Paradis plage – حیاة مثل العسل

Sous-titre Une vie comme dans du miel – Texte et mise en scène Kenza Berrada, collaboration à l’écriture Raphaël Chevènement, avec le Kabareh Cheikhats de Casablanca – en français et en darija (arabe marocain) surtitré en français – au T2G Théâtre de Gennevilliers, dans le cadre du Festival d’Automne.

Le spectacle débute sur un aveu et la nostalgie du jardin de l’enfance par une jeune femme qui se raconte, Benti, dix-sept ans. L’aveu est sans détour, le frère aîné a abusé d’elle.

© Manuel Schapira

Paradis plage oscille entre la culpabilité de celle qui a subi et dont l’arme principale devient la prise de parole pour exprimer la blessure et l’incompréhension, la rage rentrée et la dénonciation aux proches, le poids du passé à la veille de son mariage, à trente ans.

Les cheikhates, ces femmes marginales qui choisissent de consacrer leur vie à la musique, populaire, au chant et à la danse plutôt qu’au foyer, femmes rebelles et guérisseuses parfois, font ici fonction de chœur, commentent et réchauffent l’atmosphère. Les acteurs du Kabareh Cheikhats de Casablanca, performeurs virtuoses du travestissement, interprètent les rôles qui se distribuent au début du spectacle, perruques enlevées (Amine Naouni, Ali Lamaadli, Ghassan Elhakim, El Mostafa Boutankite, Walid Rakik, Kenza Berrada). Entre texte, chant et danse ils/elles mélangent les répertoires musicaux élaborés par Kinda Hassan, compositrice et artiste née à Beyrouth, qui travaille avec le son, la vidéo, l’artisanat et la programmation logicielle et qui métisse ses compositions à la musique andalouse de Fès.

Kenza Berrada, conceptrice du projet est la narratrice, Benti, elle observe le déroulé de l’histoire à travers la pièce, dans une société labyrinthique où l’apparence se doit d’être sauvegardée. Paradis Plage, ce sont les petits cailloux blancs de l’enfance dans ses souvenirs de vacances familiales au bord de l’Atlantique. Ce nom avait été trouvé par la nounou aux cheveux orange teints au henné, sa dada, qui faisait office de cuisinière, femme de ménage et garde d’enfants dans la famille. Elle était ce rayon de soleil et d’énergie qui l’a accompagnée sur plusieurs générations, ne retournant jamais dans sa campagne originelle où plus personne ne l’attendait. Son propre jugement sur son parcours en dit long, à la fin de sa vie, là où nous mène le spectacle : aucun regret, « tout s’est passé comme dans du miel », d’où le sous-titre du spectacle.

Du frère aîné, on ne se sait pas grand-chose si ce n’est qu’il s’est marié et a eu une fille. Kenza nouera des rapports particuliers avec elle comme si elle se devait de la protéger, avant de rompre toute relation, plus tard. La tragédie est émaillée des gestes de la vie quotidienne, le thé à la menthe, la recette de la pastilla, plus tard les préparatifs du mariage où le frère ne sera pas invité. « Je ne veux pas croiser son regard… »

© Manuel Schapira

Un rideau de fils rouges entoure l’espace scénique qui se construit et se déplace subtilement à partir d’épais matelas qui meublent la maison en différentes configurations. Trois petits écrans permettent de montrer les visages des enfants. De grands miroirs renvoient l’illusion et les duplicités (scénographie de Florian Sanson, assistanat Noa Gimenez, lumières Pierre Daubigny). Derrière l’histoire familiale la narratrice raconte son traumatisme et ses angoisses, le silence des parents qui ne savaient pas disent-ils, la transe de la mère quand elle apprend la nouvelle transmise par sa fille qui se rebelle contre le silence et l’injonction au silence avec la complicité et la complaisance de tous. Benti cherche douceur et réparation. Elle décrit son ressenti et sa solitude : « tu pourris de l’intérieur… Ça met du temps pour savoir si on est mort » dit-elle. Un bémol dans le personnage, son costume qui la dessert – un peu crazy horse – alors que ceux des cheikhates sont aux couleurs de fête (signés Judith De Luze).

© Manuel Schapira

La famille se divise et essaie de la persuader, malgré tout, d’inviter son frère à son mariage. Les cheikhates préparent les agapes, décorent la maison et s’affairent. Le plateau se vide de l’inutile, roule ses tapis, ne restent que les fleurs et les flammes des bougies, les cheikhates habillées de blanc. Le mariage traite la femme en objet mystérieux et effacé à l’ombre du protocole, coincée dans ce carcan du rituel obligatoire, Kenza Berrada montre cette pression familiale et sociale.

Le récit de Benti se prolonge par celui de la mère et son analyse tardive, mettant fin au tabou : un frère jaloux de sa petite sœur. La nièce se rebelle à son tour contre les faux-semblants familiaux. « C’est comme ça que vous survivez, en faisant semblant ? » et pour montrer son indépendance, quitte la langue française pour ne plus parler qu’en darija. Les lumières virent au violet, les percussions montent, dada a vieilli et s’éteint. Ne restent d’elle que quelques pauvres affaires ramassées.

Le récit se clôture avec un retour vers la vie ordinaire. La mère se questionne et interroge sa fille sur la définition et le sens de la famille, sur le secret et le mensonge. Les cheikhates ont posé leurs oripeaux et apparaissent en slip de bain noir, on se croirait au hammam en séquence de purification et ils/elles se couvrent d’argile. La conversation se poursuit et la narratrice lit une lettre : « J’ai été bien élevée… » mais la chambre, en haut à gauche de l’escalier est marquée au fer rouge sur sa peau et dans sa vie. « Ne le répète à personne » lui avait-on dit. Et elle dénonce le schwab, ce code de bienséance qui concerne toutes les classes sociales mais que la bourgeoisie s’applique à imposer, créant une situation allant jusqu’au comique par son côté extravagant et décalé.

Kenza Berrada a choisi la narration pour partager une histoire de vie s’inscrivant dans le cadre ethnographique et sociétal du Maroc mais dans le trouble des abus de portée universelle. La narratrice déclare en même temps sa tendresse pour son pays d’origine. « Je reviens toujours, c’est là où je suis née et où j’ai grandi » même si les petites filles, puis les femmes, en payent le prix fort, à la fois complices en même temps que proies. Une violence sourde règne en sous-teinte derrière cette chronique familiale entachée et en dépit de la dynamique des cheikhates qui brouillent les frontières du genre et questionnent les représentations sociales, apportant ironie et distance. Le miroir du fond de scène a toute sa valeur.

Après son premier spectacle Boujloud (l’homme aux peaux), Kenza Berrada, metteuse en scène et comédienne continue de témoigner des archaïsmes de sa société et du décalage avec la vie moderne. Prise en relais par des associations de femmes de Gennevilliers elle s’engage aussi pour toutes les femmes du monde. Car derrière l’apparence et le miel, reste la colère.

Brigitte Rémer le 15 octobre 2026

Avec le Kabareh Cheikhates : Amine Naouni, Ali Lamaadli, Ghassan Elhakim, El Mostafa Boutankite, Walid Rakik, Kenza Berrada – création sonore Kinda Hassan – création vidéo Maud Neve – scénographie Florian Sanson – assistanat à la scénographie Noa Gimenez – lumières et régie générale Pierre Daubigny – costumes Judith De Luze – mouvement Annabelle Chambon et Cédric Charron – assistanat à la mise en scène Elios Lévy – coaching vocal Hyppolite Broud – dialogue dramaturgique Hyppolite Lykiaveris, Chlo Lavalette – musique additionnelle Emma Le Masne et Nathan Herveux – régie générale Ludovic Heime, régie plateau Jeanne Dubos -administration et production Martin Lorenté – diffusion et production Marko Rankov

Du 7 au 11 octobre 2026, au T2G Théâtre de Gennevilliers / Centre dramatique national, 41 avenue des Grésillons. 92230. Gennevilliers – métro : ligne 13 / station Gabriel Péri – Tél. : 01 41 32 26 26 – site : www.theatredegennevilliers.fr