A tous ceux qui

Journée d’été à la campagne à la fin des années quarante – Texte de Noëlle Renaude – mise en scène Timothée de Fombelle – avec Laetitia de Fombelle, et la voix d’Hervé Pierre – au Théâtre du Soleil/petite salle.

© Michèle Laurent

C’est une funambule des mots qui nous fait voyager dans le temps, dessinant un tableau de la ruralité dans les années quarante. Noëlle Renaude adresse son discours : à l’avenir, à nos héros, à papa, à la jeunesse, à la reconstruction, à tous ceux qui sont tombés, au recommencement, à la vie, voilà ! Et elle enfile comme les perles d’un collier, une série de portraits d’enfants, d’hommes et de femmes ayant entre quatre ans et cent ans, qu’elle lance comme des bouquets.

Les bouquets sont de blé, la scénographie se compose de « quinze mille épis de blé petit rouge du Morvan grandi en agriculture biologique à Montigny (Deux-Sèvres) et ont été semés, cultivés et offerts par Bertrand Monot. » La moisson est superbe. De derrière un bosquet de hauts épis surgit une voix pointue. C’est Bernadette Blanchet, dite Baba, 4 ans qui « porte des socquettes et la robe à rayures roses et bleues ayant appartenu à ma sœur Lili morte il y a cinq ans en plein chaos historique. » Suit Hercule Blanchet, 7 ans, « premier prix de calcul, premier prix de littérature, premier prix de géographie, et peau de balle en gym. J’ai eu faim. J’ai toujours eu faim. » Suit une trentaine d’esquisses que dessine avec talent l’actrice, Laetitia de Fombelle, en prise avec ces personnages de tous âges ancrés dans leur époque et qui forment le tableau.

© Michèle Laurent

La photo de famille est touchante. Comme dans les familles on s’aime on se déteste, amitiés et amours vont et viennent, jalousies et larmes, ironie, reproches sont les reliefs du quotidien et de la période, car la guerre est très présente. « Qu’est-ce qu’on fait quand on est comme moi une belle fille de vingt ans et qu’un bombardement allié vous démolit en même temps et le fiancé et les oreilles ? » demande Georgine, 25 ans. Ou encore, de Raoul Obscur, 35 ans : « Mes yeux ont la couleur des étangs. J’ai la douleur vissée à jamais au corps. Et ce feu éternel. Qui me ronge du dedans comme il a rongé mon père, héros malchanceux d’une armée d’Orient… » Marie Tache, née Faitard, 62 ans, se présente : « Moi j’ai bien rigolé pendant la guerre. Moi je rigole tout le temps. Je suis une rigolote… » Et la dernière de la liste Renaude, c’est Abel Gloriette, 100 ans : « J’ai l’âge des déjà morts. Des enterrés nus. Moi qui suis là et qui n’y suis déjà plus. J’ai la tête qui regarde derrière et qui ne comprend plus rien à ce qu’elle a cru voir… On ne pleure pas. Eux qui ont trop vécu. »

© Michèle Laurent

La voix d’Hervé Pierre énonce l’identité et l’âge de chacun et l’actrice enchaîne les portraits dans une grande fluidité. C’est tendre, haut en relief dans la langue, acide parfois, un brin nostalgique. Une sorte de charme opère. Le texte est sans didascalies. Noëlle Renaude écrit depuis une quarantaine d’années elle a de nombreux textes dramatiques à son actif, et a collaboré avec nombre de metteurs en scène dont Robert Cantarella, Michel Didym, Florence Giorgetti, et d’autres. Elle réfléchit beaucoup à l’oralité. C’est par la langue que Timothée de Fombelle a été séduit et l’a approchée car c’est aussi un amoureux des mots, il écrit lui aussi. La théâtralisation est ici très réussie et l’actrice passe d’un récit à l’autre dans une sorte d’espièglerie qui donne à l’ensemble un grand charme.

Brigitte Rémer, le 22 mars 2026

Création vidéo Valéry Faidherbe – lumière Jean-Pascal Pracht – son Margaux Robin – régie Thibaut Fack – décor Timothée de Fombelle – collaboration décor Audrey Fabre – administration Adèle Maugendre.

Mercredi 4 au dimanche 22 mars 2026, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h – au Théâtre du Soleil/petite salle, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre, 75012 Paris – métro Château de Vincennes, puis navette gratuite, ou bus 112 – site : www.theatre-du-soleil.fr