Adaptation, mise en scène et interprétation Cécile Garcia Fogel – d’après Si peu de Marco Lodoli – traduction Louise Boudonnat – au Théâtre de la Ville Sarah Bernhardt / Studio.
Une vieille femme se raconte. Elle fut concierge dans un établissement scolaire pendant quarante ans et rembobine sa vie sur ce temps écoulé. « Pas de regrets » dit-elle. Et pourtant… Comme la gardienne d’un phare, elle était la première arrivée le matin pour accueillir professeurs et élèves. « J’ai toujours été au même endroit… » constate-t-elle. La traversée proposée est rythmée par des chansons iconiques qui en forment la matière vive, de Giovanna Marini et Rosa Balistreri à Joséphine Baker.
Le récit est écrit par Marco Lodoli, né en 1956 à Rome, écrivain prolifique qui a enseigné dans un lycée de la banlieue romaine un certain nombre d’années, il est restitué par Cécile Garcia Fogel qui évoque son amour muet pour un professeur de lettres. Légèrement fantasque elle l’avait pris pour un élève le jour de son arrivée au collège, trempé, sous la pluie. Pendant de nombreuses années il dépose son scooter à l’entrée, elle le regarde passer, chaque jour. Dans l’établissement il est remarqué, un peu trop libre et imaginatif au goût de ses collègues et du proviseur, cherchant le sens des choses avec un brin de désinvolture. Elle l’observe, l’épie, l’interprète et rêve dans sa passion silencieuse, entêtée et implacable.
Matteo a vingt-cinq ans, elle vingt-six. Elle ne sera jamais regardée que comme la dame de l’entrée, mais ne désarmera pas. Elle se met à lire, à écrire, à essayer de vivre, accepte à contre cœur d’accompagner une copine à une soirée dans une boîte, qui se termine mal, « J’aurais dû porter plainte » reconnaît-elle. Elle découvre Rimbaud qui écrit jusqu’à l’âge de vingt ans « pour ne plus écrire ensuite », comprend, d’après les conversations entendues autour d’elle, que Matteo vient de publier un livre, le voit à la télévision présenter ce livre au cours d’une interview qu’elle juge sévèrement. Elle lit le roman le trouve « assez froid », se glisse dans les librairies de Rome où il est invité pour signature à rencontrer le public, plutôt féminin. Elle se fait très discrète et ne sera jamais reconnue. Elle repère aussi que Matteo est marié avec une femme élégante et cultivée, marquage des classes sociales…
Au collège elle tente d’améliorer son environnement, voudrait planter des fleurs, proposition déclinée par l’intendance, elle le fait à ses frais. Mais quand un chien vient pisser sur ses fleurs elle le tabasse jusqu’à le tuer, cruauté entre personnes déclassées. Elle dit des poèmes en passant l’aspirateur et Flavio, bon mais fruste, lui rend souvent visite.
Et la vie se poursuit dans ce trouble suspendu où le quotidien dévore les aspirations et la beauté, où les castes sont d’airain. L’arrivée d’une nouvelle prof d’arts plastiques toute beauté au collège, dérègle son amour fantasmé. Matteo en tombe amoureux, quitte sa femme et l’épouse. « Je souffrais, j’ai perdu dix kilos… » reconnaît-elle. Elle continue à suivre les aléas de la vie de Matteo, qui fête l’obtention d’une bourse de doctorat et s’apprête à quitter le collège. Elle est celle qui ne bouge pas mais qui connaît tous les rouages et tous les fonctionnements, comprend que quatre mois après ce mariage la tendresse s’est déjà enfuie, que Matteo se sépare et qu’il monte à Paris. Elle n’hésite pas à prendre un billet d’avion et le suit, même vol dix rangées derrière, pour elle baptême de l’air et voyage en amoureux, comme toujours non repérée, non regardée, nouvelle chimère.
Retour au collège dans un rapport au temps qui s’écoule, inlassablement. La narratrice a vieilli, sans désarmer dans ses espoirs cachés. Lui a déménagé, et même disparu, jusqu’au jour où apparaît en bas de chez elle cette silhouette qu’elle reconnaît à peine. C’est lui, sale, détruit et clochardisé, dans une « odeur de vin et de malheur » , le corps couvert de marques bleues. Elle le fait monter chez elle, le lave, le soigne avec dévotion – image christique – le couche comme un enfant. Puis elle descend rapidement faire une course, et quand elle remonte, l’appartement est vide et la fenêtre ouverte, tous les rêves envolés.
La boucle est bouclée et l’actrice rend hommage aux femmes qui, partant de rien, ont appris seules à lire. Elle bat le rythme à la cuillère et se met à entonner une mélodie de la grande Giovanna Marini, chanteuse et ethnomusicologue, interprète des traditions musicales italiennes. La loge se referme, fauteuil, table et paravent s’effacent.
Cécile Garcia Fogel dessine le parcours de cette invisible, celle qui n’a pas de nom, par les mots de Marco Lodoli en apportant lucidité et inquiétude, comme si elle regardait passer sa vie tout en restant à la lisière d’une passion couleur sépia. Sa petite musique de nuit habitée d’un certain fatalisme reste contrôlée plutôt qu’incarnée ; elle raconte plutôt qu’elle ne brûle, gardant une sorte de distance, classe sociale oblige. Ce récit fait penser à la Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig où la jeune femme narratrice se consume d’amour pour un homme, un écrivain, qui jamais ne la reconnaitra et qui en mourra. Dans le récit de Marco Lodoli la narratrice reste plus détachée, le chaos de son âme et sa mélancolie plus enfouis et maitrisés.
Brigitte Rémer, le 2 octobre 2026
Scénographie Luna Rauck – lumières Olivier Oudiou – chorégraphie Gösta Lars-Henrik Sträng – son Laurent Herniaux – musique Pierre Durand (Guitare) – Regard complice Laurence Côte.
Du 23 septembre au 3 octobre 2026 à 20h, le dimanche à 15h, le samedi 26 septembre à 15h et 20h, le samedi 3 octobre à 15h, au Théâtre de la Ville Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet. 75004. Paris – site : www.theatredelaville-paris.com – tél. : 01 42 74 22 77.


