D’après Anton Tchekhov – adaptation dramaturgique Juan Ignacio Fernández – mise en scène Guillermo Cacace (Chili / Argentine) – Chapiteau Bleu, Domaine d’O/Cité européenne du théâtre – en espagnol, surtitré en français, dans le cadre du Printemps des Comédiens.
C’est une fin d’été tchékhovienne mouvementée et un moment qui se suspend. On trouve dans ce Vania, la même tonalité charmeuse et ténébreuse que dans Gaviota / La Mouette présentée au Printemps des Comédiens 2024, même minimalisme, même vies gâchées, même densité.
On pénètre sous ce Chapiteau Bleu dans une élégante scénographie de bois où le vieux professeur à la retraite, intellectuel légèrement caricatural mais digne, Sérébriakov, vêtu d’un peignoir (Raúl Rocco), est assis en compagnie d’Astrov, médecin (Alejandro Pino). Ce dernier ne se passionne plus pour son métier, il est attiré par la nature et par Elena, la belle jeune épouse du professeur (Dolores Reina) qui s’ennuie à mourir dans cette campagne. Tout est blanc écru couleurs naturelles, le plateau comme les gradins, les costumes et le décor qui ne fait qu’un avec la salle et efface la frontière entre acteurs et spectateurs (décor et costumes sont signés d’Isabel Gual). Quatre chaises et une table, un trou dans la paroi de bois pour fenêtre qui suggère une datcha isolée au sein de la nature. On entre dans l’intimité d’une famille dans un jeu du dedans-dehors, comme dans Gaviota où le public, mêlé aux acteurs, était assis autour de la table pour recevoir le récit.
Vania, le frère de Sérébriakov a tout sacrifié pour lui en gérant le domaine familial contre un salaire de misère et peu de reconnaissance, avec sa mère, Maria – une intellectuelle russe de province, emblématique des années 1860 – et sa nièce Sonia qui l’appelle Oncle Vania, fille du professeur et de sa première femme. Follement amoureuse du médecin Astrov elle n’est pas payée de retour, s’enfonce dans la solitude et se fane. Guillermo Cacace joue l’inversion des rôles, c’est une comédienne, Paola Lattus qui tient le rôle-titre et un acteur, Francisco Diaz, qui interprète celui de Sonia – effet quelque peu parodique et prêtant à quiproquo sur le trouble des genres.
Au début Sonia danse sur l’air des Feuilles mortes, les intrigues s’installent, Elena et Sonia se réconcilient et cette dernière lui avoue son amour pour Astrov, aimanté par Elena. La vie et ses désirs vont et viennent jusqu’à ce qu’une violente dispute éclate entre Sérébriakov, qui décide de vendre le domaine sans tenir compte de quiconque et Vania en fureur, qui se rebelle et esquisse le geste de le tuer, provoquant son départ et celui d’Elena. De la fumée apparaît à la fenêtre comme les cœurs qui se consument et un monde qui s’efface. Après une scène d’adieux et les pleurs de tous, casques de moto en mains, ils quittent la propriété dans l’esprit de n’y jamais revenir, laissant les protagonistes à leur désarroi et à leur destin. Une chanson se mêle au texte pour couvrir les spasmes de Sonia dont les premières manifestations étaient déjà en début de spectacle.
Si Tchekhov déconstruit les illusions que sont le désir, le sentiment amoureux et la puissance de l’argent comme sources de bonheur, Guillermo Cacace fait une adaptation dramaturgique construite sur une première version du texte qu’il intitule Le Génie des forêts. Il place l’action visuelle dans un contexte géographique proche de lui, le désert d’Atacama, au nord du Chili, une éco région des plus arides située entre l’océan Pacifique et la cordillère des Andes. La tonalité du spectacle et sa couleur blanche minérale viennent de cette géographie qui travaille sur la perception et le sensoriel et illustre le côté sablonneux du sentiment amoureux. Pour le metteur en scène c’est le travail d’acteur qui prime, ici dans un sens très chorégraphique avec les variations des échanges humains, de la confidence à la défiance et au mutisme, cherchant à inventer une façon différente d’être ensemble.
Formé au Conservatoire national argentin d’Art dramatique, Guillermo Cacace s’est aussi formé par la transmission des grands maîtres et par des stages à l’étranger, ainsi que sur un plan théorique et réflexif à travers la psychanalyse, les sciences de l’éducation et l’histoire de l’art. Le metteur en scène a fondé il y a une vingtaine d’années le Sala / Estudio Apacheta, connu pour son engagement éthique et esthétique dans le milieu alternatif du théâtre et sa capacité à être un laboratoire créatif, ainsi qu’un centre d’enseignement et de recherche théâtrale. La Fundación Teatro a Mil née de la société civile au Chili et attentive à la notion d’intérêt public est productrice du spectacle. Avec Vania, Guillermo Cacace parle de solitude et d’effondrement, à commencer par la dissolution de la tendresse, dans une tension entre le contexte latino-américain dans lequel il travaille, et une certaine mélancolie russe, dont Tchekhov rendait compte et qui est ici bien présente.
Brigitte Rémer, le 20 juin 2026
Avec : Paola Lattus, Dolores Reina, Francisco Diaz, Alejandro Pino, Raúl Rocco – assistante à la mise en scène Mima Escubort – costumes et décors Isabel Gual – assistante de répétition et production Pamela Trujillo Gallardo – conception sonore des répétitions Amaro Esquivel – conception sonore finale Raimundo Stevenson – conception lumière des répétitions Claudio Ortiz – conception lumière finale Javier Pavéz – traduction des sous-titres et surtitres en direct Bérénice Bardoul – Production Fundación Teatro a Mil.
Samedi 30 mai et dimanche 31 mai, à 17h et 21h, Chapiteau Bleu, Cité européenne du théâtre / Domaine d’O, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67 – site : www. printempsdescomédiens.com.




