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L’Amour telle une cathédrale ensevelie 

© Christophe Pean

Texte et mise en scène Guy Régis Jr – composition musicale et guitare Amos Coulanges – Compagnie Nous Théâtre, au Théâtre de la Tempête.

Les clés nous sont données à la fin du spectacle. Les clés d’un arrachement, au-delà de la raison, d’un Fils à sa Mère. Comme d’autres, il a bravé son destin en tentant de la rejoindre depuis Haïti jusqu’au Canada. Comme d’autres il a sombré en chemin, l’embarcation qui devait l’emmener vers un meilleur destin s’est retournée. La nouvelle vie imaginée et qui devait cimenter la famille s’est arrêtée net.

On comprend alors la violence de l’affrontement qui se tient à huis-clos entre l’homme et la femme – elle, Haïtienne émigrée ayant épousé un Canadien, son Retraité Mari, rencontré par internet avec l’aide de son fils – et la rage qui occupe le premier tiers du spectacle. « Tu délires, tu dénies. Je te hais… » jette-t-elle. Et lui, le « faux-sage » comme elle le caractérise, demande grâce « Parlons… » tente-t-il. « Je ne parle pas de guerre, vieux cacochyme. Je parle de l’amour, de cet amour mort entre nous. De l’amour telle une cathédrale ensevelie », d’où le titre du spectacle. Et quand tout se délite, il réagit avec la même violence : « J’ai tout oublié… jusqu’à ton pays… » Un grand naufrage.

Rupture de style avec la seconde partie qui se tient à l’avant-scène et qui pourrait évoquer un chœur grec ou un oratorio. Au texte théâtral se mêle le chant d’un chœur lyrique inspiré des rythmes caribéens populaires et sacrés. Tels des revenants, ces personnages-acteurs mais aussi magnifiques chanteurs portent les polyphonies et invoquent le dieu de la mer et des océans, Poséidon. La partition, composée par le talentueux compositeur et guitariste classique Amos Coulanges, présent en live dès le début du spectacle, se compose de dix chants en créole haïtien surtitré en français, empreints de lyrisme. Le choeur commente d’une voix collective l’action dramatique qui se déroule derrière lui, face au public, sur le tulle noir devenu écran, celle des boat people accompagnant le Fils. Il porte ses imprécations, « Sur ce bateau-sauve-qui-peut, celui ou celle qui se laisse plonger se noiera tout seul, pour ses propres yeux. » Cet écran sépare le salon en surplomb – deux petits canapés type occidental et le vide absolu – de cette grève abandonnée où coule une rivière là où apparaissent les bateaux de l’exil, (scénographie Velica Panduru, lumières Marine Levey). Des images de chaloupes surpeuplées nous submergent, entre l’euphorie du départ et le drame absolu du naufrage (vidéo Dimitri Petrovi), grondements en mer, pluies d’orage sur scène, tempête (création sonore François Van Opstal). Ces anonymes qui ont pris place dans les embarcations, pleins d’espoir et d’une grande force de vie, s’effacent, laissant pour traces quelques effets flotter à la surface de l’eau. Il pleut sur le tulle.

© Christophe Pean

Retour sur le couple qui se réchauffe un peu, dans la troisième partie de la pièce, tenté par la fête au loin, les lumières. Pas de danse pourtant mais un récit poignant de la mère parlant de l’absent, ce Fils intrépide, noyé, qui ne la rejoindra pas. Dans une puissante montée dramatique la Mère rappelle Antigone à qui il est interdit de mettre en terre son frère, Polynice. Pas de tombe pour les intrépides. Cette dernière séquence, principalement portée par Nathalie Vairac, magnifique actrice, est d’une grande force.

Avec L’Amour telle une cathédrale ensevelie second volet de la Trilogie des Dépeuplés écrite par Guy Régis Jr – qui n’a pas épuisé le sujet de l’exil, se croisent la petite et la grande histoire d’Haïti.  Ici, la mère quitte l’Île, comme elle le dit : « Nous sommes à la recherche d’une terre à la mesure de nos pieds… »  L’auteur poursuit sa radiographie des familles haïtiennes éclatées qu’il connaît bien, il vient de l’une d’elles. Le premier volet, Étalé deux pieds devant, devenu au théâtre Les cinq fois où j’ai vu mon père (cf. notre article du 31 janvier 2022) traitait de l’absence du père qui avait quitté le foyer en catimini pour s’installer aux États-Unis, du vide et de la souffrance de l’enfant, resté au pays avec sa mère. La troisième pièce, Et si à la mort de notre mère, parle du retour au pays de la mère, malade, elle n’a pas encore été montée.

La création de la pièce a eu lieu en septembre dernier au festival Les Zébrures d’automne, ex-Francophonies de Limoges.  Outre son talent d’auteur dramatique, Guy Régis Jr met en scène ses textes et partage son Haïti, proche et lointaine dans ses tragédies contemporaines, donnant corps, avec finesse et ingéniosité, à l’indicible.

Brigitte Rémer, le 21 novembre 2022

Avec : Déborah-Ménélia Attal – Frédéric Fachena et François Kergourlay en alternance – Jean-Luc Faraux – Dérilon Fils – Aurore Ugolin – Nathalie Vairac – assistanat à la mise en scène Hélène Lacroix – composition et guitare Amos Coulanges – scénographie Velica Panduru – vidéo Dimitri Petrovic – lumières Marine Levey – création sonore François Van Opstal – régie générale Samuel Dineen – La Trilogie des dépeuplés est publiée aux Solitaires Intempestifs.

Du 11 novembre 11 décembre 2022, du mardi au samedi 20h30, dimanche 16h30 – Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre. 75012 – tél. : 01 43 28 36 36 – site : www.la-tempete.fr

La Cerisaie

© Jean-Louis Fernandez

Texte Anton Tchekhov, traductions André Markowicz et Françoise Morvan pour le texte français, Noriko Adachi pour le texte japonais – conception et mise en scène Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou – avec le Shizuoka Performing Arts Center et la Fondation du Japon – en français et japonais surtitré au T2G Théâtre de Gennevilliers.

Pourquoi sur les affiches et dans les réclames des journaux ma pièce est-elle obstinément appelée drame ? » écrivait Tchekhov (1860-1904) à sa femme en parlant de La Cerisaie, sa dernière œuvre, trois mois avant de mourir. Témoin privilégié de la vieille Russie avant qu’elle ne s’effondre, il disait : « Nous sommes au moins deux cents ans en retard, nous ne possédons encore rien, pas même un point de vue sur le passé… » En France, les publications portent pour inscription Comédie en quatre actes, André Markowicz et Françoise Morvan signalaient la difficulté de la pièce : « La règle du jeu, telle que nous l’avions imaginée pour la traduction de La Cerisaie faisait que tout pouvait être remis en cause à tout instant… L’extrême précision – qui fait que tout est dans tout et peut résonner – est ce qui rend Tchekhov difficile à traduire, difficile à jouer. » Au fil du temps de nombreuses lectures ont été faites de la pièce par les metteurs en scène. Stanislawski en a assuré la création en 1904, en Europe deux mises en scène ont fait date, celle de Giorgio Strehler au Piccolo Teatro de Milan en 1975 et celle de Peter Brook en 1981.

C’est dans une distribution franco-japonaise que Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou présentent leur mise en scène, répondant à l’invitation de Satoshi Miyagi et du Shizuoka Arts Center avec qui Daniel Jeanneteau a établi de belles collaborations depuis plusieurs années. Ensemble, ils ont présenté en 2009 Anéantis de Sarah Kane, en 2011 La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, en 2015 Les Aveugles de Maeterlinck. C’est en 2021 en pleine crise sanitaire qu’ils ont répété La Cerisaie au Japon, selon les conditions de distanciation d’usage. Posé sur la scène, un grand podium en occupe tout l’espace, à l’avant duquel s’affichent les sous-titres pour la traduction des acteurs japonais. En fond de scène, sur grand écran, passent des nuages qui au fil du spectacle s’assombriront et seront toujours en mouvement jusqu’à leur disparition au dernier acte (vidéo Mammar Benranou). Ces ciels sont traversés de loin en loin par un vol d’oiseau, référence au butor étoilé, sorte de héron évoqué par Tchekhov dans plusieurs de ses nouvelles. Côté cour comme côté jardin, des voilages qui ondulent au gré de légers courants d’air et derrière lesquels on voit les acteurs se préparer à entrer en scène. Entre l’écran et le podium une étroite fosse qui permet des entrées et sorties, apparitions-disparitions des acteurs et la circulation d’accessoires. Ce sera aussi l’espace de la fête donnée à l’acte III. Le sol est recouvert d’un tissu de couleur blanche, entre satin et fourrure. Deux ou trois chaises façon design épuré, et le squelette d’une armoire sont les pièces d’un puzzle qui ramènent aux souvenirs d’enfance (scénographie Daniel Jeanneteau, lumière Juliette Besançon). Un son lancinant tourne et revient (composition musicale Hiroko Tanakawa, son Isabelle Surel).

© Jean-Louis Fernandez

Au premier acte, l’aube n’est pas encore levée, les cerisiers sont en fleurs, la maison attend l’arrivée de Lioubov qu’ils n’ont pas vue depuis cinq ans, propriétaire de la cerisaie (Haruyo Hayama), de sa fille Ania âgée de dix-sept ans (Sayaka Watanabe), de Varia sa fille adoptive âgée de vingt-quatre ans (Solène Arbel), de son frère, Gaev (Kazunori Abe), et de l’austère gouvernante, Charlotta (Nathalie Kousnetzoff). Chargés de la maison et de les accueillir, Lopakhine (Philippe Smith), ancien moujik devenu riche qui n’attire guère la sympathie sauf dans son récit premier – où il raconte comment, après les coups reçus par son père, Lioubov lui avait nettoyé le visage -, Douniacha la servante (Miyuki Yamamoto), Firs le vieux laquais (Stéphanie Béghain), Iacha, jeune laquais bêtement impétueux (Yuya Daidomumon), Epikhodov un employé-vaguement comptable (Yukio Kato). Trofimov, (Aurélien Estager) étudiant et ancien précepteur de Gricha, jeune fils de Lioubov qui s’est noyé dans un étang alentour, se joint à eux, nous apprenant ainsi le drame. Quelques autres personnages comme Pichtchik propriétaire terrien (Katsuhiko Konagaya), un chef de gare, le receveur des postes, un passant, des invités et des domestiques complètent le croquis de société.  Ces deux mondes – rural et urbain – vont se heurter, des liens se tisser d’autres se défaire, tous les dialogues de la pièce soulignent les rapports de classe. La menace de mise en vente de la maison qui la ponctue se précisera au fil des actes. Le sujet de l’argent et des dettes accumulées est lancé dès le début.

© Jean-Louis Fernandez

C’est une mélodie de flûte japonaise, intense, qui marque l’entrée dans le second acte. On descend les voilages, on pose un banc. On suit quelques personnages et séquences burlesques autour des employés de la maison comme le projet d’emprunter de l’argent à une grand-tante, Lopakhine qui donne la pression au sujet de la vente : « Ce n’est pas en chinois qu’on vous parle, votre domaine, il est en vente, et, vous, comme si vous ne compreniez pas… » Et il se lance dans la proposition d’un projet de construction de datchas, pour sauver la propriété. Portant une élégante robe orange (costumes Yumiko Komai) Lioubov se raconte dans ses aventures avec des hommes qui n’en valaient pas la peine. L’agitation est sous-jacente, quelques intrigues tentent de se construire. A l’acte trois « Le lustre est allumé. Dans le vestibule on entend jouer un orchestre juif… dans la salle on danse le grand rond… Promenade à une paire… » Derrière la fête Lioubov s’inquiète et attend son frère, Gaev, un peu trumpien dans son aspect, parti en ville avec Lopakhine, cynique à souhait, la maison est en jeu. Duel entre Trofimov – seul acteur s’exprimant en bilingue – amoureux de Varia et Lioubov qui s’en prend à lui : « Toujours à faire du zèle et à se mêler de ce qui ne la regarde pas » ajoute-t-il et elle, d’expliquer son attachement au domaine : « Moi, je suis née ici, c’est ici qu’ont vécu mon père et ma mère, mon grand-père, j’aime cette maison je ne comprends pas ma vie sans la cerisaie. »  De retour, Lopakhine, lui apprend la vente du domaine et lui fait savoir qu’il en est l’acquéreur. A son injonction de poursuivre la musique pour fêter l’événement et sa revanche sociale, suit un silence assourdissant où tous lui tournent le dos. L’acte quatre est un ballet de valises, tout le monde quitte la cerisaie, la famille part à Paris, Trofimov à Moscou. Tous les projets d’unions possibles tant entre Ania et Trofimov qu’entre Varia et Lopakhine, s’annulent. Firs le vieux et fidèle serviteur, soi-disant hospitalisé, est oublié. Pour lui, « Le malheur, c’est la liberté. »

© Jean-Louis Fernandez

Le choix de Tchekhov et de La Cerisaie interprétée par des acteurs japonais et français était ambitieux. Ce pari du bilinguisme est réussi et la langue voyage avec fluidité. Deux styles de jeu pourtant se font face mais s’emboitent relativement l’un dans l’autre dans le crayonné des différents personnages où chacun est à sa place entre un certain hiératisme d’un côté, une mobilité jusqu’au cliché ou à la dérision, d’un autre côté. L’interprétation de Haruyo Hayama dans le rôle de Lioubov est éblouissante et sa palette d’expression, vaste : du plaisir de retrouver la chambre des enfants, « ma chère, ma merveilleuse chambre… Je dormais là quand j’étais toute petite… » au chagrin de son enfant perdu, de l’inquiétude qui monte et de la vie qui s’enfuit, elle donne toutes les nuances. On la voit se décomposer voire même se désagréger, avant de repartir, la nostalgie dans ses bagages mais gardant une force de vie.

D’une grande beauté plastique, Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou signent un spectacle ardent et humain où la recherche de l’absolu de l’existence chez Lioubov fait face au côté terrien et terre à terre de Lopakhine, deux classes sociales qui, indirectement, s’affrontent.

Brigitte Rémer, le 20 novembre 2022

Avec : Kazunori Abe, Gaev – Solène Arbel, Varia – Stéphanie Béghain ou Axel Bogousslavsky, Firs – Yuya Daidomumon, Iacha – Aurélien Estager, Trofimov – Haruyo Hayama, Lioubov – Yukio Kato, Epikhodov – Katsuhiko Konagaya, Pichtchik – Nathalie Kousnetzoff, Charlota – Yoneji Ouchi, un passant, le chef de gare – Philippe Smith, Lopakhine – Sayaka Watanabe, Ania – Miyuki Yamamoto, Douniacha – Scénographie Daniel Jeanneteau – lumière Juliette Besançon – son Isabelle Surel – vidéo Mammar Benranou – composition musicale Hiroko Tanakawa – costumes Yumiko Komai.

Du 10 au 28 novembre 2022, lundi, jeudi et vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 16h au T2G Théâtre de Gennevilliers-Centre dramatique national, 41 avenue des Grésillons. 92230 Gennevilliers – site : www.theatredegennevilliers.fr – tél. : 01 41 32 26 10 – En tournée au Théâtre des 13 Vents – Centre Dramatique National de Montpellier, du 8 au 14 décembre – site :  www.13vents.fr

We wear our wheels with pride and slap your streets with color

© Jérôme Séron

We said bonjour to satan in 1820… Conception et chorégraphie Robyn Orlin et la compagnie Moving into Dance Mophatong –  à Chaillot-Théâtre national de la Danse, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

C’est un hommage rendu par Robyn Orlin aux Zoulous d’Afrique du Sud qui tiraient les rickshaws dans les rues de Durban, ces pousse-pousse personnalisés et hauts en couleurs, où prenaient place les maîtres blancs au temps de l’apartheid, dans les années 70.

Robyn Orlin se souvient. Avec leurs tuniques multicolores et leurs coiffes ornées de cornes de vache, signe de puissance autant que d’asservissement, ces hommes noirs « semblaient danser, le corps suspendu dans les airs. » Quelques images projetées à la fin du spectacle les montrent dans leur technique magistrale, leur grâce et leur dignité, marchant au trot comme les chevaux, – leur surnom en zoulou, amahashi -. Quand il est dit que leur espérance de vie ne dépassait pas trente-cinq ans, on se glace.

© Jérôme Séron

Née à Johannesburg, la chorégraphe met en récit les Zoulous – dont le nom vient de l’expression amaZulu, le Peuple du ciel – l’urbanisation en avait attiré un grand nombre vers les villes au cours du XXe siècle. Traités comme des bêtes de somme ils ont des pouvoirs magiques, et par la médiation d’un sorcier et de leurs rituels de divination, communiquent avec le monde spirituel et invoquent leurs ancêtres. On les trouve ici sur scène avec leurs emblématiques masques d’animaux.

Les jeunes danseurs de la Moving into Dance Mophatong leur donnent corps et les font vivre au rythme des propositions musicales et vocales inventives et puissantes du duo uKhoiKhoi composé du musicien et compositeur Yogin Sullaphen et de l’éblouissante chanteuse Anelisa Stuurman, à la tessiture vocale de grande amplitude. Pour saluer ces héros anonymes, les danseurs déploient une incroyable vitalité et construisent un alphabet qui, par moments, fait penser à un opéra bouffe ou à la Commedia dell’arte.

Ils convoquent Molière et les esprits, invitent le public à bouger et chanter, plaisantent avec Jean-Marc, à la lumière. C’est ludique, plein de vie, de couleurs et de talent. En même temps ils frappent fort et sans grands discours par de petits mots lancés en cœur de cible, colonisateurs, entre autres…  Sur scène, une rampe avec des canettes en métal de différentes couleurs marque une frontière… Les costumes sont de teintes vives, de splendides tissus traditionnels circulent. Une natte virevolte, telle un fouet. Des chants de révolte se lèvent.

© Jérôme Séron

Danseuse et chorégraphe sud-africaine de danse contemporaine, Robyn Orlin évoque ici un thème qui lui est cher et comme toujours lié aux drames et injustices sociales de son pays, l’Afrique du Sud, dont elle se fait la chambre d’écho. A travers la chorégraphie elle apporte une théâtralité teintée d’humour et de gravité, mêle musique, vocal, théâtre, vidéo, arts plastiques et interactivité des spectateurs. La France la connaît bien, elle avait ouvert la saison sud-africaine en 2013 avec Beauty remained for just a moment then returned gently to her starting position puis en 2018, repris la mise en scène de Pygmalion de Rameau à l’Opéra de Dijon où elle était en résidence, avec Emmanuelle Haïm à la direction musicale.

© Jérôme Séron

Des Zoulous, elle disait :« Quand nous allions à Durban sur le front de mer il y avait ces hommes qui avaient une allure incroyable. Je les prenais toujours pour des anges, je me demandais constamment pourquoi les anges s’envolaient ainsi et réatterrissaient, et ne se contentaient pas de courir comme les gens normaux… Cela a été une expérience très importante pour moi… » De son regard et de son inventivité est né ce spectacle de grande intensité.

Brigitte Rémer, le 12 novembre 2022

Avec Sunnyboy Motau, Oscar Buthelezi, Eugene Mashiane, Lesego Dihemo, Sbusiso Gumede, Teboho Letele. Vidéo Eric Perroys – costumes Birgit Neppl – lumières Romain de Lagarde – musique uKhoiKhoi, avec Anelisa Stuurman et Yogin Sullaphen.

Du 9 au 12 novembre 2022 – Chaillot-Théâtre national de la Danse, 1 place du Trocadéro. 75116. Paris.  Tél. : 01 53 65 30 00 – site : theatre-chaillot.fr – métro : Trocadéro.

Fantasmagoria

© Martin Argyroglo

Conception, mise en scène, scénographie Philippe Quesne – création musicale, Pierre Desprats – au Centre Georges Pompidou, dans le cadre du Festival d’Automne.

Le rideau noir ouvre sur une forêt de pianos dépareillés en toutes positions et configurations, couchés sur le flanc, ouverts ou fermés, qui ont envahi l’ensemble du plateau. Certains commencent à se mettre en mouvement, l’un pivote, l’autre s’envole, un couvercle va et vient. L’un s’enflamme puis l’autre.

Un tulle les sépare du public sur lequel se projettent des danses de mort. De grands squelettes dégingandés passent en flottant comme en un ballet aquatique, en boucle. Ils traversent l’écran ou tournent en rond comme les détenus du tableau de Van Gogh, La Ronde des Prisonniers ou font penser à ceux de La Ballade des Pendus, de François Villon. « Frères humains, qui après nous vivez, N’ayez les coeurs contre nous endurcis… » Ils évoquent aussi l’intimité des Mexicains avec la mort, et les images qui l’illustrent.

Des sons se croisent et se chevauchent, quelques paroles sont chuchotées dans les micros, la création musicale de Pierre Desprats réchauffe un peu l’ensemble. Les univers sonore et plastique se croisent. Éclairs, tonnerre, crescendos-decrescendos. Lors du bouquet final, tous les pianos flambent, techniquement tout est réglé au cordeau.

Mais ce qui pouvait sembler extravagant à la fin du XVIIIè siècle, la présentation de spectacles de fantasmagories, ne l’est plus vraiment aujourd’hui où nous sommes saturés d’images. Le spectacle se créait à partir des lanternes magiques, tout d’abord baptisées lanternes de peur ou cassettes des illusions, dont le motif artistique populaire était la danse macabre. Pionnier des fantasmagories, Étienne-Gaspard Robertson (1763-1837) avait beaucoup de cordes à son arc – il était peintre, dessinateur, physicien-aéronaute, mécanicien, opticien et mémorialiste – et projetait sur un écran de toile ou de fumée des tableaux miniatures peints sur des plaques de verre, cherchant à frapper vite et fort l’imagination d’un public. Ses activités scientifiques et esthétiques étaient significatives des croisements qui s’opéraient entre les arts et les sciences, à la fin du siècle des Lumières et après la Révolution.

Philippe Quesne aujourd’hui met les pieds dans ses traces. Il a étudié les arts visuels, le design visuel et la scénographie avant de fonder il y a vingt ans un laboratoire d’innovation théâtrale et de collaboration entre peintres, acteurs, danseurs et musiciens, Vivarium Studio. Pendant huit ans, de 2014 à 2022, il a dirigé le centre dramatique national Nanterre-Amandiers, il est maintenant directeur artistique de la Ménagerie de verre et présente deux autres spectacles dans le cadre du Festival d’Automne, Cosmic Drama à la MC93 Bobigny et Le Chant de la terre/Das Lied von der Erde de Gustav Malher au Théâtre du Châtelet.

Avec Fantasmagoria le metteur en scène et plasticien tente de nous proposer quelques sensations extra-ordinaires mais il y a fort à parier que la conception du spectacle l’a plus amusé – ainsi que ceux qui l’ont assurée avec lui – que sa réception n’amuse le spectateur, qui a même le temps de s’ennuyer. « J’ai rêvé Fantasmagoria comme un théâtre d’objets automatisés, une attraction sans humains, sans comédiens sur scène, une pièce pour quinze pianos esseulés et quelques fantômes qui en sont les acteurs » dit-il. Mais la figure de style y suffit-elle ? On a simplement envie de demander : so what ?

 Brigitte Rémer, le 11 novembre 2022

Collaboration artistique, Élodie Dauguet – lumière, Nico de Rooij – voix, Isabelle Prim, Èlg, Pierre Desprats – collaboration dramaturgique, Éric Vautrin – assistante, Fleur Bernet – animation 3D, Bertran Suris, Philippe Granier – régisseur général, Marc Chevillon – construction des décors, Atelier du Théâtre Vidy-Lausanne.

Du 3 au 5 novembre à 20h, le 6 novembre à 17h – au Centre Georges Pompidou, 46 rue Beaubourg. 75004. Paris – tél. : 01 44 78 12 33 – site : www.centrepompidou.fr et www.festival-automne.com – tél. 01 53 45 17 17

Yoann Bourgeois et Patrick Watson

© David Gallard

Conception Yoann Bourgeois, mise en scène Yoann Bourgeois en complicité avec Patrick Watson et les interprètes – composition musicale et interprétation Patrick Watson – à la Philharmonie de Paris.

Le spectacle est né de la rencontre entre deux artistes de haute tension, Yoann Bourgeois, l’envolé, danseur aérien, chorégraphe et performeur, directeur du Centre chorégraphique national de Grenoble, et l’auteur-compositeur-interprète canadien Patrick Watson, maître du rock indépendant et de la pop, posé avec piano, instruments et pupitres sur une plateforme surplombant l’ensemble du dispositif. Belle et inventive la scénographie construit des espaces extravagants et poétiques dont s’emparent les quatre interprètes danseuses-danseur et acrobates qui entourent Yoann Bourgeois. Ensemble ils pénètrent avec intensité dans l’univers musical de Patrick Watson qu’ils interprètent en apesanteur à travers plusieurs scénarios.

Le premier, sur une grande plateforme de bois de forme carrée qui tourne sur elle-même, la danseuse acrobate recherche son aplomb, marche, court, avant-arrière, et accompagne la mobilité du support. Sur ce même carré de bois qui tourne de plus belle, elle dialogue, au cours d’une autre séquence, avec une danseuse qui l’a rejointe. Ensemble, elles recherchent la gravitation et leur équilibre. Second scénario, à partir de mobilier truqué – chaises et tables qui les catapultent – les performeurs se jettent et plongent d’une paroi toboggan aussi à pic que l’aiguille des Drus et sont rattrapés sur un tapis roulant. Là ils exécutent de savantes figures, remontent et retombent en une course folle et des mouvements récurrents. Autre séquence, subaquatique, une femme en robe blanche, une mariée peut-être, dansant comme une sirène dans le cylindre-aquarium situé au centre du dispositif qui, dans ce monde inversé, fait penser à Chagall et à ses personnages s’envolant au-dessus de la ville. Enfin l’éblouissante partition sur trampoline où les acrobates agissent avec un naturel désarmant, regardant le monde de travers.

Yoann Bourgeois et Patrick Watson proposent un spectacle plein de poésie, entre action et méditation. Bien connu des scènes françaises, le premier provoque toujours, par sa virtuosité, la même admiration, on le connaît avec de nombreux spectacles présentés depuis une vingtaine d’années dont Celui qui tombe, Opening, Minuit, ou encore Fugue Trampoline sur la musique de Philip Glass. Récemment c’est avec la pianiste Célimène Daudet qu’il a présenté à la Philharmonie LHomme est un point perdu entre deux infinis. Dans le dialogue qu’il construit ici avec Patrick Watson – piano presque classique en introduction, éblouissante partition vocale, instruments inventifs dont le musicien joue au cours du spectacle pour soutenir l’action, épisodes folk et pop – tout nous réjouit dans leur échange et l’entremêlement de leurs univers.

© David Gallard

Cette rencontre artistique entre les deux hommes s’est construite dans le cadre d’une nouvelle collaboration entre le Lieu unique à Nantes et le webzine musical La Blogothèque, qui ont donné carte blanche à Yoann Bourgeois pour une création pluridisciplinaire, avec l’artiste musical de son choix. « En haut de ma liste figurait Patrick Watson » dit le performeur. C’était début 2020, peu avant le début de la pandémie, autant dire que l’élaboration du spectacle fut nourrie d’une profonde inquiétude et le temps de création, très court, cela lui donne une force de résonance singulière.

Le spectacle, Yoann Bourgeois et Patrick Watson,  jongle en effet entre les disciplines – cirque, danse, musique, théâtre – et les lois de la pesanteur. Les interprètes-performeurs, acrobates et danseurs, font corps avec la musique – neuf chansons, dont deux écrites pour l’occasion et plages instrumentales – et l’accompagnent en profondeur, devenant oiseaux, animaux aquatiques ou funambules. Ils s’envolent comme des Icare. Nous sommes en haute altitude, Yoann Bourgeois et Patrick Watson inventent leur nouveau monde et le font partager.

© David Gallard

Conception, mise en scène, scénographie et interprétation, Yoann Bourgeois, composition musicale Patrick Watson, interprétation Marie Bourgeois, Yoann Bourgeois, Emilie Leriche, Olivier Mathieu, Fanny Sage et Patrick Watson.

Scénographie Goury et Yoann Bourgeois, lumière Jérémie Cusenier, régie générale David Hanse, régie plateau Nicolas Anastassiou et Eric Prin, coproduction Le lieu unique, La Blogothèque, le CCN2 de Grenoble, la Philharmonie de Paris – en partenariat avec Marine Serre pour les costumes.

Spectacle du 3 au 7 novembre 2022 à la Cité de la musique – Philharmonie de Paris, 221 avenue Jean-Jaurès. 75019 Paris – métro : Porte de Pantin – tél. : +33 (0)1 44 84 44 84 – site : philharmoniedeparis.fr – voir aussi l’installation monumentale créée par Yoann Bourgeois : Face au vide une œuvre à pratiquer, au Centquatre-Paris, jusqu’au 29 janvier 2023 – site : www.104.fr

Brigitte Rémer, le 10 novembre 2022

Le voyage de Gulliver

© Fabrice Robin

D’après une libre adaptation du roman de Jonathan Swift par Valérie Lesort – mise en scène Valérie Lesort et Christian Hecq – à l’Athénée Louis Jouvet.

L’essayiste et pamphlétaire de langue anglaise, pasteur anglican et franc-maçon né à Dublin (Irlande), Jonathan Swift (1667-1745), écrit Les voyages (extraordinaires) de Gulliver en 1721. Publiés cinq ans plus tard et d’abord censurés par l’éditeur, ils ne seront publiés dans leur version intégrale qu’en 1735 sous le titre Voyages du capitaine Lemuel Gulliver en divers pays éloignés. Conte philosophique, satire sociale et politique, ces Voyages sont écrits après le krach financier de 1720 qui avait entraîné entre autres l’effondrement des actions de la Compagnie des mers du Sud, toute l’économie du pays était anéantie. La miniaturisation de la richesse en un temps très court lui a probablement donné l’idée des changements d’échelle et de taille, idée sur laquelle repose le premier récit, Le Voyage à Lilliput. Trois autres le complètent : Le Voyage à Brobdingnag, qui à l’inverse représente la cité des géants, Le Voyage à Laputa et Le Voyage au pays des Houyhnhnms. L’œuvre est écrite à la première personne.

Valérie Lesort s’est penchée sur Le Voyage à Lilliput qu’elle a librement adapté. Lemuel Gulliver, médecin de marine, naviguait sur Le Bristol et se retrouve sur l’île de Liliput après un naufrage. Les habitants qu’il y rencontre ne mesurent que six pouces de haut (15 centimètres) et sont en guerre avec ceux de l’île voisine, Blefuscu. Le débat est existentiel : les œufs à la coque doivent-ils s’ouvrir par le bout rond ou de l’autre côté ? Gros-boutistes et Petits-boutistes s’affrontent. Sous la protection des Liliputiens qui l’avaient adopté, Gulliver doit ensuite les fuir et se réfugier à  Blefuscu. Il perd en effet les grâces d’un Empereur tyrannique suite à un complot fomenté par le Grand Amiral et certains ministres lilliputiens. Menacé de mort il se réfugie de l’autre côté, parvient à pacifier les deux parties, avant de retrouver une embarcation pour retourner en Angleterre.

Le traitement scénique du récit mêlant acteur, le grand Gulliver qui est aussi le narrateur, sympathiquement interprété par Renan Carteaux, le seul à taille humaine et les marionnettes, est gai, plein d’humour et enlevé. La prouesse technique repose sur les sept comédiens qui prêtent leur visage à ces petites marionnettes d’environ 50 centimètres, par la magie du théâtre noir. On les découvre au salut, entièrement vêtus de noir. Ils jouent devant un fond noir mettant sur le devant de la scène les marionnettes lumineuses et phosphorescentes tels des personnages qui fendent l’obscurité, ce qui permet des effets visuels assez spectaculaires.

Née dans la Chine ancienne, cette technique était utilisée à la lueur de la bougie pour les divertissements de l’empereur. Le cinéma en ses balbutiements, à la fin du dix-neuvième siècle, s’en est emparé, Méliès en tête. La danseuse américaine Loïe Fuller, à la même époque fut la première à lancer ses voiles vaporeux sur une scène de verre éclairée électriquement par en dessous et à utiliser des projections lumineuses, semblant ainsi danser dans l’espace. Dans les années vingt, Konstantin Stanislavski, par ses expériences scéniques, a redécouvert le cabinet noir des magiciens qui a nourri sa réflexion et son travail théâtral. Il s’en était exprimé dans Ma vie dans l’art. Dans les années 1950, c’est l’artiste avant-gardiste français Georges Lafaye, considéré comme le père du théâtre noir, qui réanime la technique, au moment de l’invention de la lampe à rayons ultraviolets. Le Théâtre Noir de Prague, en Tchécoslovaquie, en a fait son art de vivre et de travailler.

© Fabrice Robin

Avec Le voyage de Gulliver on entre ici dans l’univers du merveilleux et du burlesque par la technique du théâtre noir digne des prestidigitateurs et illusionnistes, et magnifiquement maitrisée. Les petites marionnettes pleines de vie et de couleurs en sont les personnages, extrêmement fluides et pleins d’humour, sortis du castelet et dialoguant avec le grand naufragé. À la fin du spectacle, la danse de l’impératrice Cachaça est craquante et drôle à souhait.

Valérie Lesort et Christian Hecq n’en sont pas à leur coup d’essai. Ensemble ils ont créé 20 000 lieues sous les mers en 2015 avec la troupe de la Comédie-Française, puis Le Domino noir à l’Opéra royal de Wallonie à Liège et à l’Opéra-Comique en 2018, Ercole amante de Cavalli à l’Opéra-Comique en 2019 et La Mouche, au Théâtre des Bouffes du Nord, en 2020. Leur duo est un état de grâce, duo à la ville comme au théâtre, tous deux très talentueux. Elle, metteuse en scène, plasticienne, auteure et comédienne, s’est spécialisée dans la création de masques, d’accessoires, de marionnettes et d’effets spéciaux pour le spectacle vivant notamment avec la compagnie Philippe Genty. Acteur et metteur en scène d’origine belge, lui est acteur et metteur en scène, sociétaire de la Comédie Française depuis 2013, au demeurant possédant un véritable don comique et se retrouvant parfois sur la piste, clown de cirque.

Créé en janvier 2022, Le voyage de Gulliver a obtenu deux Molière, celui du/des Metteur(s) en scène dans un spectacle de Théâtre public et celui de la Création visuelle et sonore. Il peut se lire à différents niveaux et être vu à tout âge, il est enjoué, bon enfant, poétique, riche et plein d’humour. Costumes, décor, musique, interprétation sont justes. Un peu baroque, un peu hétéroclite, un peu naïf, ni trop ni pas assez, c’est un spectacle qui, par son savant équilibre, enchante tout en donnant du grain à moudre.

Brigitte Rémer, le 8 novembre 2022

Avec : Skyresh, Soldat, David Alexis – Cachaça, Soldat blefescudien, Emmanuelle Bougerol/Valérie Lesort – Gulliver, Renan Carteaux – Myéline, Soldat blefescudien, la Reine de Blefescu, Valérie Keruzoré/Caroline Mounier – Le Savant, Soldat, Soldat blefesducien, Thierry Lopez – Soldat, Sollis, Pauline Tricot – Soldat, Cérumen, le Cuisinier, Soldat blefescudien Nicolas Verdier – L’Empereur, Éric Verdin. Assistant à la mise en scène Florimond Plantier – création et réalisation des marionnettes Carole Allemand, Fabienne Tourzi dit Terzi – assistante à la réalisation des marionnettes Louise Digard, Alexandra Leseur-Lecocq – scénographie Audrey Vuong – costumes Vanessa Sannino – lumières Pascal Laajili – musique Mich Ochowiak, Dominique Bataille – accessoires Sophie Coeffic, Juliette Nozières – collaboration artistique Sami Adjali – création maquillage Hugo Bardin.

Du 15 octobre au 5 novembre 2022, l’Athénée Louis Jouvet, 2/4 square de l’Opéra Louis Jouvet. 75009. Paris – tél. : 01 53 05 19 19 – site : athenee-theatre.com – En tournée : 10 novembre 2022 Théâtre des Sablons, Neuilly-sur-Seine – 24 et 25 novembre, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines – 30 novembre au 2 décembre, Théâtre de Cornouaille, scène nationale – 8 et 9 décembre, Espace des Arts, scène nationale de Chalon – 15 et 16 décembre, Le Grand R, scène nationale de La Roche-sur-Yon – 7 et 8 janvier 2023, Palais des Beaux-Arts de Charleroi (Belgique) – 13 et 14 janvier, Le Bateau Feu, Dunkerque –  19 au 22 janvier, Théâtre Montansier, Versailles.

Sindbad-Actes Sud

1972-2022. Cinquante ans d’édition des textes arabes et sur le monde arabe – Farouk Mardam-Bey, directeur de Sindbad – à l’Institut du Monde Arabe. (© Sindbad-Actes Sud, voir en fin d’article).

Les éditions Sindbad ont été fondées en 1972 par Pierre Bernard, qui a eu le talent de lancer en France et en Europe un mouvement de traduction de la littérature arabe contemporaine. De nombreux ouvrages toutes catégories confondues, ont été publiés et mis à la disposition d’un public francophone : romans contemporains, poésie, lettres classiques du patrimoine arabe et persan, essais sur l’histoire et la culture du monde arabe et de l’Islam. Sindbad a entre autres permis de faire connaître l’œuvre de Naguib Mahfouz bien avant l’attribution de son Prix Nobel de littérature en 1988 et donné à lire les grands poètes comme l’Irakien Badr Shakir al-Sayyab et le Syrien Adonis. Acquises par Actes Sud en 1995 et dirigées par Farouk Mardam-Bey, les éditions se sont enrichies de plus de quatre cents titres dont près de trois cents traductions, avec la volonté de mettre en exergue la diversité de la production littéraire arabe.

Pour fêter ses cinquante ans, Sindbad a programmé à l’Institut du Monde Arabe le 22 octobre dernier un temps de convivialité et d’échange autour du travail accompli. Deux tables rondes se sont succédé pour marquer l’événement. La première, intitulée La tâche des traducteurs entre l’arabe et le français, modérée par Nisrine Al-Zahre, a permis d’évoquer la difficulté de rendre compte de la complexité du passage entre deux langues, de la nécessaire prise en compte du contexte évoqué par l’auteur, des couches de signification et du monde symbolique qui renvoient à des notions d’interprétation particulières. Rania Samara, traductrice bilingue et biculturelle qui a étudié la littérature française à Damas et traduit plus d’une trentaine d’ouvrages – dont Miniatures et Rituel pour une métamorphose, de Saadallah Wannous, dont les textes d’Elias Khoury et certains de Naguib Mahfouz comme Son Excellence – a notamment évoqué la difficulté du transfert de la langue parlée et qualifié « d’espace gris » la tension entre ses deux langues. Franck Mermier, directeur de recherche au CNRS, ancien directeur du Centre français d’études yéménites à Sanaa et du département scientifique des études contemporaines à l’Institut français du Proche-Orient de Beyrouth, a mis l’accent sur les différentes géographies de la langue arabe d’un pays à l’autre et pointé le manque de traduction dans le domaine des sciences sociales mais aussi l’étroitesse de cet espace de réflexion. Il a démontré en même temps à quel point toutes les formes d’écriture – dont les romans – rendaient compte d’un contexte politique, social, économique, anthropologique et avaient valeur de témoignages des réalités vécues, se substituant  en quelque sorte à la place des chercheurs. Les auteurs sont ainsi devenus les porte-paroles de leurs sociétés, comme l’est Alaa Al-Aswany que traduit Gilles Gauthier, pour l’Égypte. Ainsi en Syrie et au Yémen, écrire la guerre répond à la volonté de savoir et d’interpréter le réel et de lui donner un sens. Pour Marianne Babut qui, après des études de sciences politiques et d’arabe littéraire a vécu trois ans en Syrie, traduire est une activité chorale qui demande de dialoguer avec beaucoup de monde et d’explorer des sources diverses. La discussion qui s’est ensuite engagée avec la salle fut riche, tournant autour de l’exil, al manfaa/le lieu de l’oubli obligeant à la dissociation d’avec soi-même et à une double réalité, ce qu’on montre et ce qu’on est. « Maison, votre souvenir est ancré en nous… » Farouk Mardam-Bey a parlé de la force poétique des vers libres et mis l’accent sur l’absence d’un dictionnaire raisonné et critique, en arabe.

La seconde table ronde a porté sur L’état des lieux de la littérature arabe, le directeur de Sindbad en était le modérateur. Son introduction a fait le constat du peu de littérature arabe traduite et éditée dans l’espace francophone, insistant sur le fait qu’il était essentiel d’en parler. Il a rendu hommage à Pierre Bernard (1940-1995) le père fondateur des Éditions, né dans l’Aveyron,  dans une famille d’artistes, passionné de livres et formé à la typographie. Il avait découvert le monde arabe en Algérie où il avait vécu pendant un an comme appelé sous les drapeaux, ce fut pour lui une révélation. Détaché à Radio Alger, il y produisait des émissions culturelles. De retour en France il s’était mis à écrire et à peindre, à travailler dans le milieu du livre à différents niveaux, puis à diriger une collection, L’Écriture des vivants, aux éditions de L’Herne. Il s’était lancé à proposer une collection d’ouvrages d’origine arabe à plusieurs éditeurs, après un voyage au Caire en 1968 qui répondait à l’invitation du gouvernement égyptien. La capitale égyptienne était alors le cœur du monde arabe, intellectuellement et politiquement. Il y avait rencontré de nombreux auteurs dont l’immense Taha Hussein, des cinéastes, architectes, poètes et musiciens. L’éditeur Jérôme Martineau lui avait ouvert sa porte, en 1970 et permis les premières publications dont Construire avec le peuple du grand architecte Hassan Fathy et Passage des miracles de Naguib Mahfouz. Deux ans plus tard il créait l’outil qui lui permit la publication et la diffusion d’ouvrages du monde arabe, les éditions Sindbad.

Au cours de cette table ronde, Frédéric Lagrange, universitaire, spécialiste de littérature arabe et auteur de divers ouvrages dont Musiques d’Égypte, a retracé ce qui avait changé en cinquante ans de romans arabes, accompagnant les mutations du monde et des sociétés – problèmes pétroliers, changements de régime, instabilités, radicalités religieuses, terrorisme, révoltes et contre révoltes -. Une vision devenue plus tragique aujourd’hui. Frédéric Lagrange rappelle ce slogan d’il y a une cinquantaine d’années : « L’Égypte écrit, le Liban imprime et l’Irak lit. » Partant de Miroirs, de Naguib Mahfouz, un roman fondateur, premier ouvrage traduit et édité chez Sindbad, il a montré l’explosion du roman arabe depuis une dizaine d’années tout en constatant que le champ littéraire panarabe restait à construire. Subhi Hadidi, critique et traducteur a parlé des poètes et traversé cinquante ans de poésie arabe à travers notamment l’évolution des formes, poèmes en prose ou en vers libres et renouvellement de la traduction poétique. Pour lui, le temps métaphysique n’est pas le temps humain. Jumana Al Yasiri, auteure et traductrice depuis une quinzaine d’années travaille entre le monde arabe, l’Europe et les États-Unis sur des festivals, résidences de création, et programmes de soutien aux artistes et aux opérateurs culturels indépendants. Elle a évoqué la difficulté de la circulation des œuvres dans et hors le monde arabe, de la traduction en ses débuts à partir du milieu du XIXème siècle avec les pièces de Molière adaptées au contexte local, de l’absence de public pour le théâtre arabe, et de la complexité entre arabe dialectal et arabe littéral. Elle a parlé de l’impossibilité de la fiction aujourd’hui, remplacée par des textes- témoignages comme Les Monologues de Gaza du Théâtre Ashtar, sur l’opération militaire israélienne déployée dans la bande de Gaza en 2008-2009, qui avait conduit à la mort de centaines de Palestiniens, dont de nombreux enfants ; Zawaya, du Théâtre El-Warsha, cinq récits parmi d’autres, collectés après la révolution égyptienne de janvier 2011. Jumana Al Yasiri reconnaît l’action de certains réseaux comme le Young Arab Theatre Fund (YATF) qui soutient les tournées régionales, sur les lieux de diffusion que sont les festivals comme les Journées théâtrales de Carthage, le Downtown Contemporary Arts Festival (D’Caf) au Caire, les troupes et lieux qui participent de la création et de la diffusion comme Al-Balad Theater lieu de diffusion pour le théâtre, la musique et la danse à Amman (Jordanie) organisateur de plusieurs festivals chaque année, El-Warsha Théâtre au Caire dont nous rapportons fidèlement le travail, dans ce site, et le Centre culturel Jésuite d’Alexandrie.

Ces tables rondes ont été suivies de la projection du film Les Dupes du Syrien Tawfik Saleh adapté de la nouvelle Des hommes dans le soleil, de Ghassan Kanafani et d’un récital poétique avec lectures bilingue par Hala Omran (arabe) et Farida Rahouadj (français), accompagnées par l’éblouissante flûtiste Naïssam Jalal. Un magnifique tour d’horizon sur la création littéraire et ses prolongements pour lesquels Sindbad-Actes Sud est un acteur vital.

Brigitte Rémer, le 6 novembre 2022

Sindbad Actes Sud, Bertrand Py, directeur éditorial d’Actes Sud – Le Méjan, Arles – site : actes-sud.fr – Les photos de l’article ont pour source la brochure publiée par l’éditeur à l’occasion du cinquantième anniversaire de Sindbad – Photo 1 : couverture de la brochure – Photo 2 : Pierre Bernard, fondateur, devant les éditions Sinbad (Paris 18ème) autour de 1980 – Photo 3 : Farouk Mardam-Bey, Elias Sanbar et Mahmoud Darwich, Aix-en-Provence, 2003 – Photo 4 : couverture de La Danse des passions, de Edouard Al-Kharrat, publié en 1997 aux éditions Sindbad Actes Sud.

The Silence

© Jean-Louis Fernandez

Texte et mise en scène Falk Richter, traduit de l’allemand par Anne Monfort, avec Stanislas Nordey, et à l’image Falk Richter et Doris Waltraud Richter, à la MC 93 Bobigny.

Comment se souvenir et se souvenir de quoi ? Le père mort, Falk Richter se livre au jeu de la vérité dans un dialogue sans concession avec sa mère, qui s’inscrit à l’écran et complète le récit qu’interprète sur scène Stanislas Nordey.

Il se retourne sur l’enfance et l’adolescence vécues dans la conscience de sa différence, par son homosexualité révélée à l’adolescence et particulièrement rejetée par le père. L’autoritarisme et les coups donnés devant la mère et la sœur de cinq ans et demi son aînée, qui n’intervenaient pas, les lettres interceptées, les coups de fil détournés, le silence à la maison, l’agressivité, sont gravés dans le parcours d’enfance. La découverte de l’amour, l’ami de quatorze ans, Konstantin, et la proposition de la mère de consulter un « psychologue pour t’en sortir » comme réponse au désarroi et à la solitude. Même violence à l’extérieur avec passages à tabac à l’école. Plus tard, à dix-neuf ans, agression dans la rue par des jeunes sans que personne n’intervienne. En fait, non-assistance à personne en danger, dedans comme dehors.

Falk Richter se raconte comme pour conjurer ses blessures. Les deux premiers chapitres sont autobiographiques, on le voit avec sa mère à l’écran, il la questionne, la pousse dans ses retranchements. On y voit les images fugaces d’enfance avec la grand-mère, les images de sa mère nageant à la piscine, petits instants suspendus. Les deux chapitres suivants sont des textes auto-fictionnels où Falk Richter est interprété sur le plateau par Stanislas Nordey, l’écrivain jouant avec difficulté de son clavier d’ordiateur. Le chapitre 5, Le Requin du Groenland est en prise directe sur le monde et parle des habitants non humains de la planète et de l’écologie. Images sous-marines. L’ombre de l’arbre. Le cri de l’arbre. Il neige. L’ensemble donne une pièce de guingois chargée de ces non-dits, comme le furent l’enfance et l’adolescence de son auteur qui construisit sa révolte par l’écriture, antidote laborieuse des débuts, papiers froissés. Éternel étranger chez lui ou « comme invité » il n’a considéré ses parents que comme « un couple d’espions », se réfugiant dans les images et la musique, les tentatives d’écriture, la rêverie. « Tu écrivais tout le temps dans le placard… » lui dit sa mère qui l’y enfermait.

Dans la partie fictionnelle qui déroute un peu, tant le ton change, Stanislas Nordey plante sa tente dans le jardin de ses parents, comme s’il se retirait du monde. Il porte sac à dos et anorak à poils qui lui donne l’apparence d’un abominable homme des neiges. « Relié à son corps » il règle ses comptes avec Konstantin, sagement marié, qu’il convoque à nouveau. Les feuilles s’envolent comme ce passé qui, exorcisé, peut se ranger.

En filigrane, derrière ces récits entrecroisés, la figure du père, jusqu’au bout resté dans le déni, ses mensonges, ses omissions, ses idées et son comportement distillant l’angoisse du fils. La complicité qui lie Falk Richter, artiste associé au Théâtre national de Strasbourg et Stanislas Nordey qui le dirige, ouvre sur la réussite du spectacle. Les deux hommes se connaissent depuis une quinzaine d’années, notamment depuis Das System (2008) où Falk Richter constatait notre singulière facilité à accepter la société du spectacle. Plus récemment My Secret Garden (2014) à partir du journal intime de Falk Richter et Je suis Fassbinder (2016) pièces co-mises en scène par les deux artistes.

© Jean-Louis Fernandez

Il n’y a pas d’amour juste, « j’ai toujours dix-sept ans et en même temps non… » Le temps n’est pas linéaire. Alors, Quand est-ce qu’on en parle ? « Laisse-moi tranquille. Aucun de nous n’a gagné » finit par lâcher la mère. Falk Richter livre un texte des plus personnels qu’il place dans les contradictions de la fiction, sensiblement interprétées par Stanislas Nordey. Ces bribes et réminiscences disent les blessures pour mieux les dépasser, pour lutter contre la peur et l’agressivité, gagner sa liberté et continuer à rêver.

Brigitte Rémer, le  4 novembre 2022

Dramaturgie Jens Hillje – scénographie et costumes Katrin Hoffmann – vidéo Lion Bischof – musique Daniel Freitag – enregistrement violoncelle Kristina Koropecki – lumière Philippe Berthomé – collaboratrice artistique de Stanislas Nordey Claire ingrid Cottanceau – assistanat à la dramaturgie et à la mise en scène Nadja Mattioli – assistanat à la scénographie et aux costumes Émilie Cognard.

21 octobre au 6 novembre 2022, à la MC 93, maison de la culture de Seine-Saint-Denis, 9 Bd Lénine. 93000. Bobigny – métro : Bobigny Pablo Picasso. Site : mc93. com et voir tournée sur www.tns.fr

“Medea fiam”

© Espace culturel Bertin Poirée

Je deviendrai Médée, d’après Sénèque – conception, interprétation danse, costume, Elizabeth Damour – conception et chorégraphie, Denis Sanglard – création musicale, René Huysmans – à l’Espace culturel Bertin Poirée, dans le cadre de l’événement Dance Clip#2.

Succédera à Medea fiam/Je deviendrai Médée, Medea nunc sum/maintenant, je suis Médée, au moment où l’héroïne tragique passera à l’acte et assassinera ses enfants, dans le dénouement de sa vengeance. Les poètes se sont penchés sur le mythe de Médée, reine, étrangère, femme, mère et amante, les metteurs en scène et chorégraphes cherchent entre lecture psychanalytique, philosophique ou historique.

Avec Elizabeth Damour, danseuse butô, sous le regard de Denis Sanglard, chorégraphe, le corps est narrateur et par ses tensions montre la montée de la déraison : pied, doigts, mains, visage sculpté, paysage intérieur. Les mots s’effacent mais la tragédie demeure autour de la mer Égée, attendant le retour de Jason et de la Toison d’or.

Porté par une musique lancinante qui l’environne mais jamais ne l’étouffe, Elizabeth Damour traduit la souffrance et l’ombre de la folie qui s’impriment sur les murs de pierre. Sa concentration et son imperceptible mobilité appellent les formes d’un expressionnisme menant au Cri du peintre norvégien Edvard Munch. Tremblements, sifflements, spasmes et souffle, la portent, menant jusqu’à la perte des réalités.

Pourtant, la montée du rituel quand elle se lève comme une résurrection, transmet une grande intensité et des émotions. Le vêtement noir d’officiante qu’elle passe et lambeaux de tissu rouge affirment une féminité féroce et une lutte intense du personnage avec elle-même, dans sa transfiguration. Étendue au sol comme une novice prenant l’habit, bras, mains, doigts étirés, illuminations… L’enfer selon Rimbaud : « Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère… » Le corps-matrice frémit, l’enfant est bercé, réminiscences et obsessions reprennent le dessus. On entend le meurtre, moment de vérité, vitres brisées. Le temps et l’espace se dispersent. L’ordre cosmique n’est plus et Médée, ni sorcière ni pleureuse ni Erinnye, a accompli son destin.

Danseuse butô et psychothérapeute, formée à la London School of Contemporary Dance, Elizabeth Damour rencontre à Osaka Kim Manri, directeur de la troupe Taihen et découvre le butô qu’elle développe avec de nombreux danseurs avant de créer ses propres soli. Pour Medea fiam, Denis Sanglard, comédien et danseur butô formé entre autres auprès de Léone Cats-Baril, l’accompagne dans la chorégraphie, et René Huysmans qui vit et travaille à Amsterdam et Berlin et qui compose de la musique électro-acoustique depuis 2011, a écrit spécifiquement une partition pour le spectacle.

Le butô, cette danse du corps obscur qui rejoint l’invisible, apporte au mythe de Médée tout son mystère et son épaisseur. Son vocabulaire dépouillé et à vif, sa relation au cosmos et le versant conceptuel du langage ouvrent, par une économie de mouvements, des mondes abyssaux et moments de vérité.

Brigitte Rémer, le 5 novembre 2022

Conception et chorégraphie Denis Sanglard – conception, danse et costume Elizabeth Damour – musique René Huysmans – lumières Margot Olliveaux.

Vu le 11 octobre, à 20h30, Espace culturel Bertin Poirée, 8/12 rue Bertin Poirée, 75001. Métro : Châtelet – tél. : 01 44 76 06 06 – site : www.tenri-paris.com

Everywoman

© Armin Smailovic

Texte Milo Rau et Ursina Lardi – mise en scène Milo Rau – avec Ursina Lardi et Helga Bedau (vidéo) – Schaubühne de Berlin, en allemand surtitré en français – au Théâtre de la Ville/Les Abbesses, dans le cadre du Festival d’Automne.

La pièce est née de différents points de rencontre, à un moment donné : le Festival de Salzbourg demande à Milo Rau de mettre en scène Jedermann de Hugo von Hofmannsthal, comme la tradition le veut, en revisitant l’œuvre. Ce titre, dit le metteur en scène, peut se traduire par Everyman. Il propose alors une adaptation de l’argument, à sa façon, à partir d’Ursina Lardi, pour lui la meilleure actrice germanophone, avec qui il souhaitait travailler. Il laisse de côté l’allégorie sur la mort d’un homme riche et transfère le spectacle au féminin, qui devient Everywoman.

Mais à peine le travail commencé le projet se modifie suite au message d’une institutrice envoyé à l’actrice de la troupe de la Schaubühne, disant son désarroi de ne plus aller au théâtre pendant la pandémie, alors qu’un cancer la rongeait et qu’elle allait bientôt mourir. Une rencontre, improbable, entre cette femme en fin de vie, Helga Bedau, l’actrice et le metteur en scène, est alors programmée à Berlin, et le spectacle décale sa trajectoire. Milo Rau et Ursina Lardi tournent une longue vidéo chez Helga Bedau, que l’on retrouve en partie dans le spectacle. Sur scène, Ursina Lardi entre en dialogue avec elle ainsi qu’avec le public. « Être soi-même » devient le leitmotiv de l’échange et les rochers placés sur le plateau accentuent la notion de vie et le fait de remettre mille fois sur le métier l’ouvrage, comme Sisyphe le fait.  La mort est « un problème existentiellement personnel, chacun a sa propre mort » dit Milo Rau, qui, reprenant ces mots de Hofmannsthal, ajoute : « La mort devient acceptable parce qu’elle n’est plus solitaire. »

La pièce est devenue simple, essentielle et philosophique, elle s’ouvre sur un repas probablement d’adieu et le son lointain de cloches. Ursina Lardi mène cette danse de vie et de mort de sa belle présence et avec finesse, et les apparitions à l’écran de Helga Bedau dans son jeu de la vérité, sont puissantes. Dans cet aller-retour entre présence-absence, elle parle d’elle, dessine un peu de sa biographie, évoque son fils vivant en Grèce, qui lui manque terriblement. Qu’est-ce que la vie, qu’est-ce que la mort ? Pour elle la mort a gagné, elle n’est plus, mais la tendresse échangée dans cette méditation délicate et bienveillante devient comme une essence vitale et précieuse. Cette sonate d’automne la garde en vie et dans son amour du théâtre.

© Armin Smailovic

Née en Suisse dans le canton des Grisons, Ursula Lardi est montée sur les planches très jeune avant d’étu­dier le théâtre à l’Académie d’art dramatique Ernst Busch de Berlin. Elle fait une brillante carrière entre théâtre et cinéma, a joué dans de nombreux ensembles artistiques en Allemagne et dans de grands films, elle a reçu de nombreux prix. Sa présence subtile et chargée, comme ange gardien d’un parcours de vie et de mort, est inspirante et inspiratrice pour Milo Rau qui, à travers ses spectacles multiformes en prise directe avec le monde et le présent, touchent le cœur de cible de ce qui nous constitue.

Un long travelling arrière ferme le spectacle, petit à petit Helga Bedau s’efface jusqu’à devenir ce petit point dans l’infini, accompagnée des notes de piano jouées par Ursina Lardi. « Je te regarde. J’ai allumé la pluie. »

Brigitte Rémer, le 2 novembre 2022

Avec Ursina Lardi, Helga Bedau (vidéo) – décors et costumes, Anton Lukas – assistant costumes, Ottavia Castelotti – vidéo, Moritz von Dungern – son, Jens Baudisch – dramaturgie, Carmen Hornbostel, Christian Tschirner – recherche, Carmen Hornbostel – lumières, Erich Schneid – figurants (vidéo), Georg Arms, Irina Arms, Jochen Arms, Julia Bürki, Keziah Bürki, Samuel Bürki, Achim Heinecke, Lisa Heinecke.

Du 20 au 28 octobre 2022 – Théâtre de la Ville/Les Abbesses, 31, rue des Abbesses. 75018. Paris – Site : theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77.

L’Enfant que j’ai connu

© Simon Gosselin

Texte Alice Zeniter – mise en scène Julien Fišera, compagnie Espace commun – avec Anne Rotger – au Théâtre de la Ville/Espace Cardin.

L’auteure, Alice Zeniter, romancière et dramaturge, part du récit de Nathalie Couderc dont le fils avait trouvé la mort à Lyon, au cours d’une manifestation : tué par un policier, Cédric avait dix-neuf ans. On est dans l’actualité, dans la réalité. Anne Rotger, actrice en solo, jette les mots de cette mère endeuillée, « Je ne pensais pas que la police pouvait tuer un enfant blanc » mots qui avaient plombé la fin du procès après l’annonce du non-lieu dont avait bénéficié l’agent de police.

En état de sidération et de désordre absolu, l’actrice fait brutalement irruption sur le plateau et pousse son cri de colère. Reviennent en boucle les paroles du fils, les bribes de souvenirs, les discussions, les lectures et les images. C’est lui qui, dans des rôles inversés, lui transmet, par petites touches, les couleurs de la vie. Elle, fait vivre la douleur avec une certaine distance imprégnée d’irréalité, comme somnambule, son discours est perturbé, haché, ses gestes désordonnés.

Une armée de sacs papier l’entoure, bien rangés, dans lesquels petit à petit elle fouille comme dans sa mémoire pour ramener à la surface quelques lambeaux de vie. Elle en sort l’anorak et la casquette qu’elle s’approprie et se souvient des odeurs, du toucher, se glisse dans la silhouette de l’adolescent, superpose les visages. Elle qui, appartenant à la petite bourgeoisie, n’imaginait pas que la République tue un enfant, en principe, ordinaire – à traduire par ni délinquant ni black ni beur. Le chagrin est rentré, la douleur est action, parfois confession. L’environnement est lourd même si l’actrice, à certains moments, développe le sarcasme et la fantaisie.

La mise en scène de Julien Fišera, adepte avec sa compagnie Espace commun de la parole en action, dessine en creux le chagrin de cette mère essayant de faire face à la brutalité de la disparition. Le dialogue instauré entre l’auteure et le metteur en scène les a menés à ce point de bascule où le non-sens s’installe, repris par l’actrice incarnant cette mère blessée, forte et fragile, et qui trébuche dans ses certitudes, remettant en jeu ce qu’elle est.

Avec L’Enfant que j’ai connu, on ressort d’une heure de musique de chambre suspendus dans l’absurdité d’une vie perdue – celle du fils, tout en restant un peu sur sa faim, la fin d’une vie, une vie sans suite si ce n’est dans la mémoire de la mère et maintenant dans celle des lecteurs et des spectateurs.

Brigitte Rémer, le 31octobre 2022

Collaboration artistique, Nicolas Barry – espace, François Gauthier-Lafaye – lumières et vidéo, Jean-Gabriel Valot – images, Jérémie Scheidler – costumes, Benjamin Moreau – regard chorégraphique, Thierry Thieû Niang – régie, Jean-Gabriel Valot.

Du 4 au 21 octobre 2022 à 20h, dimanche à 15h, au Théâtre de la Ville/Espace Cardin, 1 avenue Gabriel. 75008. Paris – En tournée : 16 février 2023 aux Bords de Scènes, à Athis-Mons –  du 9 au 12 mars 2023 en Corse, à L’Aghja d’Ajaccio et à la Fabrique Théâtre de Bastia.

 

Zoo ou l’Assassin philanthrope

© Photo Jean-Louis Fernand

D’après deux textes de Vercors : Zoo, L’Assassin philanthrope et Les Animaux dénaturés, ainsi qu’à partir de textes rédigés par les scientifiques ayant contribué au projet – mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota, avec la troupe du Théâtre de la Ville, au Théâtre de la Ville/Espace Cardin.

On connaît Vercors par son engagement dans la résistance et sa révolte contre la collaboration et l’antisémitisme – il est lui-même fils d’un Hongrois d’origine juive ayant fui l’antisémitisme de son pays. Il les mettra sobrement en mots dans Le Silence de la Mer, son premier ouvrage, publié aux Éditions de minuit qu’il fonde clandestinement avec Pierre de Lescure à l’automne 1941. De son vrai nom Jean Bruller (1902-1991) Vercors est illustrateur en même temps qu’écrivain et l’humanisme imprime son œuvre. « L’humanité, nous le voyons, n’est pas un état à subir, mais une dignité à conquérir » écrivait-il.

© Photo Jean-Louis Fernandez

Zoo ou L’Assassin philanthrope met en scène le procès de Douglas Templemore, journaliste, qui, à titre expérimental, a inséminé de sa propre semence une femelle tropi, avant d’empoisonner l’enfant qui en est né. Douglas avait lui-même appelé le médecin pour en constater la mort. La mère, originaire de Nouvelle Guinée, appartenait à l’espèce des anthropoïdes – qu’on appelle tropis – et ressemblait à un singe. L’enfant avait été déclaré et même baptisé. Il est ici au centre de la scène, mi-homme mi-singe et plus vrai que nature. L’étonnement du Dr Figgins sera à la hauteur de la problématique posée et le procès qui s’en suit cherchera à déterminer s’il s’agit d’un infanticide ou du meurtre d’un animal.

La pièce tourne autour de la question à travers l’observation du mode de vie des Tropis mais personne ne saura y répondre et les deux thèses philosophiques qui s’affrontent donneront du grain à moudre aux anthropologues : qu’est-ce que l’homme ? Les hommes sont-ils des animaux dénaturés ou bien l’homme est-il un animal rebelle, comme le posait Vercors ? « Tous nos malheurs proviennent de ce que les hommes ne savent pas ce qu’ils sont et ne s’accordent pas sur ce qu’ils veulent être » écrit-il. Et il ajoute : « L’humanité ressemble à un club très fermé : ce que nous appelons humain n’est défini que par nous seuls. »

Par l’enquête judiciaire et ce procès que l’on suit, d’étape en étape, on entre de plain-pied dans l’aventure intellectuelle qui a mené Emmanuel Demarcy-Mota et la troupe du Théâtre de la Ville à une première version du spectacle, présentée au Musée d’Orsay en juillet 2021 dans le cadre de l’exposition Les origines du monde. L’invention de la nature au XIXème siècle. Après Jean Mercure qui avait créé la pièce de Vercors en 1975 au Théâtre de la Ville qu’il dirigeait alors, le metteur en scène l’a inscrite dans le projet du théâtre qu’il dirige à son tour avec talent, par la rencontre entre les univers scientifique et artistique, et les recherches qu’il mène avec ses équipes sur le lien entre mémoire et présent.

© Photo Jean-Louis Fernandez

Pour Zoo ou l’Assassin philanthrope, Emmanuel Demarcy-Mota a questionné les scientifiques sur le transhumanisme et dialogué entre autres avec la neurochirurgienne Carine Karachi, l’astrophysicien Jean Audouze, la biologiste Marie-Christine Maurel, le biologiste et philosophe Georges Chapouthier. Il a articulé les textes de différentes sources et inscrit la théâtralité, en parallèle au procès, par la représentation d’animaux sous forme de masques tels que vautour, caméléon, lion, panthère noire, poisson, lynx, bouc et zèbre qui renforcent le fantastique et la fable philosophique, et qui se prolongent par le costume (masques d’Anne Leray, costumes de Fanny Brouste).

Dix comédiens de la troupe du Théâtre de la Ville, mise en place en 2008 par Emmanuel Demarcy-Mota, tiennent les différents rôles de la pièce et occupent des positions différentes dans le cadre du procès. Mathias Zakhar est un remarquable Douglas Templemore et tous les personnages, juge, avocats, ministre de la justice, médecins, paléontologues et jurés répartis sur plusieurs niveaux de praticables, renvoient le trouble dans lequel ils se trouvent. Plusieurs narrateurs transmettent le fil rouge de la pièce.

Cette interrogation sur l’origine et l’avenir de l’humanité, à travers l’homme et l’animal, fait aussi penser à George Orwell dont La Ferme des animaux fut publiée en 1945. La question scientifique philosophique et esthétique que posait Vercors en 1952, dans l’après-guerre, reste pourtant d’actualité si l’on fait référence aujourd’hui à l’homme augmenté qui en fait « est déjà là », comme le dit Jean Audouze et à l’invention de créatures hybrides. Zoo ou l’Assassin philanthrope est une invitation à réflexion sur la condition humaine par la rencontre entre deux univers complexes, le scientifique et l’artistique, et c’est très réussi.

Brigitte Rémer, le 31 octobre 2022

Avec : Marie-France Alvarez, Charles-Roger Bour, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Anne Duverneuil, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma, Mathias Zakhar – Assistante à la mise en scène Julie Peigné – collaborateurs artistiques Christophe Lemaire, François Regnault – conseillers scientifiques Carine Karachi, neuro-chirurgienne – Jean Audouze, astrophysicien – Marie-Christine Maurel, biologiste – Georges Chapouthier, biologiste et philosophe – scénographie Yves Collet, Emmanuel Demarcy-Mota – lumières Christophe Lemaire, Yves Collet – musique Arman Méliès – costumes Fanny Brouste – son Flavien Gaudon – vidéo Renaud Rubiano – maquillages et coiffures Catherine Nicolas – masques Anne Leray – accessoires Erik Jourdil.

Du 5 au 22 octobre 2022 à 20h et le dimanche à 15h. au Théâtre de la Ville/Espace Cardin, 1 avenue Gabriel. 75008. Site : theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77.

Vêpres de la Vierge bienheureuse

© Alban Van Wassenhove

Texte Antonio Tarantino, traduction Jean-Paul Manganaro, mise en scène Jean-Yves Ruf – avec Paul Minthe – au Théâtre du Rond-Point, Paris.

 Un homme est assis, attendant l’autobus dans un habit du dimanche légèrement étriqué. Il a dans les mains un objet encombrant, une urne. Ce sont les cendres de son fils qu’il ramène à la maison. L’homme est frêle. Il se jette dans un flot ininterrompu de paroles, comme pour lui confier ce qu’il n’avait jamais su ou pu lui dire, dialoguant avec lui. « Tu dois tout me dire, papa ! » Une façon de se dire adieu… « Écoute-le ton vieux ! »

Le garçon avait déserté très tôt sa famille, qui l’avait renié, il se travestissait et se prostituait. Perruque, bas résille, cothurnes, miroir, rimmel, fond de teint… La robe rouge en velours… « Je veux partir, quitter ma mère » disait-il au père ne supportant plus ses violentes insultes. Par désespoir il s’est jeté dans le Lambro, cette rivière au débit préalpin et aux eaux limpides, selon la traduction littérale. Parviennent, dans les méandres du texte, les voix entremêlées de la mère, des sœurs, des copains, des voisins, et comme le pardon du père.

C’est une tétralogie qu’a écrite Antonio Tarantino (1938-2020) originaire de Bolzano, au nord de l’Italie, Quattro atti profani, donnant une voix à ceux qui n’en ont pas, les exclus de la société qu’il rejoindra à la fin de sa vie. Vespro della Beate Vergine/Vêpres de la Vierge bienheureuse, Passione secondo Giovanni/Passion selon Jean et Stabat Mater datent de 1997, Lustrini de 1993. L’auteur était avant tout artiste plasticien, peintre et sculpteur, l’écriture dramatique était venue tard dans sa vie mais avait tout de suite été reconnue et récompensée. Et si l’on s’arrête sur le titre, Vêpres de la Vierge bienheureuse, l’action se passe au crépuscule et l’icône de la Vierge bienheureuse est ici formée par le duo père-fils. C’est le père qui porte le fils dans les bras, et le texte serait comme une prière païenne et une entrée dans le Styx, ce point de passage menant aux Enfers dans la mythologie grecque et méditerranéenne. Le père lui prodiguera même quelques conseils pour réussir cette traversée décisive vers l’au-delà : « Toi, mets-toi l’en courir. Quand tu sens l’herbe grasse du Fleuve…gaffe à pas glisser… tu y es. Laisse-toi l’aller dans l’eau… Ah, n’oublie pas, garde tes cothurnes aux pieds… »

Paul Minthe est ce père blessé, plein de finesse et d’humanité qui, dans ce monologue, refait le parcours d’une fragile vie, celle du fils dans les différentes accentuations de la partition. Son chagrin est empreint de pudeur et de timidité, d’excuses. L’homme est sonné et remet ses pas dans ceux du fils tantôt avec regrets et remords, tantôt avec colère et chagrin, parfois avec fierté. Il rythme la langue, crue, triviale, naturaliste ou poétique avec la précision d’un scalpel et rend le texte limpide malgré sa construction elliptique aux expressions singulières qui n’ont pas dû faciliter la tâche du traducteur (Jean-Paul Manganaro). La direction d’acteur de Jean-Yves Ruf est à saluer.

Avec Olivier Cruveiller, Paul Minthe avait interprété La Passion selon Jean du même auteur et sous le regard du même metteur en scène, dans le rôle d’un schizophrène se prenant pour Jésus-Christ. Dans Vêpres de la Vierge bienheureuse, tout est dépouillé, il y a juste un banc au milieu de nulle part signe d’une scénographie froide, presque clinique (Laure Pichat) et des lumières crépusculaires (Christian Dubet). Il y a l’extrême justesse et sobriété du jeu de Paul Minthe et l’humanité de l’auteur, Antonio Tarantino.

Brigitte Rémer, le 29 octobre 2022

Avec Paul Minthe – scénographie Laure Pichat – création sonore Jean-Damin Ratel – lumières Christian Dubet – production Chat borgne Théâtre, compagnie conventionnée DRAC Grand Est et Région Grand Est – Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.

12 au 30 octobre 2022, 20h30, dimanche, 15h30, relâche les lundis et le 16 octobre – Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt. 75008 Paris – site : ww.theatredurondpoint.fr – tél. : 01 44 95 98 21

Catarina et la beauté de tuer des fascistes

© Filipe Ferreira

Catarina e a beleza de matar fascistas, texte et mise en scène Tiago Rodrigues – spectacle en portugais surtitré en français et en anglais – au Théâtre des Bouffes du Nord, dans le cadre du Festival d’Automne.

La table du banquet est dressée. En bout de table un homme, silencieux, en habit de ville, contraste avec les personnages assis côté jardin, face au public. Les acteurs vont et viennent tranquillement avant l’entrée des spectateurs, échangent quelques mots. L’action se passe dans le sud du Portugal, dans le jardin d’une charmante maison toute de bois, à la campagne. Vêtus de longues robes, les personnages nous mènent de plain-pied dans la culture populaire traditionnelle, ils font aussi penser au Tchiloli de São Tomé-et-Príncipe, ancienne colonie portugaise.

On entre dans l’histoire, guidés par un narrateur qui nous plonge dans des sentiments pleins d’étrangeté et qui ne s’expriment plus guère aujourd’hui ou alors d’une tout autre manière, ceux du code de l’honneur. Quelle est cette mystérieuse famille qui semble attendre l’une de ses filles et préparer un obscur rituel ? Tous les personnages se nomment Catarina, on flotte entre histoire, superstitions, mauvais sorts et cauchemar.

Le rassemblement familial a lieu près du village de Baleizão au sud du Portugal, où a été assassinée Catarina Eufémia leur ancêtre, icône de la résistance face au régime fasciste qui a sévi au Portugal de 1933 jusqu’à la Révolution des Œillets, en 1974. Chaque année depuis, la famille se réunit sur cette terre et commémore le meurtre, en exécutant un fasciste. Aujourd’hui c’est au tour d’une des plus jeunes et des plus aimées de la famille, Catarina, de tuer son premier fasciste, comme un rite de passage. L’otage, cet homme en habit de ville, écrivait les discours vénéneux du Premier ministre.

Catarina est en retard, (Beatriz Maia), elle prend position face à l’homme qui lui est amené et qu’elle doit exécuter, puis se ravise. À contre-courant de la tradition familiale elle ne peut ni ne veut accomplir ce geste et ouvre une brèche sur l’auto-justice et la loi du talion. Ce jour de fête et de meurtre, de tradition et de beauté, s’écroule, ouvrant sur les divergences familiales. « Ne craignons pas la mort, craignons la vie inutile… » Les conversations s’orientent sur la démocratie, sous le regard de Catarina Eufémia, revenante, qui s’entretient avec le fasciste. Tiago Rodrigues compresse le temps entre passé et futur et nous amène par cette métaphore, à des questions d’actualité dont celle de la violence politique et de la montée de l’extrême droite, du populisme et de la démagogie. La famille s’entredéchire et met en scène sa propre mort. L’otage s’échappe, figure de la dictature en gestation qui nous assène un discours hélas des plus actuels et des plus offensifs, performance de l’acteur (Romeu Costa) qui met à mal le spectateur.

Quatre spectacles de Tiago Rodrigues, auteur, metteur en scène et nouveau directeur du Festival d’Avignon, sont actuellement programmés dont deux dans le cadre du Festival d’automne – Le Chœur des amants dont nous avons rendu compte, Dans la mesure de l’impossible qui rapporte les récits de militants humanitaires, Entre les lignes, un texte-manifeste pour un acteur seul en scène. Avec Catarina et la beauté de tuer des fascistes, on a l’illusion d’un conte qui attendrait sa princesse, dans un environnement scénographique des plus chaleureux et la beauté des personnages. On découvre des âmes sombres, des plans machiavéliques et la bête noire du fascisme rampant qui ronge les esprits. Ionesco et son Rhinocéros ne sont pas loin.

Brigitte Rémer, le 28 octobre 2022

© Filipe Ferreira

Avec : António Fonseca, António Afonso Parra, Beatriz Maia, Carolina Passos Sousa, Isabel Abreu, Marco Mendonça, Romeu Costa, Rui M. Silva – scénographie, F. Ribeiro – lumières Nuno Meira – adaptation lumières pour le Théâtre des Bouffes du Nord, Rui Monteiro – costumes, José António Tenente – création, design sonore et musique originale, Pedro Costa – chef de choeur, arrangement vocal, João Henriques -conseillers en chorégraphie, Sofia Dias, Vítor Roriz – conseiller technique en armes, David Chan Cordeiro – traduction française, Thomas Resendes (français) – surtitrages Patrícia Pimentel – assistante mise en scène, Margarida Bak Gordon – collaboration artistique, Magda Bizarro.

Du 7 au 30 octobre au Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, 75010. Paris – tél. : 01 46 07 34 50 – site : www.bouffesdunord.com – En tournée : 9 novembre 2022, Théâtre d’Arles – 12 et 13 novembre, Centre culturel André Malraux/Scène nationale de Vandoeuvre – 15 et 16 novembre, Théâtre de l’Agora/Scène nationale de l’Essonne – 18 et 19 novembre, Théâtre Joliette, Marseille – 22 et 23 novembre, Maison de la Culture d’Amiens – 25 et 26 novembre, Théâtre d’Angoulême/scène nationale – 29 novembre au 1er décembre, Comédie de Reims – 3 et 4 mars 2023, Le Quai/CDN d’Angers – 6 avril 2023, Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul – Le spectacle est déconseillé aux moins de 16 ans.

Chœur des amants

© Filipe Ferreira

Texte et mise en scène Tiago Rodrigues – Théâtre des Bouffes du Nord.

C’est un récit polyphonique écrit et mis en scène par Tiago Rodrigues en 2007 sur lequel il revient aujourd’hui. Un jeune couple, un homme et une femme, racontent en chœur, parfois en canon ou comme en écho, leur état de mise en suspension quand tout à coup il leur semble étouffer, au sens physique du terme. Départ en ambulance, angoisses et embouteillages, le surréalisme de la vie.

Le film culte qu’ils regardaient, Scarface, avec Al Pacino leur acteur fétiche duquel ils se sont arrachés, revient en leitmotiv au fil de la représentation, et même s’ils s’endorment avant la fin du film ils en parodient les personnages, sous l’effet d’une vibrante catharsis. La fiction s’enchevêtre à la vie qui défile sous leurs yeux, sous les nôtres : l’enfance, les poupées, le père Noël, premier mensonge à la mère, premier coup reçu et rendu, naissance de l’enfant, blessure à l’école.

Quand ils rentrent à la maison tout est à la même place, rangé, rien n’a bougé. Retour sur les premières fois. Je dis… Il dit… Les dialogues du quotidien se superposent comme des jeux de lego : « on perd beaucoup de temps à agrafer les papiers peints, vert, bleu turquoise… J’ai arrêté de fumer… » petits repères dans le temps. Du passé au présent, on voyage entre simulacre et réalité. On se passe l’anneau de main à main. C’est à la fois feutré, tonique et distancié. Le dialogue est parallèle ou se chevauche, certains événements reviennent de manière récurrente, la mémoire des gestes est à l’oeuvre, il y a de la tendresse. Quand lui est assis elle est debout, ou l’inverse. Ça a un petit côté absurde, déconnecté, version Ionesco.

La bouilloire siffle, le thé se prépare, des percussions traversent le silence. Sur un tapis noir moucheté de blanc, assis côte à côte face au public, ils boivent le thé. Puis le jeu du J’aimerais avoir les saisit… un jardin, un chauffage, un autre enfant, je veux qu’il apprenne le piano… plus tard, on a le temps… Un autre jour commence, on découvre le présent. Aujourd’hui, j’ai confiance en demain. On attrape des bribes de vie, c’est gentiment décousu, comme la vie, ça cogne dans la tête. Les années passent, les grands-parents commencent à mourir, restent les albums photos, un poème, une chanson, leur amour.

Alors que faire, changer de vie ? Le changement est lent… changement de lieu, de maison : « pas de jardin, un petit balcon. » Rêver, faire un grand projet assez fou pour « tout dépenser dans un seul rêve ? » mais peut-on rêver quand on a peu d’argent ?  En se retournant sur la vie, rien de ce qui avait été prévu n’est arrivé. On s’est séparés. Les étapes de la vie… un jardin, une forêt pleine de vie. La mathématique se compte en temps de vie, jusqu’à la dernière Cène. On glisse lentement, l’un d’entre nous meurt et il devient forêt. alors il y a « celui qui est encore une personne et celui qui est la forêt et qui comprend la langue de la forêt. »

Ce Chœur des amants est une méditation sur le temps qui passe, doucement, douloureusement, réglée au cordeau par Tiago Rodrigues, auteur, metteur en scène et nouveau directeur du Festival d’Avignon, portée sobrement par les deux acteurs, Alma Palacios et David Geselson. La vie passe et si l’on peut résumer une vie, on ne résume pas l’amour, ô mon amour… on n’a plus le temps, la petite musique de nuit s’éteint.

Brigitte Rémer, le 25 octobre 2022

Avec :  David Geselson et Alma Palacios – scénographie Magda Bizarro et Tiago Rodrigues – lumières Manuel Abrantes – adaptation lumières pour Bouffes du Nord – costumes Magda Bizarro – traduction du texte Thomas Resendes – régisseur général et lumière Thomas Falinower – habilleuse Sophie Ormières – régisseuse plateau Camille Magne.  Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.

Du 8 au 29 octobre 2022, du mercredi au samedi à 18h, les samedis à 15h, au Théâtre des Bouffes du Nord – 37 (bis), boulevard de La Chapelle 75010 Paris métro : La Chapelle – réservations 01 46 07 34 50 – site : www.bouffesdunord.com – En tournée : 9 novembre 2022, Théâtre d’Arles – 12 et 13 novembre, CCAM/Scène nationale de Vandoeuvre – 15 et 16 novembre, Théâtre de l’Agora/Scène nationale de l’Essonne – 18 et 19 novembre, Théâtre Joliette/Minoterie de Marseille – 22 et 23 novembre, Maison de la Culture d’Amiens – 25 et 26 novembre, Théâtre d’Angoulême/Scène nationale – 29 novembre au 1er décembre, Comédie de Reims.

Le 150ème anniversaire du Syndicat de la critique

© Jean Couturier – Table ronde n°1

Le Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse a célébré le 17 octobre 2022 au Théâtre de la Ville-Espace Cardin son 150ème anniversaire. Tables rondes et débats sur la critique théâtre, musique et danse se sont succédé en présence de personnalités du monde de la presse, d’artistes et de responsables de lieux de diffusion.

Après les mots de bienvenue d’Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et l’introduction de la journée par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, président du Syndicat de la critique, Jean Couturier et Antonella Poli ont donné un bref historique du Syndicat. Quatre tables rondes se sont ensuite succédées sur Le passé, le présent et l’avenir de la critique, en France et à l’étranger.

La première table-ronde, De la critique-monde, acte 1 avait pour thème le regard critique dans différents pays. Modérée par Brigitte Rémer, elle a rassemblé des critiques de Belgique, de Suisse et d’Allemagne : Sylvia Botella, dramaturge au Théâtre national Wallonie-Bruxelles, enseignante, critique dans différents champs du spectacle vivant dont théâtre, danse, opéra, cirque, arts performance ; Alexandre Demidoff, critique théâtre et danse, journaliste pour Le Temps à Genève, rubrique Culture et Société ; Eberhard Spreng, journaliste culturel indépendant, cinéaste, critique de théâtre et traducteur à Berlin et à Paris, collaborateur artistique dans des productions théâtrales, en France. Autour de la table également, deux critiques oeuvrant depuis la France : Laura Cappelle, sociologue de l’art, journaliste et chroniqueuse pour le théâtre au New York Times, critique de danse pour différents médias anglo-saxons et Victoria Okada, critique musique pour différents médias japonais et français, traductrice et interprète.

La seconde table-ronde, De la critique-monde, acte 2, modérée par Jean-Pierre Han a parlé de la place de l’Association internationale des critiques de théâtre (AICT) en présence de deux anciens présidents : Margareta Sörenson, de Suède et Georges Banu, de France-Roumanie, et en compagnie de Karim Haouadeg, chroniqueur théâtral de la revue Europe, ancien stagiaire AICT.

Animée par Mireille Davidovici et Marie-José Sirach, la troisième table ronde, Vous avez dit critique ? parlait des critiques face à eux-mêmes dans la confrontation de leurs expériences et des différentes facettes et difficultés de leur métier. Autour de la table : Armelle Héliot, critique au Quotidien du Médecin, blog Le Journal d’Armelle Heliot ; Jean-Pierre Léonardini, critique à L’Humanité auteur de Qu’ils crèvent les critiques ; Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, président du Syndicat de la critique, rédacteur en chef de L’œil d’Olivier ; Caroline Châtelet, critique dans différents médias dont Incise, Novo, Théâtre(s), AOC média ; Marie Plantin, critique à Théâtre(s) Magazine ; Gilles Charlassier, vice-président musique du Syndicat de la critique et critique musical à La Terrasse, Anaclase et Jim le Pariser.

La quatrième table-ronde modérée par Delphine Goater et Jean-Guillaume Lebrun, a présenté Les critiques vus par les artistes et les directeurs d’institutions, en présence de Léna Bréban, metteuse en scène, autrice et actrice ; Hassane Kassi Kouyaté, directeur du Festival Zébrures d’automne, ex Francophonies en Limousin ; Chantal Loïal, interprète et chorégraphe de la compagnie Difé Kako, directrice artistique du festival Mois Kréyol ; Petter Jacobson, chorégraphe, directeur général du Ballet de Lorraine ; Alain Perroux, directeur général de l’Opéra national du Rhin.

De fructueux échanges avec la salle ont eu lieu au cours de cette journée, conviviale et de réflexion sur nos métiers. Le Théâtre de la Ville-Espace Cardin avait réservé au Syndicat de la critique théâtre, musique et danse le meilleur accueil, ce qui en a permis la réussite

Brigitte Rémer, le 21 octobre 2022

Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse, au Théâtre de la Ville – Espace Cardin, 1 Av. Gabriel, 75008 Paris – Coordonnées : Hôtel de Massa, 138 rue du Faubourg Saint-Jacques. 75014 Paris – Site : associationcritiquetmd.com

Combat de nègre et de chiens

© Gilles Le Mao

Texte Bernard-Marie Koltès – création collective, compagnie Kobal’tmise en scène Mathieu Boisliveau, vu à la Maison des Arts de Créteil.

Quelques gradins sur scène ferment l’arène où se déroule l’action, un chantier de travaux publics. On est dans un pays d’Afrique de l’Ouest, sorte de lieu indéfini, dans une cité « entourée de palissades et de miradors, où vivent les cadres et où est entreposé le matériel » où tournent les ventilateurs. L’ambiance est FrançAfricaine, même si l’objet de la pièce n’est pas de parler de néocolonialisme ni de question raciale, comme le précise l’auteur. Bernard-Marie Koltès (1948/1989) met en jeu de façon métaphorique la révolte, la violence, la confrontation avec l’autre, l’altérité, et se situe du côté de Conrad ou de Faulkner « au point de jonction entre la langue française et le blues. » La pièce est écrite et publiée en 1979, Koltès en a déjà une huitaine à son actif, il a voyagé les années précédentes au Nigéria, au Mali et en Côte d’Ivoire. Créée en 1982, au théâtre de La Mama de New York dans une mise en scène de Françoise Kourilsky, elle est mise en scène en 1983 au Théâtre des Amandiers de Nanterre par Patrice Chéreau – qui montera les principales pièces de Koltès –  dans une impressionnante distribution : Sidi Bakaba, Myriam Boyer, Philippe Léotard et Michel Piccoli.  Parlant de Koltès, Chéreau disait : « Il a été une météorite qui a traversé notre ciel avec violence dans une grande solitude de pensée et avec une incroyable force, à laquelle il était parfois difficile d’avoir accès. »

Combat de nègre et de chiens met en jeu quatre personnages : Horn (Pierre-Stefan Montagnier), âgé de soixante ans, chef d’un chantier qui doit bientôt fermer, travaille, boit des whiskys et joue pour de l’argent avec Cal (Thibault Perrenoud), ingénieur de trente ans. Passionné de feux d’artifice, Horn vient d’accueillir Léone (Chloé Chevalier), anciennement femme de chambre dans un hôtel, appelée à devenir son épouse. Drôle d’ambiance, plutôt beauf, jusqu’à ce que le jardin frissonne. Un Noir, Alboury (Denis Mpunga) –  portant le nom d’un roi de Douiloff (Ouolof) qui s’opposa à la pénétration blanche, au XIXème siècle – s’est introduit dans l’espace européen et vient réclamer le corps de son frère Nouofia – qui signifie conçu dans le désert – ouvrier journalier, mort sur le chantier. « Souvent les petites gens veulent une petite chose, très simple… » justifie-t-il. Il reviendra à plusieurs reprises, mais en vain. Des échanges entre Horn et Cal on apprend de ce dernier qu’il a tué l’ouvrier pour raison, plaide-t-il, d’arrogance, son corps jeté dans les égouts : « Moi, je flingue un boubou s’il me crache dessus, et j’ai raison, moi, bordel… »

Quand Léone entre en piste, elle brasse la légèreté du stéréotype européen et décline mollement la proposition grossière de Cal avant de croiser amoureusement Alboury qui lui transmet un peu de sa chaleur et de sa sagesse. Chacun parle sa langue dans une première scène, elle, lui déclare son amour – devant Horn – dans une seconde scène, puis elle se fait violemment éconduire quand elle propose un compromis pour acheter la paix, jusqu’à recevoir d’Alboury le même crachat que celui que Nouofia avait jeté au contremaître et qui lui avait valu d’être tué. Se met alors en place, entre Horn et Cal, une machination machiavélique de mise à mort visant à effacer définitivement Alboury et sa demande. Contre toute attente, la révolte d’Alboury sera plus forte et c’est Cal qui se fera tirer dessus par les gardes, du haut du mirador. Léone disqualifiée de tous se scarifie le visage avec un tesson de bouteille, à l’image des marques tribales d’Alboury et sera raccompagnée là d’où elle vient.

© Gilles Le Mao

La pièce débute presque comme un drame petit-bourgeois et la première partie s’interprète ici au premier degré. Passé la surprise du jeu néo-réaliste des personnages européens, on s’enfonce petit à petit dans le doute et l’ambiguïté, dans la densité poétique du texte où dialogues et monologues se succèdent, dans un art du récit et de la conversation propre à Koltès. Comme dans toutes ses pièces, le personnage Noir, ici Alboury, est au centre, dans tout son mystère, sa force d’attraction et sa pulsion de vie. S’opère alors, comme le dit Hervé Guibert, « un glissement entre la lutte des classes et une lutte des races. »

Fondée en 2010 par Mathieu Boisliveau, Thibault Perrenoud et Guillaume Motte, la compagnie Kobal’t a traversé les grands classiques dont Molière, Tchekhov et Shakespeare, avant d’affronter Koltès, monté par Mathieu Boisliveau. La mise à distance des personnages n’y est pas toujours, notamment dans la première partie mais leur volte-face, celle de Léone notamment – qui, de couleur fuchsia ressemble aux bougainvilliers du plateau dans les costumes de Laure Mahéo – ouvre sur la profondeur du texte. La scénographie de Christian Tirole sert bien ce propos de l’enfermement et les signes du contexte africain, éclairée par Claire Gondrexon. On s’enfonce petit à petit dans la solitude et le silence, le meneur de jeu devenant le personnage le plus secret, Alboury, dans sa vengeance accomplie par la mort de celui qui a tué.

Brigitte Rémer, le 14 octobre 2022

Avec Chloé Chevalier, Pierre-Stefan Montagnier, Denis Mpunga et Thibault Perrenoud – Collaboration artistique Thibault Perrenoud et Guillaume Motte – assistant à la mise en scène Guillaume Motte – dramaturgie Clément Camar-Mercier – scénographie Christian Tirole lumière Claire Gondrexon – costumes Laure Mahéo – régie générale et son Raphaël Barani – régie plateau Benjamin Dupuis.

Vu à la Maison des Arts de Créteil le 6 octobre 2022. Prochaines représentations : 8 novembre au 2 décembre 2022, Théâtre de la Bastille, Paris – site : theatre-bastille.com – tél. : 01 43 57 42 14 – En tournée : 27 et 28 mars 2023, Halles aux Grains, scène nationale de Blois – 25 au 29 avril 2023, Théâtre des Célestins à Lyon, 4 et 5 mai 2023, MCB / Scène nationale de Bourges – 10 au 12 mai 2023, Théâtre Sorano, scène conventionnée de Toulouse – 16 mai 2023, ACB/Scène nationale de Bar-le-Duc.

 

Vent rouge

Akakaze © A.Baldrei, encre sur papier japonais

Exposition des œuvres sur papier d’Alexandre Baldrei – Le Salon H, Paris, jusqu’au 29 septembre.

C’est la première exposition personnelle à Paris d’Alexandre Baldrei, plasticien dont l’œuvre épouse exactement ce charmant écrin qu’est Le Salon H.

Il travaille un matériau d’une grande fragilité, le papier, qu’il va chercher jusqu’en Asie, principalement au Japon, en Corée du Sud et en Thaïlande. C’est au cours d’un voyage à Hiroshima à la fin des années 2000 qu’une petite boutique de la ville avait attiré son attention, c’est là qu’il avait trouvé les supports sur lesquels il travaille. Sur ces papiers minutieusement choisis, Alexandre Baldrei trace des milliers de lignes et de points à l’encre de couleur, créant un langage des signes qui lui est propre.

 Ses formes rondes aux couleurs tendres, vert, orangé, turquoise, jaune-vert ou métissées qu’il nomme Tambours ont une trentaine de centimètres. Elles rappellent Paul Eluard parlant de « la terre, bleue comme une orange ». D’un format un peu plus grand, Akakaze – qui se traduit par Vent rouge – fait partie de cette série et donne son nom à l’exposition. C’est l’expression choisie par les Japonais pour décrire l’intense chaleur des incendies qui ravagèrent jadis Tokyo, ville reconstruite en bois après les bombardements américains de la seconde guerre mondiale. La profondeur de la couleur, difficile à définir, rappelle la brique, le rythme des enchevêtrements savamment ordonnés apporte simplicité et complexité, il invite à la méditation.

Des Fragments multicolores traduisent le mouvement et impriment la vie, donnant l’illusion du tissage. Alexandre Baldrei voyage avec ses encres comme le tisserand fait courir le fil, teint naturellement, sur les métiers ancestraux, il intitule Lisière plusieurs de ses œuvres.  L’une d’elle, d’une taille légèrement plus grande et qui nomme, Zone, appelle les gris-bleu et porte en son centre une croix en volume, qui rappelle les signes de l’artiste catalan Antoni Tàpies, peintre et graveur. Ses Échantillon, sont comme un laboratoire de couleurs, montrant l’élaboration d’un travail où rien n’est laissé au hasard. On y trouve d’étroites bandes de papier qui forment un bouquet, des panneaux de tâches juxtaposées aux subtiles variations de couleurs, des jeux de formes.

Né en 1979 à Paris, Alexandre Baldrei vit et travaille à Orléans. Son parcours d’apprentissage est riche et multiforme et lui a permis de se forger des outils pour élaborer sa pensée et son œuvre : Histoire de l’Art avec Didier Semin, Phénoménologie Peinture et Cinéma avec Alain Bonfand à l’École Supérieure des Beaux-arts de Paris, Masterclass du sculpteur japonais Yuji Takeoka à la HFK, l’Université des Arts de Brême. Il est diplômé de la Haute École des Arts du Rhin après avoir suivi la classe du vidéaste et performer Manfred Sternjakob et celle du sculpteur Vladimir Skoda qui l’a beaucoup inspiré et dont il devient assistant d’atelier, comme il le sera aussi pour Jean-Marc Bustamante. Il participe à des programmes de résidence artistique à l’HIAP d’Helsinki, centre d’art et à la Busan Hight School of Arts, en Corée du sud. Il enseigne actuellement l’esthétique à l’École Supérieure d’Art et de Design de Rouen.

Zone © A.Baldrei, encre sur papier japonais

L’ancien directeur du musée d’Art Moderne de Paris et du musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, Germain Viatte, conseiller auprès du président du musée du Quai Branly, qualifie Alexandre Baldrei de chercheur d’âme et dit de lui qu’il « sait regarder le travail d’artistes comme Mark Rothko, Pierrette Bloch, Lee Ufan et d’autres ; il lit Gilles Deleuze, Alois Riegl ou Wilhelm Worringer, se passionne pour l’architecture, mais il se concentre résolument à l’émergence d’une expression totalement intime, au départ rigoureuse et ingrate dans son ascèse, activée par une inlassable discipline de répétition (…) Sous prétexte de bricolage revendiqué les recherches de l’artiste envahissent l’espace, se transforment et articulent une dynamique propre à chaque œuvre (…) L’audace des découpes ou des superpositions de formes énonce un nouveau vocabulaire structural. »

Créé par Yaël Halberthal et Philippe Zagouri en 2015, Le salon H est ce petit lieu magique et discret qui partage ses découvertes et coups de cœur, un lieu où s’élaborent des parcours esthétiques de haute volée et grand professionnalisme. Il y souffle un Vent rouge qui porte les œuvres sur papier d’Alexandre Baldrei et invite à la rêverie.

Brigitte Rémer, le 14 octobre 2022

Exposition au Salon H – du 16 septembre au 29 octobre 2022, mardi au samedi 14h30/19h et tous les jours sur rendez-vous (contact@salonh.fr) – 6/8 rue de Savoie. 75006. Paris – métro : Saint-Michel – site : www.salonh.fr

Vanish

© Alban Van Wassenhove

D’après Océanisé.e.s de Marie Dilasser – adaptation Lucie Berelowitsch et Marie Dilasser – mise en scène Lucie Berelowitsch, au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes.

Le titre est un mot clé, vanish. Traduit de l’anglais il signifie disparaître. Nous sommes sur l’océan. Tout est dit. Le récit se construit autour de Rodolphe, marin d’une cinquantaine d’années, aguerri, qui se prépare à partir en mer pour un tour du monde en solitaire sur son voilier. Amoureux fou de la mer, pour lui « l’océan vient du ciel. » Il s’affaire avec son ami et sa femme, Nadja, entre cordages, passerelles, agrès mobiles et machinerie, check-list de ce qui reste à faire et passe une dernière soirée chez lui. Sa femme lui offre un confortable ciré et ses recommandations : « Attache-toi ! » Derniers instants de haute tension. « C’est toujours au moment où vous êtes prêts à partir que les gens veulent vous retenir. Les derniers instants ne devraient pas exister. Il va falloir dire les derniers mots, faire les derniers gestes, échanger les derniers regards… » Dans sa tête, Rodolphe est déjà loin, il a décidé de ne pas revenir. Il se raconte.

© Alban Van Wassenhove

Tombé dans le piège et l’amour de la mer, il avait débuté avec un petit bateau, puis en a pris un plus grand, puis un autre encore plus grand et il est devenu accro. On le suit dans son voyage, physique autant que mental et peut-être métaphysique, dans son journal de bord, luttant contre les éléments et la fatigue, perdant pied avec la réalité. « Se sentir vivant… » Les champs magnétiques se brouillent, les voix s’éloignent, la communication se dérobe, les instruments ne répondent plus. Joshua, son fils, – dont le nom signifie Dieu sauvera – dessine la mer et invente son père. « Joshua, tu es de l’autre côté, du côté de la terre ferme ! Joshua me reverra… »

Autour de Rodolphe tout devient abstraction, la terre se dissout, la météo se dérègle, il est envahi d’hallucinations et divague. On le suit dans sa recherche des extrêmes où il perd pied et jusqu’à la raison, manquant d’eau et de sommeil, dans la solitude du bleu translucide et d’éléments déchaînés. Au cœur des 40èmes Rugissants il engage sa dernière bataille contre les éléments, hissant le foc, contrôlant la grand-voile. Grand vent sur l’échelle de Beaufort ! La cabine est à sac, le bateau ouvert en deux. « Je suis traversé de part en part. La porte de la cabine s’ouvre, tout vole. » Dans ses pensées défilent toute la Patagonie, la référence aux grands explorateurs, les indigènes, mirage illustré par deux figures lunaires tombées de nulle part, jeteurs de sort : « Tu as des écailles sur les épaules » lui disent-ils.

© Alban Van Wassenhove

Témoins de ses brumes qui l’enveloppent tout entier et de ses visions, on assiste au naufrage. Dernière adresse à la famille, sa femme sait qu’elle ne le reverra pas et pourtant selon elle « le continent n’est pas moins hostile que la plupart des océans. » Le sens du temps devient aléatoire et se mesure à la longueur des cheveux. Passé, présent et futur se mélangent. Au final toutes les voiles recouvrent le plateau, comme un immense linceul.

Le texte est né de rencontres. Au point de départ celle de Lucie Berelowitsch, metteure en scène et directrice du Préau/CDN de Normandie-Vire avec Rodolphe Poulain, comédien et amoureux de la mer, navigateur à ses heures et vivant en Bretagne. Ils se connaissent et ont les mêmes passions, il a travaillé sous sa direction notamment dans Lucrèce Borgia. Il est ce personnage submergé de l’envie de partir qui plonge sans concession dans la partition très physique du marin en perdition. Najda Bourgeois, de l’équipe des comédiens permanents au Préau est son épouse, avec une grande justesse et détermination. Guillaume Bachelé, ami de Rodolphe, construit l’environnement musical.

Rencontre avec l’auteure, Marie Dilasser, née à Brest, dont la langue, à la fois réaliste et poétique, dit l’étendue de l’océan et la lumière changeante, le bateau qui s’écrase. « Le bateau ballote, tangue, pique du nez, s’écrase, plonge, tape, roule, grince, gémit, tu te cramponnes, t’agrippes, te retiens, t’affales, te cramponnes à nouveau, te relèves entre deux rafales, chutes encore… » Elle ouvre sur l’oralité des marins et leurs légendes, évoquant entre autres le rituel de la Proella d’Ouessant, où l’on rend hommage aux morts de la mer en portant une petite croix du domicile jusqu’au cimetière, elle nous mène à la frontière du fantastique.

Rencontre avec le scénographe Hervé Cherblanc, qui a rendu possible la représentation sur le petit plateau du Théâtre de la Tempête par l’inventivité de sa construction, composée de passerelles, échelles, plateformes qui roulent, d’un bunker-maison aussi petit qu’une cabine de bateau, de cordages. Sur mer, les gestes vont à l’essentiel, la scénographie est une évocation de l’univers de Rodolphe qui permet l’illusion de la gîte du bateau et du vent tourbillonnant dans les voiles. Tout roule et tangue. Côté cour un pupitre et un guitariste-chanteur, l’ami de Rodolphe, Guillaume Bachelé, avec la sonorisation de Mikaël Kandelman. Côté jardin, un gros cube transparent rempli d’eau, dans lequel les personnages plongent en apnée comme en caméra subjective. Les lumières sont de Christian Dubet qui lui aussi connaît la mer pour avoir grandi au pied du phare du Créac’h où son père était maître de phare, et qui a lui-même pratiqué ce métier de gardien de phare.

Alors avec cette belle équipe et sa capitaine, Lucie Berelowitsch, on largue les amarres et on s’interroge sur le paradoxe qui a saisi Rodolphe entre l’envie de disparaître et l’espoir qu’on le retrouve ; entre sa mise en abyme et le merveilleux qu’il recrée, par son imaginaire solitaire ; entre sa rugosité et sa fragilité. C’est une bouteille à la mer et l’énigme de l’humain qui garde son mystère.

Brigitte Rémer, le 30 septembre 2022

Avec : Guillaume Bachelé, Najda Bourgeois, Rodolphe Poulain – collaboration artistique Sylvain Jacques – assistanat à la mise en scène Elise Douyère – musique Guillaume Bachelé – scénographie Hervé Cherblanc – lumières Christian Dubet – sonorisation Mikaël Kandelman – costumes Suzanne Veiga Gomes, assistée de Cécile Box – décor Les Ateliers du Préau – Régie plateau Hervé Cherblanc  et en alternance Cyril Flochinger et Arthur Michel – habilleuse Nadia Ménenger – régie Jean-Louis Portail, Yann Nédélec – Le texte Océanisé.e.s est publié aux Solitaires Intempestifs.

Du 23 septembre au 23 octobre 2022, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30 – Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manœuvre, 75012. Paris. – tél : 01 43 28 36 36 – site : www.theatredelatempete.fr – En tournée : 1er et 2 décembre, Comédie de Colmar/CDN Grand Est Alsace – 13, 14, 15 décembre, Théâtre des Cordes de la Comédie de Caen/CDN de Normandie – 28 février 2023 L’Archipel, Granville – 2 mars, Théâtre de la ville, Saint-Lô – 7 mars, Dieppe/Scène Nationale.

Au Mauvais Endroit, au Mauvais Moment

© Fabien Debrabendere

MEMM – Texte et mise en scène Alice Barraud, Raphaël de Pressigny, Sky de Sela – Jeu, Alice Barraud – Musique Raphaël de Pressigny – au Théâtre de la Cité internationale Universitaire, dans le cadre du Festival Village de Cirque # 18, avec la coopérative de Rue et de Cirque (2r2c).

C’est à une re-naissance que nous convie Alice Barraud, voltigeuse de portés acrobatiques – portique coréen, la sienne. Blessée à la terrasse du Petit Cambodge un certain 13 novembre de l’année 2015, son bras gauche transpercé d’une balle qui avait fait voler en éclats ses os, ceux du bras et de la main. Pronostic négatif quant à son métier, qu’elle vivait avec passion, avec risque d’amputation et menace de septicémie par les plumes de sa parka qui s’était frayées un passage jusqu’à la blessure. « Trou de balle dans le bras ! » comme elle le dit en cultivant la distance avec un brin d’humour. Cinq opérations, deux ans d’hôpital et pendant cinq ans des notes qu’elle prend et qui l’aident à conjurer le mal en y posant les mots de sa souffrance. « J’étais devenue un paradoxe, dit-elle, comme une guitare qui a explosé, une vieille chaise cassée. » Elle s’est armée de courage et de patience pour retrouver la scène et dit les avoir puisés en prenant pour leçon de vie celle de grands artistes comme Ray Charles, cette figure majeure de la musique afro-américaine perdant la vue à l’âge de sept ans, ou Django Reinhardt déjà virtuose de la guitare perdant à dix-huit ans l’usage de deux doigts dans l’incendie de sa roulotte. Alice Barraud est, magnifiquement vivante et talentueuse, tant qu’à la regarder on oublierait le traumatisme si elle ne l’illustrait d’objets de l’hôpital qu’elle prend pour partenaires.

Un prologue musical piano clarinette, de son complice Raphaël de Pressigny batteur du groupe Feu ! Chatterton présent côté jardin, la propulse sur scène où se trouve un fauteuil qui se brisera ; une perfusion qu’elle baladera avant de chuter ; un lit d’hôpital – dans lequel elle aura subi toutes les angoisses de l’incertitude – sur lequel elle trouve ici la force du ludique et de la distance, de l’humour et du pied de nez. Derrière la gravité du récit, Alice Barraud fait des échappées dans le burlesque, dignes de Chaplin ou de Keaton avec ce lit qui monte et qui descend, où tête et pied se referment et la coincent, faisant valser le plateau repas où, avec la potence qui lui sert à se redresser dans le lit, elle se prend la tête, au sens propre comme au figuré. Alice Barraud passe de la gouaille aux larmes, du raisonnement à la folie, monte une dramaturgie de la scène à partir de sa tragédie personnelle inscrite dans un drame collectif et gère l’ensemble avec la précision et l’habileté du fildefériste.

En chemin elle parle de son petit frère qui tout jeune adorait faire claquer des pétards, blessé aussi ce même jour de novembre pour avoir tenté de la protéger et va jusqu’à en faire claquer elle-même à la fin du spectacle ; elle évoque le traumatisme qui lui fait redouter à tout moment l’intervention d’agresseurs : « Je les attends tout le temps… » ; tente de faire marcher ses doigts derrière le drap de l’hôpital qui lui permet des jeux d’ombres ; esquisse la  numérologie – dont l’hôpital est perclus – selon laquelle 6 serait le chiffre du diable ; se dirige vers le musicien, qui la prend dans les bras et la porte, comme dans un numéro de main à main acrobatique.

© Jérôme Heymans

Avant le cirque, Alice Barraud avait rencontré la danse qu’elle avait pratiquée depuis l’enfance en ses différentes formes. Elle maîtrise magnifiquement son corps au fil de ses numéros réalisés sur lit, au sol et au final, dans les airs. La fin du spectacle est terriblement émouvante et pleine de poésie. Émouvante, quand des cintres tombe un trapèze en triangle et qu’elle s’y accroche, d’abord d’une main, la droite, à partir du lit, puis des deux mains avec le sol pour tremplin, en voltige accélérée, car elle vole ; pleine de poésie, quand des plumes – référence à sa parka – tombent du ciel comme flocons de neige et qu’elle virevolte et s’enroule dedans, en pirouette.

Attirée très jeune par le cirque, Alice Barraud a été formée par Mahmoud Louertani et Abdel Senadji de la compagnie XY. Elle a travaillé avec l’équipe du Prato, à Lille et a toujours cherché le lien entre le corps et le rire. Elle a repris sa place dans la compagnie P’tit Cirk présentant son spectacle Les Dodos, du nom de cet oiseau trop gros pour voler, à l’opposé de l’acrobate, ainsi que Piano Sur le Fil, un concert-cirque de Gaëtan Levêque avec Bachar Mar Khalifé, dans lequel elle navigue entre danse et voltige avec une équipe circassienne.

Pour oser dire l’indicible à travers son récit de vie et le spectacle MEMM Au Mauvais Endroit, au Mauvais Moment, Alice Barraud a organisé sa pensée à partir de ses notes, aidée de Sky de Sela, également trapéziste et de Raphaël de Pressigny, batteur et clarinettiste qui suit avec précision sur scène son souffle et ses rythmes. Tous trois ont construit un spectacle très personnel où elle se raconte sans concession, en mots et en états de grâce, dans tous les sens du terme.

Brigitte Rémer, le 26 septembre 2022

Création lumière Jérémie Cusenier – régie lumière Jérémie Cusenier et Thomas Kirkyacharian – régie son Wilfried Simean et Hugo Barré – régie accroches Fred Sintomer – costumes Anouk Cazin – constructeur/ingénieur Robert Kieffer.

Du 22 au 24 septembre 2022, Théâtre de la Cité internationale Universitaire, 17, bd Jourdan, 75014, Paris. tél. : 01 85 53 53 85 – site theatredelacite.com – En tournée : 3 et 4 octobre, La Comédi /Scène Nationale de Clermont-Ferrand – 14 (scolaire) et 15 octobre, Le Boulon/CNAREP, Vieux Condé – 27 janvier 2023, Espace Germinal, Scènes de l’Est Valdoisien, Fosses – 31 janvier, Théâtre de Jouy /Direction de la Culture, Jouy-le-Moutier – 3 février, ECAM, Espace Culturel André Malraux, Le Kremlin-Bicêtre – 10, 11, 12 février, Le Mans Fait son Cirque – 2 et 3 mars, Halle aux Grains/Scène Nationale, Blois – 10 mars, Gallia Théâtre, Scène conventionnée, Saintes – 31 mars, Jeliote/Centre National de la Marionnette, Oloron-Sainte-Marie – 4 et 5 avril, Scène Nationale Carré Colonne, Saint-Médard-en-Jalles – 8 ou 9 avril, La Piste aux espoirs, Tournai (Belgique) – 18 avril, Espace Culturel A. Poher/Les Bords de Scène, Ablon-sur-Seine – 21 avril, Théâtre Jean Arp, Clamart. En attente : 26, 27 mai, Cirque Théâtre, Pôle National Cirque Normandie, Elbeuf – 31 mai, 1er et 2 juin, Festival Les Utopistes / Théâtre de La Croix Rousse, Lyon.