Exposition de cent-vingt photographies signés d’une quarantaine d’artistes où se mêlent des œuvres iconiques et d’autres moins connues des années 1920 à nos jours, réalisée avec le soutien du Wilson Centre for Photography – commissariat Diane Dufour, avec Julie Héraut – scénographie Cyril Delhomme – Le Bal, Paris – à l’occasion du Bicentenaire de la naissance de la photographie.
C’est une réflexion sur le photographe et son sujet que propose Diane Dufour, fondatrice et directrice artistique du Bal, à partir de la collection du Wilson Centre for Photography – fondé en 1998 par les collectionneurs Michael Wilson et son épouse, Jane – qui développe des activités de recherche consacrées à l’histoire, l’esthétique et la conservation de la photographie. Le Centre possède une des plus belles collections du XXème siècle, autour de 12000 tirages sur l’histoire photographique, Michaël et Jane Wilson ont travaillé avec les plus grands musées du monde.
Pour la première fois Le Bal consacre une exposition à une collection. En tant que commissaire, Diane Dufour dessine un parcours où les thèmes sont en correspondance et résonance, où la philosophie des photographes est mise en exergue. Pour elle, « entrer dans une collection c’est toujours un peu s’infiltrer sans carte en territoire inconnu, le royaume d’un autre. C’est concevoir les photographies qui la composent comme les fragments épars d’un puzzle appartenant à la même image, peu importe où elles ont été trouvées et si elles semblent de prime abord sans relation apparente les unes avec les autres ». L’exposition a nécessité trois ans de préparation et présente des œuvres iconiques des années 1920 à nos jours aussi bien que des oeuvres moins connues, dans un parcours sensible, nous menant d’un univers et d’une sensibilité à l’autre.
On y trouve la pionnière de la photographie sociale, Dorothea Lange et ses témoignages sur la pauvreté et la détresse, comme à travers Main et chapeau de travailleur (1938) où se lit la misère des petits fermiers et métayers à l’époque de la Grande Dépression américaine du début du XXème, ou encore comme Back, L’Homme de dos qui, par sa sueur à travers la chemise, laisse deviner un dur labeur. Du grand humaniste Walker Evans, sont présentées South Street (1942) où certains n’ont pour toute ressource que de dormir dans la rue et Les Mains de l’écrivain Hart Crane (1929/30) auteur qui admirait Rimbaud. Mark Cohen, radical dans sa pratique de la photographie de rue à Philadelphie, capte ses images au juger, sans mise au point, et les recadre en plaçant la focale sur un fragment qui l’intéresse. Les magnifiques clichés en noir et blanc du photographe chilien Sergio Larraín membre de l’agence Magnum, dans les bars, les rues et le port de Valparaíso dépeignent aussi la pauvreté. L’anecdote de sa rencontre à Paris avec Julio Cortázar, sera à l’origine de la nouvelle qu’il a écrite, Les Fils de la Vierge, et source du film de Michelangelo Antonioni, Blow-up où se mêlent mystère et réflexion sur la perception de la réalité.
Deux photographies du peintre, sculpteur, graphiste et photographe soviétique, Alexandre Rodtchenko – Gathering for a demonstration et At the Lenine Library – fixant sur la pellicule le portrait du poète révolutionnaire Vladimir Maïakovski en 1924 sont au cœur de l’exposition. Les deux artistes s’étaient rencontrés dix ans auparavant à Kazan, au Tatarstan, lors d’une soirée autour du futurisme qu’il décrit comme « une attitude plutôt qu’une école ». Maïakovski était déjà connu et l’un des meneurs de l’avant-garde alors que Rodtchenko n’était encore qu’étudiant. Ils collaboreront à divers projets d’édition avant que Maïakovski se suicide, en 1930. L’ancien correspondant de guerre Horace Bristol, d’abord photographe du magazine Life, réalise ensuite à partir de 1938, des clichés des agriculteurs migrants de la vallée centrale de Californie en compagnie de l’écrivain John Steinbeck. Il est présent à travers plusieurs photographies prises au Japon où il a habité : Yoshimara Girl Looking out fom Curtain et Geisha Entering Gate (1947), ou encore Tattooing Skin on Wall (1946), un Yakuza – similaire aux grands mafieux – étant recouvert de tatouages corporels intégraux, dans une période où le Japon était occupé et dévasté. En 1941, il fut en effet recruté par l’Unité photographique de l’US Navy et réalisa des clichés de la Seconde Guerre mondiale en Afrique du Sud et au Japon où il s’installa et vécut en vendant ses photographies aux magazines internationaux.
Du Japon, deux grandes figures sont présentées : Tomoko Sawada, photographe et performeuse féministe qui excelle dans l’art de l’autoportrait. Diplômée en design des médias puis en photographie, elle compose des séries thématiques où elle se métamorphose par le maquillage et les costumes, transformant radicalement son identité. Ainsi son image, Les débuts n° 31, la montre avec une épaisse couche de maquillage blanc comme pour une représentation de Kabuki, sur son visage rond comme une horloge où elle a peint les chiffres du cadran. Shoji Ueda, l’un des plus populaires dans son pays, fait preuve d’un art délicat de la mise en scène et travaille sur le thème des enfants. À travers ses Paysages de dunes il crée un univers de magie et de grâce et met en scène différents personnages dont des membres de sa famille dans les paysages naturels de sa région natale de Tottori, face à la mer du Japon. Son œuvre Quatre filles, réalisée en 1939, a fait le tour du monde et définit vraiment son style : il demande à quatre fillettes rencontrées sur la plage de poser, les unes à côté des autres, chacune à sa façon. Elles regardent dans des directions différentes, donnant presque l’impression de plans indépendants montés ensemble et remet ainsi en jeu les règles classiques de la composition. « Les dunes, c’est mon studio, dit le photographe… On ne peut pas trouver d’arrière-plan plus parfait, car l’horizon est étirable à l’infini. Je dirais que la dune est un paysage presque naturellement photographique. C’est la nature mais réduite à un fond unique. »
Tous les grands photographes du début du XXème sont présentés dans ce parcours finement combiné où souvent les images se répondent : d’Alvarez Bravo à Weegee et de Graham Smith à Francesca Woodman ; de Danny Lyon à Graham Smith et de Susan Meiselas à Gregory Crewdson, l’exposition abonde de chefs-d’œuvre – nous ne pouvons tous les citer, mais on peut passer beaucoup de temps en contemplation au creux de cette exposition.
Au sous-sol de la galerie nous voilà face à une photographie choc de Frida Kahlo qui montre son univers intime et blessé dans la Casa Azul, à partir de l’ouverture de sa salle de bains restée fermée depuis sa mort, en 1954, puis quinze ans de plus selon la demande de Diego Rivera, son époux, bien connu par ses peintures murales, au Mexique. Un espace tenu secret dans lequel pénètre la photographe Graciela Iturbide cinquante ans plus tard, tirant une série de vingt-huit photographies en noir et blanc qu’elle intitule El Baño de Frida montrant l’envers de la vie de l’artiste avec, dans la baignoire, sa prothèse, si parlante, si chargée. La photographe prend place dans cette baignoire se tenant à la place de la douloureuse Frida, comme un fantôme. L’écrivain Bertrand Schefer, dont les textes accompagnent le parcours de l’exposition, écrit : « Sur cette image, la seule où elle figure, Iturbide rejoue la toile célèbre de Frida Kahlo Ce que l’eau m’a donné (1938). Elle s’allonge dans la baignoire vide et pose ses pieds devant elle, de part et d’autre du robinet, dans la position exacte ou Kahlo s’était peinte elle-même, les pieds partiellement immergés dans cette même baignoire, le droit ensanglanté, au milieu d’un assemblage de visions étranges flottant dans l’eau du bain… »
En vis-à-vis se trouve une oeuvre de Tina Modotti, qui s’était liée d’amitié avec Frida Kahlo. D’abord mannequin, puis actrice, elle devient photographe en côtoyant Edward Weston qui la forme. C’est une militante et révolutionnaire italienne au destin hors du commun, qui consacre son énergie à montrer le mouvement de la vie saisi sur le vif. Elle a réalisé une célèbre série de photographies en 1929 intitulée Mains d’un montreur de marionnettes (ou Les Mains du marionnettiste). Son engagement politique lui vient du Mexique précisément où elle est restée un certain nombre d’années avant de s’installer à Berlin puis en Russie à partir de 1930. Elle y fait la connaissance de Vladimir Maïakovski, grand poète et chef de file des futuristes russes en même temps qu’elle comprend assez vite que son travail de photographe ne correspond pas aux exigences du réalisme socialiste stalinien. Elle prend alors ses distances avec la photographie pour se consacrer essentiellement à la lutte contre le fascisme et travaille pour le Secours rouge international.
Autre univers, celui de Bruce Davidson qui, entre 1966 et 1968, se pose chaque semaine dans un quartier du Harlem hispanique de New-York, El Barrio, délabré et mal famé où il réussit à se faire adopter avec son matériel photographique : « Il se fait accepter, et durant deux ans il revient, semaine après semaine, prenant des photos à la chambre, un choix qui lui permet, une fois la visée effectuée sous le voile noir, de regarder dans les yeux ceux qu’il photographie au moment de la prise de vue… » Il rentre les développer chez lui et offre les tirages à ceux qu’il photographie. Avec George et Sarah Manyani (1972) David Goldblatt montre le fractionnement de l’espace dans une maison de Soweto qui n’est pas sans faire référence à l’apartheid. Le photographe a témoigné pendant des décennies et observé le paysage politique ségrégationniste d’Afrique du Sud. L’image montre un couple qu’une cloison sépare, où le discret reflet du photographe devient comme un trait d’union entre l’homme et la femme. ». Il y a aussi le Haussement d’épaule de John Gutmann et le Nude (Pliée) d’Imagen Cunningham, l’auteure du Manifeste Photographie, une Profession pour les Femmes, écrit en 1913 comme autant de propositions.
Cyril Delhomme signe la scénographie de l’exposition et a su dessiner les correspondances entre des univers photographiques multiples, créant une chorégraphie d’images ponctuée par les textes de Bertrand Schefer qui balisent le chemin. Cette riche exposition « L’Espace entre nous » dans la collection du Wilson Centre for Photography, montre la clairvoyance et l’exigence des collectionneurs, Michael et Jane Wilson. Leurs photographies font ici récit du XXème siècle tant au plan esthétique qu’historique et philosophique et marque de façon lumineuse le Bicentenaire de la naissance de la photographie pour laquelle Le Bal a reçu ce label. « La photographie n’a cessé de se redéfinir comme l’espace d’une rencontre entre le photographe, le sujet photographié et le regardeur. Comment affirmer un point de vue tout en laissant au sujet sa part de mystère et au regardeur sa liberté d’interprétation ? » telle est la problématique posée par la commissaire de l’exposition, Diane Dufour, qui nous place avec virtuosité au coeur de la diversité des points de vue et des esthétiques.
Brigitte Rémer, le 8 septembre 2026
Visuels – (1) John Gutmann, Haussement d’épaules, 1935 © Center for Creative Photography, Arizona Board of Regents, Courtesy Wilson Centre for Photography – ( 2 ) Alexandre Rodtchenko, Portrait de Vladimir Maïakovski (1924) – MoMA – Gelatin silver print – (3) Tomoko Sawada, Les débuts No.31, 1997 © Tomoko Sawada Courtesy of Rose Gallery / Wilson Centre for Photography – (4) Shoji Ueda, Papa, maman et les enfants, 1947 © Photo Shoji UEDA, Courtesy Wilson Centre for Photography – (5) Nicholas Nixon, Elm Street, East Cambridge, 1981 © Nicholas Nixon. Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco / Wilson Centre for Photography – (6) David Goldblatt, George et Sarah Manyani, 3153 Emdeni Extension. Août 1972, 1972 © David Goldblatt, Courtesy Marian Goodman, Johannesburg / Wilson Centre for Photography – (7) Chris Killip, Jeune sur un mur, Jarrow, Tyneside, 1976 © Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos, Courtesy Wilson Centre for Photography
Président du Bal, Philippe Wahl – direction Diane Dufour, fondatrice, directrice artistique – Christine Vidal, directrice – Julie Héraut, directrice adjointe – Production Oriana Falala, chargée de production avec Constance Curtil, assistante – scénographie Cyril Delhomme – Pauline Broquet, responsable communication et partenariats – Chiara Serena Froldi, chargée communication et partenariats – Anne-Claire Monot, chargée communication et relations presse avec Bianca Marcuzzi, assistante communication – La programmation du Bal reçoit le soutien de la Ville de Paris, de la Région Île-de-France et du ministère de la Culture – Une publication, L’Espace entre nous, retrace le parcours de l’exposition, sur des textes de Bertrand Schefer, Jean-Christophe Bailly et Diane Dufour, coédition Atelier EXB et Le Bal (prix : 55 euros) – Un colloque de l’EHESS sur le statut de l’image se tiendra au mois d’octobre.
L’Espace entre nous, dans la collection du Wilson Centre for Photography, exposition, du 19 juin 2026 au 3 janvier 2027 – Le Bal, 6 Impasse de la Défense. 75018 Paris, métro Place de Clichy, lignes 2 et 13 – Mercredi 12h/20h (nocturne), jeudi 12h/19h, vendredi, samedi, dimanche 12h/19h. Fermé les lundi et mardi – tél. : 01 44 70 75 50 – site : www.lebal.fr






