Archives de l’auteur : Brigitte REMER

Larsen C

© Pinelopi Gerasimou

Chorégraphie de Christos Papadopoulos, au Théâtre de la Ville – Les Abbesses

Un à un, lentement, d’un noir profond apparaissent sur le plateau danseurs et danseuses, de noir vêtu. Seule une main, un dos, un avant-bras non couvert rendent lisible la calligraphie dessinée par celui ou celle qui entre dans la danse. Le travail des bras cisèle l’espace, lui-même sculpté par la lumière ( création Elisa Alexandropoulou). On ne distingue pas les pieds des danseurs qui glissent sur le tapis de danse noir, satiné comme les costumes, et on ne sait plus où l’on est, au fond de l’eau, sur la glace, ou sur quelle terre étrangère (scénographie Clio Boboti, costumes Angelos Mentis).

Au début, tout est silence. Le calme se trouble par l’introduction de notes feutrées et de sons organiques comme le bruit ininterrompu du vent, celui sournois de l’éboulement d’un pierrier ou celui d’une eau lointaine qui tombe en cascade. Ces sonorités deviennent ensuite musique, par le départ de différents styles d’interventions musicales, lancinantes comme la danse et dans une montée en puissance tout au long du spectacle. On a le sentiment d’une grande solitude, de lutte contre les éléments de la nature, d’un certain enfermement.

Ensuite les danseurs se regroupent et continuent à se mouvoir, à lutter, sans se toucher, en se laissant couler ensemble et chacun à sa manière, dans cet espace intersidéral. La danse est chaloupée, d’une grande finesse et pleine de grâce, obsédante, tête, mains, bras parfois se désarticulent, et jusqu’au bout des doigts les danseurs sont habités, apportant au climat une dramatisation juste et équilibrée ; tous sont à féliciter. Ils se déplacent sur tout l’espace du plateau et ne sont qu’ondulations. Parfois on a l’impression qu’ils flottent tellement le mouvement est maîtrisé. Ils suivent le balancement d’une remarquable bande-son où un thème musical en appelle un autre en fondu enchaîné (musique et son Giorgos Poulios).

Larsen C fait référence à l’Antarctique, ce continent recouvert de glace, réserve d’eau douce plus que précieuse pour la terre, à hauteur de 70 %. Constituée par une série de trois barrières de glace, Larsen A s’est désintégrée dès 1995, Larsen B en 2002, Larsen C en 2017, avec un bloc de glace aussi grand qu’un département, qui s’est détaché et une épaisseur de glace qui a perdu jusqu’à 350 mètres. Si l’univers Antarctique est blanc, la nouvelle est sombre, semblable au plateau de Christos Papadopoulos où le réchauffement climatique se tisse en fil de trame dans le paysage.

La fin du spectacle, à l’opposé de ce qui a précédé, apporte une sophistication technique qui surprend mais qui, finalement, s’intègre à la réflexion du chorégraphe, à nos émotions et interprétations : nous sommes propulsés vers un Harmaguédon où tout devient hallucination, au son des grandes orgues. Sommes-nous sur la banquise ou au purgatoire ? Le jeu des lumières devient écriture et se dessine en pure illusion d’optique. Nos perceptions visuelles se décalent, la taille des danseurs-personnages se modifie, certains semblent avoir perdu leur tête comme les Quatre sans cou du poète Robert Desnos. D’autres, essaient de voler le soleil.

Christos Papadopoulos a étudié la danse et la chorégraphie au SNDO (School for New Dance Development) à Amsterdam, le théâtre au National Theatre of Greece Drama School (GNT Drama School) et les sciences politiques à l’Université Panteion (2000). Il enseigne le mouvement et l’improvisation à l’école d’art dramatique du Conservatoire d’Athènes. Deux de ses précédents spectacles ont été présentés au Théâtre de la Ville : dans le cadre des Chantiers d’Europe en 2017, Elvedon qu’il avait créé deux ans auparavant autour du roman Les Vagues, de Virginia Woolf ; Ion en 2018, référence à l’atome, sur la musique électronique du groupe Coti K. Il a également créé en 2016 Opus, où il déconstruisait l’Art de la Fugue de Jean-Sébastien Bach cherchant à traduire en mouvements dansés la musique classique.

Très vite repéré par son travail sensible, rigoureux et imaginatif, Christos Papadopoulos compte dans le paysage chorégraphique d’aujourd’hui. La dimension plastique et esthétique qu’il donne dans Larsen C, entre autres par le travail de la lumière et du son, place le spectateur dans une sorte de fascination. L’appropriation de l’espace et la fluidité de la danse, notamment dans les lancinants mouvements d’ensemble, la précision de la gestuelle qui se décale de manière imperceptible, la solitude de la banquise qui devient ici désert noir, sont autant de mondes dansés qui convoquent le spectateur en une expérience sensorielle, où le geste est aussi fin que des cristaux de glace.

Brigitte Rémer, le 12 décembre 2021

Avec : Maria Bregianni, Chara Kotsali, Georgios Kotsifakis, Sotiria Koutsopetrou, Alexandros Nouskas Varelas, Ioanna Paraskevopoulou, Adonis Vais.

Concept et chorégraphie Christos Papadopoulos – Musique et son Giorgos Poulios – scénographie Clio Boboti – création lumière Elisa Alexandropoulou – costumes Angelos Mentis – conseil à la dramaturgie Alexandros Mistriotis – assistante à la chorégraphie Martha Pasakopoulou – assistant décor Filanthi Bougatsou – régie lumière Evina Vasilakopoulou – régie technique décor et son Michalis Sioutis – responsables de production Rena Andreadaki, Zoe Mouschi – directrice de tournée Konstantina Papadopoulou – distribution internationale Key Performance.

Du 9 au 14 décembre 2021, au Théâtre de la Ville-Les Abbesses, rue des Abbesses. 75018 -tél. : 01 42 74 22 77 – Site : theatredelaville-paris.com

Nouvelle histoire de la danse en Occident

© Éditions du Seuil

De la préhistoire à nos jours. Sous la direction de Laura Cappelle – Avant-propos de William Forsythe – Éditions du Seuil – Avec le concours du Centre National de la Danse.

Plus de vingt-cinq contributeurs internationaux, historiens, experts issus des sciences sociales, de de la danse et du théâtre sont réunis autour de Laura Cappelle, sociologue et journaliste, pour apporter leur vision de spécialistes de la danse à cette « Nouvelle histoire de la danse en Occident ». Ils font le point des connaissances, qu’ils analysent, chacun selon son champ de recherche, rendent compte de la complexité de ce « langage non verbal qu’est la danse » et de la porosité d’un art qui se développe bien au-delà des frontières de l’Occident, des États-Unis et de la Russie dont traite principalement l’ouvrage.

Quatre parties fondent ce parcours qui va « De la préhistoire à nos jours », sous-titre de la recherche : la première, intitulée Danse sacrée, Danse profane, de la Préhistoire au Moyen-Âge interroge les apports de l’archéologue et de l’anthropologue sur la représentation de figures dansantes, plus de quarante mille ans avant notre ère. Yosef Garfinkel, professeur en archéologie, observe, par les gravures, les rites de passage où « la danse sort de la séduction individuelle pour être pratiquée à un niveau collectif », où la pratique de danses sociales – danses en cercle, en ligne et de couple – est visible, où la danse humaine apparaît sous forme de transe, enseignée par le chaman et « permet d’établir un contact direct avec le surnaturel. » Ce premier chapitre entraîne ensuite le lecteur En Grèce, une culture citoyenne de la danse au pays de Platon, qui déclare : « Ce qui est beau élève l’âme. » On y trouve l’évocation des danses guerrières et pacifiques et celles pratiquées lors des fêtes religieuses ; le rappel des grands dramaturges comme Eschyle, Sophocle, Euripide et Aristophane dont une grande partie des œuvres incluait la danse, avec son caractère mimétique qui, peu à peu, évolue vers la pantomime ; les danses apollinienne et dionysiaque « distinction esthétique réalisée par Nietzsche » liées au culte d’Apollon et de Dionysos cohabitant à Delphes, figures centrales dans la danse grecque. « Les sources laissent entrevoir la place importante que pouvait avoir la danse dans l’apprentissage comme dans l’expression de la citoyenneté » conclut Marie-Hélène Delavaud-Roux, spécialiste en histoire ancienne. Rome, entre passion et condamnation, Rome dont les sources sont plus rares et dont le seul Traité sur la danse, datant du 1er siècle avant JC. a disparu, montre l’intérêt de l’ensemble de la classe sociale romaine pour la danse, malgré certains clivages. Marie-Hélène Garelli, professeure en langue et littérature latines montre la manière dont la danse participe de la construction de l’image du citoyen sous Philippe Auguste, par les danses guerrières pratiquées par les soldats, les rituels de certaines confréries religieuses et l’invention par Pylade de la pantomime, véritable innovation esthétique. On ne retrouve pas de chœurs écrits dans les textes dramatiques latins.

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L’auteur du dernier volet de cette première partie, Adrien Belgrano, doctorant en histoire médiévale et agrégé d’histoire, rappelle par son article, De l’ordre cosmique au rituel diabolique : l’église et la danse au Moyen-Âge, que lors du haut Moyen-Âge (Vème au XIème siècle) les chrétiens dansaient dans et même hors du cadre liturgique et que les premiers conciles n’ont pas interdit, mais régulé, les pratiques. La censure est venue avec le concile de 692 interdisant une série de danses assimilées à des pratiques païennes. A partir du XIIème siècle, la danse est devenue loisir aristocratique au même titre que le tournoi et la chasse. Aux XIVème et XVème siècle elle est manifestation allégorique, pour exemple la danse macabre. Cette période, par la liturgie chrétienne, garde une méfiance par rapport au corps, source de péché.

La seconde partie de ce puissant ouvrage sur la «Nouvelle histoire de la danse en Occident » s’intitule « Vers l’épanouissement de la danse scénique. De la Renaissance au XIXe siècle. » Marina Nordera, danseuse et historienne de la danse parle de La naissance du Ballet, un phénomène culturel européen. La définition du mot « ballet » issu de l’italien, se réfère au bal et aux formes chorégraphiques qu’on y exécute. Le ballet de cour à la fin du XVème siècle, le ballet à la Cour de France où le souverain occupe la place centrale, les diverses formes chorégraphiques qui alternent comme danses de couple, figures dessinées sur scène, marches rythmées ou formes processionnelles. Au XVème et XVIIème siècle, la circulation des artistes en Europe, puis des maîtres à danser dans les maisons nobles se met en place.

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Les XVIIème et XVIIIème siècles, A la recherche de corps éloquents sont traités par Marie Glon, chercheuse sur l’histoire et l’actualité de la danse. Elle indique que « Danser est considéré comme une activité où s’exerce l’éloquence » et que cela façonne « un art de se comporter et de se mouvoir dans toutes les situations de la vie. » C’est en 1700 qu’apparaît le mot chorégraphie et le maître de danse tient la même place que le musicien ou le ménétrier. Si les danses à deux restent emblématiques de l’époque, les danses collectives comme courante, menuet, contredanse etc. se développent aussi. Dans Le corps en révolution l’historienne Elizabeth Claire évoque l’enthousiasme républicain, après la Révolution, et une nouvelle culture de loisirs nocturnes qui envahit Paris, dont la danse de société, la danse en couple (la valse, entre autres), le retour des bals publics à compter de 1800. On parle de « dansomanie » et de fraternité retrouvée. L’avènement du ballet romantique, présenté par Sylvie Jacq-Mioche, docteure en esthétique et historienne du ballet montre Paris comme pivot européen du monde chorégraphique, évoque l’influence des théâtres de boulevard sur l’évolution du ballet et le rôle de l’Opéra de Paris. Pour la première fois, en 1827, Marie Taglioni y apporte la technique des pointes ce nouvel idéal esthétique, elle y danse La Sylphide, ballet phare et Giselle, dans le plus pur romantisme. Erik Aschengreen, docteur en lettres, professeur émérite en histoire et esthétique de la danse à Copenhague présente August Bournonville, un romantisme danois. Il est une importante figure de la danse danoise, très critique à l’égard du ballet français, promoteur d’un style bien particulier basé sur la joie de vivre et la grâce, et il possède un répertoire personnel d’une grande ampleur.

Dans cette traversée du temps, on arrive à la seconde moitié du XIXème siècle jusqu’à Marius Petipa, une carrière qui façonne le Ballet Impérial Russe. Sergey Konaev, chercheur principal en danse à l’Institut national des Arts de Moscou en trace le parcours. Chorégraphe français, parti à Saint-Pétersbourg en 1847, Petipa y fait une éblouissante carrière, non sans embûches, tout en partant conquérir les capitales européennes avec son épouse, Maria Sourovchtchikova-Petipa. Soutenu par le directeur des Théâtres impériaux, Ivan Vsevolozhsky, c’est aussi le moment où il travaille sur les pièces des plus importants compositeurs de l’époque, Tchaïkovski entre autres, dont il chorégraphie La Belle au bois dormant, Le Lac des cygnes et Casse-Noisette ; il crée également la chorégraphie de Raymonda, de Glazounov, et obtient la nationalité russe en 1894. Le Miroir magique, créé en 1903 sur une musique d’Arseni Korerchtchenko d’après un poème de Pouchkine, sera son dernier ballet, il meurt quelques années plus tard. Le chorégraphe laisse de nombreuses archives, les siennes propres et les notations chorégraphiques de ses œuvres réalisées par d’autres, notamment celles de Vladimir Stepanov, danseur du corps de ballet à Saint-Pétersbourg, qui a inventé un système de notation de la danse. En écho à cet article, Alastair Macaulay, critique de danse et spécialiste américain des arts de la scène, développe le style chorégraphique de Marius Petipa en livrant le fruit de ses recherches avec Retrouver le classicisme de Petipa, qualifiant le chorégraphe de « maître joaillier » et soulignant son influence sur les générations de chorégraphes qui suivent. Danseuse et chorégraphe, professeure à l’Université Paris VIII, Hélène Marquié revient En France à la fin du XIXème siècle, effervescence et expérimentations, mettant l’accent sur la remise en question de l’historiographie au regard des récits sur la danse de cette époque : décadence du ballet français autour de l’Opéra de Paris en même temps que nouvelles voies tracées par les Ballets Russes de Serge Diaghilev et formes modernes apportées par Isadora Duncan. Des assouplissements législatifs envers les institutions théâtrales, entre 1860 et 1870, leur permettent l’utilisation de décors et costumes et la présentation de spectacles de différentes natures. Ainsi la danse va-t-elle prendre possession des théâtres, des cafés-concerts et des music-halls. Mariquita par exemple, célèbre maitresse de ballet de la Belle-Époque se produira aux Bouffes-Parisiens, puis au Théâtre de la Porte Saint-Martin et aux Folies-Bergère. La vitalité vient, pour une bonne part, des milieux populaires, les exotismes de tous bords s’apprécient, les femmes s’inscrivent comme leaders et premières féministes sans le savoir, elles sont à la pointe de ces mouvements rénovateurs.

La troisième partie de l’ouvrage mène le lecteur au XXème siècle face à la modernité. Adeline Chevrier-Boisseau, maîtresse de conférences en études américaines et en études de danse à l’Université Clermont-Auvergne observe A l’aube de la modernité : Loïe Fuller, Isadora Duncan et souligne l’importance des échanges transatlantiques. Pourtant, le climat puritain américain de la fin du XIXème participe de la dévaluation des femmes, a fortiori des femmes artistes, jusqu’à ce qu’elles se rebellent, faisant émerger une féminité nouvelle. Un nouveau rapport au corps voit le jour, selon les travaux de François Delsarte ; le musicien Emile Jacques-Dalcroze élabore une méthode d’apprentissage qui a d’importantes répercussions sur les innovations chorégraphiques. C’est dans ce contexte que Loïe Fuller, élevée dans une banlieue de Chicago, arrivant en France en 1892 sans formation en danse, construit sa danse serpentine. Elle s’investit dans tous les aspects techniques de ses chorégraphies, crée un style chorégraphique subversif qui peut être considéré aujourd’hui comme queer. Née à San Francisco et formée à la danse, l’idéaliste Isadora Duncan quant à elle participe de la libération du corps, développe une danse intuitive, cherche la pureté du mouvement et met en place une autre philosophie de l’enseignement. Viennent ensuite Les Ballets Russes, un creuset artistique racontés par Sarah Woodcock, spécialiste de la danse, ancienne responsable des collections de photographies et de costumes au Victoria and Albert Museum de Londres. Première compagnie commerciale indépendante créée en 1907 par Serge de Diaghilev, ni compositeur ni chorégraphe, les Ballets Russes se développent sous la supervision de leur fondateur éclairé, doué pour déceler les talents et positionner la troupe à l’avant-garde chorégraphique. Michel Fokine, premier danseur et maître de ballet au Ballet Impérial de Saint-Pétersbourg rallie la compagnie et tient une place importante dans son évolution. Anna Pavlova incarne la ballerine par excellence et crée la mythique Mort du cygne en 1905. En 1909, les Ballets Russes sont à Paris présentant quatre ballets en un acte de Fokine, le succès est immédiat. Vaslav Nijinski fait partie de la tournée qui, au-delà de la France, sera aussi européenne. Renvoyé des Théâtres impériaux en 1911, le danseur sera intégré aux Ballets Russes, jusqu’à ce que la schizophrénie le rattrape, en 1916 et qu’il soit interné. Sa sœur, Bronislava Nijinska, sera l’une des premières femmes à obtenir une reconnaissance en tant que chorégraphe. Léonide Massine, soliste charismatique, succède à Nijinski. Pendant la première guerre mondiale les Ballets Russes sont dispersés un peu partout dans le monde, Diaghilev vit en Suisse, la Révolution d’octobre 1917 l’ayant définitivement coupé de son pays. En 1924, Georges Balanchine intègre la troupe. A la mort de Diaghilev, en 1929, les dettes s’étant accumulées, les Ballets Russes se dispersent. De nouvelles compagnies se formeront et feront vivre les chorégraphies de Fokine, Nijinski et Massine.

D’un pays à l’autre, Laure Guilbert, enseignante en histoire et en théorie des arts du spectacle dans plusieurs universités de France et d’Allemagne, chercheuse indépendante, mène ensuite le lecteur sur les chemins De l’expressionnisme allemand au Tanztheater à partir d’une sorte d’âge d’or artistique de la Mitteleuropa, entre les deux guerres. La danse a acquis ses lettres de noblesse comme art, la place du corps est devenue centrale, son expressivité se décline dans différentes directions comme la gymnastique rythmique, la kinésphère etc. De nombreuses personnalités participent de ces initiatives et recherches artistiques, chacune dans sa discipline : Adolphe Appia pour la scénographie, Rudolf Steiner dans la réflexion anthropologique autour de l’eurythmie, le groupe Cavalier bleu en peinture, le dessinateur et danseur hongrois, Rudolf von Laban qui crée un nouveau système d’écriture de la danse. Mary Wigman développe l’improvisation et la composition et s’intéresse aux arts extra-européens. De nombreuses écoles privées s’ouvrent notamment à Berlin et la danse se professionnalise. Cette euphorie artistique se suspend avec le krach financier de 1929 puis, quatre ans plus tard, avec la prise de pouvoir d’Hitler. Le milieu chorégraphique se disperse dès 1933. En 1945 la reprise sera difficile, d’autant avec la construction du rideau de fer qui sépare les artistes des deux Allemagne. Mary Wigman crée Le Sacre du Printemps en 1957, à Berlin Ouest où elle est installée. Un nouveau code artistique émerge avec « l’esthétique de l’incorrect » du Tanztheater, concept de danse-théâtre conçu dès 1928 par Kurt Joos, danseur, chorégraphe et célèbre pédagogue dont Pina Bausch fut l’élève. Marcia B. Siegel, enseignante et critique de danse aux États-Unis, auteure de nombreux ouvrages sur la danse plonge ensuite le lecteur dans Une série d’avant-gardes : la danse moderne et postmoderne américaine. Elle présente la danse expérimentale aux États-Unis, la fin de la modern dance et l’émergence de la post-modern dance, qui perd ensuite son trait d’union et devient la postmodern dance, forme qui, au point de départ, a peu d’appuis institutionnels. La liste est longue des danseuses/danseurs et chorégraphes cité(e)s par la contributrice, qui laissent leur empreinte au cours de ces années-là : Martha Graham, Merce Cunningham, José Limón, Alwin Nikolaïs, Alvin Ailey, Paul Taylor et tant d’autres. Certaines étaient venues plus avant dans le temps, comme Isadora Duncan (1877/1927) ou Ruth Saint-Denis (1879/1968) qui en avaient tracé les prémices par leurs propres recherches. D’autres viennent plus tard, au cours des années 1970 notamment le Judson Dance Theater avec Rainer, Steve Paxton et David Gordon, puis Trisha Brown, Lucinda Childs, Meredith Monk, suivis de Jerome Robbins et Twyla Tharp qui font la synthèse chorégraphique entre les techniques classique et moderne. « À la fin des années 2000, déjà, la modern dance est en pratique devenue un genre hybride, sans désignation claire » conclut la contributrice.

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Du bal à l’écran : la danse à l’âge des médias de masse, l’article signé de Aude Thuries, docteure en danse de l’Université de Lille et enseignante en culture chorégraphique passe en revue différentes formes dansées et évoque leur diffusion à l’écran, notamment à la télévision : les productions de Broadway et l’âge d’or du musical hollywoodien, la musique et la danse afro-américaine, la modern jazz, les comédies musicales égyptiennes de la première partie du XXème siècle qui font la part belle à la danse, l’industrie cinématographique indienne qui séduit avec Bollywood, le voguing qui s’est essentiellement développé dans les années 1970 dans la communauté gay afro-américaine, les films de danse à partir des années 1980. Un grand chapitre intitulé Extension du domaine du ballet : les ambitions néoclassiques, rassemble cinq contributions : Georges Balanchine ou l’académisme renouvelé par Tim Scholl, chercheur spécialiste de la danse russe et américaine, qui présente l’esthétique de Balanchine et du New-York City Ballet. Ce même auteur signe aussi l’article sur Le ballet soviétique : retour vers le futur où l’on refait le parcours, à compter du début du XXème siècle. Geraldine Morris, ancienne danseuse du Royal Ballet, aujourd’hui chercheuse en danse, présente un article intitulé Au Royaume-Uni et en Allemagne, une nouvelle lignée chorégraphique, dessinant le profil de deux chorégraphes anglaises issues des Ballets Russes et fondatrices de deux importantes compagnies :  Ninette de Valois pour le Royal Ballet et Marie Rambert pour le Ballet Club devenu le Ballet Rambert. Parlant ensuite des « influences britanniques en Allemagne de l’Ouest » elle évoque entre autres le parcours et l’influence de John Cranko, danseur et chorégraphe né en Afrique du Sud qui, après avoir intégré le Royal Ballet de 1947 à 1957 avait rallié le Ballet de Stuttgart et l’avait profondément transformé. Florence Poudru, historienne, professeure au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon, traite Le néoclassicisme en France, de l’évocation au corps à corps, et observe les trois décennies qui suivent la Libération, avec les jeunes danseurs chorégraphes qui développent leurs projets artistiques en dehors des théâtres subventionnés, comme Jeanine Charrat, Roland Petit, Ludmilla Tcherina, Maurice Béjart etc. Gerald Siegmund, professeur en études théâtrales à la Justus-Liebig Universität, Giessen, en Allemagne, parle de Deux novateurs de la fin du XXème siècle : Jiří Kylián et William Forsythe, du style néoclassique singulier du premier, directeur pendant trente ans du Nederlands Dans Theater ; du second, William Forsythe, engagé par le Ballet de Stuttgart en 1973 avant de diriger de 1984 à 2004 le Ballet de Francfort, puis de travailler en indépendant avec The Forsythe Company. Actuellement chorégraphe associé au ballet de l’Opéra de Paris, il poursuit sa recherche de théâtralité par l’introduction des arts visuels dans ses créations et le processus de déconstruction du ballet classique, même s’il garde une approche néoclassique. Pauline Bolvineau, maîtresse de conférences en arts du spectacle à l’Université catholique de l’Ouest conclut cette partie en s’interrogeant sur le concept d’Être « contemporain » en Europe, à partir du processus de libération du corps qui s’est mis en marche dans les années 1970.

La quatrième et dernière partie de cette Nouvelle histoire de la danse en Occident : Recompositions chorégraphiques. De la fin du XXème au début du XXIème siècle présente, avec Felicia Mc Carren, professeure d’études françaises à Tulane University (États-Unis), spécialiste de l’histoire culturelle de la danse, Le hip hop, de la rue à la scène. Né dans le Bronx, à New-York, le hip hop mêle aujourd’hui à son vocabulaire celui de la danse contemporaine. Il a acquis une légitimité sur les scènes et dans le milieu artistique avec son passage de statut d’amateur à celui de professionnel, à la fin des années 80. Aux États-Unis, Rennie Harris établit le lien entre culture populaire et théâtre, en France, Kader Attou et Mourad Merzouki, formés à la boxe, aux arts martiaux et à la gymnastique fondent, avec Lionel Frédoc et Eric Mezino,  Accrorap, en 1989 date à partir de laquelle ils sont reconnus et programmés dans le réseau des scènes nationales. Laura Cappelle, sociologue et journaliste, critique de danse pour le Financial Times et pour le New-York Times, qui a dirigé cet ouvrage, invite ensuite à une réflexion sur le fait d’Être classique au XXIème siècle, une identité paradoxale. Elle suit les transformations de la danse classique au début de ce siècle et l’organisation du secteur de la danse, en observant les troupes résidant dans les maisons d’opéra, les compagnies indépendantes et les coproductions obligées compte tenu de la baisse des subventions. Elle rend compte de la nouvelle répartition des rôles à la tête des institutions de la danse ; de la recherche d’équilibre entre femmes et hommes aux postes-clés ; d’une meilleure équité contre les discriminations raciales ; du répertoire international entre pièces de répertoire, nouvelles créations et recherches d’hybridation, du répertoire musical dans lequel puisent les chorégraphes. Federica Fratagnoli, enseignante-chercheuse en danse à l’Université Côte d’Azur et Sylviane Pagès, maîtresse de conférences en danse à l’Université Paris 8/laboratoire Musidanse, se penchent sur L’Orient décentré. Circulations de gestes et créations hybrides et observent plus particulièrement, dans le contexte de globalisation du début du XXIème siècle, la trajectoire des pratiques corporelles venant de l’Inde et du Japon, entre Kathak et Butô. Elles construisent, au fil des exotismes consommés par l’occident, puis de l’introduction du numérique et des nouvelles technologies, le concept positif d’hybridation.

© Éditions du Seuil

Patrick Germain-Thomas, docteur en sociologie, clôture l’ouvrage avec une réflexion sur Le contemporain : un questionnement pour la danse d’aujourd’hui. Partant du vocabulaire classique, de ses positions et mouvements, il interroge le nouveau rapport aux codes et aux règles et la construction de nouvelles esthétiques. Il  note une certaine émancipation due à la pratique de l’improvisation et observe le déplacement des frontières, physiques comme celles liées aux imaginaires : danse et théâtre (Pina Bausch, Maguy Marin, Alain Platel, Jan Fabre et Jan Lauwers), danse et performance (La Ribot et Jérôme Bel), danse contemporaine et traditions africaines (rencontre entre Mathilde Monnier, Seydou Boro et Salia Sanou ; démarche de José Montalvo et Dominique Hervieu) cirque et arts mêlés (Yoann Bourgeois) ; brouillage des limites entre le plateau et la salle, les artistes et le public (Boris Charmatz). L’article, donc l’ouvrage, se termine sur la question de la mémoire et de la difficulté de garder trace de ces processus d’hybridation sans références parfois aux vocabulaires existants. Le contributeur y répond de ces quelques mots, prenant appui sur l’anthropologue Marcel Mauss : « La notion de technique du corps, qui s’applique à la danse, n’a de sens qu’en relation à la mémoire et à des mécanismes de transmission. »

Cette Nouvelle histoire de la danse en Occident. De la préhistoire à nos jours est à la fois érudite et accessible, donc agréable à lire. De ce fait, l’ouvrage s’adresse à tous les lecteurs, artistes et professionnels oeuvrant dans le domaine de la danse, autant que le grand public. On y lit l’évolution du geste et du rapport au corps, la symbolique du mouvement, individuel ou collectif, sacré ou profane et le processus de développement de la danse à travers le temps, sans fragmentation. Laura Cappelle qui l’a élaboré et qui a rassemblé l’équipe de spécialistes internationaux, en a traduit de l’anglais de nombreux articles, le travail accompli est immense. William Forsythe, qui en signe l’avant-propos indique : « Il est essentiel de savoir d’où on vient et à partir d’où on crée. Ma compréhension de l’histoire de la danse informe tout ce que je fais en studio. »

Le livre, qui a obtenu le Prix de la critique pour le théâtre, la musique et la danse, est abondamment illustré, notamment par deux cahiers de photos en couleurs d’une quinzaine de pages chacun, mais aussi tout au long de la narration. Un index des noms propres permet aussi de se renseigner facilement sur tel ou tel artiste. Si le récit trace les lignes de la danse en Occident, il propose aussi de nombreuses incursions au cœur de sources géographiques plus lointaines dont il reconnaît l’empreinte ou l’influence. On peut le lire comme on lit un roman, dans sa continuité, on peut s’y renseigner sur une époque ou un style déterminé, c’est une mine d’informations, hiérarchisées et très documentées.

Brigitte Rémer, le 9 décembre 2021

Nouvelle histoire de la danse en Occident. De la préhistoire à nos jours. Sous la direction de Laura Cappelle. Avant-propos de William Forsythe (355 pages) – Éditions du Seuil, septembre 2020. Ouvrage publié avec le concours du Centre national de la danse (31 euros).

Cabaret de l’exil

© Alfons Alt

Scénographie, conception et mise en scène Bartabas. Nouvelle création du Théâtre équestre Zingaro, au Fort d’Aubervilliers.

« À Zingaro, la musique est notre territoire et l’amour des chevaux notre religion. » Par ces mots, Bartabas résume tout de ses parcours. Après deux années de pandémie obligeant à rester chez soi, le verre de vin chaud et le feu de camp après spectacle réchauffent. Chez Bartabas c’est atout cœur dès qu’on pénètre dans la construction de bois réalisée sur mesure par l’architecte Patrick Bouchain, où il a posé son arche de Noé, en 1989, avec chevaux, oies, oiseaux etc. Chargé des empreintes de ses spectacles, l’immense pièce d’’accueil, mi-réfectoire, mi-salle capitulaire, mi-chambre de la mémoire, est en soi une invitation au voyage. Comme chez Baudelaire « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. »

Après tant de spectacles témoins de sa fusion avec les chevaux, depuis la création en 1984 du Théâtre Zingaro du nom d’un de ses célèbres chevaux (et qui signifie Tzigane), devenu deux ans après Théâtre équestre et musical, on rebrousse chemin à travers le temps pour sentir à nouveau l’esprit des premières créations. Les musiques des quatre coins du monde tissent la démarche de Bartabas et sa philosophie, venant entre autres du Caucase, Maghreb, Mexique, Rajasthan, Tibet, de Corée et Roumanie. Avec Cabaret de l’exil il met à l’honneur la culture yiddish par le discours d’Isaac Bashevis Singer prononcé lors de la remise de son Prix Nobel de Littérature en 1978, texte servant de trame, magnifiquement porté par l’acteur Rafaël Goldwaser. La musique Klezmer du Petit Mish-Mash et ses déclinaisons de rythmes et mélodies ponctuent les séquences, avec le cymbalum et les percussions de Mihai Trestian, l’accordéon et les percussions d’Adrian Iordan, la clarinette et les flûtes de Marine Goldwaser qui assure aussi la direction musicale, la clarinette en alternance de Laurent Clouet, le violon, l’alto et le chant d’Ariane Cohen-Adad.

Côté cour côté jardin, le public entre, chaque groupe guidé par un appariteur qu’on retrouve ensuite sur la piste. Certains traversent les écuries où se reposent les royaux destriers puis prennent place autour d’une petite table éclairée à la lueur d’une bougie, d’autres s’installent dans les gradins. Sur la piste, devant le feu et le soufflet de forge, forgeron et maréchal-ferrant s’affairent sur les fers protecteurs des sabots des chevaux. Autour d’eux, une petite troupe d’oies va et vient dans sa chorégraphie tranquille. Arrive un corbillard tiré par un cheval noir à la crinière tressée et conduit par un factotum accompagné de cinq majordomes grand chic, livrée rouge, serviettes sur le bras qui vont distribuer le vin chaud de manière compulsive, dans les premiers rangs du public.

Le texte surgit du côté cour depuis la piste, le comédien assis au zinc d’un bar où une serveuse s’affaire. Les musiques arrivent du côté jardin où se trouve la plateforme des instrumentistes. Entre les deux, en hauteur, entouré d’un rideau rouge tel un petit théâtre dans le théâtre, un orgue, magnifique, sur lequel jouera, plus tard, un musicien. Tout s’anime ensuite avec de virtuoses écuyères et écuyers acrobates, qui font corps avec leurs chevaux aux somptueuses robes – le noir, alezan, bai, gris ou blanc – ébouriffés ou bien coiffés, sans oublier le baudet Joli Cœur, la mule et l’âne, le cheval de labour et le jeune poulain blanc. Dans de petits scénarios virtuoses, humoristique et poétique, ils s’enroulent et se déroulent, se déploient, sautent et se rattrapent en de savantes figures acrobatiques. Les tissus de soie noire ou blanche s’envolent dans les voltiges en solo ou en duo, les fracs blancs et redingotes noires invitent au respect. Des cavaliers à têtes d’animaux, masques superbement réalisés comme bélier et corbeau (Cécile Kretschmar), ou encore chien et autres (prêt de l’Opéra national de Lorraine) épousent le rythme des pas mesurés et cadencés des chevaux, ou de leurs galops. Une envolée de colombes se disperse sous le chapiteau au rythme de la clarinette et les images défilent, recentrant le propos sur la littérature et la peinture Yiddish.

L’ombre du Dibbouk passe, esprit malin hantant le corps des vivants que Marc Chagall enrichit dans ses tableaux de la tradition russe, et qu’il reprit à sa manière. On y retrouve colombes et violons, paradis naïf de l’enfance, mariés de la tour Eiffel voyageant au-dessus des nuages, ou encore bouc enlaçant tendrement la mariée. « Il dort. Il est éveillé. Tout à coup, il peint. Il prend une église et peint avec l’église. Il prend une vache et peint avec une vache. Avec une sardine. Avec des têtes, des mains, des couteaux… » écrivait en 1919 Blaise Cendrars dans ses Dix-neuf poèmes élastiques où il fait le portrait de Chagall. L’univers Zingaro fait aussi le lien entre le passé et le présent et rejoint ce bestiaire montrant sur une piste de cirque l’oiseau faisant spectacle, le cheval jouant de la contrebasse et l’âne ailé s’envolant à son tour.

Des premiers Cabarets équestres aux Entretiens silencieux, Bartabas a beaucoup voyagé et nous a pris en selle sur ses chevaux : Horizonte, Soutine, Pollock, Le Tintoret et Caravage, Quixote, Angelo, Zurbaran et tant d’autres. De Tsar, son alter-ego des Entretiens silencieux, il raconte : « Il en est des chevaux comme des coups de foudre, ils vous tombent dessus sans crier gare. » Auteur, metteur en scène et scénographe, réalisateur et chorégraphe, écuyer, Bartabas a conçu de nombreux spectacles, de Cabaret I à III (1984/90) suivi de l’Opéra équestre (1991/93), en passant par Chimère (1994/96) et Éclipse (1997/99). Puis il y eut Triptyk (2000/2002), Loungta (2003/2005), Battuta (2006/2009), Darshan (2009/2010), Calacas (2011-2014), Elégies, on achève bien les anges (2015-2016) et Ex Anima (2017). Il a aussi fait de belles rencontres artistiques comme celle avec Ko Murobushi, danseur et chorégraphe japonais de butô tous deux travaillant à partir des Chants de Maldoror de Lautréamont, dans Le Centaure et l’Animal (cf. notre article du Théâtre du Blog, le 12 septembre 2012). Dans un esprit de transmission, il a aussi fondé en 2003 l’Académie équestre dans les Grandes Écuries du château de Versailles d’où il présente des chorégraphies.

Dans Cabaret de l’exil Bartabas, de noir vêtu, long manteau et imposant chapeau, fait danser son cheval, l’un et l’autre virtuoses. « Vivre avec des chevaux, c’est en quelque sorte vivre sur Terre sans la perdre de vue… » dit-il. « Dresser un cheval ce n’est pas lui faire acquérir des automatismes, c’est d’abord se construire avec lui un vocabulaire commun puis une grammaire commune, puis, s’il le veut bien, finir par dire des poèmes ensemble. » Et de conclure, dans son Manifeste pour la vie d’artiste, « L’artisanat de notre travail nous préserve des pièges et des tentations économiques. Zingaro n’a pas de valeur marchande. Il n’y a rien à acheter, que notre passion. » Ce nouveau spectacle est un retour aux sources, c’est aussi l’engagement de toute une vie.

Brigitte Rémer, le 30 novembre 2021

Cavaliers : Bartabas, Yassine El Hor, Nolwen Gehlker, Emilie Jumeaux, Calou Pagnot, Emmanuelle Santini, Hervé Vincent, David Weiser, Messaoud Zeggane – Chevaux : Angelo, Conquête, El Cid, Famine, Guerre, Islands Bay, Lucifer, Misère, Noureev, Posada, Raoul, Rustik du Boncoin, Tsar, Ultra, Vasco de l’Effrayere, Victor, Zurbaran, la mule et l’âne, le baudet Joli Cœur – Micos : Henri Carballido, Stéphane Drouard, Laurent Dupré (Bill), Paco Portero, Bernard Quental, Vladik – Responsable des écuries : Bérenger Mirc – Soins aux chevaux : Lola Cournet, Aurore Houdelette, Caroline Viala

Musique originale Le Petit Mish-Mash : Mihai Trestian, cymbalum, percussions – Adrian Iordan, accordéon, percussions – Marine Goldwaser, clarinette, flûtes, direction musicale – rejoints par : Ariane Cohen-Adad, violon, alto, chant – Laurent Clouet, clarinette (en alternance) – Assistante à la mise en scène  Emmanuelle Santini – Comédien Rafaël Goldwaser – Figurante Marina Viallon – Directeur technique Hervé Vincent – Son Serge Rantonnet – Lumières Clothilde Hoffmann – Création costumes Marie-Laurence Schakmundès – Habilleuse Isabelle Guillaume – Masques de bélier et corbeau, Cécile Kretschmar – Autres masques, Prêt de l’Opéra National de Lorraine – Accessoiriste Sébastien Puech – Texte du monologue d’ouverture de Isaac Bashevis Singer (Copyright 1978)

Du 19 octobre 2021 au 27 mars 2022, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20h30, dimanche à 17h30 (relâche lundi et jeudi) – 176 avenue Jean Jaurès 93300. Aubervilliers – métro : Fort d’Aubervilliers (ligne 7) – tél. : 01 48 39 54 17 – Site : bartabas.fr/zingaro/

Condor

© Jean-Louis Fernandez

Auteur Frédéric Vossier – mise en scène Anne Théron – jeu  Mireille Herbstmeyer, Frédéric Leidgens, Compagnie Les Productions Merlin – à la MC93 Bobigny Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis.

Mouvement des vagues sur la plage et chahut d’enfance, comme un flux et un reflux dans la mémoire d’Anna. Et quarante ans passés avant d’oser prendre le téléphone pour l’appeler, lui, Paul, son frère, du côté des bourreaux. Elle n’est pas la bienvenue. Le cadre de ces retrouvailles improbables, qu’elle a voulues, est sinistre : le grand escalier d’une rue dans la pénombre, l’habitation de l’homme semblable à une cellule et sans le moindre objet personnel, sorte de bunker ; un lit cage, dans une prétendue chambre, la même cellule. L’homme a fait table rase du passé, matériellement et moralement. Ce qui lui reste d’humain se trouve dans le jardin, symbolisé ici par un bel arbre, dernier indice de vie (scénographie Barbara Kraft, lumière Benoît Théron).

Anna provoque la rencontre mais elle est déjà morte. Dans son sac, un pistolet. Elle a fait partie des opposants, son frère dans le camp d’en face, complice de son viol, des violences et de l’indignité. Elle est envahie par ces images de brutalité qu’on revit avec elle par écran interposé, où le frère est aussi le bourreau (création vidéo Mickaël Varaniac-Quard) et reçoit comme des décharges qui attisent le traumatisme et sa révolte. Alors elle charcute, provoque, agresse, bat en retraite, revient, ses cauchemars sont récurrents.

La rencontre est un huis-clos, lui, dans le déni, ne réagit pas même au mot lance-flamme qu’elle brandit, n’entend pas les allusions, il contourne. Chacun de ses gestes est ambigu, compulsif avec un couteau, puis avec une carabine, simulant un étranglement. Le public, comme les protagonistes, sont sur le qui-vive. Et leur discussion parallèle, s’inscrit comme un dialogue de sourds : elle tente de l’amener sur le terrain de ses crimes mais en vain, il parle de la rue, ou de tout autre chose. Elle tente de le faire s’exprimer sur sa vie, sur les femmes, il s’en tire par trois pirouettes, toujours aussi misérables et sarcastiques. Que leur reste-t-il à se dire, le lien fraternel détruit ? L’histoire familiale reste lointaine, seul le bruit des vagues apporte un brin d’oxygène en même temps qu’un grand désespoir.

La pièce a pour background les événements d’Amérique Latine au coeur des années 1970/1980 dans de nombreux pays de la région : Argentine, Bolivie, Brésil, Chili – sous Pinochet après l’utopie des années Allende, président assassiné le 11 septembre 1973 – Paraguay et Uruguay. Elle se situe plus précisément en 1975, au Brésil dont la dictature n’a pas été plus douce et a duré vingt ans, de 1964 à 1985, même si on n’en a moins parlé en Europe car elle n’a pas prêté au même mouvement migratoire que celui des Chiliens ou des Argentins. La pièce fait référence à l’Opération Condor – d’où son titre – un vaste plan de répression mis en place par ces dictatures pour s’opposer aux mouvements populaires, avec des campagnes d’assassinats et de lutte contre les guérillas, les mouvements de gauche et d’extrême gauche, dictatures conduites avec le soutien des États-Unis de Kissinger et de la CIA, comme on le découvrira bien après.

Le texte s’inscrit en creux par rapport aux événements et parle par allusions. Les jeux ici s’inversent : Paul (Frédéric Leidgens) ne correspond pas au stéréotype de la brutalité virile qu’on pourrait attribuer au bourreau, boisson mise à part, il en est même physiquement tout le contraire, maigre et sec, il fait le doux, parfois même le romantique ; Anna (Mireille Herbstmeyer) se montre solide et violente, sa fragilité cachée est extrême. Elle craque, à certains moments. Chaque geste, chez l’un comme chez l’autre, est observé, pesé, maîtrisé, lourd de sens et de conséquence, suffisamment ambigu. Une sorte de chorégraphie de l’évitement se dessine entre eux (avec l’intervention du chorégraphe Thierry Thieû-Niang), le spectateur aussi est en plein cauchemar.

Docteur en philosophie politique et conseiller artistique au TNS, on connaît la qualité des textes de Frédéric Vossier, notamment par sa pièce Ludwig, un roi sur la lune, créée par Madeleine Louarn au Festival d’Avignon 2016. Anne Théron, artiste associée au TNS, s’est emparée de Condor et a construit scéniquement avec force et talent la montée dramatique du propos. C’est glaçant, comme le fut l’époque. Par le choix des deux acteurs qui s’emboitent l’un dans l’autre malgré leurs répulsions réciproques et en dépit du lien familial censé les unir ; par l’espace mental qu’elle trace autour des réminiscences d’Anna qui tisse avec intensité sa toile de vérité autour des bourreaux auxquels elle ne doit que des crachats ; elle charge le plateau d’une impressionnante densité. Paul donne le change, dans son ambigüité et le trouble apportés. Ce face à face entre bourreau et victime nous replonge dans un pan de l’Histoire contemporaine des plus funestes.

 Brigitte Rémer, le 29 novembre 2021

Avec : Mireille Herbstmeyer, Frédéric Leidgens – assistante mise en scène Claire Schmitt – scénographie et costumes Barbara Kraft – lumière Benoît Théron – son Sophie Berger – création vidéo Mickaël Varaniac-Quard – effets spéciaux Marion Koechlin – chorégraphie Thierry Thieu Niang – La pièce est publiée aux Solitaires Intempestifs.

Vu à la MC93 Bobigny, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, le 28 novembre – Après l’annulation des représentations pour raison de pandémie, au Festival d’Avignon 2020 puis en 2021, Condor a été présenté au TNS, coproducteur du spectacle, en octobre 2021. Les représentations à la MC93 Bobigny se sont déroulées du 18 au 28 novembre 2021. Le spectacle poursuivra sa route avec notamment des représentations du 26 au 29 avril 2022, au Théâtre Olympia/CDN de Tours (37).

AKAA/ Also Known As Africa, 6ème édition

Gaël Maski © Galerie Angalia  (République Démocratique du Congo)

La sixième édition de la Foire d’art contemporain et de design centrée sur l’Afrique, AKAA, s’est tenue du 12 au 14 novembre 2021, au Carreau du Temple.

Une centaine d’artistes africains et trente-quatre galeries d’Europe, d’Afrique et des États-Unis étaient au rendez-vous de cette édition tandis que six autres ont travaillé en ligne. C’est moins qu’en 2019, mais après l’annulation de l’édition 2020 pour raison de pandémie et alors que le virus court toujours, on ne peut que se réjouir. Ce que fait Victoria Mann, fondatrice et directrice de AKAA : « C’est une édition importante et dont nous sommes fiers, après deux années pas évidentes. Il y a moins de stands, pour des questions de logistique et d’accès à des visas ou à la vaccination, cela a été rock’n’roll, mais notre toute petite équipe a été férocement efficace. » Une organisation au cordeau, au rez-de-chaussée du Carreau du Temple, avec des stands attractifs et une fluidité de circulation ; un espace dédié aux Rencontres AKAA, permettant conférences et signatures de livres, sorte d’Agora où l’on débat cette année autour de la notion de temporalité. L’édition 2021 s’intitule en effet À rebrousse-temps, elle a donné lieu à la publication d’un ouvrage portant ce même titre – réalisé sous la direction de Armelle Dakouo, directrice artistique – pour laisser traces.

Au premier regard, la qualité des œuvres frappe et attire. Il y a de la vie dans ces créations, de l’imagination, de la créativité et de la vitalité. Profondes, graves ou légères, elles appellent le monde d’aujourd’hui dans son tragique et sa liberté. Qu’elles soient positionnées en France, en Afrique, aux États-Unis ou ailleurs, les galeries se sont données la même mission : rendre compte des récits artistiques et des récits de vie portés par les plasticiens africains. Nous en citerons quelques-uns ci-dessous ainsi que certaines des galeries qui portent leur travail.

La galerie 31 Project créée en 2019, colle au plus près des scènes africaines de l’art contemporain et promeut la multidisciplinarité et les artistes du continent et de la diaspora. Trois artistes des plus talentueux ont été présentés dans le cadre de AKAA ; du Zimbabwe, Epheas Maposa et ses personnages distordus, aux couleurs vives qui dégagent solitude et inquiétude et Evans Tinashe Mutenga qui travaille le papier tels que journaux trouvés, affiches décollées, qu’il manipule d’une manière très personnelle, menant à des portraits faits d’effacements et de griffures par collages et techniques mixtes sur papier. Comrade, qu’il a réalisé en 2018/2019, est une série de portraits, et la trace des amis avec qui il a combattu pour la libération du pays ; du Nigéria, Kelani Abbas, qui vit et travaille à Lagos, rassemble des fragments de mémoire à partir d’anciens clichés et d’objets hérités de l’entreprise d’imprimerie de son père, et cherche à établir des passerelles entre le passé et le présent.  La Galerie Angalia, en RDC, du mot swahili qui signifie regarder, voir, observer, présente entre autres les photocollages de Gaël Maski, qui transcendent la pauvreté à travers la chambre de son imagination et les photos de Gosette Lubondo, qui capte les friches et lieux abandonnés et travaille sur la mémoire et la transmission, notamment dans ses séries Imaginary Trip.

Mário Macilau © Galerie Movart  (Angola/Portugal)

La Galerie Movart entre Luanda (Angola) et Lisbonne présente entre autres l’œuvre de Mário Macilau du Mozambique, fine esquisse de superposition d’images de femmes et d’enfants, sorte d’apparitions dans un environnement dégradé. La galerie This is not a white cube travaille entre le Portugal, l’Angola et l’Afrique du Sud et présente Alida Rodrigues, artiste angolaise vivant au Royaume Uni qui invite à réfléchir sur le statut de l’image, sa banalisation, ses manipulations, ses limites. D’une photo à l’ancienne sur laquelle une personne prenait la pose, elle invente un nouveau visage, botanique celui-là, – lys, artichaut, chou, maïs ou autre, qu’elle articule magnifiquement avec le vêtement ou l’attitude. La galerie Krystel Ann Art, du Portugal, présente Giana de Dier, née au Panama, qui y vit et y travaille. L’artiste prend pour référence les milliers de morts du creusement du Canal, conçu un siècle avant sa naissance et part à la recherche de ses racines caribéennes. Elle superpose des fragments de photos de ces deux univers, celui des souvenirs d’enfance et les images d’archives d’ouvriers inconnus qui ont laissé leur vie dans ce chantier pharaonique.

Beaucoup d’autres artistes, promus par des galeries de divers points du monde sont à retenir : Delano Dunn de la Galerie Montague Contemporary de New-York connu pour les couches multiples de ses collages, fait un récit de l’histoire américaine avec ses personnages en uniforme sur des fonds poétiques très travaillés avec les matériaux qu’il trouve autour de lui comme paillettes, papier, ruban, cirage, cellophane etc. Angèle Etoundi Essamba, de la Galerie Carole Kvasnevsski, née à Douala/Cameroun dont le thème principal porte sur la femme noire, sa beauté universelle, sa grâce, sa noblesse, ses symboles par les vêtements ; Stephan Gladieu, né en RDC, ancien reporter ayant bourlingué de par le monde, présenté par la School Gallery/Paris avec sa série Homo detritus. Il y parle, à la manière de l’Arte Povera, de notre surconsommation par d’impressionnantes photos de personnages, à la fois réalistes et métaphoriques, un peu terriens un peu martiens portant masques et carapaces réalisés avec des produits de recyclage comme boîtes, bouchons, pièces détachées, téléphones portables, plastiques, CD, paquets de cigarettes etc. Le jeune peintre algérien, Mehdi Djelil dit Bardi est porté par la galerie Rhizome, d’Alger, et Wonder Buhle, qui signe l’affiche de cette édition, par BKhz Gallery, de Johannesburg. LaToya Hobbs (193 Gallery/Paris) peintre et graveuse américaine travaille sur le thème de l’identité/féminité ; Toyin Loye, artiste nigérian inspiré par la culture Yoruba (Artco gallery/Berlin, Aix-la-Chapelle) a pour base de travail la photographie noir et blanc. Porté par la Galerie Voss de Düsseldorf, l’artiste nigérian Idowu Oluwaseun dont les visages souvent entièrement cachés et enroulés dans un foulard, travaille sur photo et peinture acrylique. Présentés par la Galerie Anne de Villepoix, Leslie Amine, peintre franco-béninoise, développe de sombres et luxuriants paysages sous-marins pleins de mystère et Souleimane Barry, entre le Burkina Faso et la France, parle de la condition humaine dans sa diversité en apportant une note fantastique et colorée à ses portraits. Une toute nouvelle galerie, Afikaris, présente entre autres le travail de Jean David Nkot, né à Douala, qui a réalisé un tragique Effondrement du rêve où le corps vaincu, bouée dégonflée, s’est échoué.

Giana de Dier © Galerie Krystel Ann Art (Portugal)

AKAA remplit un réel rôle de défricheur en ce qui concerne la vitalité de la création africaine. La sixième édition a particulièrement mis en exergue l’art au féminin et les Afro-Américains ; par ailleurs photos et collages sont les techniques qui cette année apparaissent majoritairement, plusieurs artistes et galeries sont aussi présents à Paris Photo qui se déroule au même moment. Autre proposition et pour la première fois, la maison britannique Bonhams – qui vient de se doter d’un lieu à Paris – a effectué une vente aux enchères d’œuvres qu’elle présentait sur son stand. Par la qualité des œuvres l’édition fut flamboyante, Victoria Mann, directrice, peut être fière. Pour elle « Paris est en train de devenir la place forte pour l’art contemporain… Loin de n’être qu’un effet de mode, le marché de l’art contemporain africain se structure, et se renforce à l’international, et les artistes prennent leur place dans les collections et les grandes institutions. » De quoi se réjouir.

Brigitte Rémer, le 23 novembre 2021

AKAA, Carreau du Temple, 4 rue Eugène Spuller, 75003. Paris – métro : Temple, République – site : akaafair.com

Hash

© Piero Tauro

Écrit par Bashar Murkus et l’équipe du projet. Mis en scène par Bashar Murkus, Khashabi Theatre (Palestine). Jeu Henry Andrawes. Vu le 11 novembre au Studio-Théâtre de Vitry – A voir, du 22 au 27 Novembre 2021, au Théâtre de la Ville/Paris.

Hash est présenté dans le cadre du Focus sur la création artistique dans le monde arabe. Élaboré par Nathalie Huerta, directrice du théâtre Jean Vilar à Vitry et Ahmed El Attar, directeur du festival D’Caf/ Downtown Contemporary Arts Festival, au Caire, en partenariat avec l’Association Arab Arts Focus de Paris et Orient Productions au Caire, et avec La Briqueterie-CDN du Val-de-Marne et le Studio-Théâtre de Vitry. (cf. notre article sur deux chorégraphies présentées dans ce même « Focus » : Fighting de Shaymaa Shoukry et Hmadcha de Taoufiq Izeddiou).

L’espace est étroit et l’Homme… bien en chair, bordé d’une épaisseur de coussins qui décale sa silhouette, taille XXL970. Boulimique ? Sûrement. Il lorgne sur une dizaine de bananes qui le tentent et qu’il ne mangera qu’à la fin du spectacle. Agoraphobe ? Peut-être, et d’autant quand il n’y a nulle part où aller. Il vit dans un présent bien étrange, entouré d’objets extravagants posés au sol, flacons et bocaux de verre, certains remplis d’eau aux mélodies cristallines, d’autres de secrets, d’autres encore de petites lumières qu’il allumera au fur et à mesure. Une poétique du lieu, si évident, si simple. Mais quelle goutte d’eau aurait fait déborder le vase ?

L’Homme tantôt exécute quelques gestes qui lui sont dictés par une puissance a priori suprême, tantôt s’interroge. On lui pose des questions auxquelles il tente de donner réponse, passe de la porte à la fenêtre comme un somnambule pour suivre les ordres qui lui sont donnés par la bande son : « Va à la porte… Entends-tu quelqu’un ? Alors change de place… On ne doit pas t’entendre… » Puis il s’enregistre et les pistes se superposent, questions et réponses se mêlent. L’air pour lui se raréfie. Comme un poisson sans branchies, il cherche le sien. Comment reprendre souffle dans ce quotidien mort, ces diktats et ces gestes répétés ? L’espace à ses yeux semble diminuer, au fil des minutes, car lui, enfle. Il espère bouger encore, se lever, marcher et puise dans ses dernières forces. A chaque moment il semble au bord du vide.

Son ordi face à lui, à son tour il donne ordre et déclenche des images avec lesquelles il dialogue sur différents écrans en forme de maison, ou de maison inversée, symbole s’il en est pour la Palestine. Par un cliché on traverse l’enfance comme avec la danse du tout jeune garçon qui sur écran lance des cuillères et l’acteur sur scène qui lui emboîte le pas.  Il y a de fulgurantes percées poétiques tout au long du spectacle. Par un mot, une image, la focale se décale et nous emmène loin. « Je suis un lion » trouve-t-il la force de dire, un loup paraît sur les images. Dans sa tête affluent les sensations, les émotions, dans la nôtre aussi.

Puis l’Homme s’installe sur une chaise sur laquelle est posée un coussin. Les fantômes affluent comme celui d’un amour perdu. Il fait revivre une femme par les quelques objets qui l’entourent : récit volontairement incompréhensible, qu’on suit par la désespérance de sa gestuelle. Ce coussin dont il se recouvre la tête devient un accessoire actif, on se demande s’il souhaite ou s’il attend la mort. Un micro sur pied lui sert de mannequin et il crée cette figure idéale peut-être, un temps, avec qui il engage un tango, sur les quelques notes d’un accordéon.

On suit l’Homme dans ses fantasmes, ses mirages et ses peurs dans une extraordinaire économie de moyens. L’acteur – Henry Andrawes, cofondateur en 2015 et membre du Khashabi Theatre, collectif de créateurs palestiniens de théâtre, installé à Haïfa – est tout aussi extraordinaire, quelqu’un de rare qui crée la poésie de l’espace et donne de la profondeur, l’air de rien. Il porte le concept imaginé avec Bashar Murkus et l’équipe du projet, et si l’on demande au metteur en scène « Qui est Hash, quelle est son histoire ? » comme dans la fiche de salle, il dit : « Je ne connais pas la réponse à cette question. Hash porte des histoires sans fin, sans en spécifier une. Vous ne trouverez pas d’histoire dans cette pièce, mais vous trouverez les traces et les blessures d’une histoire. » On pourrait y ajouter un H majuscule car derrière s’inscrit, comme Mahmoud Darwich l’a si bien transmis, la Palestine comme métaphore : « J‘ai trouvé que la terre était fragile, et la mer, légère ; j’ai appris que la langue et la métaphore ne suffisent point pour fournir un lieu au lieu… n’ayant pu trouver ma place sur la terre, j’ai tenté de la trouver dans l’histoire. » Hash est aussi un voyage vers une géographie perdue, un pays d’ombres et de lumières, un monde d’aujourd’hui vidé de sens et sur scène, modeste et royale, c’est aussi la parole et le geste du hakawati, le conteur. A voir absolument !

Brigitte Rémer, le 22 novembre 2021

Avec Henry Andrawes – scénographie Majdala Khoury – vidéo Nihad Awidat – création lumière Moody Kablawi, Muaz Aljubeh – chorégraphie Samaa Wakim – traduction Lore Baeten

Jeudi 11 novembre à 16h, au Studio-Théâtre de Vitry – 13 et 14 novembre Théâtre Alibi – 22 au 27 Novembre 2021, au Théâtre de la Ville/Paris – Autre spectacle du Khashabi Theatre en tournée : The Museum, 18 et 19 novembre au Théâtre des Treize Vents, Montpellier, dans le cadre de la Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée – 9 au 18 décembre, à Haïfa – 20 au 22 janvier 2022, Schlachthaus Theatre, Berne.

“Fighting” de Shaymaa Shoukry – “Hmadcha” de Taoufiq Izeddiou

“Fighting” de Shaymaa Shoukry © Mostafa Abdel Aty

Focus sur la création artistique dans le monde arabe, programmation du Théâtre Jean Vilar de Vitry, de l’Association Arab Arts Focus de Paris et d’Orient Productions au Caire, en partenariat avec La Briqueterie-CDN du Val-de-Marne et le Studio-Théâtre de Vitry

Ce Focus est né de la rencontre entre Nathalie Huerta, directrice du théâtre Jean Vilar à Vitry, et Ahmed El Attar, directeur du festival D’Caf/ Downtown Contemporary Arts Festival, au Caire. Ensemble, ils ont élaboré une semaine multidisciplinaire sur la création artistique dans le monde arabe, du 6 au 14 novembre, en présence d’artistes d’Égypte, du Liban, du Maroc, de Palestine et de Syrie. Nous présentons ici deux des chorégraphies programmées dans ce cadre.

Fighting, de la danseuse et chorégraphe Shaymaa Shoukry (Égypte) en duo avec Mohamed Fouad. C’est par un prélude musical que débute le spectacle, avec un joueur de oud d’abord, seul en scène, suivi d’une violoncelliste jouant sur instrument électrique. Tous deux dialoguent et se répondent par instruments interposés, puis ils les posent et entrent dans la danse, car ces musiciens sont aussi les danseurs interprètes de la pièce Fighting. La bande-son prend alors le relais et ils s’élancent dans leur combat. Côte à côte et dans une atmosphère crépusculaire, ils accomplissent des mouvements de lutte, répétitifs, dans l’énergie et l’acharnement de l’entraînement. Puis les choses s’accélèrent, ils développent une sorte de combat-karaté plus provocateur, multiplient les attaques, les positions et projections, les glissements et déplacements. L’espace qui les sépare enfin se réduit, les bras s’étendent, ils s’effleurent, se touchent en d’harmonieux mouvements et combattent au sol en un corps-à-corps. De guerrière, la parade devient sensualité. Des bruits d’avion s’amplifient, ils se plaquent au sol comme si la violence d’une hélice d’hélicoptère les y avait cloués. Ils restent côte à côte et se perdent dans le noir.

Artiste multidisciplinaire formée dans le domaine des arts visuels, Shaymaa Shoukry partage sa passion entre la chorégraphie, la performance et l’art vidéo. Sa recherche sur l’origine du mouvement, sa répétition et sa transformation telle que présentée dans Fighting, montre une parfaite maîtrise du mouvement et une intéressante réflexion sur la résolution des conflits intérieurs. De l’énergie, un travail rigoureux, une composition sensible avec l’espace et la lumière, ajouté à une belle complicité de travail avec son partenaire, Mohamed Fouad, offrent une mêlée chorégraphique fluide où les corps se mesurent l’un à l’autre et où tous deux sont à égalité des forces et de la grâce.

Hmadcha/ Hors du monde, de la compagnie Anania, chorégraphie Taoufiq Izeddiou (Maroc). Architecte de formation, Taoufiq Izeddiou œuvre depuis une vingtaine d’années dans le domaine chorégraphique après avoir fondé la première compagnie de danse contemporaine au Maroc, Anania. Pédagogue et directeur artistique du Festival international de danse contemporaine On Marche, il met en place entre 2003 et 2005 la première formation en danse contemporaine, Al Mokhtabar/le Laboratoire, dont seront issus plusieurs danseurs de la compagnie Anania. Il travaille entre le Maroc et la France. Tout enfant, c’est en assistant au rituel de la confrérie des Hmadchas fondée au XVIIe siècle, sorte de système symbolique similaire à celui des Gnawas, qu’il rencontre la notion de spiritualité et de divin – qu’il sépare totalement du religieux -. Ce moment fut pour lui fondateur. Danses et musiques rituelles impriment donc ses chorégraphies liant musique, danse et respiration, dans une quête de la transe. Sa recherche chorégraphique puise dans la transcendance et le dépassement de soi.

Hmadcha de Taoufiq Izeddiou© Abdelmounaim Elallami

Il présente aujourd’hui Hmadcha/ Hors du monde. L’ardeur du soleil illumine un écran curieusement positionné côté jardin, dans la profondeur de la scène. Face à l’écran, de profil pour le public, un premier danseur franchit la diagonale entre ombre et lumière, comme pour l’honorer. Un second puis un troisième danseur, tous torses-nus, portant pantalons noirs entrent dans le rituel. Il y en aura sept, de morphologies différentes, qui déploieront leur énergie jusqu’à la transe. Une grande mobilité des jambes, des solos, duos, trios et mouvements d’ensemble où chacun garde sa singularité, se dessinent comme des cosmogonies. La fin est plus étrange et appelle une forme de rituel carnavalesque, les pantalons retirés sont posés au sol, les danseurs, en short de couleur, s’entourent le visage du tissu noir des pantalons et battent la darbouka. Ils suivent une sorte de personnage sacré, figure-totem qui énonce un texte en langue arabe et donne le rythme. La lumière devient crue. Ils sortent par la salle.

Une huitaine de danseurs redessine ce monde de dépouillement et cherche à faire société sur des rythmes et musiques hétérogènes, allant de l’électroacoustique au piano. Leur énergie déployée est de tous les moments, d’autant après la longue parenthèse de la pandémie ; le chorégraphe s’appuie sur le passé pour parler du présent. Danseur, chorégraphe et formateur, le travail de Taoufiq Izeddiou et de son Ensemble s’inscrit dans une sorte de résistance. « Quelque chose se prépare. En cadence ils se pressent. Certains gestes brûlent au-delà du sillon tracé. Ils passeraient pour des égarés en d’autres lieux… » écrit-il, et l’on pense à Rimbaud dans Une Saison en enfer. 

Brigitte Rémer, le 20 novembre 2021

Vu le 10 novembre 2021, à la Briqueterie de Vitry-sur-Seine : Fighting, chorégraphie Shaymaa Shoukry – danseurs : Shaymaa Shoukry et Mohamed Fouad – collaboration chorégraphique Mohamed Fouad – composition musicale Ahmed Saleh – création lumières et directeur technique Saber El Sayed – production Ahmed el Attar.

Vu le 10 novembre 2021, au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine : Hmadcha, chorégraphe Taoufiq Izeddiou – danseurs : Saïd Ali Elmoumen, Abdelmounim El Alami, Saïd El Haddaji, Moad Haddadi, Taoufiq Izeddiou, Mohamed Lamqayssi, Marouane Mezouar, Hassan Oumzili – création lumière Ivan Mathis – création son Mohamed Lamqayssi, Saïd Ali Elmoumen,avec le regard de Taoufiq Izeddiou  – costumes Zakaria Aït Elmoumen – documentaliste Aziz Bouyabrine – Production déléguée au Maroc Barbara Perraud – En tournée : fin novembre 2021 Biennale Danse Afrique (festival On Marche) à Marrakech, 7 avril 2022 à Chateauvallon-Liberté Scène Nationale de Toulon, 8 et 9 avril 2022 Théâtre du Bois de l’Aune à Aix-en-Provence, Automne 2022 Le Tangram Scène Nationale d’Evreux.

Informations :  Théâtre Jean Vilar de Vitry,1 place Jean Vilar, 94400. Vitry-sur-Seine – tél. : 01 55 53 10 60 – Site www.theatrejeanvilar.com

Programme Stravinski – Malandain Ballet Biarritz

L’Oiseau de feu © Olivier Houeix

L’Oiseau de feu chorégraphie de Thierry Malandain, Le Sacre du printemps chorégraphie de Martin Harriague, par le Malandain Ballet Biarritz – Musique Igor Stravinski. Au Théâtre National de la Danse/Chaillot.

C’est une soirée Stravinski construite en deux temps à laquelle Thierry Malandain, directeur du Malandain Ballet Biarritz nous convie après avoir proposé à Martin Harriague, artiste associé à la Compagnie depuis 2018, de signer une création pour une programmation à quatre mains. Ce dernier a choisi Le Sacre du printemps, Thierry Malandain revisite, en première partie, L’Oiseau de feu. Superbe programme !

Ces deux œuvres emblématiques avaient placé le compositeur sous le projecteur en même temps que dans la polémique. C’est en 1910 que Les Ballets russes de Serge Diaghilev présentaient L’Oiseau de feu sous la direction musicale de Gabriel Pierné, dans une chorégraphie de Michel Fokine et des décors d’Alexandre Golovine et Leon Bakst, à l’Opéra de Paris. L’oeuvre avait fait l’objet d’arrangements pour piano et ensemble de chambre, et de trois suites pour orchestre en 1910, 1919 et 1945. C’est celle de 1945 qu’a choisi Thierry Malandain. Après L’Oiseau de feu, était présenté trois ans  plus tard, en 1913,  Le Sacre du Printemps dans une chorégraphie originelle de Nijinski. Depuis, tous les grands chorégraphes se sont intéressés à l’œuvre qu’ils ont chorégraphiée, chacun avec son style : Maurice Béjart (1959), Martha Graham (1984), Pina Bausch (1997), Angelin Preljocaj (2001), Emmanuel Gat (2004), Jean-Claude Gallotta (2012), Sacha Waltz (2013).

L’Oiseau de feu est issu de contes traditionnels russes : Alors qu’il se promène dans la forêt mystérieuse du sorcier Kastcheï, Ivan Tsarévitch, fils du tsar de Russie, voit un oiseau merveilleux, tout d’or et de flammes ; il le poursuit, le capture et accepte de le délivrer contre une de ses plumes, scintillante et magique, et le serment que l’oiseau lui sera fidèle. Plus loin, il tombe amoureux d’une princesse entourée de douze compagnes, avant d’être capturé par le sorcier Kastcheï. C’est la plume magique qui le délivrera et lui permettra, après avoir endormi les monstres, de retrouver son élue. Ainsi est le libretto qui avait aussi intéressé Balanchine dès 1949. Thierry Malandain prend le parti de l’épure. Pour lui « les oiseaux symbolisent ce qui relie le ciel et la terre » mettant quelque chose de mystique et de sacré dans le regard qu’il porte sur l’œuvre, en référence à François d’Assise. L’oiseau serait ce « passeur de lumière portant au cœur des hommes la consolation et l’espoir. »

La chorégraphie commence par un tableau d’ouverture où danseurs et danseuses portant des robes noires tournoient, tels les sujets infernaux de Kastcheï et jusqu’à l’arrivée de l’oiseau rouge et or, superbement interprété par le danseur Hugo Layer qui entre dans l’histoire. Sa rencontre avec Ivan et la princesse est pleine de grâce et d’une grande précision. Les magnifiques costumes de Jorge Gallardo – réalisés par Véronique Murat et Charlotte Margnoux  – signent les différents épisodes de l’histoire, avec ces robes noires du début du spectacle, suivies de robes blanches, puis d’autres, orangé et jaune comme des flammes virevoltantes dans leur fluidité et poétique des formes et des tissus. Le Malandain Ballet Biarritz tient sa force des vingt-deux danseurs de la Compagnie et de la notion de ballet qu’elle place au cœur de son travail. Le chorégraphe célèbre le corps et sa sensualité dans un style où s’équilibrent les aspects classique et contemporain de la danse. Les mouvements collectifs s’inspirent des danses populaires où les danseurs se croisent et forment des chaînes humaines, des rondes, et ondulent en des mouvements continus de flux et de reflux.

Le Sacre du Printemps © Olivier Houeix

Le Sacre du Printemps, sous-titré tableaux de la Russie païenne en deux parties, met en exergue le rythme et l’harmonie. C’est à cette œuvre mythique de Stravinski que Martin Harriague, artiste associé au Malandain Ballet Biarritz depuis plus de quatre ans a choisi de se confronter. Après avoir été l’un des lauréats du premier Concours de Jeunes Chorégraphes classiques et néoclassiques à Biarritz en 2016, il a créé trois chorégraphies : Sirène en 2018, imprégné de l’Océan auprès duquel il a grandi ; Fossile en 2019, pièce dans laquelle il développe l’art du duo ; La Serre en 2020 qui place l’homme face au changement inattendu de sa vie qu’est le confinement. La première partie, L’Adoration de la terre, commence avec la glorification du printemps et la danse à laquelle se livrent hommes et femmes, piétinant le terre. Sage parmi les sages, L’Aïeul prend part à cette glorification et doit s’unir à la terre abondante. La seconde partie, Le Sacrifice, met en scène les Adolescentes et leurs jeux mythiques. Parmi elles est choisie l’Élue qui sera sacrifiée pour la renaissance du printemps. Le rythme et les changements de mesure de cette danse sacrée créent une impressionnante montée dramatique avant le coup de timbale final.

Martin Harriague prend pour référence le commentaire de Stravinski décrivant le rite païen comme « la sensation obscure et immense à l’heure où la nature renouvelle ses formes, et c’est le trouble vague et profond d’une pulsion universelle. » Il évoque, dans une première scène et avec un certain humour, le compositeur, faisant sortir du piano, les uns après les autres, les vingt danseurs qui bientôt le submergent avant de crapahuter au sol. La vitalité du collectif, les sauts, les pulsations et vibrations se déploient avant qu’une certaine inquiétude ne s’invite. Un énorme projecteur brutalement dévoilé en ses rayons accusateurs lâche prise avant de progressivement s’éloigner et disparaître. Martin Harriague fait danser le collectif avec élégance et talent, avant que deux clans ne s’affrontent et que les Anciens ne désignent l’Élue – Petit bémol, on se serait passé de l’illustration réaliste de la vieillesse qui quitte le champ symbolique et force le trait – Cette mise à mort de l’Élue est une immense ronde où les danseurs s’asseyent autour d’Elle, tendus en des équilibres instables dans le tempo scandé de Stravinski. Debout sur une pierre, l’Élue lance ses invocations gestuelles et rituelles. Le Sacre du Printemps est blanc et léger en ses costumes (signés Mieke Kockelkorn), shorts et hauts qui se gonflent comme des voiles propulsées par la force de l’énergie de chacun, et du collectif.

Fondé en 1998 par Thierry Malandain et installé dans l’ancienne Gare du Midi, à Biarritz, le Malandain Ballet Biarritz – Centre chorégraphique national mène un travail rigoureux avec ses vingt-deux danseurs permanents. Formés à la technique classique, ils sillonnent les scènes française et internationale pilotés par le chorégraphe qui a su impulser un style personnel à ce bel Ensemble. La soirée Stravinski voulue par Didier Deschamps avant son départ comme directeur de Chaillot-Théâtre national de la Danse est une belle proposition.

Brigitte Rémer, le 18 novembre 2021

Avec les danseuses et danseurs : Alejandro Sánchez Bretones, Alessia Peschiulli, Allegra Vianello, Claire Lonchampt, Clémence Chevillotte, Frederik Deberdt, Giuditta Banchetti, Guillaume Lillo, Hugo Layer, Irma Hoffren, Ismael Turel Yagüe, Jeshua Costa, Julen Rodriguez Flores, Julie Bruneau, Laurine Viel, Loan Frantz, Marta Alonso, Mickaël Conte, Noé Ballot, Patricia Velázquez, Raphaël Canet, Yui Uwaha

L’Oiseau de feu, chorégraphie Thierry Malandain, lumières François Menou, costumes Jorge Gallardo, réalisation costumes Véronique Murat et Charlotte Margnoux, maîtres de ballet Richard Coudray et Giuseppe Chiavaro –  Le Sacre du printemps chorégraphie et scénographie Martin Harriague, assisté de Françoise Dubuc et Nuria Lopez Cortés, costumes Mieke Kockelkorn, lumières François Menou et Martin Harriague, réalisation costumes Véronique Murat, assistée de Charlotte Margnoux, réalisation décor/accessoires Frédéric Vadé.

Du 4 au 12 novembre 2021, au Théâtre National de la Danse/Chaillot. Place du Trocadéro, 75016. Paris – site : theatre-chaillot.fr – tél. : 0153 65 30 00 – Le 16 novembre à 20h30, au Théâtre L’avant-Seine de Colombes – Vendredi 10 décembre 2021 de 20h30 à 21h45, samedi 11 décembre 2021 de 19h à 20h15, Théâtre des Salins, à Martigues, du 16 au 18 décembre, au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, du 22 au 26 décembre, à la Gare du Midi, à Biarritz – Site : www.malandainballet.com

Les Frères Karamazov

© Simon Gosselin

D’après Fédor Dostoïevski dans la traduction de André Markowicz – adaptation et mise en scène Sylvain Creuzevault, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe – Dans le cadre du Festival d’Automne.

Partant de ce roman puissant de mille trois cents pages, Les Frères Karamazov, Sylvain Creuzevault a construit une dramaturgie pour un spectacle en 3h30. Il avait auparavant travaillé le sujet en isolant du roman un extrait du volume 1 de l’œuvre, et présenté en 2020 le poème du Grand Inquisiteur qu’il interprétait avec Arthur Igual et Sava Lolov, qu’on retrouve ici. En 2018 il avait abordé Dostoïevski en mettant en scène Les Démons, librement inspiré du roman. En 2019 c’est avec des apprentis-comédiens qu’il proposait L’Adolescent, puis Crime et Châtiment et Les Carnets du sous-sol. Autant dire que l’univers dostoïevskien lui est familier.

Pour que le spectateur soit raccord avec l’histoire, un condensé de la situation s’affiche sur un tulle dès avant l’arrivée du spectateur. Il se poursuit entre chaque acte, ainsi qu’à l’entracte où la lumière de la salle ne s’allume pas et où les musiciens – pianos et claviers électroniques placés dans la salle devant le plateau – continuent à jouer (création musicale Sylvaine Hélary, Antonin Rayon). Dostoïevski raconte la vie d’un père dépravé et irrespectueux, Fiodor Karamazov (Nicolas Bouchaud), englué dans des histoires de dettes et de femmes, ce qui poussera l’un de ses fils à le supprimer. Ses trois fils, de philosophies, croyances et univers différents se connaissent peu : Alexeï Fiodorovitch alias Aliocha (Arthur Igual), le naïf, le mystique, novice au monastère auprès du Starets Zossima son père spirituel (Sava Lolov) ; Ivan, l’intellectuel matérialiste pour qui Dieu n’existe pas et qui en perdra la tête (Sylvain Creuzevault) ; Dmitri (Vladislav Galard), demi-frère aîné, l’exalté, l’impétueux, le rival de son père en termes amoureux, dont la mère est morte quand il avait trois ans et dont le père ne s’est pas occupé. Il y eut aussi un quatrième fils, Pavel Smerdiakov, celui-là non reconnu par Fiodor Karamazov. Lequel d’entre eux signera ce passage à l’acte, le parricide, qui tire le roman vers un fait-divers ?

La première scène se passe au monastère, dans la cellule du Starets Zossima et réunit la famille Karamazov, à la recherche d’une médiation entre Dmitri et son père au sujet de l’héritage que réclame l’aîné. Le père s’y conduit de manière provocatrice, grossière et mensongère et accuse Dmitri d’avoir séduit Katerina Ivanovna et de lui avoir promis le mariage tout en fréquentant une autre femme, Grouchenka. Le père lui-même a des visées sur cette dernière. Suite à ce rendez-vous manqué et explosif, le Starets invite Aliocha à quitter le monastère pour s’occuper de sa famille.

Puis les événements s’enchaînent comme la scène où les deux femmes, Katerina Ivanovna et Grouchenka (Blanche Ripoche et Servane Ducorps) se font face et se déchirent, scène où le mensonge de Grouchenka isole Katerina Ivanovna alors fiancée à Dmitri, scène où les hommes troublent le jeu – on apprend que Dmitri aurait été le débiteur puis le créancier de Katerina, que la jeune femme souhaitait l’épouser mais que lui portait ses vues sur Grouchenka dont il était tombé follement amoureux -. On apprend aussi qu’Ivan serait amoureux de Katerina Ivanovna -. La mort du Starets Zossima dont la dépouille exposée dans un cercueil dégage une odeur pestilentielle, donne lieu à une scène surréaliste et rocambolesque. Aliocha de son côté, hors du monastère semble comme une brebis égarée, et quand sa bure flambe nous donne la représentation de l’enfer. La rencontre entre Aliocha et Ivan discutant de l’existence de Dieu, au cabaret, traîne un peu en longueur. On apprend l’assassinat de Fiodor Karamazov et cela n’étonne pas grand-monde. Auprès de lui se trouvait une enveloppe de trois mille roubles destinés à Grouchenka, dans laquelle l’argent a disparu. Qui aurait eu intérêt à cette disparition du père ?

Dans la version de Sylvain Creuzevault l’histoire de la famille Karamazov ne serait qu’une histoire d’argent et de mœurs, car le polar l’emporte dans la seconde partie du spectacle où tout se délite, après le meurtre du père. Les aspects de réflexion sur la philosophie, la religion, le socialisme, sont comme gommés et le metteur en scène force le trait, rendant certains moments particulièrement caricaturaux. C’est Dmitri, au comportement imprévisible et souvent irrationnel, qui est montré du doigt puis nettement accusé du meurtre. On le met en cage et la plaidoirie de l’avocat Fétioukovitch fait date (interprété par Nicolas Bouchaud, qui de père mort se transforme en l’avocat de son fils présumé innocent, comme presque tous les acteurs qui portent plusieurs rôles) : « Messieurs les jurés, qu’est-ce qu’un père, un vrai père, qu’est-ce que ce mot sublime, quelle idée si effrayante dans sa grandeur est renfermée dans ce nom ? Dans l’affaire présente, le père, le défunt Fiodor Pavlovich Karamazov ne ressemblait pas du tout à cette idée du père qui vient de se dire à nos cœurs. C’est un malheur. Oui, réellement, iI est des pères qui ressemblent à des malheurs… »

Le metteur en scène lance des pistes sur tous les fronts qui s’écrivent à l’encre sympathique, et s’effacent les unes après les autres. Il prend appui sur Jean Genêt, dans sa Lecture des Frères Karamazov rapportée dans le programme de salle : « Dostoïevski réussit ce qui devait le rendre souverain : une farce, une bouffonnerie à la fois énorme et mesquine, puisqu’elle s’exerce sur tout ce qui faisait de lui un romancier possédé, elle s’exerce contre lui-même, et avec des moyens astucieux et enfantins, dont il use avec la mauvaise foi têtue de Saint-Paul… Ai-je mal lu Les Frères Karamazov ? Je l’ai lu comme une blague. » Sylvain Creuzevault s’engouffre dans cette interprétation de l’œuvre avec brio et déploie son artillerie lourde, avec des scènes qu’il mène parfois jusqu’au grotesque.

La scénographie, (Jean-Baptiste Bellon), lieu unique et boîte blanche aux lumières tout aussi blanches (Vyara Stefanova), se transforme avec justesse autant que de besoin, à la fois monastère – bougies, bures noires et mur d’icônes – maison familiale, cabaret, maison de Katerina Ivanovna, prison puis tribunal montrant Dmitri se débattant, à grand renfort d’images (vidéo Valentin Dabbadie). Des samizdats s’affichent sur les murs comme commentaires provocateurs. « Si Dieu est mort, tout est permis… » Sylvain Creuzevault inscrit son geste de mise en scène dans le registre de la farce, et entremêle les fils des intrigues.

La complexité de l’œuvre, malgré sa difficulté, attire les grands metteurs en scène. Ainsi Krystian Lupa en avait-il proposé à l’Odéon en 2000 une magnifique version qui a fait date. Frank Castorf à la Friche Babcock de La Courneuve en 2016, en partenariat avec la MC93 Bobigny dans le cadre du Festival d’Automne, avait donné la sienne, habitant magistralement cette friche démesurée de son inventivité (notre article du 19 septembre 2016). Jean Bellorini avait présenté sa lecture de l’oeuvre à Avignon en 2016, spectacle repris en 2017 au TGP de Saint-Denis (notre article du 17 janvier 2017). Sylvain Creuzevault met l’accent sur l’enquête policière avec une certaine brutalité sarcastique que les acteurs déclinent, chacun à sa manière, à travers leurs différents personnages.

Brigitte Rémer, le 9 novembre 2021

Avec : Nicolas Bouchaud, Sylvain Creuzevault, Servane Ducorps, Vladislav Galard, Arthur Igual, Sava Lolov, Frédéric Noaille, Blanche Ripoche, Sylvain Sounier et les musiciens Sylvaine Hélary, Antonin Rayon. Dramaturgie Julien Allavéna – scénographie Jean-Baptiste Bellon – lumière Vyara Stefanova – création musicale Sylvaine Hélary, Antonin Rayon – maquillage Mytil Brimeur – masques Loïc Nébréda – costumes Gwendoline Bouget – son Michaël Schaller – vidéo, accessoires Valentin Dabbadie – Les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski, traduction André Markowicz, est publié aux éditions Actes Sud, coll. Babel.

Du 22 octobre au 13 novembre 2021, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, du mardi au samedi à 19h30, le dimanche à 15h. Relâche exceptionnelle le dimanche 24 octobre, place de l’Odéon, 75006. Paris – En tournée : 24 novembre 2021, L’Empreinte, scène nationale Brive-Tulle – 12 au 14 janvier 2022, Théâtre des Treize vents, centre dramatique national de Montpellier – 17 et 18 février Points communs, nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise – 11 au 19 mars, Théâtre national de Strasbourg – 24 et 25 mars, Bonlieu, scène nationale d’Annecy – 13 et 14 avril, La Coursive, scène nationale de La Rochelle – 29 et 30 avril, Teatro nacional São João de Porto.

Aucune idée

© Théâtre de la Ville

Conception et mise en scène Christoph Marthaler, au Théâtre de la Ville/Théâtre des Abbesses, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

Nous sommes sur un palier comme dans une zone de non-droit avec une scénographie de portes qui ouvre sur une chorégraphie d’actes manqués et d’oublis. Nous ne sommes pas dans un quartier dit sensible, plutôt chez des gens bien sous tous rapports, bonne bourgeoisie, beaux habits, langage et raffinement.

Le long et dégingandé Graham F. Valentine, acteur d’origine écossaise, règne sur le palier. Il sautille dans sa tête, apparaît et disparaît dans ce jeu de portes qu’il entrebâille, tire et pousse. Il écoute aux portes, s’invite, s’excuse, parle dans le vide, rencontre l’un de ses voisins, le joueur de viole de gambe suisse et compatriote de Marthaler, Martin Zeller, bien calé dans son antichambre. Le glouglou du radiateur dérange la musique, qu’à cela ne tienne, on le déplace, il se transforme en chaire de borborygmes où s’agite notre héros. Bref on se perd entre le dedans et le dehors dans ce labyrinthe de bons mots et courants d’air.

Nous suivons ces deux héros de la vie quotidienne, l’un, puis l’un et l’autre, tous deux virtuoses en leurs partitions, entre chant, musique et onomatopées, entre vide, interruption, oubli et omission. Le temps d’une chanson l’instrument devient guitare. Graham F. Valentine se déploie dans le gag, le pince sans-rire, l’humour british, le cocasse, le loufoque et l’absurde. Avec Christoph Marthaler il partage le goût d’un théâtre burlesque qui joue d’une certaine étrangeté et qui brasse en allemand, anglais et français, avec surtitrages.

Marthaler, comme toujours, manipule le décalé avec brio, il est ici le champion de l’ironie. La liste de ses spectacles présentés en France est longue, il est aguerri à la musique et au théâtre. Aucune idée s’inscrit dans la lignée du cabaret ou de la récréation.

Brigitte Rémer, le 8 novembre 2021

Avec Graham F. Valentine et Martin Zeller (violoncelliste). Scénographie, Duri Bischoff – dramaturgie Malte Ubenauf – musique Martin Zeller – costumes, Sara Kittelmann – lumières, Jean-Baptiste Boutte – assistantes mise en scène Camille Logoz, Floriane Mésenge.

Du 1er au 14 novembre 2021, Théâtre de la Ville/Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018. Paris – métro : Abbesses, Pigalle – tél. : 0142 74 22 77 – site : www.theatredelaville.com

Happy dreams Hôtel

© Kurdistan au féminin

Écriture et mise en scène Elie Guillou d’après l’histoire de Aram Taştekin – Compagnie La voix des autres, au Théâtre municipal Berthelot Jean-Guerrin.

C’est une histoire kurde racontée par celui qui l’a vécue, Aram Taştekin. Le metteur en scène, Élie Guillou, la fait évoluer scéniquement, au fil de leurs work in progress.

Nous suivons Aram, accompagnant un de ses cousins qui part rejoindre la guérilla kurde à Mus, dans les montagnes de l’Est de la Turquie et qui lui a demandé un coup de main. Le bref au revoir à sa mère sera en fait un adieu, le premier check-point les met face à la réalité. Ils passent une dernière soirée dans un hôtel de Mus, sans nom ni enseigne, avant de se séparer.

Aram revoit alors son passé, par flash-back. Il est dans la montagne à l’âge de six ans, gardant les agneaux avec son cousin de deux ans son aîné, et se souvient d’anecdotes et d’expériences vécues ensemble. La découverte du Coca Cola que tous au village avaient pris pour du vin le fait encore sourire. C’était sacrilège et péché et, dans la panique générale, cela avait privé le village d’eau potable pendant quelques jours. Ils avaient failli toucher l’enfer !

A sept ans, Aram découvre, bouleversé, qu’il aurait plusieurs prénoms : Aram, en kurde devient Ikram en Turquie et son père lui explique : « Aram, dans ce pays, nous les Kurdes, on a deux prénoms : le prénom du village et le prénom de l’État. Le premier c’est en Kurde, le deuxième c’est en Turc. » Et Aram peine à se reconnaître. Même la montagne a deux prénoms, apprend-il, cette montagne où on l’envoie garder les agneaux l’été plutôt que d’aller à l’école. Et quand il y retourne il y est soumis à de nombreuses brimades et injustices. Il assiste à l’arrestation des hommes de son village, à l’incendie du village par les soldats turcs, à l’exode dans lequel sa famille est entraînée, de force.

Il regarde sa maison brûler et, tout jeune, apprend la résistance. Chassée du village, la famille se voit contrainte d’habiter en ville, à Diyarbakir : « C’est tout confort. On a l’électricité et le satellite. À la télé, on découvre les films de Yilmaz Guney… » Kurde et résistant, le réalisateur devient leur modèle. Et ils comprennent, à leurs dépens, ce qu’est l’altérité. L’œil au beurre noir, le cousin est viré du lycée, le prof de sport portant un maillot de foot kurde est renvoyé sur le champ, les femmes du samedi réclament leurs enfants disparus. Les graffitis remplissent les murs du mot Berxwedan / Résistance.

Si l’on risque de disparaître, autant profiter de la vie… ! Les cousins préparent un plan pour aller à Antalya, ville de la Méditerranée où se trouvent des hôtels chics et surtout, des filles russes. Ils y trouvent un travail à l’Hôtel Happy Dreams, Aram comme animateur d’enfants de touristes, le cousin comme barman. Et chacun s’invente une identité, le temps d’une soirée arrosée de vodka, soirée qui tourne court quand quelqu’un les insulte : « Allez les Turcs, vous nous chantez un truc ! – Mon cousin s’arrête de jouer : on est Kurde ! – Qu’est-ce que j’en ai à foutre, c’est pareil ! » Le retour à la maison est périlleux, gros bouquet de fleurs à la mère pour éteindre l’incendie.

Aram parle aussi de sa rencontre avec le théâtre, à l’école, de Tartuffe qui le fascine. « C’est un prêtre manipulateur. Il parle de religion mais il pense qu’à l’argent, comme Erdogan. » Le texte n’est pas dénué d’humour et les gaufres remplacent la marijuana. A la fin du récit, Aram s’engage davantage encore dans la troupe kurde de théâtre qu’il rencontre et écrit une pièce à partir d’une métaphore qu’il construit, où le Kurdistan a quelques similitudes avec la planète Mars. Après de grandes incertitudes sur l’absence de public et les risques d’annulation, le spectacle est présenté avec succès à Diyarbakir, puis à Mus, avant que la troupe ne soit arrêtée par les militaires. Le récit se termine pourtant sur un sourire, comme un « morceau de révolution. »

Sur scène, Aram et son cousin, dont le second est interprété par Neşet Kutas, à l’origine musicien, recréent la complicité de la vie entre deux jeunes garçons élevés ensemble qui découvrent qu’ils n’ont ni nom, ni pays et que leur peuple est en lutte pour recouvrer son identité, sa dignité. Devenus hommes, l’un s’engage dans la guérilla et le second lui rend hommage. « Cousin, je suis dans mon rêve. On se voit à la liberté. » Il y a de la douleur, de la tendresse, une connivence entre les deux. Dans une première version, Neşet Kutas accompagnait le spectacle de ses percussions. Le récit de vie s’anime avec Aram, qui déroule le fil conducteur du récit et qui fait face au public. Les duos avec son cousin se déroulent dans la chambre sommaire de l’hôtel – sur la scène, côté cour – où l’ampoule qui pend du plafond parfois clignote et s’éteint. Ces souvenirs heureux sont le pays de l’enfance et celui de l’adolescence revus et corrigés par le temps qui s’est écoulé et qui donne aux mots, malgré l’ampleur de la tragédie, un air de comédie.

Né en 1988 à Diyarbakir en Turquie, Aram Taştekin est dramaturge et comédien. Diplômé du conservatoire de la ville il enseigne l’art dramatique notamment aux enfants, joue au théâtre, au cinéma et à la télévision. Il est formé à l’art thérapie. Arrivé en France en 2017 où il obtient l’asile politique, il poursuit ses activités artistiques. Depuis l’enfance il écrit des histoires qu’il aime à raconter. Il est actuellement en résidence à l’École supérieure d’art de Clermont Métropole et travaille autour de récits mythologiques, sur un projet intitulé Mémoire.

Happy dreams Hôtel s’est monté en plusieurs étapes et notamment avec l’aide de la Maison du Conte de Chevilly-Larue et de l’Atelier des artistes en exil. Elie Guillou, qui met en scène, connaît bien la problématique kurde, il a fait plusieurs voyages dans les régions kurdes de Turquie et y a lui-même consacré un récit intitulé Sur mes yeux, une histoire de guerre et d’enfance perdue, en Anatolie (cf. notre article du 21 janvier 2018). Peu de théâtralisation ici, la parole prime, Aram la porte avec une certaine aisance et bonhomie, c’est son histoire. Il se tient souvent à l’avant-scène, comme en empathie avec le public. Le cousin apparaît dans le coin du plateau symbolisant la chambre d’hôtel, pour quelques échanges. De ce fait, la profondeur de scène reste un peu inhabitée et la parole mise en images hésite entre le conte et le théâtre, le conteur et l’acteur, avec les pleins et les déliés de chacune de ces formes.

Brigitte Rémer, le 5 novembre 2021

Avec : Aram Taştekin, Neşet Kutas – assistante à la mise en scène Noémie Régnaut – collaboration artistique Cécilia Galli – création lumière Coralie Pacreau – regard extérieur Rachid Akbal.

Spectacle vu le 9 Octobre 2021 au Théâtre municipal Berthelot Jean-Guerrin de Montreuil – Prochaines dates : les 9 et 10 décembre 2021 au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine (tél. : 01 46 70 21 55 – site : theatredivryantoinevitez.ivry94) et les 12 et 13 Mai 2022 à la maison du conte de Chevilly-Larue (tél. : 01 49 08 50 85 – site : lamaisonduconte.com).

Le Pansori

© Centre Culturel Coréen – Paris

Parmi les nombreuses activités que propose le Centre Culturel Coréen à Paris en ses magnifiques locaux, une session intitulée À la découverte du pansori avait été proposée, en collaboration avec la septième édition du festival K-Vox. Dans ce cadre, deux spectacles du collectif Ip Soa Son ont été programmés : « Ce que le Père fait est bien fait » et « Les Misérables – Gavroche. »

En introduction à ce cycle, une remarquable conférence-spectacle a été donnée par Hervé Péjaudier et Han Yumi qui en assurait la modération. La chanteuse Kim Sojin avait exceptionnellement accepté d’y participer en chantant le Pansori classique et moderne, pour appuyer la démonstration des conférenciers, accompagnée du tambour de Lee Hyangha.

© Centre Culturel Coréen – Paris

Né au XVIIIème siècle, le pansori, entre culture savante et culture populaire, est le reflet de l’âme coréenne. A l’origine, c’était un théâtre de rue et de foire que l’on présentait sur la place du village. Pan signifie la place, Sori évoque le récit, la musique, le jeu et le chant. Cinq grands classiques composent cet art intangible aujourd’hui classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Formé de syncopes, le chant passe de l’extrême aigu au grave, le tambour l’accompagne et la chanteuse, éventail en mains, s’adresse au public en esquissant quelques gestes expressifs. Certains passages sont parlés, d’autres chantés, six rythmes principaux et trois modes caractérisent le pansori qui respecte les cinq grands principes de Confucius. C’est une expression qui joue de simplicité en même temps que de complexité, parle de respect et de transgression, d’amour, de moralité et d’immoralité.

Au XIXème siècle, Shin Jae-Hyo, musicologue, a fixé la forme de ce récit chanté et recueilli les textes constituant un corpus de cinq pièces qui demeurent jusqu’à aujourd’hui. L’impact de son travail est essentiel pour le pansori. La transmission se fait oralement et une fois devenu maître, chacun cherche sa propre couleur de création. Le maître et l’élève se font face, le maître bat le tambour et l’élève répète, phrase après phrase, jusqu’à tout mémoriser. Aujourd’hui, les séances sont enregistrées. Tous, après avoir appris, l’enseignent à leur tour. Il n’y a pas de notation, chaque élève invente son alphabet et note ses propres repères par de petites cases et différentes couleurs.

Au XXème siècle le roi fit construire à Séoul un théâtre pour le pansori. Les troupes se sont alors professionnalisées et ont ouvert leurs recherches sur de nouvelles formes. Ainsi le changgeuk s’inspire fortement de l’opéra occidental. La renaissance du pansori se précise notamment après la guerre avec le Japon et se développe fortement dans les années 1960, tant dans les formes de pansori classique que dans le pansori de création.

Ponctuée par le chant puissant de Kim Sojin, la conférence-démonstration sur le pansori proposée par le Centre culturel Coréen a fait salle comble, Hervé Péjaudier et Han Yumi ont démontré à quel point le travail d’apprentissage était exigeant. Derrière cette forme artistique venue de loin, se dessinent l’univers traditionnel coréen et l’identité coréenne qu’il est passionnant de découvrir et/ou d’approfondir. Aujourd’hui, la relève est prise et le pansori continue à transmettre ses valeurs à de nouveaux publics, les deux spectacles proposés au Centre Culturel dans le cadre de ce cycle, en témoignent. Une tournée en France est proposée dans plusieurs villes de France pour diffuser la Culture Coréenne en fête, dont en novembre à Montpellier le festival Corée d’ici 2021. A ne pas manquer !

Brigitte Rémer, le 5 novembre 2021

Centre Culturel Coréen, auditorium, 20 rue La Boétie, 75008. Métro : Miromesnil – site www.coree-culture.org – tél. : 01 47 29 84 15 / 93 86 – Festival Corée d’ici 2021, à Montpellier, du 10 au 27 novembre, site : www.festivalcoreedici.com

Omma

© Séverine Charrier

Chorégraphie de Josef Nadj, Atelier 3+1, à la MC93 Bobigny, maison de la culture de Seine-Saint-Denis.

Huit danseurs du continent africain issus de pays et cultures différentes – Mali, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Cameroun, Congo Brazzaville, Congo Kinshaza – s’alignent en fond de scène, pantalons et vestes anthracite. Ils débutent le spectacle par une émission de sons, onomatopées, notes chantées et psalmodiées puis chant choral. A divers moments du spectacle ils reviendront à ces recherches vocales chorales, sous d’autres formes.

La mise en mouvement se fait en douceur et permet le glissement de la ligne au demi-cercle. Puis chacun construit son univers de rythmes et de gestes, dans sa singularité et dans une énergie portée par des compositions musicales savantes et complexes : une dominante de jazz noir américain, des chants africains, des instruments de musique occidentaux et des œuvres d’inspirations diverses dont celles de Lucas Niggli, percussionniste et compositeur suisse qui travaille avec des musiciens africains.

Pionnier de la danse contemporaine depuis les années 1980, Josef Nadj s’est intéressé entre autres aux univers de Beckett, Kafka et Michaux. L’environnement sonore et scénographique qu’il crée pour chaque spectacle a la même importance et la même force que le geste. Il a dirigé le Centre chorégraphique national d’Orléans de 1995 à 2016 avant d’établir sa nouvelle compagnie Atelier 3+1 à Paris en 2017. Chorégraphe et plasticien, Nadj a rencontré l’Afrique et s’est passionné pour le continent à partir du séjour qu’il a fait avec Miquel Barceló au Mali, dans le pays Dogon. Peintre, dessinateur, graveur, sculpteur et céramiste espagnol Barceló côtoie le Mali depuis longtemps et les deux artistes se connaissent. Ensemble, ils avaient conçu et présenté au Festival d’Avignon 2006 une performance intitulée Paso Doble.

Dans sa rencontre avec l’Afrique, Nadj remet en jeu les fondements de la danse. Les danseurs qu’il a réunis sont de formation et d’expériences diverses : « Certains avaient déjà travaillé avec des chorégraphes occidentaux, d’autres pratiquaient la danse dans des groupes de danse urbaine, un autre avait un très gros bagage dans l’art de l’acrobatie, la plupart connaissaient les danses traditionnelles des différents pays africains dont ils sont originaires » explique-t-il pour les présenter. Ensemble, et avec une grande modestie de part et d’autre, ils ont cherché à rassembler les matériaux de la mémoire, mémoire du vécu et traces de mémoire. « J’ai voulu créer un espace où pourrait avoir lieu un échange entre mon bagage culturel européen et celui des danseurs africains avec qui je voulais travailler. »

Cet échange des regards conduit à un résultat éblouissant, la chorégraphie Omma, à la recherche des traces originelles. Omma, en grec, signifie Voir. Les danseurs y déploient avec générosité, avec leur formidable énergie et une certaine gravité, une nouvelle image d’humanité, chacun créant ses motifs et inscrivant sa proposition personnelle dans une démarche collective. Leur rencontre avec Josef Nadj a quelque chose de magique. L’ensemble est un grand poème chorégraphique qui inscrit sa puissance et sa fragilité dans une rencontre artistique commune, aujourd’hui bienvenue.

Brigitte Rémer, le 26 octobre 2021

Avec : Djino Alolo Sabin, Timothé Ballo, Abdel Kader Diop, Aipeur  Foundou, Bi Jean Ronsard Irié, Jean-Paul Mehansio, Sombewendin Marius Sawadogo, Boukson Séré. Collaboration artistique Ivan Fatjo – lumières Rémi Nicolas – régie générale Sylvain Blocquaux – musique Tatsu Aoki & Malachi Favors Maghostut, Peter Brötzmann & Han Bennink, Eureka Brass Band, Jigsaw, Lucas Niggli, Peter Vogel – régie son, en alternance Steven Le Corre, Pierre Carré – production et diffusion Bureau Platô : Séverine Péan, Emilia Petrakis, Mathilde Blatgé.

Du 20 au 31 octobre 2021, mardi, mercredi, vendredi à 19h30 ; jeudi à 14h30 ; samedi à 18h30 ; dimanche à 16h30 ; relâche lundi 25 et du mercredi 27 au vendredi 29 octobre – à la MC93 maison de la culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny, 9 Bd Lénine – métro ligne 5 : Bobigny Pablo Picasso – Tél. :  01 41 60 72 72 – site : www.MC93.com

En tournée 2021/2022 : 9 novembre, Le Trident Scène Nationale de Cherbourg-en-Corentin – 2 décembre, Théâtre des Salins, Martigues – 14 décembre, Le Grand Angle, Voiron – 21 janvier, Théâtre Romain Rolland, Villejuif – 2 mars, Théâtre des Quatre Saisons, Gradignan – 4 mars, Espace Jéliote, Oloron 22 et 23 mars, La Comédie de Valence, Valence – 6 et 7 avril, Théâtre de Lorient, Lorient – 12 mai, La Maison du Peuple, Belfort.

Danse « Delhi »

© Simon Gosselin

Pièce en sept pièces de Ivan Viripaev – traduction Tania Moguilevskaia et Gilles Morel – mise en scène Gaëlle Hermant, compagnie Det Kaizen, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis.

Dans une scénographie structurée en plusieurs niveaux et différents espaces aux murs de verre légèrement dépolis, sous des lumières flashy déclinées du mauve au rose tyrien et striées d’éclairs, la musicienne joue de son violon (scénographie Margot Clavières, lumières Benoît Laurent). L’atmosphère est funèbre. Au rez-de-chaussée, dans la salle d’attente d’un hôpital, lieu clos s’il en est, Catherine (Manon Clavel) annonce la mort de sa mère et son manque d’émotion par rapport à cette disparition : « Je ne ressens rien » dit-elle à la femme âgée qui est près d’elle. « Est-ce l’état de choc … ?» La figure d’Andreï se dessine entre les deux femmes, un homme qui « ne ment jamais », subtil et sensible, visiblement attiré par Catherine et sa danse. « Comme il te regardait danser à Kiev ! » dit la femme âgée, tombée de nulle part, tante, ou grand-mère ou simple amie de la mère (superbe et ambiguë Laurence Roy). Elles évoquent toutes deux la question de l’amour et de la sincérité, du bonheur. Le bonheur est dans la danse. Andreï est marié et se défile en déclarant : « J’aime ma femme » avant de faire marche arrière et de reconnaître son erreur. Une infirmière passe et arrache une signature.

Pour chaque variation de la pièce – il y en a sept – le titre s’affiche sur écran, accompagné d’une intervention musicale : À l’intérieur de la danse ; à l’intérieur et à l’extérieur ; Au fond et à la surface du sommeil. Viviane Hélary, présente sur scène avec son violon, assure la création musicale qui participe du mouvement de la pièce et de son rythme. La femme âgée insiste : « Et comment il regardait ta danse ! » tout en apprenant à Catherine que sa mère aurait voulu être danseuse. Des stores se baissent et virent à l’orangé et au rose. Un tête-à-tête entre Catherine et sa mère (Christine Brücher) fait remonter le temps et les événements s’élaborent en quinconce, entre conflit, jalousie et colère. Le cancer annoncé il restait à la mère deux mois de vie. La vie, un drame sans fin, une souffrance ? Olga (Marie Kauffmann) la femme d’Andreï se suicide. Chaque lever de rideau annonce une nouvelle mort qui se signe comme un pacte avec l’infirmière (Kyra Krasniansky ou Lina Alsayed). Au milieu du malheur des autres et de la culpabilité, la danse et la vie prennent le dessus au milieu de nombreux quiproquos. Andreï (Jules Garreau) raconte sa danse et l’enfer de Delhi, la crasse, la laideur. « Il est temps de devenir adulte » lui dit-on. La danse et la mort rôdent, les conflits ne sont jamais loin.  

L’auteur, Ivan Viripaev, aime à brouiller les pistes et emboîte différentes histoires dans son écriture en spirale. Il joue d’humour et d’étrangeté autour du thème de la mort, laissant au spectateur le libre-arbitre de reconstituer les fragments du puzzle et de construire son propre récit. Né en Sibérie et au seuil de la cinquantaine, l’auteur fréquente le théâtre en tant que dramaturge, metteur en scène et acteur autant que le cinéma. Figure majeure du nouveau drame russe, il fut directeur artistique d’une des trois scènes innovantes de Moscou, Le Praktica avant de partir vivre à Varsovie où il met en scène ses propres textes en version polonaise. Sa pièce, Insoutenables longues étreintes avait été présentée au Théâtre de la Colline en 2019, Illusions puis Oxygène, deux autres de ses pièces l’ont été sur les scènes européennes.

La lecture proposée par la metteure en scène, Gaëlle Hermant, rend la mort rose bonbon et épouse les circonvolutions de l’ironie de l’auteur. La scénographie et la composition musicale servent bien le propos et chaque acteur/actrice remplit son cahier des charges en sur-jouant ou s’effaçant. Mais l’ensemble reste un peu glacé comme un esquimau à la fraise, nouvelle forme de l’absurde.

Brigitte Rémer, le 2 novembre 2021

Avec :  Christine Brücher, Manon Clavel, Jules Garreau, Marie Kauffmann, Kyra Krasniansky en alternance avec Lina Alsayed, Laurence Roy et Viviane Hélary, musicienne – dramaturgie Olivia Barron – scénographie Margot Clavières – lumière et régie générale Benoît Laurent – création musicale Viviane Hélary – son et régie son Léo Rossi-Roth, régie en alternance avec Jérémie Tison – costumes Noé Quilichini. Le texte est publié aux Éditions Les Solitaires intempestifs.

Théâtre Gérard Philipe – CDN de Saint-Denis, du 16 au 22 octobre 2021, du lundi au vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 16h, relâche le mardi – 59 Bd Jules Guesde. Saint-Denis – métro : Saint-Denis Basilique – www.theatregerardphilipe.com – tél. : 01 48 13 70 00 – En tournée, du 18 au 20 janvier 2022, La Criée – Théâtre National de Marseille – 28 et 29 janvier, Théâtre Eurydice, ESAT, Plaisir – 14 et 15 juin, Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines, scène nationale.

K ou le paradoxe de l’Arpenteur

Photos de répétitions © Hervé Bellamy

D’après Le Château de Franz Kafka – adaptation et mise en scène Régis Hébette, Compagnie Public Chéri – au Théâtre de L’échangeur de Bagnolet.

« Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village… » Ainsi commence le roman de Kafka, son dernier roman écrit deux ans avant sa mort, en 1922, et resté inachevé.  Kafka se serait inspiré d’un texte de Heinrich Von Kleist, Michael Kohlhaas, connu pour être une de ses lectures favorites.

L’Arpenteur K. (Ghislain Decléty) chemine dans la neige pour se rendre au château situé dans un lieu reculé, muni d’une promesse d’embauche. Il fait face à de nombreuses embûches et se trouve affublé de deux aides de camp plutôt grotesques, Arthur et Jérémie, deux mouchards en quelque sorte (François Chary et June Van Der Esch). Il n’atteindra jamais le château, faisant face à la suspicion de tous et décide de se mettre à la recherche de Klamm, le haut fonctionnaire du village, pour faire valoir son droit. Il n’atteindra que son secrétaire, Erlanger.

On suit donc K l’Arpenteur dans un récit tragi-comique, plein d’énigmes, d’étrangetés et de rebondissements. Sa rencontre avec la patronne de l’hôtel (Cécile Saint-Paul) et avec l’hôtelier (Pascal Bernier), avec Barnabé (Antoine Formica) messager du château qui l’emmène chez lui et lui présente ses parents et ses sœurs, Olga et Amalia, sa rencontre avec l’instituteur, avec Frieda (Cécile Lesgage) l’amie de Klamm qu’il rencontre à l’auberge des Messieurs, qu’il séduit et qui le suit, puis qui le quittera, lui préférant Jérémie. Pepi, son éphémère remplaçante qui tente de le séduire.

D’écueil en écueil, sur son chemin de Damas et face à une absurde bureaucratie, l’Arpenteur K cherche ses vérités. On assiste à sa mise à mort dans une démultiplication de lieux, de dysfonctionnements, de rires et pouvoirs maléfiques. Le récit de la famille de Barnabé poussée à la disgrâce par le pouvoir local, l’éclaire. Pour lui tout tangue et chavire, pour le public tout se trouve entre naïveté à la Buster Keaton l’homme qui ne rit jamais, et présages d’un redoutable Méphistophélès. Le rêve des justiciables que fait K. avec l’évocation d’un couloir interdit fermé par une porte qui n’en est pas une, met en lumière la dépossession de l’individu face aux arcanes bureaucratiques et son isolement, thème qui se trouvait dans d’autres romans de Kafka comme Le Procès et La Colonie pénitentiaire.

« J’ai dormi plus de douze années… » La notion du temps se brouille et Le Château devient comme une métaphore de l’état, ou encore un paradis inaccessible, ou peut-être est-on dans la pure confusion mentale et suit-on le destin d’un homme que l’on broie, l’expression de ses angoisses, vertiges et humiliations. Il y a du polar, du fantastique, de l’absurde et des malentendus dans ce parcours un tant soit peu pathétique où se joue la partie entre le côté servile de certains, la domination et le rapport de force d’autres.

À travers K ou le paradoxe de l’Arpenteur, Régis Hébette propose une lecture fine du roman de Kafka. Son concept de scénographie mobile (qu’il réalise avec la collaboration d’Eric Fassa) sur un plateau vide, se compose de praticables qui glissent et dessinent les différents espaces du village, les auberges, la nature. Tout est simple et dépouillé, efficace, et tous les acteurs sauf K. habitent plusieurs rôles, avec une grande fluidité. C’est un processus que le metteur en scène met en marche au fil des répétitions et qu’il laisse maturer. Il construit le spectacle au plateau et réalise avec les acteurs le travail d’un coureur de fond. Dans K ou le paradoxe de l’Arpenteur chacun est à sa place, l’essence des idées et le trouble des personnages de Kafka y prennent vie magistralement

 Brigitte Rémer, le 30 octobre 2021

Avec : Pascal Bernier, François Chary, Ghislain Decléty, Antoine Formica, Julie Lesgages, Cécile Saint-Paul, June Van Der Esch – création lumière Eric Fassa, avec la collaboration de Saïd Lahmar – scénographie Régis Hébette, avec la collaboration de Eric Fassa – création sonore Samuel Mazzotti – création costumes Zoé Lenglare, Cécilia Galli – construction Marion Abeille – régie générale Saïd Lahmar – collaboration artistique Félicité Chaton – assistant à la mise en scène Nathan Vaurie.

Du 13 au 23 octobre 2021 à 20h, dimanche à 17h, relâche mardi 19 octobre – au Théâtre de L’échangeur (Bagnolet) – 59 avenue Général de Gaulle – 93170 Bagnolet – métro : Gallieni – tél. : 01 43 62 71 20 – site : www.lechangeur.org

En tournée : Théâtre de l’Union – CDN du Limousin et au Théâtre du Beauvaisis, Scène Nationale de Beauvais.

Bâtir

© Fanny Desbaumes

Spectacle conçu et mis en scène par Raphaël Patout – d’après les travaux de John Berger, Patrick Bouchain, Mona Chollet, Martin Heidegger, Tim Ingold, Rem Koolhaas, Le Corbusier, Bernard Malek, Auguste Perret, Rudy Ricciotti, Paul Virilio- au Théâtre de la Cité Internationale Universitaire de Paris.

C’est une belle expérience à laquelle nous sommes conviés, celle du partage d’une utopie de construction, orchestrée par un architecte autodidacte et ses quatre complices, au sein d’un atelier improvisé.

Le spectacle débute avec une image de La Défense et de l’idée d’émancipation, avènement du plaisir pour tous, sur lequel notre héros débat avec sa mère. Puis nous changeons d’angle de vue et c’est autour de la notion d’habiter que Francis nous fait voyager, avec des poètes comme Walt Whitman et des philosophes comme Heidegger. « Bâtir, habiter, penser… » Bâtir, créer une condition d’existence ; habiter, être au monde ; penser… Sauver la terre, accueillir le ciel, attendre les divins, conduire les mortels… Les machines à habiter de Le Corbusier sont remises en question.

Puis l’équipe s’affaire, prend des mesures, dessine, planifie. On passe par l’expérimentation in situ d’un chantier qui mêle les métiers, les corporations, le travail de conception, le travail artisanal et manuel, nuisances sonores à l’appui. L’architecture est un art collectif, c’est ce que démontre Raphaël Patout et son équipe, dans le sillage de certains architectes. L’exemple de la Città Nuova, son précédent spectacle, tentait en solo d’inventer une ville nouvelle. Ici la variété des sensibilités sédimente la réflexion et construit les fondations nouvelles d’une vie en commun.

Il est question dans le spectacle de catastrophe écologique et économique, de réflexion sur le sens des choses, d’habitat et de paysage, d’urbanisation et de nature : bâtir, mais bâtir quoi ? Et il pose la question des échelles entre actions quotidiennes et vies individuelles. Le travail se fait par collages de textes : parole de philosophes, sociologues et d’architectes – John Berger, Patrick Bouchain, Mona Chollet, Martin Heidegger, Tim Ingold, Rem Koolhaas, Le Corbusier, Bernard Malek, Auguste Perret, Rudy Ricciotti, Paul Viriglio – Le décor se précise au fil de l’avancée du spectacle, nous sommes dans un atelier d’architecte composé de tréteaux, serre-joints et outils divers, lieu qui évolue au gré des idées lancées (scénographie Géraldine Trubert) ;

Artiste associé du Théâtre de la Cité internationale pour la saison, Raphaël Patout a multiplié les compagnonnages et observé le travail de nombreux metteurs en scène. Il a mis en scène des textes de Pier Paolo Pasolini, Dostoïevski, Molière, Georg Büchner, David Foster Wallace ainsi que ses propres textes. Bâtir qu’il présente aujourd’hui, ni réalité ni fiction, oblige, par la parole d’architectes, urbanistes et paysagistes, à réfléchir sur la notion d’habiter la ville et d’expérimenter de nouvelles manières d’être au monde.

Brigitte Rémer, le 20 octobre 2021

Avec : Pierre-Francois Doireau, Josée Drevon, Damien Houssier, Elisabeth Hölzle, Pauline Huruguen – scénographie Géraldine Trubert – costumes Sigolène Petey – régie générale et lumière Hugo Dragone – création son Mathilde Billaud – régie son Louis-Antoine Fort – iconographie Alban Gervais – conseil artistique Anne-Laure Sanchez – construction Élise Nivault – production Martine Desmaroux – diffusion Valérie Perriot-Morlac.

Du 11 au 23 octobre 2021 : lundi, vendredi – 20h (sauf ven. 15 octobre – 19h) mardi, jeudi, samedi – 19h relâche mercredi et dimanche – Théâtre de la Cité internationale, 17 bd. Jourdan 75014 Paris – 01 85 53 53 85 – www.theatredelacite.com

Huit heures ne font pas un jour

© Pascal Victor/Opale

de Rainer Werner Fassbinder, traduction Laurent Muhleisen – mise en scène Julie Deliquet et Collectif In vitro – au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis.

C’est un feuilleton télévisé réalisé par Rainer Werner Fassbinder en 1972 que met en scène Julie Deliquet pour sa première création en tant que directrice du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, et c’est très réussi.

Fassbinder avait tourné cette série télévisée destinée à un large public à l’âge de 27 ans – alors qu’il avait déjà écrit treize pièces de théâtre, réalisé huit films et mis en scène plusieurs pièces – pour toucher ceux qui n’allaient pas voir ses films au cinéma ni ses œuvres au théâtre. La metteuse en scène en a retenu les cinq premiers épisodes, ceux que Fassbinder avait lui-même présentés, trois autres en effet n’ont pas été réalisés.

Huit heures ne font pas un jour est une fable de la vie ouvrière et de la construction d’un collectif au sein d’une usine, porteuse d’utopie, c’est aussi une galerie de portraits dans le cadre d’une famille de la classe ouvrière allemande des années 1970, les Krüger-Epp, déclinant la complexité de l’intergénérationnel. La pièce débute avec l’anniversaire de la grand-mère, Luise, figure totem s’il en est, qui mène la danse, (Evelyne Didi), entouré de ses enfants et petits-enfants, de son amant Gregor (Christian Drillaud). L’anniversaire est organisé par Jochen, l’un de ses petits-fils, ouvrier, dont on suivra le parcours (Mikaël Treguer) à partir de sa rencontre amoureuse avec Marion, jeune femme moderne travaillant dans un journal (Ambre Febvre), secondée d’une copine un brin ringarde, Irmgard (Agnès Ramy). Les relations familiales y sont observées comme le fait un entomologiste sous couvert de patriarcat, séparation, enfants réprimandés, frustrations. Puis on suit la vie de l’usine, le vestiaire, les douches, la fraternité, les renoncements, la mutinerie quand on met fin à la prime de rendement des ouvriers, la recherche d’un nouveau contremaitre, en interne, selon la volonté des ouvriers. « … Mais se résigner, se résigner, je trouve que c’est vraiment ce qu’il y a de plus nul… »

La seconde partie se passe autour du banquet de noces de Jochen et Marion et pose la question de l’engagement, ainsi qu’à l’usine où se joue la recherche d’un réel partage des responsabilités où chacun a le droit d’exister et est reconnu pour ce qu’il est, un humain, acteur de la vie sociale. « … Mais eux, tout ce qui les intéresse, c’est l’autorité et c’est exactement ça qu’il faut démolir. L’autorité naturelle ça existe aussi. »

L’évocation de la justice sociale et de l’imperméabilité entre classes sociales, de fossés entre classes d’âge, de l’émancipation des femmes, de l’individu face au groupe, est traitée de manière positive et optimiste, comme si cela ne pouvait que s’améliorer. Une unique pièce à vivre tient lieu de scénographie : usine, lieu de fête, cantine, salle des banquets et mezzanine. La sphère du travail se mêle à la sphère privée. Derrière le jeu porté par une quinzaine d’acteurs de générations et horizons différents se dessine la cohésion d’une troupe. Là est la force du spectacle. Les personnages incarnés ne sont pas des héros et certains acteurs tiennent plusieurs rôles.

Julie Deliquet s’intéresse au cinéma autant qu’au théâtre, les textes qu’elle met en scène sont parfois des adaptations de scénarios. Ainsi Fanny et Alexandre d’après Bergman, Un conte de Noël tiré du film d’Arnaud Desplechin et Violetta film réalisé avec l’Opéra de Paris lui ont permis de faire la synthèse entre ses deux expériences et d’opter non pas pour un medium plutôt que pour un autre mais pour sa rencontre avec les acteurs. Huit heures ne font pas un jour est une critique sociale intelligemment portée par la cohérence d’une équipe artistique, c’est aussi du vrai théâtre populaire au sens le plus généreux du terme.

Brigitte Rémer, le 17 octobre 2021

Avec : Lina Alsayed, Julie André, Éric Charon, Évelyne Didi, Christian Drillaud, Olivier Faliez, Ambre Febvre, Zakariya Gouram, Brahim Koutari, Agnès Ramy, David Seigneur, Mikaël Treguer, Hélène Viviès et en alternance Paula Achache, Stella Fabrizy Perrin, Nina Hammiche. Collaboration artistique Pascale Fournier, Richard Sandra – version scénique Julie André, Julie Deliquet, Florence Seyvos – scénographie Julie Deliquet, Zoé Pautet – lumière Vyara Stefanova –  costumes Julie Scobeltzine – coiffures, perruques Judith Scotto. Les œuvres de Rainer Werner Fassbinder sont représentées par L’Arche, agence théâtrale. L’intégralité des huit épisodes de l’œuvre Huit heures ne font pas un jour est publiée par L’Arche Éditeur.

Du 29 septembre au 17 octobre 2021, du lundi au vendredi à 19h30, samedi à 17h, dimanche à 15h, au Théâtre Gérard Philipe/CDN de Saint-Denis, 59 Bd Jules Guesde, 93200 Saint-Denis – www.theatregerardphilipe.com – Du 29 septembre au 17 décembre, exposition des photographies de Pierre Trovel, En quête d’humanité, en partenariat avec les Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.

Tournée 2022 : 4 au 8 janvier 2022, Domaine d’O, Montpellier – 14 janvier, Espace Marcel Carné, Saint-Michel sur-Orge – 19 au 23 janvier, Théâtre des Célestins, Lyon – 2 au 4 février, MC2 Grenoble, scène nationale – 9 et 10 février, La Coursive, scène nationale de La Rochelle – 16 au 17 février, Théâtre de la Cité, CDN, Toulouse – 24 et 25 février, Comédie de Colmar, CDN Grand-Est Alsace – 4 et 5 mars, Châteauvallon, le Liberté, scène nationale, Toulon – 10 au 12 mars, Théâtre Joliette, Marseille, scène conventionnée – 17 et 18 mars, théâtre de l’Union, Limoges, CDN – 23 au 25 mars, comédie, CDN de Reims – 6 et 7 avril, Comédie de Caen, CDN de Normandie.

La Rue

© Pascal Gély

D’après le roman d’Isroël Rabon, traduit du yiddish par Rachel Ertel – adaptation Jean-Pierre Jourdain et Marcel Bozonnet – mise en scène Marcel Bozonnet / Compagnie des Comédiens voyageurs – au Théâtre du Soleil.

Orphelin de père, Isroël Rabon (1900/1942) a connu la misère et vécu dans les faubourgs ouvriers juifs de Łódź, seconde ville de Pologne dédiée à l’industrie textile, au début du XXème. Pour prendre de la distance avec ces années de vagabondage qui le marquent profondément et après avoir servi dans l’armée polonaise, il se lance dans l’écriture, en yiddish. Il devient essayiste et romancier et, malgré sa modestie, marque la littérature de l’entre-deux guerres. C’est un homme solitaire et taciturne, relativement asocial. Isroël Rabon quitte Łódź occupée par la Wermacht dès septembre 1939, pour Vilnius en Lituanie sous gouvernance de l’Armée Rouge. Quand Staline restitue aux Lituaniens leur capitale, en juin 1941, les Allemands envahissent la ville et très vite décident du nettoyage ethnique. Juifs et Polonais sont massivement exécutés. Reparti à Łódź, Isroël Rabon est arrêté en 1942 et exécuté au camp d’extermination de Ponary.

De ses années d’errance dans Łódź, Isroël Rabon rapporte un récit d’une grande force, La Rue. C’est ce texte que Marcel Bozonnet a choisi de porter à la scène après l’avoir adapté avec Jean-Pierre Jourdain. Il le fait avec beaucoup de sensibilité et une grande simplicité. L’histoire raconte la vie d’un jeune soldat polonais démobilisé après la Première Guerre mondiale et confronté à la faim et au froid, à l’insécurité, au chômage et à l’exclusion, « Je pleure pour tout homme affamé. » On le suit dans la ville à la recherche de travail et de sa survie, et dans ses différentes rencontres. La représentation de Łódź et de ses usines se fait par dessins vidéo projetés sur le large mur blanc du fond de scène (Quentin Balpe).

Le geste de mise en scène construit une théâtralité mêlant le cirque, l’art de la marionnette, et l’électro-acoustique en live, de manière virtuose et évidente. Un prologue introduit le récit, la musicienne devant ses claviers (Gwennaëlle Roulleau) présente les personnages et la situation du soldat, démobilisé à Częstochowa. Son père mort, où aller ? On le verra trainer de salles d’attente en halls de gares, avec pour seule fortune une capote où s’enrouler pour dormir, une casquette et un ceinturon (costumes Renato Bianchi). On le verra avoir faim et froid. « Je me suis habitué au silence de ma vie misérable » dit-il.

Le soldat (excellent Stanislas Roquette) rencontre dans ses déambulations des personnages-marionnettes de techniques et manipulation diverses, de tailles et styles différents (superbes marionnettes d’Émilie Valantin, avec Jean Sclavis en Vieux marionnettiste juif)). Ainsi, cette petite fille-marionnette à fils, ou ce médecin recruteur-inquisiteur de taille humaine – animé par des manipulateurs vêtus de noir comme dans le théâtre bunraku – quand le soldat espère trouver un emploi et qu’il s’entend dire : « On n’accepte pas les Juifs. » Ou encore une mère et sa fille grandeur nature, se dirigeant vers une consultation à 5 roubles, trop chère pour elles, la jeune fille s’envolant au-dessus de la ville, comme dans les tableaux de Chagall. Parfois les souvenirs des tranchées de la Première Guerre Mondiale ressurgissent en quelques séquences off, des flash-back et une marionnette-sosie du soldat apparaît. « Tu t’arrêtes devant une vitrine de magasin avec une grande glace et tu te regardes. Tu as le visage blanc, émacié, les joues creuses, tu as une abondante barbe. Tes cheveux raides de crasse s’échappent de ta casquette. Dans tes yeux brillent une étincelle mauvaise allumée par des nuits d’insomnie. Ta figure est d’une étrange pâleur. Avec ta capote en haillons au col relevé tu as l’air d’un revenant. Toute ton allure dit : Cet être, c’est sûr, vient d’ailleurs. Tu poursuis ton chemin sans t’arrêter. »

Engagé comme homme-sandwich par un cirque, le soldat raconte le tumulte de sa ville et la vie ouvrière de cette période sombre où le directeur d’usine annonce, de plus, des licenciements (Laurent Stocker de la Comédie Française, à l’écran). Le numéro de Josefa, jeune femme juive de Lituanie, qui exécute dans un costume plumes d’oiseau des figures acrobatiques avec la roue Cyr (magnifique Lucie Lastella) – cet agrès popularisé par Daniel Cyr cofondateur du Cirque Eloize au Québec, après un long oubli du temps – ce numéro, l’éblouit. Avec elle, il aurait pu frôler un p’tit bonheur…. Des scènes terribles avec la pluie et le froid s’entremêlent aux chansons du théâtre yiddish et au récit du directeur de cirque qui se raconte, avant de ranger les figures-marionnettes dans une petite charrette foraine, prêt à poursuivre son itinérance.

La mise en scène de Marcel Bozonnet nous conduit aux frontières brouillées du rêve et de la réalité. On pense au brave soldat Chvéik, décalé, dans son traumatisme de la violence. De son errance dans une ville bientôt occupée, Łódź, où le soldat n’a pas sa place, émerge ici une poétique de la culture yiddish. La scénographie (Adeline Caron), le jeu dramatique magnifiquement porté par tous, les différents champs artistiques mis en action et les lumières (Philippe Catalano) contribuent à une écriture théâtrale qui permet, d’un destin individuel, d’éclairer la mémoire collective.

Brigitte Rémer, le 16 octobre 2021

Avec Stanislas Roquette (le soldat), Lucie Lastella (Josefa, artiste de cirque), Jean Sclavis (Le vieux marionnettiste juif) Laurent Stocker (Comédie Française) Le directeur d’usine, à l’écran. Dramaturgie Judith Ertel – marionnettes Emilie Valantin – scénographie Adeline Caron – costumes Renato Bianchi – lumières Philippe Catalano – live électroacoustique Gwennaëlle Roulleau – vidéo Quentin Balpe.

Du 15 au 25 septembre, puis du 5 au 10 octobre 2021, du mardi au samedi à 20h30 et le dimanche 10 octobre à 16h – Théâtre du Soleil, 2 Rte du Champ de Manœuvre, 75012 Paris. www.theatre-du-soleil.fr

Double murder : Clowns, The Fix

© Todd MacDonald – “Double murder/The Fix”

Chorégraphie et musique Hofesh Shechter avec sa compagnie Junior, dans le cadre des saisons du Théâtre de la Ville hors les murs et du Théâtre du Châtelet

Il y a une formidable vitalité dans la proposition de Hofesh Shechter et ses danseurs, intitulée Double Murder. Double programme aussi pour fêter un retour sur scène après deux années de pause obligée, par une pandémie qui a gagné le monde entier : Clowns en première partie, suivi de sa nouvelle création, The Fix. Ce plaisir du retour, le chorégraphe l’exprime aussi dans un avant-propos de folle gaîté sur la musique d’Offenbach, où il entraine le public en des hip hip hip, hourra pour le plaisir de tous.

 Hofesh Shechter avait créé Clowns en 2016 pour le Nederlands Dans Theater, qu’il a repris de loin en loin. C’est aujourd’hui une tout autre version qui est proposée avec sa nouvelle génération de danseuses et danseurs, âgés de 18 à 25 ans, la Compagnie Junior, créée en 2015. Clowns ne fait pas tant référence aux personnages comiques de cirque, qu’à la mise en scène de la violence meurtrière et des exécutions sommaires. On assiste à un simulacre de meurtres : pistolets sur la tempe, couteaux dans le dos, étranglements, sur un mode distancié, banalisé et ludique. On y meurt, on y ressuscite, on y vit, on y danse. Ici, la fête côtoie la mort.

Quatre couples de danseuses et danseurs s’infiltrent dans ce dérèglement du monde et tirent les ficelles avec légèreté et fureur, tantôt victimes, tantôt bourreaux. Une bande son magnétique créée par le chorégraphe les porte, de l’accéléré au répétitif, du lancinant à l’obsédant et les lumières sculptent les atmosphères. Les danseurs portent des costumes disparates mais harmonieux aux tons grège, sable, bistre et marron glacé, prêts pour un opéra bouffe : pour les hommes chemise à jabot, collerette XVIème autour du cou, veste romantique ou redingote, lavallière, pantalons flous ou serrés, pour les femmes, robes sur collants blanc cassé, petit liseré tradition ou pantalons saris dans ces mêmes couleurs, gilet justaucorps manches longues, jupe courte bordée de dentelles, transparences superposées.

La danse est très structurée tout en restant libre pour traduire le sarcasme, l’ironie et l’absurde, la colère et l’humour. Les pieds ancrés dans le sol, les figures en cercles, farandoles et lignes évoquent les danses traditionnelle, classique ou baroque, le clanique et la transe. La virtuosité des danseuses et danseurs, par la générosité et l’amplitude des gestes qu’ils accomplissent, par les ondulations du corps, transmettent beaucoup de grâce à l’ensemble, en dépit de la noirceur d’un thème qui nous transporte ici et ailleurs.

La nouvelle création de Hofesh Shechter présentée en seconde partie, The Fix / La Réparation, change de registre. Elle est née de ce temps suspendu pendant la pandémie Covid et traduit le plaisir de se retrouver. Du magma dans lequel danseuses et danseurs évoluent au début de la pièce, émergent des personnalités jusqu’à ce que, un à un, parés de masques et de gel, ils rejoignent les spectateurs dans la salle, pour les étreindre. « Il faut toujours s’attendre à l’inattendu ; c’est ce que je souhaite pour mon public » affirme Hofesh Shechter qui décline sur un mode personnel son inépuisable alphabet, à la fois poétique et provocateur.

La Hofesh Shechter Company, est en résidence au Brighton Dome et Hofesh Shechter est lui-même artiste associé au Sadler’s Wells. Avec de nombreuses cordes à son arc car également formé comme musicien, depuis 2002, année de la présentation de sa première chorégraphie, Fragments, il développe un éblouissant sens du rythme qu’il canalise à travers les danseurs, porteurs de sa sensibilité, de sa sensualité et de son talent.

Brigitte Rémer, le 14 octobre 2021

Avec la Hofesh Shechter Company : Miguel Altunaga , Robinson Cassarino , Frédéric Despierre,  Rachel Fallon , Mickaël Frappat, Natalia Gabrielczyk , Adam Khazhmuradov, Yeji Kim, Emma Farnell-Watson, Juliette Valerio. Directeur artistique associé Bruno Guillore – directeur technique Paul Froy – reprise des lumières Andrej Gubanov – régisseur Lars Davidson – assistant régisseur Léon Smith – directeur de tournée Rachel Stringer.

Pour Clowns, lumières Lee Curran – lumières additionnelles Richard Godin – d’après les costumes de Christina Cunningham – musiques additionnelles : CanCan, de Jacques Offenbach, The Sun, de Shin Joong Hyun (Komca) interprétée par Kim Jung Mi – Pour The Fix, lumières Tom Visser – costumes Peter Todd – musique additionnelle Le Roi Renaud, de Pierre Bensusan.

Concernant le travail de Hofesh Shechter, voir aussi notre article sur Political Mother Unplugged, du 17 janvier 2021.

Fraternité, conte fantastique

© Christophe Raynaud de Lage

Texte Caroline Guiela Nguyen avec l’ensemble de l’équipe artistique – mise en scène Caroline Guiela Nguyen, artiste associée au Théâtre de l’Odéon – compagnie Les Hommes Approximatifs – aux Ateliers Berthier/Odéon Théâtre de l’Europe.

Créé l’été dernier au Festival d’Avignon, Fraternité, conte fantastique est un récit de science-fiction qui parle des absents. Une grande éclipse a anéanti la moitié de la population, les survivants cherchent à entrer en communication avec ceux qu’ils aiment et dont ils espèrent le retour lors d’une prochaine éclipse.

Ils sont douze, de tous âges, à fréquenter le Centre de Soin et de Consolation pour survivre au quotidien et tenter de se réparer. Rachel y assure la recherche scientifique et officie comme agent de la Nasa. Reliée au cosmos, elle en suit sur écran le mouvement. Une cabine a été conçue, permettant à chacun d’envoyer à ses chers disparus des messages audios et vidéos dans l’espace. Après chaque intervention, la vitesse des battements du cœur de celui qui vient de s’exprimer est vérifiée.

Le premier, Seb, entre dans la cabine, pour s’adresser à sa femme. Il n’ose plus même regarder Alice, sa fille, qui ressemble tant à sa mère. L’une, explique le protocole : bienvenue dans la cabine ! Réglez la hauteur de votre siège. Déclinez votre nom, prénom et l’identité de celui ou celle auquel vous vous adressez. Donnez votre message – la durée n’excède pas une minute et demi – puis indiquez, je garde ou j’efface.

Le chagrin n’a pas de pays et chacun s’exprime ici dans sa langue : arabe, bambara, tamoul, vietnamien, anglais, français. L’arabe est traduit en consécutif, sur scène, et l’anglais surtitré ; Treize acteurs venant d’horizons différents, certains professionnels d’autres non, se croisent dans la même souffrance et tous guettent dans un immense espoir, la prochaine éclipse. Quand elle arrive, elle ne rend pas les disparus et le désespoir grandit. Candice, Ceylan, Sarah, Ismène, Habib, Sam, Leïla et les autres sont en synergie et en fraternité, malgré la douleur ils essaient de s’accrocher à l’espérance. Il y a celui qui attend son épouse à en perdre la raison, celui qui parle à son fils puis à son épouse, celle qui espère désespérément sa fille, une autre son frère, il y a celle qui chante le rap dans la cabine, celui qui n’en peut plus, celle qui craque. Dans la cabine se perdent les repères et se joue l’insupportable douleur de l’apostrophe à celle ou celui qui n’est plus, apostrophe qui reste sans réponse. « Ça fait 5 ans, 60 mois, 1865 jours que j’attends, que je suis dans le noir, que ma famille me manque. Et qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Vous allez faire des plannings ? Des groupes de parole sur l’attente ? Sur l’amour ? Vous allez demander aux gens de laisser un millième message dans cette putain de cabine ?… J’ai mal, je souffre, et je vais vous dire une chose terrible, qui me détruit le cœur… mais notre vie d’avant a disparu, elle ne reviendra jamais et rien, vous m’entendez, rien, ne me consolera jamais de ça. »

Plus cruelle encore est la seconde partie de ce récit d’anticipation. La Nasa ayant perfectionné son système, il est possible et même conseillé afin de ne plus souffrir, d’effacer sa propre mémoire. Ce nouveau protocole proposé demande tout d’abord d’écrire trois de ses souvenirs sur une feuille, qui seront les seuls vestiges du passé. Pour ceux qui acceptent de se brancher et donnent ordre, de manière plus ou moins vacillante, à la machine, la mémoire s’efface en trois temps, aussi vite que s’efface un document sur ordinateur. Mémoire supprimée ! Tous, même les plus réticents, finissent par accepter. Il y a un certain flou autour du mouvement final car 125 ans ont passé et lors d’une seconde éclipse les choses ont bougé.

Ce spectacle est un choc. Comment ne pas être en empathie avec les acteurs et leurs disparus. La catharsis opère à plein et chaque spectateur a tôt fait de s’identifier quand le spectacle parle de l’insupportable absence. L’authenticité des acteurs et leur combat magnifiquement porté avec naturel et humanité est guidé par le geste de la metteuse en scène. Caroline Guiela Nguyen dose savamment le rapport entre la générosité des acteurs professionnels et la spontanéité des non-professionnels qui se fondent en une même démarche, celle d’inverser l’insupportable pour continuer à vivre. Il faudrait tous les citer et ils le sont ci-dessous. Une note particulière pour un espace dramatique particulier, le chanteur lyrique martiniquais, Alix Pétris, qui ponctue le spectacle comme une âme morte.

Caroline Guiela Nguyen a beaucoup d’audace pour affronter un tel sujet qu’elle n’obscurcit pas et traite sans détours. Comme dans Saïgon précédemment, elle invente un lieu et en fonction des improvisations nourries de la diversité des expériences et des géographies, construit le texte. Pour Fraternité, un conte fantastique elle a observé les centres sociaux, l’écriture au plateau qu’elle provoque et réalise avec les acteurs puise autant dans la fiction que dans le réel. Son théâtre est d’action, construit à la manière d’un film, avec séquences et découpage. C’est d’ailleurs un film qu’elle s’apprête à présenter, tourné avec les détenus de la Centrale d’Arles. Son univers singulier, porté par des thèmes comme aujourd’hui l’éloignement et l’absence, et sa démarche artistique affirmée, trouvent un écho dans nos vies, personnelle et collective.

Brigitte Rémer, le 4 octobre 2021

Avec : Dan Artus, Saadi Bahri, Boutaïna El Fekkak, Hoonaz Ghojallu, Maïmouna Keita, Nanii, Elios Noël, Alix Petris, Saaphyra, Vasanth Selvam, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia, Mahia Zrouki – collaboration artistique Claire Calvi – scénographie Alice Duchange – costumes Benjamin Moreau – lumière Jérémie Papin – réalisation sonore et musicale Antoine Richard – vidéo Jérémie Scheidler – dramaturgie Hugo Soubise, Manon Worms – musiques originales Teddy Gauliat-Pitois, Antoine Richard – surtitrage Panthéa.

 Du 18 septembre au 17 octobre 2021, mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h, relâche exceptionnelle les 28 septembre et 12 octobre – Ateliers Berthier, 1 rue André Suares, 75017. Métro Porte de Clichy – tél. : +33 1 44 85 40 40 – Site www.theatre-odeon.eu.