Texte et mise en scène Tiphaine Raffier – dramaturgie Lucas Samain – scénographie Hélène Jourdan – vidéo Vincent Pinckaers – au Théâtre Amandiers-Nanterre.
Une maison bien protégée par une grande baie vitrée qui sépare la scène de la salle. Le spectateur observe les mouvements de la maison en même temps qu’il entend par micros interposés les voix et les échanges. Sur le mur extérieur aveugle, au-dessus de la baie vitrée les images complètent ce qu’on voit à l’intérieur de la maison et mettent parfois le projecteur sur un détail de l’action, en gros plan. La scénographie, efficace dans ses moindres détails, est signée Hélène Jourdan, les lumières de Kelig Le Bars.
La toute première scène reste mystérieuse : une jeune femme vêtue de noir glisse, dans la maison éteinte, elle ébauche un geste difficile à identifier, clandestin, en fait la pose de micros. Puis débute l’action qui nous plonge au cœur d’une maison où se réunissent les quatre enfants d’une fratrie composée de deux hommes et deux femmes. L’une d’elle est de dos, dans un fauteuil roulant et porte un joli pull rose. C’est Laure, atteinte d’un cancer en phase terminale dont l’origine serait génétique. Le plus jeune de la fratrie, Simon, ainsi que l’autre sœur, Suzanna, viennent d’arriver. Ils ont convenu d’aider le frère aîné qui épaule déjà la malade et se joignent à lui pour accompagner Laure en son dernier bout de route. L’action se passe entre le paravent qui cache le lit et la cuisine. Les chambres se distribuent pour la nuit et la bonne volonté aussi pour tenter d’alléger le fardeau.
Face à cette réalité le chagrin est palpable. Féru de lecture Simon se plonge dans L’Antéchrist au cœur de nos villages qu’il lit à haute voix pour Laure, il cherchait depuis longtemps ce livre qui parle d’une mystérieuse fontaine. Il offre un collier à sa sœur et lui a préparé une playlist musicale, il éclate en sanglots. Suzanna de son côté essaie de prendre les choses en mains, elle est un peu abrupte, parfois maladroite. La vie, dans son dernier souffle, se déroule au fil des protocoles à appliquer et d’une santé qui se dégrade entre toux, fausses routes, poche à gérer, insupportables douleurs obligeant à de fortes doses de calmants, coups de barre et souvenirs d’enfance. « Arrêtez de me regarder comme ça ! » dit Laure à ses frères et sœurs, inquiets de la voir s’absenter, quand elle ne sait plus répondre aux questions posées par le médecin.
Des mots se perdent, portés par les sons d’Hugo Hamman et la musique de Sylvain Jacques. Une photographie de La Dentellière de Johannes Vermeer est accrochée au mur de la maison et apparaît sur l’écran, (vidéo de Vincent Pinckaers). Ce tableau du peintre de Delft montre une jeune femme élégante, dans un espace clos, dentellière absorbée par l’ouvrage qu’elle est en train de composer, dans un jeu d’ombre et de lumière. Les couleurs chaudes – jaune, rouge, marron, s’opposent aux couleurs froides, notamment les bleus. Une discussion s’engage sur l’art.
Le spectacle parle aussi du temps qui s’accélère, des directives laissées ou pas par celle qui va partir « On a le temps » dit Laure… Il nous mène aussi sur le vaste sujet inscrit au cœur de nos sociétés d’aujourd’hui concernant l’aide à mourir dans la dignité. Autour de Laure, le médecin s’affaire, accompagné d’une infirmière chargée de l’application du protocole hospitalier, appréciée de la malade.
Comme un leitmotiv revient dans les conversations l’évocation de La Fontaine des Lunatiques qui ne serait pas loin de la maison et conférerait une sorte de pouvoir magique à celui qui s’y rend, allusion aussi au roman d’André de Richaud. L’hors-présence ne signifie pas l’absence, mais peut-être le hors-piste, l’incontrôlé, l’à côté de la vie avant de la quitter, cet espace neutre où l’on n’est plus tout à fait soi-même, sorte d’état intermédiaire où l’on s’éloigne des autres comme de soi-même, et moment-clef de l’existence que celui des adieux, quand on le peut. D’autres références à la littérature émaillent le texte et les conversations entre frères et sœurs, dont Rimbaud et Kafka, et dont La Montagne magique de Thomas Mann, écrit après un séjour de sa femme Katia au sanatorium de Davos, en 1911 et sorte de réplique à son autre livre, Mort à Venise, publié douze ans plus tôt qui évoque la beauté ainsi que la séduction de la mort et de la maladie.
Références aussi à la Grèce Antique dans ce récit d’un côté très réaliste, d’un autre côté rythmé par les thèmes de la mort, de l’art et de la nostalgie. Jeu de mots aussi autour des chimères, inscrites dans le titre : à la fois animal hybride de la mythologie grecque et métaphore, en paléontologie, fossile composé à partir d’éléments provenant de plusieurs espèces, justement Laure est passionnée de fossiles, un ami ouvrier lui en apporte quand il en trouve sur ses chantiers. Et encore les chimères comme autant d’idées fausses ou d’espoirs de choses impossibles, d’invention de situations irréelles ou illusoires. Les chimères, comme l’illusion et le fantasme, l’utopie et le mirage ; et Morsan, petite commune du département de l’Eure, dans le bassin Seine-Normandie ou ville imaginaire.
Écrit et mis en scène par Tiphaine Raffier, artiste associée au Théâtre Amandiers-Nanterre où elle a déjà présenté en 2022 et 2023 La réponse des hommes et France-Fantôme L’Hors-présence ou Chimères du pays de Morsan est un spectacle de haute tension écrit en trois chapitres, l’hors-champ, l’hors-la-loi, et l’hors jeu. Présenté au Festival d’Avignon 2026, il oscille entre la réalité de la perte d’autonomie pour Laure qui garde toute sa lucidité, personnage magnifiquement interprété par Emma Bolcato et aussi bien entourée par Teddy Chawa, Thomas Gonzalez, Paula Luna, Édith Mérieau, Catherine Mestoussis, Thierry Paret – Adrien Rouyard. C’est comme un conte philosophique où chaque protagoniste joue sa partition selon sa perception de la mort. Et quand Laure n’est plus, la lecture de la lettre qu’elle a laissée, pour lecture après sa disparition résonne encore de ses réverbérations.
Brigitte Rémer, le 24 septembre 2026
Avec Emma Bolcato – Teddy Chawa – Thomas Gonzalez – Paula Luna – Édith Mérieau – Catherine Mestoussis – Thierry Paret – Adrien Rouyard – assistanat à la mise en scène Mathilde Saillant – son Hugo Hamman – lumière Kelig Le Bars – musique Sylvain Jacques – costumes Caroline Tavernier assistée de Paloma Donnini – maquillage et perruques Judith Scotto – avec la participation vidéo de Hélène Raimbault et Patrick Harivel – régie générale Olivier Floury – régie plateau Nicolas Bignan et Pierre Frenkel Régie vidéo Nicolas Morgan – cadreur Raphaël Oriol – régie son Hugo Hamman – régie lumière Christophe Fougou – régie maquillage et perruques Emmanuelle Flisseau – construction des décors Atelier du Nouveau Théâtre Besançon CDN – administration, production, diffusion et communication Juliette Chambaud, Charlotte Pesle Beal, Elisa Seigneur-Guerrini, Max Beucher. Le texte de L’hors-présence, publié par Actes Sud-Papiers, paraîtra en octobre 2026.
Du 23 septembre au 10 octobre 2026, mercredi, jeudi et vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 15h – au Théâtre Amandiers-Nanterre / CDN, 7 avenue Pablo Picasso. 92022. Nanterre Cedex – RER A : Nanterre Préfecture – site : www.nanterre-amandiers.com – tél. : 01 46 14 70 00 – En tournée : le 14 octobre 2026, Équinoxe, Scène nationale de Châteauroux – du 3 novembre au 5 novembre 2026, La Comédie de Saint-Etienne, CDN – les 17 et 18 novembre 2026, La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale – les 25 et 26 novembre 2026, La Comédie de Valence, Centre dramatique national – du 1er au 5 décembre 2026, Théâtre National Populaire de Villeurbanne, Lyon – les 8, 9 et 10 décembre 2026, Nouveau Théâtre Besançon CDN +




