Oratorio jazz d’après l’oeuvre de Mahmoud Darwich * – Récitant Elias Sanbar – Composition musicale et vibraphoniste Franck Tortiller – Soprano Dominique Devals – Guitare Misja Fitzgerald Michel – Saxophone Maxime Berton – Percussions et chant Patrice Héral, au Théâtre du Châtelet, Paris.
J’entends ce puissant oratorio pour la seconde fois, la première était à Marseille, le concert clôturait les Rencontres d’Averroès au Théâtre de la Criée, en novembre 2025. Il était le 12 mars au Théâtre du Châtelet que dirige Olivier Py, ancien directeur du Festival d’Avignon, qui avait invité la poésie de Palestine. Les mots du grand poète Mahmoud Darwich, Et la terre se transmet comme la langue, avec pour récitant son ami et traducteur, Elias Sanbar, historien, écrivain, ancien ambassadeur pour la Palestine auprès de l’Unesco, mis en musique par Franck Tortiller, est un moment rare autour de ce poème d’une grande intensité.
Dans son accueil au public et en introduction, Elias Sanbar parle de l’exil d’un peuple, le sien, palestinien, des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis par Israël à l’encontre de son pays, et qui se répètent. « En perdant notre terre nous avons perdu nos maisons dit-il. Nos poèmes sont nos maisons. Nous habitons nos poèmes. »
Il évoque aussi son « cercle rapproché » comme il le nomme, ceux avec qui, loin de leur terre, se tisse une complicité magique dans une tendresse mutuelle. Leïla Shahid était de ce premier cercle, elle vient de se retirer du monde. Le chagrin est immense. « Elle était une résistante qui a bouleversé le paysage, elle nous manque, dit-il. Leïla était une immense figure en France, en Europe et dans l’ensemble du Monde Arabe. Sa force, son humanité profonde, sa perception de l’égalité, sa volonté de parité en tout, étaient un exemple. » (cf. notre article sur Leïla Shahid, publié le 22 février 2026, dans ubiquité-cultures.fr ).
Mahmoud Darwich (1941-2008) se disait « poète troyen requis de retrouver la grande épopée de Troie, engloutie avec la cité vaincue. Mais à Troie ils sont rentrés, au terme de leur long voyage forcé. » Telle fut sa quête poétique tout au long de la vie. « Et la terre se transmet comme la langue est cette Odyssée, le chant retrouvé de ceux qui, dans la perte, acquirent la force des dépassements donnant un peu de beauté à ce monde de barbarie. » Mahmoud Darwich est cette figure-Phare qui redonne l’espoir, porté par le plus vibrant passeur de ses textes, Elias Sanbar. Il s’est envolé vers l’ailleurs, en 2008. Nous re-publions ci-dessous le texte écrit après le concert de novembre 2025.
« Sur scène, Elias Sanbar, son émotion et la nôtre, il est entouré de quatre musiciens – Franck Tortiller le compositeur, Misja Fitzgerald Michel, Maxime Berton et Patrice Héral, ainsi que de la soprano Dominique Devals. « La nationalité des poètes, c’est la langue » dit-il, en introduction, avant d’évoquer l’actualité génocidaire subie par Gaza et au-delà, de plus en plus, par la Cisjordanie, fomentée par des hommes d’affaire et beaucoup de complicité. « Depuis 1948 mon peuple est soumis à une mise en demeure » poursuit-il. « Partez, vous serez saufs ! » leur dit-on. La mémoire individuelle de chaque famille se mêle à la mémoire collective. « Nos parents sont partis dit-il, mais ils pensaient revenir très vite. » Et il questionne les Républicains espagnols qui entendaient la même chose. « Est-ce que vous seriez partis, si vous saviez que vous ne reviendriez pas ? »
Avec la tragédie d’aujourd’hui, dans la souffrance de l’anéantissement de Gaza – 68 000 morts pour 700 000 habitants dans la ville, avant le conflit, 85 à 95% du territoire détruit, il confirme : « Nous ne sortirons pas de ce paysage, même si le prix est très lourd ! Le peuple palestinien ne bougera pas, il est chez lui. Nous sommes chez nous. Nous répondrons par des poèmes… » Beaucoup de poèmes ont été écrits et continuent de s’écrire, beaucoup sont traduits et publiés en France. « En arabe, le verbe est poétique, nous habitons nos poèmes poursuit Elias Sanbar, comme on habite la maison الْبَيْت (al bayt). »
Mahmoud Darwich était un magnifique diseur de ses textes, dans un rythme si particulier et une sorte de psalmodie dans laquelle il projetait les mots avec énergie. Le poème Sur cette terre, ouvrait ses récitals, Elias Sanbar le porte aujourd’hui : « Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le souvenir aux conquérants… Sur cette terre se tient la maîtresse de la terre, mère de préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame. »
Et la terre se transmet comme la langue, a été écrit par Mahmoud Darwich depuis Paris où il résidait, en 1989. Dans ce long poème en prose il parle de la douleur de l’exil et de la force qu’il faut pour puiser en soi, malgré l’errance, pour garder l’espérance dans l’attente du retour. Le poète évoque alors la première Intifada, qu’on appelle la guerre des pierres, conflit entre les Palestiniens des territoires occupés et Israël, et qui s’étend de décembre 1987 à la signature des accords d’Oslo, en 1993.
Monte la musique, les instrumentistes aux aguets, puis se révèle la voix de la soprano Dominique Devals qui a chanté la poésie palestinienne et particulièrement Mahmoud Darwich dans différents contextes. Elle est ici chanteuse et récitante dans la mise en musique réalisée par Franck Tortiller et créée au Volcan-scène nationale du Havre en 2019, puis reprise à la Philharmonie de Paris en 2020 et au Festival d’Avignon en 2022. Franck Tortiller, vibraphoniste, a composé un oratorio sublime où les voix se mêlent, celles des instruments, celles du récit et celles du chant en un personnage collectif frappé par le destin, comme le chœur de la tragédie grecque.
Le vibraphone étouffe les lames en même temps que les larmes, les sonorités sont douces dans l’équilibre des harmoniques et vibratos, dans la note qui se prolonge et se perd, dans les sons graves, ronds et chaleureux, ou plus clairs, ou encore brillants. Il entraine le saxophone de Maxime Berton, la guitare de Misja Fitzgerald Michel et les percussions de Patrice Héral, qui parfois déchire l’espace d’interventions vocales. La voix des instruments dans leurs interjections et leur musicalité, dans leur fougue, traduit les désespoirs et les espoirs, dialoguant du récit au chant, du murmure au cri. « Ils sont rentrés… aux confins de leur obsession, à la géographie de la magie divine. » Parfois le texte est pur récitatif, parfois le chant répond, qui s’élève sur l’absence. Lancinants, reviennent les mots rythmés par Elias Sanbar, Et la terre se transmet comme la langue, c’est le leitmotiv qui structure le poème.
Sobrement et finement pensée et réalisée, cette œuvre musicale lance des ponts jusqu’à la Palestine à partir des mots de Mahmoud Darwich. Et la terre se transmet comme la langue est une traversée lyrique, dans une nouvelle traduction revue par Elias Sanbar en 2022. Sur ce navire, Palestine, Mahmoud Darwich pour capitaine, commandants en second Elias Sanbar et Franck Tortiller, figure de proue Dominique Devals, amiraux Misja Fitzgerald Michel, Maxime Berton et Patrice Héral, on voyage, dans l’attente du retour.
« Comment entrer dans le jardin des portes quand l’exil est l’exil ?… Ils savaient l’avenir de l’hirondelle quand le printemps l’embrase, rêvaient du printemps de leur obsession qui viendrait ou ne viendrait, savaient ce qu’il advient lorsque le rêve naît du rêve et qu’il sait qu’il ne faisait que rêver et savaient, rêvaient, rentraient, rêvaient, savaient, rentraient et rentraient, et rêvaient, rêvaient et rentraient. » La densité d’un final, scandé par l’espoir. »
Brigitte Rémer, le 25 mars 2026
*Mahmoud Darwich, né en 1941 à Birwa, près de Saint-Jean-d’Acre, et mort à Houston en 2008, est unanimement considéré comme l’un des plus grands poètes arabes contemporains. Auteur d’ouvrages maintes fois réédités et traduits partout dans le monde, il est publié en France par Actes Sud (source de cette présentation) – Et la terre se transmet comme la langue, et autres poèmes, de Mahmoud Darwich, traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, coll. Babel, Actes Sud, 2025. Cet article a été publié par Ubiquité-Culture(s) le 2 décembre 2025.
Vu le dimanche 23 novembre 2025, à 17h, aux Nouvelles Rencontres d’Averroès – Théâtre de la Criée, 30 quai de la Rive Neuve. 13007, Marseille – Site : www.nouvellesrencontresaverroes.com – Revu le jeudi 12 mars 2026, à 20h, au Théâtre du Châtelet, place du Châtelet. 75004. Paris. Site : www.chatelet.com

















































































