par Mahmoud Darwich depuis Paris où il résidait, en 1989. Dans ce long poème en prose, il parle de la douleur de l’exil et de la force qu’il faut pour puiser en soi, malgré l’errance, pour garder l’espérance dans l’attente du retour. Le poète évoque alors la première Intifada, qu’on appelle la guerre des pierres, conflit entre les Palestiniens des territoires occupés et Israël, et qui s’étend de décembre 1987 à la signature des accords d’Oslo, en 1993.

Monte la musique, les instrumentistes aux aguets, puis se révèle la voix de la soprano Dominique Devals qui a chanté la poésie palestinienne et particulièrement Mahmoud Darwich à plusieurs occasions. Elle est ici chanteuse et récitante dans la mise en musique réalisée par Franck Tortiller et créée au Volcan-scène nationale du Havre en 2019, puis reprise à la Philharmonie de Paris en 2020 et au Festival d’Avignon en 2022. Franck Tortiller, vibraphoniste, a composé un sublime oratorio où les voix se mêlent, celles des instruments, celles du récit et celles du chant en un personnage collectif frappé par le destin, comme le chœur de la tragédie grecque.

Le vibraphone étouffe les lames en même temps que les larmes, les sonorités sont douces dans l’équilibre des harmoniques et vibratos, dans la note qui se prolonge et se perd, dans les sons graves, ronds et chaleureux, ou plus clairs, ou encore brillants. Il entraine le saxophone de Maxime Berton, la guitare de Misja Fitzgerald Michel et les percussions de Patrice Héral, qui parfois déchire l’espace d’interventions vocales. La voix des instruments dans leurs interjections et leur musicalité, dans leur fougue, traduit les désespoirs et les espoirs, dialoguant du récit au chant, du murmure au cri. « Ils sont rentrés… aux confins de leur obsession, à la géographie de la magie divine. » Parfois le texte est pur récitatif, parfois le chant répond, qui s’élève sur l’absence. Lancinants, reviennent les mots rythmés par Elias Sanbar, Et la terre se transmet comme la langue, sorte de leitmotiv qui structure le poème.

© Baptiste de Ville d’Avray

Sobrement et finement pensée et réalisée, cette œuvre musicale lance des ponts jusqu’à la Palestine à partir des mots de Mahmoud Darwich. Et la terre se transmet comme la langue est une traversée lyrique, dans une nouvelle traduction revue par Elias Sanbar en 2022. Sur ce navire, Palestine, Mahmoud Darwich pour capitaine, commandants en second Elias Sanbar et Franck Tortiller, figure de proue Dominique Devals, amiraux Misja Fitzgerald Michel, Maxime Berton et Patrice Héral, on voyage, dans l’attente du retour.

« Comment entrer dans le jardin des portes quand l’exil est l’exil ?… Ils savaient l’avenir de l’hirondelle quand le printemps l’embrase, rêvaient du printemps de leur obsession qui viendrait ou ne viendrait, savaient ce qu’il advient lorsque le rêve naît du rêve et qu’il sait qu’il ne faisait que rêver et savaient, rêvaient, rentraient, rêvaient, savaient, rentraient et rentraient, et rêvaient, rêvaient et rentraient. » La densité d’un final, scandé par l’espoir.

Brigitte Rémer, le 2 décembre 2025

© Baptiste de Ville d’Avray

*Mahmoud Darwich, né en 1941 à Birwa, près de Saint-Jean-d’Acre, et mort à Houston en 2008, est unanimement considéré comme l’un des plus grands poètes arabes contemporains. Auteur d’ouvrages maintes fois réédités et traduits partout dans le monde, il est publié en France par Actes Sud (source de cette présentation).

Et la terre se transmet comme la langue, et autres poèmes, de Mahmoud Darwich, traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, coll. Babel, Actes Sud, 2025 – Oratorio jazz présenté le dimanche 23 novembre 2025, à 17h, comme clôture des Nouvelles Rencontres d’Averroès – Théâtre de la Criée, 30 quai de la Rive Neuve. 13007, Marseille – Sites : www.theatre-lacriee.com et www. nouvellesrencontresaverroes.com

L’École de danse

Texte de Carlo Goldoni, traduction Françoise Decroisette – mise en scène de Clément Hervieu-Léger, avec la troupe de la Comédie-Française – spectacle présenté dans la Salle Richelieu de la Comédie Française.

@ Agathe Poupeney

Né à Venise, Carlo Goldoni marque le XVIIIème siècle de son empreinte et le théâtre italien par l’écriture de plus de deux cents pièces, au Théâtre Saint-Ange de Venise auquel il est d’abord rattaché après avoir exercé comme juriste, puis au Théâtre Saint-Luc. Il écrit en langues toscane, vénitienne et française et transforme la commedia dell’arte plutôt décadente en comédies de mœurs et croquis de société. Progressiste et inspiré par la philosophie des Lumières, il signe ce moment de bascule au théâtre en témoignant des façons de vivre et fonde ainsi la comédie italienne moderne. Autour de lui, beaucoup de jalousies et un farouche défenseur des masques et de la tradition, Carlo Gozzi, qui s’oppose à lui et à la nouveauté.

Goldoni écrit L’École de danse dans le cadre d’un projet ambitieux – écrire neuf comédies touchant aux neuf muses de la mythologie grecque. La pièce parle du milieu de la danse, elle est représentée en 1759, mais essuie un cuisant échec. Trois ans plus tard c’est avec amertume que l’auteur s’exile à Paris où il y est invité par les Comédiens-Italiens, mais il sera déçu et n’y réalisera pas la carrière escomptée. Il s’éteindra dans l’oubli en 1793. Seule la postérité le reconnaitra comme un dramaturge inventif et grand maître du théâtre.

@ Agathe Poupeney

Clément Hervieu-Léger qui signe la mise en scène représente avec finesse le studio de danse dans le décor qui est celui du Misanthrope, spectacle actuellement joué à la Comédie Française, et fonctionne à merveille : un escalier côté cour, des fenêtres translucides à l’arrière où les silhouettes passent, un escalier dérobé côté jardin, plusieurs portes au rez-de-chaussée donnent le tempo. La troupe de la Comédie-Française s’étire à la barre et devant un miroir comme un véritable corps de ballet en échauffements et répétitions, sous le regard noir et rude, baguette à la main, du maître de danse, monsieur Rigadon – sorte de Méphisto, (excellent Denis Podalydès, dans le rôle). Derrière le piano, à cour, toujours, on aperçoit le crâne du pianiste (Philippe Cavagnat) protagoniste de l’ombre qui accompagne les classes des jeunes danseuses et danseurs – Giuseppina (Pauline Clément), Rosalba (Marie Oppert), Felicita (Claire de la Rüe Du Can), Rosina (Léa Lopez), Filippino (Jean Chevalier), Carlino (Charlie Fabert) – chacun bien typés et déjouant les pièges tendus par le maître qu’ils/qu’elles pourraient chercher à exploiter pour avancer dans la carrière, tout en se moquant de lui.

@ Agathe Poupeney

Une mère, Lucrezia, (Clotilde de Bayser) vient supplier le maître de regarder sa fille, Rosina, brillante, dit-elle et de l’accepter gracieusement dans le studio. Rigodon trame avec des mécènes-admirateurs comme le comte Anselmo (Loïc Corbery), ou l’impresario Don Fabrizio (Eric Genovèse), assisté de son courtier Ridolfo (Stéphane Varupenne). Pingre comme pas quatre il cherche à s’enrichir sur le dos des danseuses qu’il essaie de prêter aux mécènes, y compris sa favorite, Giuseppina, y compris Felicita qu’il prétend promouvoir comme première danseuse, alors qu’elle déteste la danse et rêve de jouer la comédie.

@ Agathe Poupeney

On suit les aléas du studio de danse, les va-et-vient des mensonges, les alliances de circonstance et les espoirs de chacun chacune, y compris ceux de la sœur de Rigodon, madame Sciormand, (Florence Viala) une vieille fille qui ferait croire qu’elle attend le prince charmant et qui s’imposera auprès d’un prince de ses intérêts, le courtier. Les imbroglios vont bon train jusqu’au notaire (Noam Morgensztern) qui vient demander remboursement pour escroquerie à Rigadon, alors que tous sont joyeusement dans la signature de leurs contrats de mariage et autres, avec leurs amoureux ou leurs admirateurs, laissant leur maître préféré, coi.

L’École de danse est une pièce à la fois pathétique – elle fait penser aux jeunes danseuses de Degas, gracieuses et fragiles autour desquelles les protecteurs sont en embuscade – et comique. Les rapports de domination y sont traités avec légèreté et le maître tyrannique y est moqué. Rien de spectaculaire dans la construction de la pièce, à l’origine écrite en vers, ici traduite en prose (par Françoise Decroisette), si ce n’est ce regard sur le parcours de formation en danse avec toutes les embûches qu’il fallait traverser, d’autant selon les classes sociales. La mise en scène de Clément Hervieu-Léger sait trouver l’équilibre entre ces deux pôles et propose un spectacle rythmé, entre manigances et espérances, doutes et talents.

Brigitte Rémer, le 28 novembre 2025

Avec la troupe de la Comédie-Française : Éric Génovèse, Florence Viala, Denis Podalydès, Clotilde de Bayser Loïc Corbery, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern, 
Claire de La Rüe du Can, Pauline Clément, Jean Chevalier, Marie Oppert, 
Adrien Simion, Léa Lopez, Charlie Fabert, et Diego Andres, Lila Pelissier, Alessandro Sanna, Philippe Cavagnat – Scénographie Éric Ruf – costumes Julie Scobeltzine – lumière Bertrand Couderc – son Jean-Luc Ristord – collaboration artistique et chorégraphique Muriel Zusperreguy – collaboration artistique Frédérique Plain.

Du 14 novembre 2025 au 3 janvier 2026, en matinée à 14h, en soirée à 20h30 à Salle Richelieu de La Comédie-Française, place Colette 75001 – métro : Palais-Royal – tél. : 01 44 58 15 15 – site : www.comedie-francaise.fr

Kaboul, une chambre à soi

© Kubra Khademi

Création sonore et visuelle de Caroline Gillet et Kubra Khademi – travail sonore réalisé par Caroline Gillet et Frédéric Changenet – programmation du Théâtre de la Ville au Théâtre de la Concorde, dans le cadre du Festival d’Automne-Paris.

C’est une installation immersive réalisée en complicité avec l’artiste Kubra Khademi, réfugiée en France depuis 2015, en coopération avec une équipe anonyme située à Kaboul. On est invité dans un salon afghan où l’on pénètre après avoir laissé manteaux et chaussures au vestiaire. Les murs sont recouverts d’un papier blanc parcouru de fines frises. Deux banquettes se font face, où prennent place une quarantaine de spectateurs, le lieu est cocon, recouvert de tapis.

© Christophe Raynaud de Lage

Entre les deux banquettes de cet étroit couloir, une longue table et sa nappe bordée d’une dentelle sur laquelle sont posés divers objets de terre aux formes brutes, émaillées, certaines de ce bleu turquoise symbolique, un peu de l’âme afghane. On dirait que la table est mise et qu’on est attendu : assiettes et plats, pichets et bonbonnes à couvercle, fontaine à eau et fleurs séchées,

Quand on est bien calé sur l’une des deux banquettes, face à soi se trouve une fenêtre d’où sortiront les images et la narration qui constituent le coeur de l’installation. On voit quelques paysages, somptueux, une maison à fleur de montagne, la terre, hésitant entre brun et bordeaux, l’eau qu’on pompe pour remplir des jerricans, des enfants qui lancent des pierres. On entend des bruits lointains de foule et des oiseaux, seules traces de vie, une table qu’on débarrasse, c’est le paysage sonore qui environne la narratrice, Raha, une jeune femme Afghane de vingt et un ans, depuis sa chambre où elle est contrainte de garder fenêtre close, le confinement comme planche de salut.

En août 2021 Raha et Caroline Gillet, journaliste à France Inter, ont commencé à correspondre, Kaboul venait de retomber aux mains des talibans. Raha s’est mise à documenter son quotidien et Caroline Gillet a décidé de le faire vivre. Elle en a réalisé un podcast, Inside Kaboul, autour de deux jeunes Afghanes, puis ces témoignages sont devenus un film d’animation réalisé par l’artiste plasticienne et performeuse Kubra Khademi – qui a étudié les beaux-arts à l’Université de Kaboul, puis à l’université de Beaconhouse, à Lahore, au Pakistan. Elle a dû fuir en 2015 et est exilée à Paris. Aujourd’hui, cette installation immersive permet de poursuivre le dialogue et de faire entendre la voix de Raha et celle de nombreuses autres femmes autour d’elle. Elle présente sa famille – une mère enseignante, un père fonctionnaire, elle, qui travaillait dans le secteur privé et ne peut plus travailler. « Ici, tout est difficile. Que va-t-il nous arriver à nous, les femmes ? » se demande-t-elle à voix haute. Dans la ville, une circulation chaotique, des vendeurs ambulants, des drapeaux noir, rouge, vert, remplacés par les drapeaux talibans, noirs à l’écriture blanche – leur profession de foi musulmane, qui envahissent les rues, l’organisation de check point. « Le 15 août, il y a un an, on a tout perdu en une seule journée » dit-elle avec amertume. L’inquiétude des gens est palpable, certains ont tenté de fuir, sans succès, dans des aéroports saturés et la vie est désormais liée aux positions de la communauté internationale.

© Kubra Khademi

Tout-à-coup notre charmant salon afghan est plongé dans le noir, juste pour nous faire percevoir ce que sont les incessantes coupures de courant, à Kaboul. Alors la vie se suspend. Certaines institutrices tentent de poursuivre leur mission éducative en faisant classe par internet, mais la connexion souvent se coupe. Raha suit aussi des cours par visio, son prof a l’accent russe. Se concentrer à la maison dans tous les cas est difficile. Elle se raconte : elle avait obtenu une bourse et devait partir étudier à l’étranger au moment où les talibans ont pris le pouvoir. Elle s’est posé la question de partir ou de rester. Elle n’a pas eu le cœur de laisser ses sept sœurs, elle est restée. Elle se passionne pour l’histoire et la biologie mais désormais tout lui est interdit, comme pour toutes les femmes afghanes. Alors elle résume son emploi du temps : « je dors, je cuisine, je nettoie. »

Dans la ville les talibans arrêtent les taxis et les fouillent, comme ils fouillent chaque maison. Ils détruisent les instruments de musique, alors elle a pris les devants et a démonté et caché les cordes de sa guitare. « Une guitare bien morte dans un pays bien mort » dit-elle. « Je n’aurais jamais imaginé que les années les plus belles de ma vie seraient comme ça, on est retournés vingt et un ans en arrière. »

Et pourtant Raha s’accroche car elle pense que demain ne pourra être que meilleur. On entend une chanson qu’elle aime, on aperçoit une ligne d’horizon. Comment trouver le sommeil ? Il a neigé toute la nuit, les voitures roulent doucement et les oiseaux sont gelés. Payer le chauffage devient difficile. On voit des cages d’oiseaux sur les images, métaphore de sa maison-cage et de sa vie captive.

Et pourtant la vie continue, comme elle peut. Les huit ans de sa petite sœur donnent lieu à une fête, à la surprise générale. Le Ramadan arrive qui ponctue l’année, avec muezzin et hauts parleurs. Tout-à-coup des fumées jaillissent d’un quartier, c’est l’explosion d’une école, dévastée. Les talibans qui tirent en l’air font monter la tension, dernier jour de Ramadan, avant l’Aïd el-Fikr. La lumière vire au bleu turquoise. Il pleut des cordes en ce 11 août, le ciel pleure nous dit-elle. Beaucoup de gens regardent dehors, de leurs fenêtres fermées.

© Kubra Khademi

La suite rétrécit encore le monde des femmes afghanes, quand, en juillet 2023, la fermeture des salons de beauté est décrétée, et en octobre 2024, l’obligation de porter la burqa. Aujourd’hui il leur est interdit de chanter et même de parler en public, de lire à voix haute. Il est même conseillé de murer les fenêtres qui les laisseraient apparaitre.

Et pourtant monte un chant, et se constituent des récits. La lumière baisse, quelques images de femmes afghanes apparaissent encore aux fenêtres avant de s’effacer. Tout au bout de la table s’est assise une femme en tailleur, qui a posé une figurine, image emblématique de la femme afghane, et qui nous ouvre la porte.

Avec Kaboul, une chambre à soi Caroline Gillet et Kubra Khademi donnent l’alerte, rappellent, et rendent hommage à la Femme Afghane qui, envers et contre tout, résiste.

Brigitte Rémer, le 25 novembre 2025

Texte et son Raha – Récit sonore Caroline Gillet et Frédéric Changenet accompagnés de Anna Buy – Scénographie et installation plastique Kubra Khademi – Vidéo vidéastes et monteurs anonymes à Kaboul – Lumière Juliette Delfosse – Mixage Frédéric Changenet et Pierre Langlet – Sons additionnels depuis Kaboul Benazer – Régie générale François Lewyllie – Voix off en français Sofia Lesaffre – Production Maria-Carmela Mini.

Les vendredi 14 novembre, lundi 17 novembre, mardi 18 novembre, mercredi 19 novembre 2025 à 19h, 20h et 21h – samedi 15 novembre 2025 à 15h, 17h, 19h et 20h30. Programmation du Théâtre de la Ville dans le cadre du Festival d’Automne-Paris, au Théâtre de la Concorde, 1 avenue Gabriel. 75008. Paris – métro : Concorde – site : theatredelaville-pars.com – tél. : 01 42 74 22 77.