Europa

D’après Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad – mise en scène de Krzysztof Warlikowski – adaptation Piotr Gruszczyński et Krzysztof Warlikowski – traduction Jacek Poniedziałek – spectacle en polonais surtitré en français – Théâtre Jean-Claude Carrière / Cité européenne du Théâtre / Domaine d’O, dans le cadre du Printemps des Comédiens.

© Magda Hueckel

Europa est un étrange objet dans lequel se retrouver tient du labyrinthe de Knossos. Quelques clés se trouvent dans l’introduction du texte de Wajdi Mouawad parlant d’un matériau brut composé de rushes, tel que présenté aux acteurs. « Lorsque nous avons commencé à filer des séquences de plus en plus longues, il est apparu que le seul élément qui m’importait dans ce texte était la brutalité de la mémoire. La brutalité des actes. La brutalité des meurtres et la brutalité des massacres. » L’auteur invente un pays, le Hafezstan, des dates, des événements et des personnages, charge au public de se repérer dans le dédale de ce théâtre de la brutalité. La mystification employée est troublante et ressemble étrangement à la réalité, à la manière d’un documentaire le ferait.

© Magda Hueckel

Le spectacle commence par une première partie de quarante-cinq minutes au cours de laquelle Wajdi Mouawad est en scène en solo et reprend une partie de sa leçon inaugurale prononcée au Collège de France et intitulée L’ombre en soi qui écrit. On l’écoute attentivement, le discours est grandiose. Comme le maître d’école il remplit l’immense tableau noir qui se trouve derrière lui et commence par dessiner un épais cercle blanc pour évoquer les trous noirs. Il rappelle Novalis « Les humains vont leurs multiples chemins » et se raconte, lui qui arrive à Paris à l’âge de dix ans en France et qu’on catalogue comme le légume ou l’amorphe. Il parle de deuil et du lieu déshérité de l’enfance, de la mort de la mère, de la folie du frère puis du père, de la visite nocturne du malheur, de territoire interdit et de prédestination, des variations entre le vrai et le réel, de la malédiction.

« Dans l’ombre du savoir se trouvent les mythes et les récits » et pour lui, écrire, c’était « oser l’effraction. » Il parle de son piano cassé aux cordes disloquées et devenu aphone, et de la cruauté qui passe par Prométhée éviscéré. De là en un pas de côté il nous ramène dans son Liban natal parle de la Phalange chrétienne, des civils palestiniens, de la culture kalash. Il parle de sacrifice. Une infirmière arrive sur scène lui faire une prise de sang il se barbouille de ce sang, la chemise blanche se teinte de rouge. Il évoque la mémoire des victimes et reste convaincu que par l’écriture, acte de solidarité, existe une croisée des chemins où l’on peut rencontrer l’autre.

© Magda Hueckel

Le Serment d’Europe débute par le monologue d’Assia, enquêtrice de l’Organisation des Nations-Unies, assise devant une caméra et qui se filme, parlant de la nécessité de raconter. La première partie s’intitule Ombres et met en scène Europe, vieille femme de quatre-vingt-trois ans – sur scène manteau de fourrure et foulard noir, personnage magnifiquement interprété par Andrzej Chyra – s’adressant à la jeune Europe âgée de huit ans et qui tente de se cacher. Entrent Mégara, « la femme d’Héraclès dont il a égorgé les trois enfants » s’exprimant à certains moments dans sa langue, le grec, Jovette aimée de Zeus et Wediaa s’adressant à Europe en français ou en anglais, Europe s’exprimant en anglais, multilinguisme toujours promu par l’auteur.

© Magda Hueckel

Ces trois figures, chacune dans un excès différent, découvriront qu’Europe – dans sa singularité et son extravagance – est leur mère, elle qui fut témoin à huit ans d’un massacre, trois-quarts de siècle avant – celui de dix-huit enfants dévorés par des chiens – massacre sur lequel Assia enquête. Wajdi Mouawad en fait le récit sans ménagement dans la seconde partie, intitulée Paroles. Wadiaa, elle-même mère de Zacharie, se trouve au tribunal témoigner pour son fils âgé de trente-cinq ans, accusé du féminicide de sa compagne, Wanina et qui, à la fin du spectacle, passe aux aveux. La troisième partie s’intitule Amour et se termine sur une rencontre entre Europe et Zacharie et sur ce procès. Entre la grand-mère et le petit-fils il est question de magie noire. « Donne-moi ta main. Je viens te voir dans ton rêve. Mais ce rêve n’est pas qu’un rêve. C’est un rituel ancien qui vient du lieu de ton sang… Regarde-moi. C’est une sorcière qui te parle. La plus noire que tu puisses imaginer… Ton meurtre est petit-fils du massacre de ta grand-mère…C’est un pacte entre toi et moi : je raconte le massacre dont j’ai été complice, tu racontes ton meurtre. J’avais huit ans. Nous arrivâmes, nous brûlâmes, nous tuâmes et nous nous en allâmes. » Une quatrième partie de quelques lignes s’intitulant Maman met en présence Europe reconnaissant ses trois filles et leur offrant une splendide paire d’escarpins à talons Louboutin ultra-chics en disant « Le talon cassé de l’Histoire il faut bien le réparer. »

Dans ce texte de barbarie Atride où Wajdi Mouawad n’épargne rien, l’écriture métaphorique est de sang et croise la mythologie, son Québec d’adolescent et son Liban natal. Eschyle, Sophocle et Euripide se mêlent sur le tableau noir et ferment le spectacle avec Assia se filmant, retour à la case départ.

Krzysztof Warlikowski, metteur en scène polonais bien connu à l’international s’empare du texte de Wajdi Mouawad. Il connaît l’auteur avec qui il a collaboré à plusieurs reprises notamment dans Un Tramway, retraduit d’après la pièce de Tennessee Williams, Un Tramway nommé Désir, Contes africains qui réunissaient Othello, Le Marchand de Venise et Le Roi Lear pour parler de marginalité, et Phèdre(s)qu’il co-signait avec Sarah Kane et J.M. Coetzee.

© Magda Hueckel

Créé au Théâtre antique d’Épidaure en août 2025 Europa s’inscrit dans les codes de la tragédie grecque et parle de transmission entre générations, du poids du silence et de mémoire traumatique, de responsabilité individuelle et collective, de reproduction et du théâtre comme surface de réparation. L’univers de Krzysztof Warlikowski – qui échappe aux conventions – s’emboîte avec habileté à celui de Wajdi Mouawad, dans un environnement esthétique sobre et sophistiqué. Les acteur/actrices qu’il dirige magnifiquement développent une belle énergie de cour à jardin et se suspendent, par moments comme aux aguets, ils deviennent aussi spectateurs. Dans ce témoignage meurtrier où des images reprennent les visages en gros plan, le plateau est une sorte de no man’s land mental où règne une grande tension, perceptible côté scène comme côté salle, dans l’obscurité de la pièce où se mêlent l’intime et le politique, et dans la flamboyance de la mise en scène.

Brigitte Rémer le 13 juin 2026

Avec : Claude Bardouil, Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Bartosz Gelner, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Maja Ostaszewska, Magdalena Popławska  – Prologue avec : Wajdi Mouawad et Charlotte Lengaigne (infirmière) – décors et costumes: Małgorzata Szczęśniak – lumières Felice Ross – dramaturgie Piotr Gruszczyński Anna Lewandowska Carolin Losch – musique Paweł Mykietyn – chorégraphie Claude Bardouil – vidéo Kamil Polak – maquillages : Monika Kaleta  – Production Nowy Teatr, Varsovie – coproduction Théâtre de Liège – spectacle en tournée. Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad est publié aux éditions Leméac/ Actes Sud-Papiers)

Vendredi 29 mai à 19h, samedi 30 mai à 17h, Théâtre Jean-Claude Carrière, Cité européenne du théâtre / Domaine d’O, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier – tél. : 33+(0) 4 67 63 66 67 – sites : www. printempsdescomédiens.com et www.nowyteatr.org (durée 3h30)