Story of…

Conception, mise en scène et direction artistique Laila Soliman – spectacle en arabe et anglais surtitrés en français et anglais, avec Sherin Hegazy – à la MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny/ programme Ce qui nous relie, Théâtre contemporain de la Rive Sud – dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 – en partenariat avec le Festival d’Automne.

© Ahmed Al Saaty

C’est un spectacle qui interroge la vie et la psyché de la femme dans toute son amplitude, son statut dans la société quand elle fait face à la tragédie de la perte d’un enfant et que son monde, son intégrité, s’écroulent. C’est un spectacle-courage réalisé avec beaucoup de douceur et de douleur et qui met en jeu l’image, le corps, les mots qui nomment les choses, la musique.

Laila Soliman, metteuse en scène et dramaturge égyptienne, fait récit de sa vie alors qu’elle perd son fils, Nagy, quatre jours après l’avoir mis au monde et met d’autres récits de femmes en parallèle au sien. Gros plans sur images (mains, bouches, peau, pieds, visages) qui racontent l’inconcevable quand les battements de cœur se font attendre et s’absentent.

© Ahmed Al Saaty

Au côté jardin, une actrice-danseuse (Sherin Hegazy) accompagne de quelques gestes la douce berceuse que chantait Laila Soliman à son fils. Le spectacle est tout en retenue dans le jeu des ombres qui hantent les murs du théâtre comme autant de doubles ou marqueurs de l’absence. La figure de la mère et celle de la grand-mère dans leurs parcours de femmes, leurs philosophies et leurs armes, se mêlent à celle de leur fille et petite-fille, la musique de Nancy Mounir les accompagne.

Dans le récit de l’auteure la femme pourtant est une déesse et comme perdue en mer dans ces circonstances. Le service néo-natal d’un milieu hospitalier dit privilégié n’intéresse pas. « Personne pour te sauver… » Solitude du parcours de FIV d’abord, fausses couches ensuite, autant d’événements traumatiques relatés dans la narration et montée de la haine pour un pays qui ne prend pas soin d’elles ni des nouveaux nés.

L’actrice-danseuse se lève, elle a pour accessoires quelques ballons, à la fois jeux d’enfants et possibilité d’une gestuelle glissée, coulée, elle en serre un dans ses mains comme on tient un enfant. Se plaçant derrière l’écran transparent, dans le silence, elle met en mouvement le bassin, sanctuaire de la vie, le corps se plisse et se casse, les pieds s’enfoncent dans la terre, le corps se tort comme celui de la femme qui accouche, gestes suggérés, délicats. Elle est nymphe et vestale même si par la douleur elle devient sphinge. Elle est fille du peuple et toutes les femmes du monde. Elle est reine et interroge fertilité, fécondité et féminité.

© Ahmed Al Saaty

Laila Soliman parle de ce besoin viscéral d’avoir un enfant, de mettre au monde. Elle évoque la vie d’une femme face aux choix que la pression sociétale impose : travailler et/ou s’occuper des enfants dans la perfection recherchée. L’image rejoint l’actrice dans un jeu de dédoublement entre mère et fille évoquant la transmission. Puis l’actrice s’avance dans la salle rallumée et s’adresse au public. Elle égrène une à une les fiches qu’elle porte dans les mains en suivant son alphabet pour lancer des messages comme des bouteilles à la mer : Ṣād ص – Lām ل – Mîm م – Shin ش – Bâ’ ب – Noûn ن – Waw و – Alif  أ.  Tout ce qui pèse sur la femme est listé, les bons conseils et les bonnes intentions, les démagogies, les hypocrisies. On dit que la femme est faite pour engendrer, mais est-ce si naturel ? « Je me suis sentie vieillir » dit l’auteure après cette traversée du désert. Est-ce ça, ce qu’on appelle le destin, القَدَر ? pose-t-elle.

Quelques images d’enfants aux pieds potelés passent ainsi que des images d’eau comme liquide amniotique, et reflet du Caire dans le Nil. « J’imagine que je parle à Nagy… » Un ballon blanc s’envole au-dessus de la ville, au son de la flûte/ney puis une vague de ballons noirs encercle l’actrice, qui s’enfouit comme dans une matrice. Sur écran se superposent des visages de femmes leurs sourires en fondu enchaîné. De l’intime on glisse dans le collectif pour faire entendre des récits longtemps étouffés et fort peu représentés sur scène. Ces fragments de vie et ces visages racontent, mémoires partagées, dans un parcours sensible et de réparation, salutaire pour toutes et pour tous.

Brigitte Rémer, le 25 septembre 2026

Chorégraphie Sherin Hegazy – scénographie et création vidéo Bissane Al Charif – création sonore et musique Nancy Mounir – assistante à la direction et au montage vidéo, vidéographie Abigail Chien – assistante à la production et à la direction Mariam Akmal, Manar Kamel – création et régie lumière Saber el Sayed – ingénierie du son live Mohamed Sabry. Production Virginie Dupray – coproduction New York University in Abu Dhabi, The Arab Fund for Art & Culture, MC93 Maison de la Culture de la Seine-Saint-Denis, Festival d’Automne à Paris, Saison Méditerranée 2026, Festival Spielart (Munich) – Soutien Orient Productions (Le Caire) – Libr’Arts (Montpellier).

Jeudi 24 et vendredi 25 septembre 2026 à 19h30 – samedi 26 septembre à 18h30 – dimanche 27 septembre, à 15h30 – à la MC93 / Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis – 9 boulevard Lénine. 93000 Bobigny – métro ligne 5 : Station Bobigny Pablo-Picasso –